La Montespan qui venoit de prendre les eaux de Bourbon[20], et qui

n'avoit pas vu le Roi depuis quelque temps, fut la première à s'en

apercevoir; et comme elle croyoit alors posséder seule le coeur du

Roi, car La Vallière avoit renoncé au monde, elle ne pouvoit pas se

consoler qu'une autre le lui voulût disputer. Mais ce qui la fâchoit

plus que tout, c'est que l'intérêt que le Roi témoignoit prendre à

la santé de Madame de L... ne lui faisoit que trop connoître qu'il en

étoit véritablement amoureux. Ce fut alors que toute sa jalousie se

réveilla, et qu'elle chercha mille moyens pour traverser ce nouvel

engagement, pour ruiner sa rivale, et pour la détruire dans l'esprit du

Roi ou dans celui de son mari, ou pour faire tous les deux ensemble;

mais elle ne fit ni l'un ni l'autre.

La première chose qu'elle fit, fut de tâcher de découvrir où elle en

étoit avec le Roi. Elle en fut bientôt instruite par un cas fortuit, qui

lui fit tomber entre les mains la réponse que la comtesse avoit faite à

son billet. Comme la Montespan avoit la liberté d'entrer à toutes les

heures du jour dans la chambre de ce prince, elle y fut un jour qu'il

reposoit, et comme cet amant pensoit toujours à sa nouvelle maîtresse,

il ne pouvoit se lasser de lire le billet qu'elle lui avoit écrit,

quoiqu'il ne fût pas aussi tendre qu'il l'auroit bien souhaité. Le jour

que la Montespan trouva le Roi qui dormoit, il avoit tenu ce billet

entre ses mains, et le sommeil l'ayant saisi, il l'avoit laissé tomber à

la ruelle de son lit.

Dès qu'elle vit ce papier par terre, elle le prit pour voir ce qu'il

contenoit, et elle comprit d'abord que le Roi aimoit la comtesse avec

toute l'ardeur d'un amant, et qu'il n'avoit encore obtenu d'elle aucune

faveur considérable. Elle se contenta d'avoir satisfait sa curiosité,

et, remettant le billet où elle l'avoit trouvé, elle sortit tout

doucement de la chambre pour n'interrompre pas le sommeil du Roi, et

alla penser aux moyens de ruiner une passion qui, selon toutes les

apparences, lui devoit faire perdre son grand crédit et les bonnes

grâces du Roi. Elle fit savoir au comte, par des voies indirectes, que

sa femme recevoit des lettres d'un amant qui n'étoit pas à mépriser, et

qu'elle, à son tour, lui en écrivoit de fort tendres.

Le comte méprisa d'abord cet avis, et, pour faire voir le peu de cas

qu'il en faisoit, il voulut le dire à sa femme, et s'en divertir avec

elle.--«Savez-vous, Madame, lui dit-il, qu'on me donne un rival, et un

rival qui n'est pas à mépriser?» La comtesse, qui ne comprit pas d'abord

ce qu'il vouloit dire, lui demanda s'il avoit quelque nouvelle

maîtresse.--«Ce n'est point cela, lui dit son mari, c'est vous-même qui

avez fait un amant.» La comtesse rougit un peu, et le comte attribua

cette rougeur à la pudeur de sa femme.--«Et quel est cet amant,

dit-elle, qu'on me donne?--On ne me l'a pas nommé, lui dit le comte,

mais on dit que c'est un amant aimé, qui vous a souvent écrit, et à qui

vous répondez d'une manière fort tendre; je ne vous croyois pas si

secrète dans vos amours.--Elles sont si secrètes, lui dit la comtesse,

que je n'en sais rien moi-même, et je vous promets que dès que cet amant

paroîtra, vous en serez averti. Mais, toute raillerie à part,

ajouta-t-elle, est-il bien vrai qu'on vous a fait un pareil rapport?--Il

est aussi vrai, lui dit le comte, comme il est vrai que je n'en crois

rien.»

Cela remit entièrement l'esprit de sa femme, qui s'étoit un peu alarmée;

et dès aussitôt que son mari l'eut quittée, elle brûla le billet

qu'elle avoit reçu du Roi, qui étoit la seule chose qui pouvoit la

convaincre de ce qu'on avoit tâché de faire croire au comte son époux;

et pour la réponse qu'elle avoit faite à ce prince, elle étoit conçue

avec tant de retenue et tant de sagesse, qu'elle ne craignoit pas que

son mari pût lui en faire une affaire. Ainsi l'esprit jaloux de la

Montespan n'avança rien de ce côté-là pour perdre sa rivale dans

l'esprit de son mari.

Elle attendoit que la santé du Roi fût un peu rétablie pour faire jouer

d'autres ressorts, qui pussent le dégoûter de l'amour de la comtesse.

Comme les maladies violentes ne sont pas de longue durée, celle du Roi,

qui étoit une fièvre ardente, le quitta après le huitième jour. La

Montespan le voyant déjà remis, et qu'il n'y avoit rien à craindre pour

sa santé, fit ses visites plus longues, et ne songea qu'à divertir ce

monarque, en lui apprenant tous les jours quelque nouvelle

galanterie.--«Eh! vous ne me dites rien de la comtesse de L..., dit le

Roi à la Montespan, d'un air qui marquoit qu'il prenoit beaucoup de part

à ce qui la regardoit. Est-ce qu'elle est sans intrigue? Est-ce qu'elle

manque de charmes? Est-ce enfin, comme on me l'a assuré, qu'elle est

aussi austère qu'une carmélite, et que sa vertu fait trembler tous ceux

qui osent l'approcher?»

