M. Desnué, qui prit la basse, chanta ces paroles avec le clavecin:

Ah! que ce séjour est charmant

Pour la demeure des amants!

On goûte une joie parfaite

Dans cette agréable retraite.

Le comte de Souche voulut prendre part à la charmante symphonie, et fit

ces vers impromptus:

Mon Dieu! que vous avez d'appas!

Le doux plaisir de vous ouïr chanter!

Les dieux, s'ils étoient ici-bas,

Seroient forcés de vous aimer.

Tout le soir se passa avec assez de délices, à la réserve de nos amants,

qui étoient observés du comte, et qui ne pouvoient rien se dire de

tendre que par le langage de leurs yeux, qui faisoient tous leurs

efforts à parler secrètement. Et comme M. de Souche avoit la vue fort

courte, le bonhomme ne pouvoit pas bien remarquer les mouvements

passionnés de ces interprètes muets, qui disent plus que l'éloquence la

plus polie.

Le comte de Souche, qui se défioit un peu que le maître aimoit son

écolière, mais cependant qui ne faisoit aucun jugement téméraire,

sachant bien que sa femme étoit tout aimable, et qu'il étoit impossible

de la voir sans sentir quelque chose de particulier pour elle, voulut

pourtant l'éprouver. Ce mari jaloux feignit d'aller à la chasse une

après-dîner qu'il faisoit un temps admirable, et, comme dans la forêt où

il couroit toujours des bêtes sauvages, il y avoit au milieu un endroit

ravissant pour la rêverie, à cause d'un ruisseau qui couloit

agréablement sous cet ombrage, c'étoit ordinairement le lieu le plus

charmant que la comtesse trouvoit et qu'elle appeloit ses délices, quand

elle forma le dessein, avec M. Desnué, d'aller se délasser l'esprit des

leçons qu'elle prenoit, dans ce bois solitaire, espérant que le comte

étoit bien loin, et qu'elle pourroit à loisir goûter à l'écart les

charmes de l'amour.

Tout cela étoit assez bien pris, si la jalousie n'avoit pas inspiré au

comte des soupçons, ce qui le fit cacher derrière les buissons les plus

épais, et pour entendre la conversation que Mme de Souche auroit avec

le maître déguisé, qui dit à la belle tout ce qu'un amour violent

est capable d'inspirer et de sentir. Notre belle, après un long

entretien qu'elle eut avec son galant, qui ne roula que sur les tendres

sentiments de son coeur et sur la constance de son amour, fit mille

caresses passionnées au prince de Vaudemont, qui paroissoit tout charmé

dans cet agréable moment, et qui dit à sa charmante maîtresse, d'un air

doux et sensible, que de tous les plaisirs de la vie, celui qui le

touchoit le plus étoit les aimables caresses d'une jolie femme; que même

cette qualité tenoit lieu de mérite à celle qui n'en avoit pas, et que

l'indifférence en aimant étoit quelque chose d'insupportable.--«Quoi,

mon cher, reprit la comtesse en souriant, peut-on aimer bien et avoir de

l'indifférence? Comment accommodez-vous le contraire de

l'amour?--Madame, répartit M. Desnué, il y a des femmes qui sont

dissimulées au dernier point, et qui aiment tendrement leur amant, et

qui seroient au désespoir de le leur faire connoître, soit par un motif

de honte ou par celui de la gloire, ce qui est la plus grande foiblesse

du monde; car il n'y a rien de si naturel que d'aimer, et même de toutes

les passions l'amour est le plus noble, étant l'âme de tout l'univers,

qui seroit inanimé sans ce dieu.--Il est vrai, mon cher, continua la

comtesse en l'embrassant, que les plus charmants plaisirs que la nature

a inventés sont ceux que l'on goûte en aimant. Ah! que la fin d'un

tendre amour laisse de vide dans la vie! et qu'un coeur vers la raison

fait un triste retour, quand il ne sent plus ces brûlants transports qui

l'animent!

