LE ROI.--Vous ferez bien, de peur qu'elle ne s'amuse en chemin.
Mme DE MAINTENON.--Adieu, mon cher Monarque, conservez votre santé.
LE ROI.--Adieu, Madame, conservez votre esprit.
_ENTRETIEN XXII._
LE ROI _et Mademoiselle_ DU TRON.
LE ROI.--La pauvre femme n'en peut plus, la jalousie l'étouffe, elle
croit que je suis mort, éloigné de ses yeux; mais de la mort dont
l'amour me menace, j'espère d'en revenir.
Mlle DU TRON.--Ah! mon Prince, qu'une tendresse aussi outrée est peu
agréable! il y entre du dépit, de l'envie, de l'intérêt, de la rage, et
enfin tout ce qui est de plus lâche, et de plus abominable. Le coeur
de cette dame est un labyrinthe fort obscur, qu'il est bien
difficile de pénétrer.
LE ROI, _souriant_.--Comme celui de toutes les dames, Mademoiselle, qui
sont cachées au dernier point.
Mlle DU TRON, _d'un ton sérieux_.--Votre Majesté, Sire, doit mettre
beaucoup de différence entre une femme et une femme, comme nous en
mettons entre un homme et un homme.
LE ROI.--Je l'avoue, Mademoiselle, elles ont plus de mérite les unes que
les autres, et sont beaucoup plus aimables; mais cependant il faut
demeurer d'accord que la feinte et la dissimulation sont toujours leur
partage.
Mlle DU TRON.--Je ne m'aperçois point de cela, Sire.
LE ROI.--Oh! que vous le savez pourtant bien, ma chère Demoiselle! vous
ne m'avez point encore fait un aveu tendre qui ait pu me contenter.
Mlle DU TRON.--Ah! qu'il seroit peu à propos, mon cher Prince, de
vous dire ce que vous pouvez faire naître! de grâce, que Votre Majesté
ne m'embarrasse pas davantage sur cet effet; je sens trop la...
LE ROI.--Et pourquoi, ma belle? expliquez-moi, je vous prie...
Mlle DU TRON.--Sire, je ne puis à présent; permettez que je me
retire.
LE ROI.--Adieu donc, charmante; vous voulez me quitter?
Mlle DU TRON.--Sire, un peu de repos pour rappeler mes esprits
étonnés.
LE ROI.--Ah Ciel! faut-il que le mien soit troublé par des doutes
si fâcheux, et si embarrassants!
_ENTRETIEN XXIII._
LE ROI, _dans son cabinet, rêveur et parlant seul_.--Ce n'est pas en
vain que je m'inquiète, cette beauté ne m'aimera jamais. Elle est
prévenue, à mon malheur, d'un autre objet qui la flatte, et qui
l'entretient jour et nuit d'autres idées plus agréables; mais que faire?
il est impossible de forcer les coeurs; peut-être que le temps m'en
rendra le maître. L'absence de cet heureux amant et mes soins assidus
pourront me procurer l'avantage auquel j'aspire. Ah! que la conquête
d'un coeur est souvent difficile à faire, surtout lorsque l'amour en a
disposé pour un autre! Il est vrai qu'elle a lieu de se plaindre de ma
foiblesse qui a si mal secondé mes désirs, et n'a pu répondre à son
attente. C'est un affront pour cette belle, qu'elle ne me pardonnera
jamais, quoiqu'elle n'ose me le témoigner, et je crains que son coeur
ne refuse de se donner à un Prince si peu capable de remplir ses devoirs
dans les occasions les plus importantes. Ah! qu'il est dur de sentir
tant d'amour, et de se trouver si peu en état d'en donner des marques
sensibles! Quelle honte n'en rejaillira-t-il point sur l'histoire de ma
vie, et à quelles railleries ne serai-je pas exposé si cette belle n'est
pas discrète? il faut tâcher de réparer au plus tôt cet affront; petit
Dieu des coeurs, viens à mon secours! hélas! pourquoi m'as-tu
cruellement abandonné? Falloit-il laisser si peu de force et de courage
à un Prince surnommé le Grand?
_ENTRETIEN XXIV._
_Madame_ DE MAINTENON, _et Monsieur_ BONTEMS.
Mme DE MAINTENON, _venant d'écouter à la porte du cabinet_.--Monsieur, à
qui parle donc le Roi? qui est-ce qui est avec lui?