La Montespan, qui attendoit à toute heure une semblable question de la

bouche du Roi, fut bien aise de le satisfaire là-dessus, ou, pour mieux

dire, de se satisfaire elle-même, en disant des choses de cette

comtesse, qui pourroient empêcher le Roi de penser plus à

elle.--«Sire, lui dit la Montespan, en affectant un air ingénu, ceux qui

la connoîtront bien ne se feront pas une grande violence de renoncer à

cette conquête, et ce ne sera pas sa vertu qui les en rebutera.--On dit

pourtant, répliqua le Roi, que jamais femme n'a été plus sévère que

celle-là.--Je ne sais pas, dit la Montespan, qui se plaint de sa

sévérité; mais je sais bien que la maxime des fausses prudes, qui ne

peuvent pas avoir des amants, est d'affecter une vertu austère, afin

qu'on ne dise pas d'elles dans le monde que c'est faute d'appas qu'on

les laisse là; mais c'est qu'elles sont plus chastes que tout le reste

des femmes.--Ce que vous dites là, reprit le Roi, est bon pour celles

qui sont sur le retour de l'âge, ou qui manquent de beauté, mais cela ne

se peut pas dire de la comtesse; elle est jeune et belle, elle a

l'esprit brillant et poli, et il y a peu de femmes à la Cour qui aient

autant de charmes qu'elle.--Je conviens de ce que vous dites, répondit

la Montespan, mais Votre Majesté me permettra de lui dire que c'est une

belle pomme qui est gâtée au dedans.--Expliquez-vous, je vous prie, dit

le Roi; est-ce qu'elle a des défauts cachés?--Je ne les ai pas vus,

reprit-elle; mais il y a une femme qui la sert depuis longtemps qui a

dit à l'une des miennes que sa maîtresse avoit des ulcères en divers

endroits de son corps; qu'il n'y avoit qu'elle seule, qui les lui

pansoit, et son mari, qui le sussent; et que lui-même en étoit si fort

dégoûté, que la plupart du temps il ne couchoit pas avec elle.--Je suis

surpris, repartit le Roi, de ce que vous m'apprenez. Cependant la

comtesse a un embonpoint le plus frais et le plus beau du monde, et un

teint des plus unis.--Et c'est cela même, dit la Montespan, qui produit

cet embonpoint que vous dites; au moins c'est ce que j'entends dire tous

les jours aux médecins, que toutes les mauvaises humeurs se jettent sur

ces endroits, et que c'est pour cela que tout le reste du corps est si

net et si poli.--Mais cela l'empêcheroit-il d'avoir des amants? dit

alors le Roi. Peuvent-ils deviner une chose qui ne paroît pas du

tout?--Je ne vous ai pas dit, Sire, répliqua la Montespan, que c'étoit

cette raison qui éloignoit les amants. Mais j'ai dit à Votre Majesté, si

elle y a pris garde, que c'est ce défaut, qui n'est que trop connu

d'elle-même, qui lui fait fuir souvent le grand monde et lui fait aimer

la retraite. Que lui serviroit après tout, ajouta-t-elle, de faire des

amants qu'elle n'oseroit rendre heureux, quelque envie qu'elle en eût?

ou si elle en venoit jusque-là, elle est assurée qu'ils se dégoûteroient

d'abord, et qu'elle les perdroit de la manière la plus honteuse pour des

personnes de notre sexe.--Elle fera donc bien de s'en tenir, dit le Roi,

à ce qu'on appelle la petite oie[21], et de ne laisser prendre à ses

amants que le dehors de la place.--Cela seroit bon, dit la

Montespan, si on pouvoit s'en tenir là; mais vous savez, Sire, qu'en

amour, on va plus loin qu'on ne pense.»

Après cela, cette malicieuse femme, qui vouloit se réjouir aux dépens de

sa rivale, dit que si son mari étoit jaloux, il n'avoit qu'à faire voir

sa femme toute nue, et qu'il ne devoit pas craindre qu'il lui arrivât

jamais ce qui arriva à cet ancien roi de Lydie. Le Roi, qui ne se pique

pas fort de lecture, pria la Montespan de lui raconter cette

histoire.--«La voici, dit-elle, Sire, en peu de mots, telle que je l'ai

lue dans Hérodote. Candaulès, qui étoit le nom de ce prince, avoit une

femme extrêmement belle, et, par une bizarrerie dont on ne sait pas la

cause, il la fit voir toute nue à Gigès son favori, qu'il avoit fait

cacher dans la chambre de la Reine.--C'étoit sans doute, dit le Roi,

pour lui faire voir que son corps étoit aussi beau que son visage.--Il

l'étoit en effet, dit la comtesse, et Gigès en devint amoureux; mais je

ne crois pas que le comte doive craindre rien de semblable, de ceux qui

verroient sa femme dans le même état.--Je n'aurai jamais cette

curiosité, dit le Roi, voulant dissimuler sa passion; mais je suis

fâché pourtant, pour l'amour de cette comtesse, que les apparences

soient si trompeuses, et que, sous un si beau dehors, il y ait des

choses si dégoûtantes.--Si Votre Majesté y prenoit la moindre part, je

serois bien fâchée, dit la Montespan, de vous avoir dit une chose qui

pût vous faire quelque chagrin. Mais en cas qu'il vous prît jamais envie

de l'aimer, ajouta-t-elle, avec un souris forcé, il est bon que votre

Majesté en soit avertie, de peur qu'elle n'allât trop avant, et qu'elle

ne voulût voir des choses qui ne lui feroient pas plaisir.--Je vous sais

gré de ce bon avis, lui dit le Roi, mais cela ne m'arrivera jamais.»