Monsieur de Souche, qui avoit eu la patience d'écouter tout ce langage

amoureux, et qui souffroit mortellement, étant toujours sur le point de

percer son ennemi de mille coups, ne put s'empêcher de rompre une

conversation où sa gloire étoit offensée, et qui méritoit si bien de se

venger. Il courut donc, l'épée à la main, à sa femme, et lui dit,

furieux comme un lion: «Ah! perfide, tu mérites la mort; l'honneur me

vengera de ton infidélité et de ta trahison. Quoi, lâche! ton coeur

a-t-il pu former le dessein de trahir ton mari, qui t'a aimée au-delà de

ce que tu vaux!»

Le comte prononça toutes ces paroles avec une colère inconcevable, ce

qui fit fuir nos amants infortunés dans la forêt d'un côté et d'autre,

et le comte de Souche, qui ne pouvoit pas bien pénétrer, à cause des

lieux sombres du bois et de sa vue, où étoient les ennemis, retourna

chez lui donner ordre que jamais son infidèle épouse ne revînt à sa

maison, fit fermer toutes les portes du château, et passa quelque temps

fort tristement.

Pendant tout ce désordre, le prince de Vaudemont et la comtesse étoient

désespérés de leur malheur, qui étoit sans remède; car il n'y avoit pas

moyen d'appaiser le comte de Souche, irrité effroyablement, et qui ne

pouvoit pas même entendre prononcer le nom de sa femme, ne la regardant

plus que comme une scélérate, qui méritoit toute sa haine. Mais ce qui

consoloit un peu cette désolée étoit l'espérance qu'elle avoit que le

déguisement du prince en M. Desnué n'avoit pas été découvert; et que ce

rusé galant avoit toujours bien joué son rôle, que même le bonhomme

croira incessamment que c'est le maître de tuorbe qu'elle aime. Ces

idées donnèrent un peu de repos à notre belle, qui pria le prince de

Vaudemont d'aller faire sa cour auprès de son mari, ce qu'il trouva fort

difficile, et dit à Mme de Souche:--«Quoi, croyez-vous, ma chère, que

le comte ne m'ait pas reconnu dans le personnage que j'ai fait? Il est

trop fin pour n'avoir pas connu que c'étoit moi qui étois le maître de

clavecin.--Ah! mon aimable, perdez ces sentiments; mon mari n'auroit

point souffert cette feinte, s'il avoit eu la moindre connoissance de la

tromperie que nous lui avons faite, mais je ne puis m'en affliger

davantage; puisque c'est vous qui en êtes la cause.--Ah! mon adorable

enfant, dit le prince, en se jetant aux pieds de la comtesse, je suis au

désespoir de vous donner de la peine; mais je prétends reconnoître

toutes les bontés que vous avez eues pour moi en sacrifiant ma vie pour

votre soulagement. Faites fond sur ma tendresse, qui sera pour vous

éternelle.»

Des assurances si sensibles firent tomber un torrent de larmes des beaux

yeux de Mme de Souche, que son amant, qui n'étoit pas moins affligé,

prit la peine d'essuyer de son mouchoir, après l'avoir baisée mille

fois. La belle, toute languissante, dit au prince qu'elle ne vouloit

plus voir le monde, et qu'il falloit qu'elle se retirât dans un couvent,

le reste de ses jours. A quoi son cher amant ne put consentir qu'avec

une violence incroyable.--«Quoi, disoit ce tendre prince, perdre ce que

l'on a de plus cher au monde est la plus grande infortune qu'un

homme puisse recevoir. Oui, Madame, continua ce passionné galant, il n'y

a que la mort qui puisse effacer un si triste souvenir.--Ce que vous

dites est vrai, répondit la comtesse en soupirant, mais nous ne pouvons

pas nous opposer à notre destinée, qui suit les ordres reçus du premier

des êtres, sans nous demander si nous sommes contents de ce qu'elle

fait.--Il faut donc consentir à ses décrets aveuglément et sans

résistance, répliqua le prince de Vaudemont?--Oui, mon cher, nous y

devons obéir comme forcés. C'est pourquoi, si je dois finir mes jours

dans un monastère, vos efforts ne pourront l'empêcher.»

