Mme DE MAINTENON.--Mais j'ai vu sortir votre nièce du cabinet.
M. BONTEMS.--Vous êtes donc plus savante que moi, car je puis assurer
que je n'en sais rien.
Mme DE MAINTENON.--Il faut avouer que vous avez grand tort de la
laisser davantage ici; elle trouble entièrement le repos de notre grand
Monarque.
M. BONTEMS.--Je ne saurois qu'y faire, car c'est par l'ordre du Roi
qu'elle demeure si longtemps à Versailles.
Mme DE MAINTENON.--O fatalité sans égale! quand elle parut à l'Opéra
et que ce Prince la vit, il en devint d'abord amoureux. Depuis ce triste
moment je ne fais que languir.
M. BONTEMS.--J'en suis bien fâché, Madame; si j'avois prévu ce malheur,
je ne l'aurois pas fait venir de Normandie. J'entre trop dans vos
intérêts pour pouvoir jamais vous déplaire, du moins volontairement, et
je suis au désespoir que sa présence vous chagrine.
Mme DE MAINTENON, _poussant deux ou trois gros soupirs_.--Ah! grands
Saints, qui connoissez mes pensées, vous n'ignorez pas que j'enrage
de la voir. De grâce, envoyez un de vos bons anges pour me consoler et
me soutenir dans mes douleurs.
M. BONTEMS.--Madame, ne vous chagrinez pas, c'est un amour qui passera;
l'infidélité du Roi ne détruira rien de vos affaires; ce Prince
retournera toujours à vous comme à son souverain bien.
Mme DE MAINTENON.--Dieu le veuille, Monsieur, c'est le voeu que je
fais tous les jours; mais hélas! que votre nièce est redoutable.
M. BONTEMS.--Ce n'est pas, Madame, par ses caresses, car rien n'est si
indifférent qu'elle, et jamais elle n'a fait d'amitié à personne qu'au
duc de[136]... son galant, qu'elle aime assez tendrement.
Mme DE MAINTENON.--Cependant, Monsieur, il faut vous avouer que je ne
la trouve pas déplaisante en ses manières; elle charme quand elle parle,
et le son de sa voix est incomparable; de plus, elle a beaucoup l'air de
Cour, ce qui est un grand avantage.
M. BONTEMS.--Il est vrai, Madame; avez-vous aussi remarqué ce souris
ravissant, qui l'embellit extrêmement?
Mme DE MAINTENON.--Oui, oui, Monsieur; ne me faites point son
portrait; elle n'est que trop peinte dans mon esprit, et vous voyez que
quelque tort qu'elle me fasse, je ne laisse pas de rendre justice à ses
bonnes qualités. Mais, pour revenir au Duc dont vous m'avez parlé,
qu'elle aime, le Roi peut-il s'accommoder d'un amour partagé, lui
qui est si délicat en tendresse?
M. BONTEMS.--Je ne sais, Madame, comme cela va, j'en ai du chagrin aussi
bien que ses tantes; et si elle nous avoit voulu croire, elle n'auroit
jamais écouté le Roi.
Mme DE MAINTENON.--Son motif est, Monsieur, que le Roi fera sa
fortune, et qu'il la mettra au rang de ses maîtresses, lesquelles à la
vérité il n'a pas payées d'ingratitude pour leurs bons services.
M. BONTEMS.--La pensée est plus intéressée et plus maligne que je ne
croyois. Quoi! ma nièce, à l'âge où elle est, use de politique aussi
fine! De bonne foi je ne l'aurois jamais cru. Eh! que deviendra donc son
pauvre amant? Il formera sans doute un ruisseau de larmes à ces tristes
nouvelles.
Mme DE MAINTENON.--Bon, le Duc s'en consolera, et l'épousera quand le
Roi en sera dégoûté.
M. BONTEMS.--Mais cependant, Madame, son front ne s'en trouvera pas
mieux.
Mme DE MAINTENON.--Hélas! Monsieur, comptez-vous cela pour quelque
chose? Dans le siècle où nous sommes, il n'y a point de familles
distinguées qui ne joignent, même avec plaisir, l'aigrette de Vulcain
aux armes que l'hymen leur donne, pourvu qu'elles y trouvent leur compte
du côté de la fortune. Bon, bon, l'on fait semblant d'ignorer ce que
l'on ne veut point connoître, sitôt qu'il nous apporte du bonheur.
M. BONTEMS.--En vérité, Madame, j'ai été fort heureux sur ce
chapitre; car j'ai l'imagination fort sensible à échauffer de ce
côté-là.
Mme DE MAINTENON.--Allez, allez, Monsieur, si votre sort avoit voulu
vous faire cornu, vous auriez porté votre charge aussi bien que les
autres; rendez-en grâces à votre étoile qui vous a préservé de ce
malheur, puisque vous l'appelez ainsi.