La Montespan ne fut pas plus tôt sortie, que le Roi fit de profondes

réflexions sur ce qu'elle lui avoit dit. C'est un terrible embarras pour

un amant qui aime une femme jusques à l'adoration, quand on lui vient

dire qu'elle a des défauts cachés. Le Roi ne remarquoit rien en la

comtesse qui ne l'assurât que c'étoit une beauté achevée. Sa gorge et

son visage démentoient déjà le discours de la Montespan, et s'il n'avoit

pas vu tout le reste, il en avoit assez vu, le jour de sa dernière

chasse, pour lui faire juger que tout ce qu'on venoit de lui dire

n'étoit qu'une calomnie. Il soupçonna même que la Montespan, ayant eu

quelque connaissance de l'inclination qu'il avoit pour la comtesse,

pourroit avoir inventé toute cette fable pour l'en dégoûter. Il savoit

qu'elle étoit fort audacieuse, et d'une humeur fort jalouse. Enfin, il

alla se ressouvenir que le même jour qu'il avoit laissé tomber le

billet de la comtesse, après qu'il se fut endormi, on lui dit que la

Montespan étoit entrée dans sa chambre, et qu'après avoir demeuré

quelque temps à la ruelle du lit, elle s'étoit retirée, de peur

d'éveiller le Roi. Faisant réflexion à toutes ces choses, il ne douta

point que tout ce que la Montespan venoit de lui dire ne fût de son

invention: de sorte que tous ses stratagêmes furent inutiles, et ne

firent aucun mal à sa rivale. Elle vécut toujours le mieux du monde avec

son mari qui n'eut pas le moindre soupçon de sa fidélité, et le Roi

l'aima plus que jamais.

Ce monarque ne pouvoit plus contenir son feu; les divers assauts qu'il

avoit donnés à sa maîtresse, et qui avoient toujours échoué, ne

servoient qu'à l'enflammer davantage, et à rendre ses désirs plus

violents. Ce beau fruit qu'il n'avoit goûté que du bout des lèvres, ne

faisoit qu'aiguiser, s'il faut ainsi dire, son appétit, et échauffer son

imagination. Enfin, il lui tardoit de savoir comment la comtesse étoit

faite, non pas pour s'éclairer de ce que la Montespan lui avoit dit,

mais pour apaiser l'ardeur de sa flamme. Quelque expert qu'il fût en

l'art d'aimer, il étoit au bout de sa science, et il ne savoit plus que

faire, après avoir manqué la plus belle occasion que l'amour puisse

offrir à un amant. Être seul avec sa maîtresse au milieu d'un bois,

apprendre de sa bouche qu'on est aimé, profiter d'un si doux aveu,

presser vivement la place, monter jusques à la brèche, et se voir

repousser à l'entrée: c'est ce qu'il ne pouvoit pas comprendre.--«Il

faut, disoit-il, ou que cette femme soit tout à fait insensible, ou

qu'elle ait une vertu plus qu'humaine. Mais puisque les charmes de

l'amour n'y peuvent rien, il faut se servir de quelque vieille ruse.

Cette femme se fait un crime de ce que l'amour a de plus doux; il faut

que l'hymen vienne ici à notre secours, et que nous nous servions du

même stratagême dont se servit Jupiter pour jouir de la chaste et belle

Alcmène. Puisqu'un amant, et un amant aimé, ne peut pas vaincre une

vertu si farouche, tâchons de nous transformer et de prendre la figure

du mari pour tromper une femme trop fidèle. Ce qui acheva de déterminer

le Roi à prendre un dessein si périlleux, fut une aventure singulière

qui venoit d'arriver depuis peu de jours, qui servit longtemps de

divertissement à la Cour, et dont le bruit se répandit assez loin.

Deux gentilshommes, à peu près du même âge et de même taille, avoient

épousé depuis quatre ans deux femmes bien faites, qu'ils aimoient

beaucoup et dont ils étoient tendrement aimés, mais dont ils n'avoient

eu aucun enfant. Comme ils avoient de grands biens et qu'ils craignoient

de ne laisser point de successeurs, il n'est rien qu'ils ne tentassent

pour rendre leurs femmes fécondes: remèdes, purgations, eaux minérales,

tout étoit mis en usage, et, parce que les médecins leur dirent qu'il

falloit réitérer ces remèdes à diverses fois, ces Messieurs ne

manquoient pas d'aller tous les ans avec leurs épouses aux eaux de

Bourbon[22]. Ils y furent cet été que le Roi étoit à Fontainebleau.

Comme le temps étoit fort beau, il y eut plus de foule qu'à l'ordinaire:

toutes les hôtelleries étoient remplies; et ces deux gentilshommes ne

purent trouver qu'une chambre, où il y avoit pourtant deux lits; cela

suffisoit pour eux et leurs femmes; car, pour leurs valets, ils

couchèrent où ils purent. S'étant donc mis en possession de leur

chambre, et ayant soupé en très-bonne compagnie, ils proposèrent à leurs

femmes d'aller prendre un peu le frais, et de jouir du plaisir de la

promenade. Mais elles dirent qu'elles étoient fatiguées du voyage, et

qu'étant obligées de se lever de bon matin pour prendre les eaux, elles

seroient bien aises de se délasser et de se coucher bientôt; mais que

pourtant ils ne se privassent pas eux-mêmes de ce plaisir. Ces bons

maris, qui ne vouloient point contraindre leurs femmes ni se contraindre

eux-mêmes, firent tout ce qu'elles voulurent; ils allèrent se promener;

ils virent là tout ce qu'il y avoit de beau monde de l'un et de l'autre

sexe, et ce temps leur parut si court qu'il étoit près de minuit quand

ils arrivèrent à leur logis. Leurs femmes étoient couchées il y avoit

deux heures; elles dormoient profondément, et leurs maris, de peur de

les éveiller, firent le moins de bruit qu'ils purent en se couchant; ils

se déshabillèrent, ils éteignirent eux-mêmes la chandelle, et chacun

d'eux se mit le plus doucement qu'il put au lit, où il croyoit de

trouver sa femme. On ne sait pas bien si leurs épouses n'avoient pas

bien distingué les lits qui avoient été arrêtés par leurs maris, ou si

ces Messieurs eux-mêmes, distraits par les différents objets qu'ils

avoient vus à la promenade, ou peut-être accablés de sommeil, prirent un

lit pour un autre; quoi qu'il en soit, car cela ne fait rien à

l'affaire, chacun de ces deux gentilshommes, au lieu de s'aller mettre

auprès de sa femme, s'alla coucher avec celle de son ami.