La comtesse, qui vouloit absolument se retirer dans une abbaye de

Sainte-Claire, qui étoit composée de femmes qui avoient des différends

dans le monde, dit adieu à son amant qu'elle laissa plus mort que

vivant, et qui lui promit pourtant qu'en son absence, il alloit

travailler à la bien remettre avec son époux afin de la pouvoir encore

revoir et de lui pouvoir dire qu'il l'aimeroit jusques au tombeau.

Ce fut les dernières paroles que nos tendres amants se dirent, après

s'être embrassés mille fois, qui furent accompagnées de tristes soupirs

et de pleurs capables d'attendrir un coeur de marbre et d'amollir les

rochers[271].

Le roi, depuis peu de jours, n'ayant plus rien à démêler avec le monde,

et voyant que la fortune commençoit à l'abandonner, en fit des

plaintes sensibles à son confesseur[272] et à la marquise de Maintenon,

comme à ses deux plus fidèles amis, à qui Sa Majesté confie tous ses

secrets et les fait dépositaires de ses plus chères pensées. Ce prince

leur dit, en des termes fort pathétiques, que la vie lui étoit un

supplice, depuis un espace de temps, et qu'il envioit le bonheur de ceux

qui passent leurs jours dans des monastères; qu'ils étoient exempts de

mille et mille chagrins qui travaillent les hommes, et qui leur rongent

l'esprit; que de toutes les conditions, celle des monarques et des

princes étoit la plus à plaindre; que l'éclat qui environnoit leur sort

n'étoit qu'imaginaire, et que le moindre berger goûtoit plus de douceurs

dans son petit état possible[273] que le plus grand des rois ne faisoit

dans tout son triomphe.

Des réflexions de cette nature étonnèrent extrêmement le révérend Père,

qui regarda la marquise de Maintenon en soupirant, et qui lui dit:

«--Madame, le coeur de notre monarque est tout abattu, ce qui me

surprend assez qu'un grand prince comme lui, qui a la foudre en main

pour renverser l'univers quand il voudra, puisse concevoir des idées si

tristes.» Le Père jésuite dit ces paroles avec chaleur, comme étant

intéressé à la conversation du Roi, qui a tant de bonté pour tous les

religieux, particulièrement pour les révérends Pères de la compagnie de

Jésus, qui font tout leur possible pour enlever la tendresse de ce

prince, en lui donnant continuellement de l'encens qui ne leur coûte

rien. Le Père Bon-Ange[274], grand ami de Mme de Maintenon, a fait

battre, il n'y a pas longtemps, plusieurs belles médailles où le Roi est

représenté en diverses figures, comme un Jupiter qui renverse le monde

avec sa foudre, ou bien comme Hercule qui triomphe de plusieurs nations

et même des fleuves. Achéloüs fils de Thétis, combat en vain pour

Déjanire, quoiqu'il soit métamorphosé en taureau qui est le plus furieux

de tous les animaux; Hercule lui arrache une de ses cornes. L'on voit,

d'un autre côté, le Roi dans les airs, comme un Apollon qui fait la

guerre à ses ennemis et qui leur perce le coeur de flèches. Toutes ces

charmantes devises ont été présentées à Sa Majesté dans la vue de

l'encourager à soutenir ses conquêtes. C'est le dessein jésuitique que

ces illustres Pères de l'Église forment tous les jours.