Ces quatre personnes passèrent ainsi toute la nuit, sans qu'aucune

d'elles s'aperçût de cet étrange quiproquo. On peut bien croire que ces

Messieurs, qui souhaitoient tant d'avoir des enfants, et qui étoient

allés là pour cette seule raison, ne passèrent pas toute la nuit sans

rien faire, et qu'ils travaillèrent de toute leur force à la propagation

de leur espèce. Leurs belles épouses, qui avoient le même désir, s'y

employèrent aussi avec affection et avec toute l'ardeur de leur sexe.

Enfin, le matin étant venu, on voit paroître le jour, on songe à se

lever, on tire le rideau, on se parle; mais qui pourroit exprimer la

surprise de ces deux femmes et de ces deux maris, à la vue d'une si

étrange métamorphose? Ils demeurent tout confus, ils sont tous quatre

muets et interdits, personne n'ose parler, aucun n'a la force

d'interroger son voisin ni de lui demander comment il a passé la nuit,

de peur d'en trop apprendre; chacun se flatte que son compagnon a dormi

toute la nuit; chacun se console d'avoir au moins tiré parti d'une

affaire si délicate et de n'être pas la dupe. Chacun savoit bien ce

qu'il avoit fait de son côté, mais il étoit en peine d'apprendre ce

qui s'étoit passé à l'autre bout de la chambre. Aucune de ces femmes

n'osoit regarder son mari, et encore moins celui qui venoit d'occuper sa

place, et les maris n'osoient pas regarder leurs femmes, de peur de voir

sur leur visage des marques trop certaines d'un affront irréparable. Il

se passa une scène muette qui exprima plusieurs passions différentes.

Enfin, il y en eut un plus impatient, qui, tirant brusquement sa femme

par le bras, lui dit tout en colère:--«Pourquoi vous allâtes-vous

coucher dans ce lit? Ne saviez-vous pas que c'étoit celui-ci que j'avois

arrêté pour nous deux?--J'avois cru, dit-elle, que c'étoit l'autre, et

je vous prie de ne pas me quereller pour une chose dont j'ai plus de

chagrin que vous, et dont je ne me consolerai de ma vie.--Tant pis,» lui

dit son mari, qui ne connut que trop, au langage de sa femme, ce qui

s'étoit passé entr'elle et son voisin; mais il n'étoit pas juste aussi

que les rieurs ne fussent que d'un côté. La femme de celui qui n'avoit

pas encore parlé, paroissant toute honteuse, donnoit assez à connoître

qu'elle n'étoit pas plus nette que sa voisine.--«Enfin, dit ce mari, qui

parut plus raisonnable, ce qui est fait est fait, et tous les hommes ne

le sauroient empêcher. Nous sommes à deux de jeu; nous avons fait, comme

on dit, troc de gentilhomme[23] sans nous demander de retour; laissons

passer doucement la chose; la volonté fait tout dans ces affaires;

c'est un pur effet du hasard; nous sommes assurés de la chasteté de nos

femmes; plaignons-les, et les consolons, au lieu de les porter au

désespoir. Que savons-nous si Dieu s'est voulu servir de ce moyen pour

nous donner un enfant à l'un et à l'autre, et si cela arrive, qu'y

a-t-il à faire qu'à compter de cette nuit? Et si nos femmes sont

enceintes, quand leur fruit sera mûr, et que le terme d'accoucher sera

venu, chacun prendra ce qui lui appartiendra; et ces enfants ne seront

pas moins à nous, que si nous les avions eus de nos propres femmes.» Il

y en eut une qui voulut répliquer, et qui dit que cela leur seroit bien

fâcheux qu'on leur arrachât un enfant qu'elles auroient nourri et porté

neuf mois dans leur sein, et qu'on leur en donnât un autre, où elles

n'auroient aucune part. On leur ferma la bouche, en leur disant que

c'étoit pour les punir de la bévue qu'elles avoient faite en changeant

de lit, qu'il falloit que la chose allât ainsi; que l'enfant qu'on leur

donneroit seroit celui de leur mari; que, puisque les hommes regardoient

souvent comme leurs des enfants qui n'appartenoient qu'à leurs femmes,

elles pouvoient bien une fois en recevoir un de la main de leurs maris,

et qu'elles auroient un avantage que les hommes n'avoient pas: c'est

qu'elles pourroient toujours distinguer leur propre enfant de celui

qu'on leur supposoit, et lui donner leur bien si elles le jugeoient à

propos. Un jugement si sage apaisa d'abord le tumulte; tout le monde se

tut, chacun fut content, et au bout de neuf mois ces deux femmes

accouchèrent chacune d'un garçon, qui donna bien de la joie à ces deux

familles.

Cette affaire ne put pas être si secrète qu'elle ne vînt à la

connaissance du monde, et le Roi, qui en avoit ouï parler, trouvoit cela

si plaisant qu'il souhaita plus d'une fois de tromper ainsi la comtesse,

puisqu'il n'en pouvoit pas jouir autrement. Il communiqua son dessein au

duc de La Feuillade. Le duc lui dit que cela étoit fort bien imaginé, et

qu'il ne falloit que songer aux moyens de l'exécuter.--«Tout ce que j'y

trouve, Sire, de fâcheux pour vous, c'est d'être obligé de faire le rôle

du mari pour jouir d'une maîtresse; et comme vous avez, sans doute,

toutes les délicatesses des amants, vous ne goûterez qu'imparfaitement

un plaisir qui ne s'adressera point à vous et qu'elle croira donner à

son mari.--Je sais tout cela, dit le Roi, mais il n'importe; il faut

tirer de l'amour tout ce qu'on peut; j'ai déjà le coeur de cette fière

comtesse, et elle ne veut pas m'accorder le reste; mais si je le puis

avoir une fois, j'aurai tout ce qu'un amant peut souhaiter, et enfin

elle pourra m'accorder de son bon gré ce que j'aurai une fois obtenu par

cette ruse. Il n'est donc question que d'exécuter un dessein qui peut

seul me rendre heureux.»

Cet habile confident dit au Roi qu'il alloit y travailler de ce pas;

qu'il savoit que le comte, comme la plupart des gens de qualité,

couchoit dans un lit séparé de sa femme, d'où il l'alloit trouver quand

il lui prenoit envie; il lui dit encore qu'il croyoit, à force d'argent,

gagner celui qui gardoit la porte de la chambre, et de l'obliger à

se défaire adroitement des autres domestiques, et d'introduire le Roi

vers les onze heures du soir à la chambre du comte de L... Et pour ce

qui est du comte, dont la présence étoit le plus grand obstacle, il

l'engageroit à une partie de jeu, où ils passeroient une bonne partie de

la nuit. Le Roi fut ravi de l'expédient que le duc lui proposoit, et il

lui sembloit déjà qu'il étoit entre deux draps avec sa chère comtesse.

Il lui commanda d'aller travailler promptement à ce dessein, et de venir

aussitôt la rendre réponse.

Dès que le Roi eut congédié le duc, il entra dans la chambre de la

Reine, où il trouva sa chère comtesse et plusieurs autres dames de la

première qualité. Il ne l'avoit pas vue, il y avoit quelques jours, et

il fut bien aise de voir qu'elle reprenoit son embonpoint. Son mal, dont

on craignoit de fâcheuses suites, étoit tout-à-fait guéri, et il ne lui

avoit laissé qu'une certaine langueur dans les yeux et sur son visage,

qui la rendoit plus aimable, et surtout au Roi, qui n'y voyoit plus, ce

lui sembloit, cette même sévérité qu'il avoit toujours si fort

redoutée.--«A ce que je vois, Madame, lui dit le Roi tout bas, nous

sommes tombés malades en même temps, et je sens qu'à mesure que vous

guérissez, ma santé reprend de nouvelles forces.--Si cela étoit comme

vous me le dites, je prendrois encore plus de soin de ma santé que je ne

fais, répliqua cette comtesse.--Si ma santé vous étoit chère, lui dit ce

prince, en tournant sa tête vers la fenêtre, afin qu'elle en fit autant,

et qu'ils pussent parler sans être entendus, vous me traiteriez un

peu plus doucement.--Et comment voudriez-vous qu'on vous traitât,

dit-elle?--Comme on doit traiter un homme qu'on veut conserver, et que

vos rigueurs font mourir, lui dit le Roi.--Quand on fait ce qu'on peut,

ajouta-t-elle, on n'en doit pas demander davantage.--Que le comte est

heureux, dit alors le Roi, puisque vous pouvez faire pour lui ce que

vous ne sauriez faire pour moi!--C'est un bonheur, Sire, lui dit-elle,

que vous ne voudriez pas acquérir à ce prix-là.--Non-seulement à ce

prix, si je le pouvois, lui dit ce prince passionné, mais au péril de

mille vies.--Eh bien! lui dit-elle, puisque cela ne se peut pas, il n'y

faut plus penser, et nous consoler, vous et moi.» Après cela, elle se

tourna du côté de la compagnie, et le Roi trouva ces dernières paroles

si obligeantes, qu'elles le rendirent content tout le reste du jour.

Le Roi sortit quelque temps après, et il rencontra bientôt le duc de La

Feuillade qui alloit trouver Sa Majesté pour lui rendre compte de sa

commission. Il lui dit d'abord que les choses alloient comme il auroit

pu le souhaiter; qu'il s'étoit assuré de ce domestique; que personne ne

paroîtroit que lui dans le temps qu'il lui avoit marqué, et que le Roi

pouvoit venir incognito, entrer dans la chambre du comte, et, quand il

le trouveroit à propos, dans celle de la comtesse; que, pour le comte,

ils devoient souper ensemble chez le prince de Marcillac[24], et qu'ils

avoient fait une partie de jeu, où il y auroit plusieurs

dames.--«Et comme je lui ai demandé si la comtesse son épouse en seroit,

il m'a répondu que non; que depuis sa maladie elle n'aimoit point à

veiller, mais se couchoit toujours à dix heures.--Cela va le mieux du

monde, dit le Roi; pour moi, je vais dire qu'on me laisse seul, et je me

déguiserai si bien, quand il sera nuit, que je sortirai sans qu'on s'en

aperçoive. Il n'y a que cent pas à faire pour être à l'appartement de la

comtesse.

Toutes choses étant ainsi disposées, le Roi se prépara à cette grande

expédition; il comptoit les heures et les minutes, et jamais jour ne lui

a paru si long. Enfin, la nuit vint, cette nuit tant désirée, et qui est

si favorable aux amants.

Quand les onze heures sonnèrent, qui étoit l'heure du signal, il sortit

de son cabinet en robe de chambre avec un simple gentilhomme qui

l'accompagnoit. Dès qu'il fut à la porte de l'appartement du comte, il

dit à ce gentilhomme de l'attendre, et de ne dire à personne où il

étoit, sous peine de la vie. Les courtisans étoient assez accoutumés à

voir faire au Roi de semblables équipées, qui marche en cela sur les

traces de son aïeul Henri le Grand. Le Roi ne paroît pas plus tôt, qu'il

rencontre un homme qui, sans lui dire «qui va là?» le fait entrer dans

la chambre du comte, comme si c'eût été son maître, et, sans s'informer

d'autre chose, ferme la porte après lui. Le Roi ne fut pas plus tôt

entré qu'il se reposa sur le lit du comte, et on auroit dit qu'il

vouloit imiter en toutes choses le mari de la comtesse. Il est vrai

qu'il ne s'amusa pas à dormir, mais il attendoit que le lièvre le fût,

afin de tirer à coup sûr et qu'il pût le prendre au gîte. Quand il jugea

que la comtesse pouvoit être endormie, il s'approcha tout doucement de

son lit, et, laissant sa robe de chambre, il se glissa dans les draps du

lit de sa maîtresse, sans qu'elle en sentît rien. Cet heureux amant,

voyant qu'il avoit si bien réussi jusques-là, commença de prendre avec

la comtesse toutes les privautés que prenoit le comte, dont il

représentoit alors le personnage; il voulut faire en tout le mari; mais

peut-être qu'il le voulut faire trop bien, comme dit La Fontaine, sur un

sujet semblable[25]. Il n'eut pas plus tôt pris sa place qu'il reconnut

d'abord que ce que la Montespan lui avoit dit de ces ulcères prétendus,

n'étoit qu'une calomnie; il trouva un corps net et uni comme le cristal,

et une peau la plus douce et la plus fine qu'il eût encore touchée.