Pour revenir aux réflexions solides que notre Monarque fait, en ayant

bien voulu entretenir son confesseur, qui trouva bon de relever les

sentiments de ce prince, en lui faisant connoître par une morale toute

choisie, et digne de l'esprit de ces Messieurs, qu'il falloit qu'un

héros ne s'abattît jamais, quand même la fortune ne seroit plus son amie

et que le bonheur le fuiroit; et que les Rois étoient au-dessus de ces

chimères, et qu'une autre main régloit leur sort, que tout le reste des

hommes[275]; et qu'un Prince comme lui et né heureux, ayant toujours été

la terreur de toute l'Europe, il ne falloit pas écouter mille petits

sentiments qui s'élevoient dans le coeur par la sollicitation de la

chair, qui s'oppose incessamment à la juste raison, et qui est

quelquefois irraisonnable elle-même dans son désordre. Le Roi se sentit

le coeur fortifié et plus fort de courage, après de si sublimes

expressions, ce qui donna une joie inexprimable à madame de Maintenon,

et lui fit remercier le révérend Père en ces termes:--«Mon cher

conducteur, je sais que vous êtes la lumière du monde, et que sans votre

divin pouvoir nous ne pouvons rien faire, et que vous affermissez les

pas les plus glissants; c'est pourquoi je vous remets l'esprit du Roi

entre vos bras, qui est changeant comme le reste des humains; ce qu'il

veut aujourd'hui, demain ce Prince ne le veut plus. Je ne sais ce qui

fait cette inégalité chez lui.--Madame, répondit le Père, après avoir

bien rêvé, j'ai découvert, ou je me trompe, le principe des chagrins de

notre Monarque. Je crois qu'il est fâché de n'être plus sensible à

l'amour qui a été autrefois sa passion dominante; que, voyant que vous

lui présentez journellement des objets adorables, et qu'il ne

trouve plus rien chez lui qui réponde à ces offres charmantes, vous

l'irritez plutôt que de renouveler sa tendresse mourante. N'est-il pas

vrai, Madame, continua ce rusé Père, que ce que nous pouvons avoir

facilement nous rebute?--Mon père, répliqua la Marquise, vous approchez

un peu de ce qui chagrine le Roi; mais je sais que sa véritable peine

est le méchant état des affaires présentes. Sa Majesté ne voit point de

jour à trouver de l'argent pour fournir à la guerre, qui désole, comme

vous voyez, une partie du royaume de France. Les coffres du Roi sont

entièrement vides[276], et de l'humeur qu'est ce Prince, il fera comme

François Ier, c'est-à-dire que Sa Majesté se servira de sa dernière

pièce, comme fit son allié devant Pavie.--Madame, dit le jésuite, nous

avons fait tout notre possible pour l'Etat, et nous ne pouvons plus rien

donner du nôtre, ou bien nous serons réduits à la mendicité, qui est une

chose déplorable, que des religieux, qui se sont vus autrefois à leur

aise, soient aujourd'hui sur le petit pied.--Ce que vous dites est vrai,

mon cher père; mais quelquefois nous ne sommes pas nés pour être

tout-à-fait inutiles dans la vie. Notre Monarque a trouvé à propos de se

servir de vous, comme de lumière, dans les ténèbres et pour voir clair

en toutes ses entreprises.»

La conversation sérieuse auroit encore duré, si frère Antoine[277], qui

est un novice nouvellement reçu, et par malheur qui est devenu

amoureux d'une des demoiselles de madame de Maintenon, qui est une jolie

fille, jeune et fort engageante, ne fût entré, et n'eût rompu

l'entretien, en demandant d'un air tendre et plein de feu à la marquise,

comment se portoit mademoiselle Gisson[278], qui étoit depuis peu

malade, et si le remède qu'il lui avoit donné avoit bien réussi.--«En

vérité, mon frère, répondit madame de Maintenon, en riant, et qui ne se

doutoit point de l'amour de frère Antoine, l'on m'a dit ce matin que la

pauvre enfant étoit bien mal. Elle auroit peut-être besoin d'un

consolateur.--Madame, je m'y en vais, dit le frère passionné; je

tâcherai de la consoler le mieux qu'il me sera possible.»