Après avoir reconnu tous les endroits de la place, et sentant que la

comtesse étoit éveillée par le chatouillement que venoit de lui causer

ce prétendu mari, il se mit en état de pousser l'affaire jusques au

bout. La comtesse se tourna un peu de son côté, et, comme on ne s'amuse

pas à parler dans ces occasions, et qu'il ne lui seroit jamais venu en

pensée qu'autre que le comte la fût venu trouver dans son lit, elle ne

rejeta point du tout ses premières caresses; mais, les recevant

comme un doux fruit de leur mariage, elle y alloit répondre de son côté

comme une bonne et fidèle épouse; mais il arriva une chose qui troubla

les plaisirs qu'ils se préparoient de goûter. Comme elle avança un de

ses bras pour embrasser celui qu'elle avoit pris jusques-là pour son

mari, elle rencontra à l'endroit de ses reins une grosse verrue[26]

qu'elle n'avoit jamais trouvée sur le corps du comte, quoique sa main se

fût promenée mille fois en cet endroit. Cela la surprit un peu, non pas

qu'elle crût qu'un autre homme fût venu occuper sa place; mais cette

nouvelle verrue lui fit rompre un silence qu'elle avoit gardé

jusque-là.--«D'où vient, monsieur le comte, dit-elle, que vous avez là

cette verrue que je n'avois pas remarquée? Parlez, dit-elle, vous ne me

répondez point?» Ce silence parut suspect à la comtesse, et, voyant

qu'on ne lui répondoit que par des embrassements, elle fit un grand

effort pour se débarrasser de celui qui la tenoit; et, comme il la

venoit rejoindre:--«Si tu ne me laisses, dit-elle, qui que tu sois, je

t'arracherai les yeux, et je ferai venir mes gens.» Et, en disant cela,

elle lui donna un coup d'ongle entre l'oeil droit et la temple[27],

dont le Roi porta les marques qui parurent durant quelques jours,

et dont peu de gens savoient la cause.

Quand il vit que la comtesse alloit faire du bruit et appeler du monde,

il crut que le plus sûr étoit pour lui de se retirer et de sortir comme

il étoit entré. Le même homme qui lui avoit ouvert la porte en entrant,

la lui ouvrit quand il vit qu'il vouloit sortir; et il trouva son

gentilhomme qui l'attendoit, et qui l'accompagna jusques à l'entrée de

la chambre de la reine, que le Roi fut trouver au lit, et qui profita

sans doute de ce que ce prince avoit destiné pour la comtesse. Cette

dernière ne dormit guère le reste de la nuit. Elle étoit en peine

comment elle devoit se gouverner en cette rencontre. Elle ne douta point

que ce ne fût le Roi qui l'étoit venu trouver au lit, qui, n'ayant pu

jusqu'alors satisfaire son amour, s'étoit servi de ce dernier

stratagême. Son premier dessein fut d'abord d'appeler ses domestiques,

de leur dire qu'un homme étoit entré dans sa chambre, qu'elle vouloit

savoir absolument qui l'y avoit introduit, la chose n'ayant pu se faire

sans leur participation, et que, dès que le coupable lui seroit

connu, elle en vouloit faire un exemple. Un peu après elle considéra

l'éclat que cela feroit, les conséquences malignes que quelques-uns en

pourroient tirer pour ternir sa réputation, le chagrin, et peut-être les

soupçons qu'une affaire si délicate causeroit à son mari, et l'affront

que le Roi lui-même en alloit recevoir, quand la chose seroit divulguée;

enfin, plusieurs autres considérations de cette nature la déterminèrent

à laisser passer la chose, sans en parler à personne. Cette prudente

dame savoit encore, que la réputation de celles de son sexe est

extrêmement délicate, que le plus sûr pour elles est de conserver leur

honneur et de se défendre contre tous ceux qui l'attaquent, sans en

faire tant de bruit; que l'éclat est ce qui les perd dans l'esprit des

gens, lors même qu'elles sont les plus innocentes, et qu'enfin n'ayant

rien à se reprocher, elle ne craignoit les reproches de personne,

puisque celui qui l'étoit allé trouver au lit s'en étoit retourné comme

il étoit venu, et que ceux qui lui avoient prêté la main avoient pu

juger, par son prompt retour et par le bruit qu'elle avoit fait, du peu

de succès de son entreprise.

La comtesse donc, satisfaite de s'être bien défendue, ne voulut point

prôner sa victoire. Qui sait encore si l'Amour ne se mêla pas là-dedans,

et si la tendresse qu'elle ne pouvoit s'empêcher d'avoir pour le Roi, ne

l'empêcha pas aussi de publier une chose dont elle pourroit se repentir

un jour, n'étant pas assurée si elle n'auroit pas enfin pour ce prince

des sentiments plus humains? et, quoiqu'elle n'appuyât pas beaucoup

sur cette dernière considération, il est certain qu'elle y entra.