Le frère étant entré dans la chambre de mademoiselle Gisson, s'approcha

de son lit et lui prit la main, pour demander d'une voix tendre si elle

dormoit bien.--«Non, mon frère, répondit la belle, je ne puis trouver de

repos. Je sens des inquiétudes mortelles.--Ah! mon aimable soeur,

répartit le frère Antoine, en lui baisant les mains tendrement, quels

pourroient être les troubles de votre coeur? faites-moi la grâce que

je sois votre confesseur; je vous pardonnerai bien des petits péchés qui

vous embarrassent et dont la présence vous fait peur.» Mademoiselle

Gisson parut toute surprise de la familiarité du frère jésuite. Cette

charmante enfant, qui avoit de l'esprit infiniment, connut d'abord que

c'étoit l'amour qui l'apprivoisoit, et que, si elle confessoit ses

péchés à un homme qui avoit le coeur si tendre, elle auroit facilement

la rémission de toutes les fautes qu'elle auroit commises, petites ou

grandes, ce qui est contre les ordres que la pénitence ordonne et les

mortifications de l'Eglise. Notre charmante dit au frère qu'elle ne se

sentoit pas encore assez bas ni assez foible, pour avoir besoin d'un

confesseur, que son mal commençoit un peu à diminuer.--«J'en suis ravi,

ma chère mignonne, répliqua le frère, en riant, car ce seroit dommage

qu'une jolie demoiselle comme vous ne fît plus l'ornement du

monde.»--Que je vous trouve obligeant, mon frère, dit cette

incomparable; vous me contez plus de douceurs que jamais l'on ne m'a

fait, et vous êtes trop galant pour le monastère. Vous avez très-mal

fait de renoncer au monde.--Hélas! ma belle enfant, ce n'est que la

rigueur de votre aimable sexe, répartit le frère, en soupirant, qui m'a

inspiré l'envie d'être religieux. Je n'ai aucune inclination au parti

que j'embrasse, mais le désespoir où je me suis trouvé en aimant

passionnément la plus cruelle qui ait jamais été sous le ciel, et la

plus adorable qui fût au monde, m'a fait jeter aveuglément, et sans

réflexion, aux Jésuites, trouvant toutes choses ennuyeuses, puisque je

ne pouvois pas me faire aimer de la jolie enfant qui me tenoit sous sa

loi. Ah! quel martyre, ma charmante, continua cet amoureux frère, quand

on n'a point de réciproque en amour!--Je vous plains extrêmement, mon

frère, répondit modestement mademoiselle Gisson, puisque ce n'est point

pour un véritable motif de piété que vous avez quitté les plaisirs

de la vie. Vous serez malheureux tout le reste de vos jours.»

Le frère Antoine vouloit comme embrasser la belle mignonne par un

transport de passion, quand la marquise de Maintenon entra, qui trouva

au frère jésuite les yeux tout remplis d'un beau feu, que sa tendresse

amoureuse lui faisoit naître et qui le rendoit tout brillant. Madame de

Maintenon lui en sut bon gré, croyant que cette vivacité venoit de la

force de sa dévotion.--«Eh bien! mon frère, combien avez-vous dit de

prières à notre malade.»--Madame, répondit le frère tout confus, j'en ai

dit autant que Mademoiselle en a voulu. Je finissois les litanies de la

Vierge, quand vous êtes entrée.--Je suis fâchée d'avoir interrompu une

si charmante dévotion, répartit la Marquise; mais vous pouvez continuer,

je serai un de vos auditeurs.»

Le frère, qui n'avoit point envie de dire des prières, et qui n'en

savoit peut-être pas beaucoup, aimant bien mieux lire quelque jolie

petite histoire amoureuse que ses matines, prit congé de notre abbesse,

en lui disant adroitement qu'il fît encore quelque autre visite à des

malades qui l'attendoient, et que comme le révérend père du Sort[279] ne

pouvoit plus sortir à cause de sa vieillesse, il falloit qu'il le

soulageât un peu.--«Vous avez des sentiments bien pieux et bien

charitables, mon frère, répondit madame de Maintenon; c'est un bon

commencement pour un jeune religieux. Je prierai Saint-Louis, notre

aimable patron, qu'il fortifie les bons mouvements de votre coeur.» Le

frère remercia la marquise par une inclination de tête en la quittant.

Mademoiselle Gisson, toute malade qu'elle étoit, eut peine à s'empêcher

de rire dans son lit, de l'hypocrisie de frère Antoine, qui trompoit si

finement madame de Maintenon, en l'amusant d'oraisons imaginaires; car

le rusé jésuite aimoit bien mieux donner l'encens à Vénus ou à Bacchus,

qu'aux autres saints et aux saintes, qui n'étoient, comme il le disoit à

ses amis, que dans l'imagination des simples.

Le lendemain, le Roi, pour charmer son chagrin, qui étoit insupportable,

fut à Saint-Cloud avec toute la Cour, où l'on donna un bal le plus

charmant qui se soit jamais vu. La duchesse de Chartres[280] n'avoit

point encore paru si aimable qu'elle le fut dans ce jour; aussi

emporta-t-elle le prix du bal, comme celle qui dansa du plus bel air, ce

qui réveilla un peu la tendresse mourante du Roi, et lui fit naître

l'envie de danser avec cette belle princesse, à qui Sa Majesté dit même

des douceurs paternelles, que la duchesse trouva fort bien pensées; à

quoi elle répondit d'un air enjoué qu'elle devoit à Sa Majesté la

lumière du jour:--«Il est vrai, mon illustre mignonne, dit le Roi

en riant, mais non pas votre mérite.--Ah! Sire, répondit la duchesse,

j'en sais bien faire la différence.»

Notre Monarque auroit peut-être encore raisonné avec cette charmante, si

madame de Maintenon, qui ne peut souffrir que le Roi caresse personne

(quoi qu'indifféremment ce Prince le fasse quelquefois pour passer de

méchants moments, ou pour faire diversion à l'embarras où Sa Majesté se

voit aujourd'hui), ne l'eût interrompu par une lettre qu'elle présenta à

Sa Majesté, du comte de Châteaurenaud[281], qui commandoit la flotte

françoise, où il marquoit toutes les merveilles qu'un des vaisseaux que

l'on appeloit l'_Entreprenant_ faisoit; ce qui donna un grand plaisir à

ce Prince, et lui inspira la plus belle humeur du monde.

L'on fut à la chasse le jour suivant. Mademoiselle de Bourbon[282], qui

est une des jolies cavalières qui aient jamais été, parut aussi

infatigable que les meilleurs cavaliers dans la force de leur course.

Elle fut toujours à la tête des chiens, en conduisant son cheval avec

une adresse admirable, ce qui la fit distinguer de toutes les autres

dames, et lui attira plusieurs louanges que cette charmante chasseresse

reçut modestement, particulièrement du marquis de Bordage[283], qui ne

l'avoit point abandonnée un moment, et qui étoit devenu passionnément

amoureux d'elle dans cette rencontre. Il est vrai qu'il est bien

difficile à un homme un peu délicat en mérite de conserver sa liberté en

la compagnie du sexe féminin, quand la nature a donné à ces aimables

conquérantes les dons de se faire aimer.

Nous lisons qu'un philosophe moderne ayant fait tous ses efforts pour ne

pas sentir la foiblesse de l'amour, fit une ferme résolution de ne voir

jamais de femmes, espérant par ce moyen que leurs charmes ne

troubleroient point son repos; mais étant un jour dans sa solitude

ordinaire, qui étoit comme un petit désert, où il n'entroit

personne, deux pigeons se caressoient tendrement sur un jeune arbrisseau

que la nature avoit fait naître dans ce lieu solitaire. L'amour prit

plaisir dans ce moment à faire considérer avec attachement à ce

philosophe rêveur toutes les petites manières innocentes et toutes

charmantes dont cette aimable colombine se servoit pour faire connoître

à son galant qu'elle l'aimoit. Ces tendres pensées lui inspirèrent

l'envie d'aimer le chef-d'oeuvre que Dieu a créé pour l'homme; c'est

de la manière qu'il en parle, après son retour d'indifférence, ayant

toujours regretté les précieux moments qu'il n'a pas employés à aimer

les jolies femmes.