Le Roi, après cette honteuse retraite, perdit entièrement l'espérance de

gagner jamais une telle dame; il résolut même de n'y penser plus; mais

il ne savoit pas bien lui-même s'il seroit capable de tenir sa

résolution. L'image de tant de beautés qui étoient répandues sur le

corps de la comtesse, et dont ses yeux et même ses mains avoient été les

témoins, lui revenoit toujours dans l'esprit. Il ne put s'empêcher de

convoiter une chair si ferme et une peau si blanche et si délicate.--«Je

vois bien, ajouta-t-il en lui-même, que la Montespan craignoit la touche

d'un bijou si précieux, qu'elle vouloit me faire passer pour une

happelourde[28]. Mais je n'ai que trop vu l'effet de sa jalousie, qui

vouloit me dégoûter de la plus charmante beauté qui soit dans l'univers.

Oui, je n'ai que trop vu que la comtesse a le plus beau corps du monde,

et il vaudroit bien mieux pour mon repos avoir ajouté foi aux discours

de la Montespan, me dégoûter de cette dame, et n'y penser jamais. Mais

mon malheur a voulu que j'aie vu, et que j'aie touché moi-même des

beautés qui m'ont charmé et dont je n'ai pu me réjouir.»

C'est ainsi que le grand Alcandre entretenoit ses pensées. Après avoir

demeuré tout le reste de la nuit au lit de la reine[29], il s'en

retourna dans le sien, selon la coutume, qui étoit à la chambre

prochaine. L'heure de se lever étant venue, ceux que leur devoir

appeloit auprès du Roi ne manquèrent pas de s'y rendre, et

particulièrement le duc de La Feuillade, qui s'y trouva des premiers.

Dès que le Roi eut paru en robe de chambre[30], on remarqua d'abord

cette petite égratignure qu'il avoit au visage. Les courtisans se

regardèrent tous, pour se demander les uns aux autres la cause de ce

qu'ils voyoient; mais personne n'osa en parler au Roi. Ce monarque, qui

connut d'abord le sujet de leur étonnement, et qui avoit assez près de

lui le duc de La Feuillade, lui dit à l'oreille: «la belle a été

cruelle.» Ce mot fut entendu de quelques-uns des courtisans, et il fut

su à la cour et jusques dans les provinces; mais personne ne devina

quelle étoit cette cruelle qui avoit ainsi traité le Roi, et qui lui

faisoit porter des marques de sa rigueur. Il n'y eut que le duc de La

Feuillade qui comprît d'abord ce que c'étoit.

Après que ce prince fut habillé, il témoigna qu'il vouloit être seul une

demi-heure, et il ne retint auprès de lui que le duc de La

Feuillade.--«Eh bien! lui dit le grand Alcandre, tu vois que je porte

des marques de mon dernier combat.--A la bonne heure, Sire, lui dit le

duc, pourvu que vous ayez remporté la victoire; vous savez que l'Amour,

aussi bien que Mars, aime quelquefois à se baigner dans le sang.--Je

t'assure pourtant, dit le Roi, que ce n'est pas à l'Amour que je

dois me plaindre de celui qu'on m'a fait répandre cette nuit, et dont je

porte les marques.--Mais quoi, Sire, lui dit le duc, n'alliez-vous pas

comme ami vous présenter devant cette place? D'où vient qu'on vous a

traité comme un ennemi? Vous alliez trouver cette femme non pas comme

amant, mais comme mari; est-ce que les rigueurs s'étendent jusqu'à son

époux? Car je ne puis pas comprendre que, l'étant allé trouver la nuit,

elle ait pu vous reconnoître, ni vous prendre pour un autre que pour le

comte.--Il faut donc te dire ce qui en est,» répartit le Roi, et alors

il lui raconta comment il étoit entré dans la chambre de la comtesse; de

quelle manière il s'étoit glissé dans son lit pendant qu'elle dormoit;

comment, après s'être réveillée, elle avoit souffert quelques-unes de

ses caresses, le prenant toujours pour son mari. «Enfin, ajouta-t-il,

les affaires alloient jusque-là le mieux du monde; j'allois me rendre

maître d'une place qui m'a toujours résisté, lorsqu'une maudite verrue

que j'ai aux reins, sur laquelle elle porta fortuitement la main, éventa

la mine et me découvrit.--Quoi, si peu de chose, reprit le duc, la fit

entrer en soupçon?--Cela l'obligea à parler, lui dit le Roi, et à me

demander depuis quand j'avois cette marque sur le corps; et, voyant

qu'on ne lui répondoit point, elle ne douta plus qu'on ne l'eût trahie.

Elle sauta promptement du lit, elle me repoussa, et elle alloit appeler

ses gens. Enfin, au lieu qu'avant cela, elle étoit douce comme un

mouton, après qu'elle eut touché cette fatale verrue, ce ne fut

plus qu'une tigresse et une lionne, qui ne répondit à mes caresses qu'à

coups de griffes, et qui m'a mis en l'état où tu me vois. De sorte que,

voyant qu'il n'y avoit rien à gagner que de la honte pour moi, je me

retirai tout doucement.--Il faut avouer, dit alors le duc, qu'en amour

aussi bien qu'en toute autre chose, il y a de fatales conjectures.

Qu'une petite verrue qui n'est pas, peut-être, plus grosse que la tête

d'une épingle, arrête et fasse échouer un dessein si bien concerté[31]!