Revenons au marquis du Bordage, qui ne pouvoit perdre l'idée charmante

de sa belle Diane, qui avoit pris sa liberté comme les autres conquêtes

qu'elle avoit faites. Ce passionné marquis ne pouvant trouver les moyens

de faire connoître à mademoiselle de Bourbon combien il languissoit pour

elle, lui écrivit ce qui suit dans la tablette que cette belle mignonne

avoit perdue en courant le cerf, dans le plus épais de la forêt, et que

ce tendre cavalier avoit trouvée à ses pieds; voici ce qu'il y grava en

la lui renvoyant:

Rien ne me touche tant que mon incomparable.

Je découvre en elle plusieurs charmes secrets,

Et mille appas et mille attraits,

Dont la douce force est pourtant inévitable.

De la douceur, point de fierté,

Un air qui n'est point affecté,

Un port majestueux, un esprit agréable

Qui range tous les coeurs sous son divin pouvoir,

Et leur peut en l'aimant faire à tous concevoir

Un bonheur sans égal et même inexprimable.

Mademoiselle de Bourbon fut toute surprise de voir dans sa tablette des

vers écrits d'une main inconnue et qui faisoient une partie de son

portrait, le marquis ne l'ayant pas voulu achever, afin d'avoir encore

un sujet une autre fois de la surprendre, ce qui lui étoit assez

difficile, car cette adorable perfection étoit fort réservée et ne

voyoit point le monde, étant très-souvent à la campagne, à un beau

château qui lui appartenoit, à deux lieues de Saint-Germain.

Le marquis se sentant éperdûment amoureux, et ne pouvant être assez

heureux pour jouir de la présence de son incomparable, prit les habits

de la jardinière, à qui il ressembloit beaucoup, et que depuis longtemps

il ménageoit pour ce dessein. Mademoiselle de Bourbon étoit accoutumée à

venir tous les matins cueillir des fleurs dans le jardin et à passer

quelques heures dans l'entretien rustique des paysannes qui venoient

cultiver les parterres du jardin. Le marquis déguisé s'étoit mis dans un

coin pour tirer de méchantes herbes qui gâtoient des jasmins et des

orangers, quand notre belle, qui aimoit passionnément ces petits

arbrisseaux, fut trouver celle qui les accommodoit dans une propreté

sans égale, et lui dit, en riant: «Ah! ma chère, que vous êtes propre au

jardinage! je n'ai point encore vu une personne si adroite que vous.»

Le marquis, qui se sentit le coeur ému de ces douceurs, lui répondit,

en copiant la paysanne, qu'elle se croyoit la plus fortunée de

toutes celles de son village, puisqu'elle avoit le bonheur de plaire à

une si illustre personne. Mademoiselle de Bourbon aperçut au langage de

cette fille de la différence au jargon ordinaire des bocagères. Elle lui

demanda, en la regardant fixement, d'où elle étoit, et si elle n'avoit

jamais été dans les villes. La jardinière parut si spirituelle à cette

charmante demoiselle, qu'elle entra en soupçon que ce ne fût quelqu'un

qui se fût déguisé pour lui parler. Ces pensées la firent retirer plus

tôt qu'elle n'auroit fait. Le marquis se voyant seul, et n'ayant pas

encore fait de grands progrès dans son amour, s'avisa d'écrire ces vers

sur l'écorce des arbres du jardin:

Belle pour qui l'amour se déguise aujourd'hui,

En voyant vos beaux yeux, je demeure ravi.

Plusieurs me charment l'oeil, mais une au coeur me tire

Des traits si forts, si doux, que doux est mon martyre.

Comme le marquis achevoit ces tendres paroles, les autres paysannes

l'appelèrent pour travailler dans les allées de verdure qui composoient

ce beau lieu.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 55 / 67 题