Je ne m'étonne plus, après cela, si la remore[32], qui n'est qu'un petit

poisson, arrête tout court les plus grands vaisseaux, puisque si peu de

chose s'oppose au bonheur du plus grand monarque du monde.--Mais il y a

cette différence, répondit le Roi, c'est que je portois avec moi cette

maudite remore qui a rompu tous mes projets amoureux, et a repoussé

tout-à-coup mon vaisseau, qui alloit entrer à pleines voiles dans le

port[33].--Permettez-moi de dire à Votre Majesté, répliqua le duc,

qu'elle ne devoit pas sitôt abandonner son entreprise, et qu'elle auroit

peut-être bien fait de se donner à connoître à la comtesse, pour

l'empêcher de faire du bruit. Que sait-on, ajouta le duc, si, dans la

pensée où elle étoit que ce fût quelqu'un de ses domestiques, qui,

profitant de l'absence du comte, avoit eu l'audace de se glisser dans

son lit, elle a paru si transportée de rage? Ces sortes d'attentats ne

sont pas sans exemple; l'Amour hasarde tout, et ce n'est que par un

pareil stratagême que cette espèce de gens peut réussir dans une

entreprise de cette nature, ayant affaire surtout à des femmes qui sont

de l'humeur de cette comtesse. Mais toute tigresse qu'elle est en fait

d'amour, elle auroit été douce comme un mouton si elle eût reconnu

d'abord que c'étoit Votre Majesté qui la tenoit embrassée.--Ah! que me

dis-tu, répliqua le grand Alcandre, veux-tu me désespérer? N'est-ce pas

assez, pour me faire mourir, d'avoir manqué la plus belle occasion où un

amant se puisse trouver? Faut-il que tu m'assassines de plus fort, en

voulant me persuader que c'est par ma faute que je suis tombé dans ce

malheur? Mais comment pouvois-je espérer de toucher cette insensible en

me faisant connoître? elle qui m'a toujours rebuté, elle qui a méprisé

mon sceptre et ma couronne, et ma vie même, que j'ai voulu lui sacrifier

pour tâcher de la fléchir? Non, non, je ne me flatte point là-dessus;

elle ne m'a reconnu que trop, et ce n'étoit que par la voie dont je me

suis servi que je pouvois venir à bout d'une femme qui n'est pas faite

comme les autres, et qui n'aime que son mari. En puis-je douter après

ces terribles paroles, «qui que tu sois, si tu ne me laisses, je

t'arracherai les yeux, et j'appellerai mes gens?» Tu vois que je porte

les marques de cette furie; et plût à Dieu qu'elle en eût le visage

comme elle en a le coeur! je ne serois pas si malheureux. Comment

peux-tu croire, après cela, qu'elle se seroit adoucie si je me fusse

fait connoître après en avoir été rebuté tant de fois? Je crois que ma

retraite fut sage, et que le meilleur parti que j'avois à prendre, étoit

de sortir sans bruit de la chambre de la comtesse, comme j'y étois

entré. Quel affront pour moi, de me voir assiégé d'une foule de pages et

de laquais, qui eussent été les témoins de ma honte! Tout Roi que je

suis, je n'aurois pas échappé aux railleries secrètes de mes

courtisans; tu sais, cher La Feuillade, combien je suis sensible à de

pareils coups. Je n'ai jamais pu les pardonner à Vardes[34] et à

Bussi[35], qui s'étoient émancipés jusque-là. Enfin, que veux-tu que je

te dise? ajouta ce monarque affligé; je tenois entre mes bras ce que

j'aime le plus dans le monde; je me croyois au comble de mes désirs, et

je ne sais quel malheur, que je traîne après moi, m'a fait échouer tout

d'un coup de la manière du monde la plus fatale; jamais monture plus

douce et plus maniable dans mes premières approches; mais je ne sais

quelle mouche lui fait prendre aux dents[36], la met en fureur contre

moi, et m'en laisse de tristes marques.--Il n'importe, Sire, dit le duc

au Roi, pour le consoler; il faut que V. M. tâche de remonter sur sa

bête.--[37] Voilà la deuxième fois que j'ai failli la prendre, dit le

Roi, et je ne vois que trop la vérité du présage que j'eus à la chasse

où étoit le comte, lorsque je manquai deux fois un sanglier. La comtesse

est ce sanglier que je n'ai pu blesser encore, et qui m'a mis dans

l'état où tu me vois. Pour moi, je crois, ajouta-t-il, que cette femme

n'est pas faite comme les autres, et si je ne l'avois pas bien maniée,

je croirois qu'elle n'est pas de chair, mais de quelque autre

matière.--Vous verrez, Sire, qu'elle ne sera pas toujours insensible,

lui dit le duc; assurez-vous que vos coups ne seront pas perdus,

ils feront leur effet tôt ou tard. Savez-vous, ajouta-t-il, que la main

d'un amant qui manie le corps de sa maîtresse, a un certain charme

secret qui éveille en elle de certaines idées dont elle ne peut se

défendre? Qu'elle fasse la farouche tant qu'elle voudra; cela lui

revient de temps en temps dans l'esprit; son imagination en est

doucement chatouillée, et l'on peut dire que c'est un germe qui doit

produire un fruit auquel l'amant ne s'attend pas. Enfin, l'attouchement

d'un homme amoureux envers une femme qu'il aime, est comme celui d'un

chien enragé, dont la seule écume produit la rage, quoique cela n'arrive

que plusieurs années après. Ainsi je ne doute pas que ce que la comtesse

a déjà senti de votre part, et lorsque vous la trouvâtes endormie la

première fois, et lorsque vous la poussâtes de si près, au vallon de la

forêt de Fontainebleau, et les privautés que vous avez eues avec elle la

nuit passée, je ne doute pas, dis-je, que tout cela ne soit un secret

poison dans son coeur, qui fera éclater enfin la fureur de l'amour.

N'en doutez point, Sire, je sais un peu comment les femmes sont faites.

Tenez-vous seulement à l'écart, faites un peu le froid avec elle, et

vous verrez qu'elle regrettera peut-être l'occasion qu'elle a perdue.

Les femmes négligent ce qu'elles peuvent avoir à toute heure, mais elles

font bien des pas pour retenir ce qu'elles craignent de perdre. La

comtesse compte sur vous comme sur une conquête assurée, et c'est pour

cela qu'elle diffère, autant qu'elle peut, à payer le tribut qu'on doit

à l'amour. Quand vous reculerez, elle s'avancera; et, faisant

réflexion alors aux plaisirs imparfaits qu'elle a goûtés avec vous, et

craignant de ne les retrouver plus, elle désirera que vous acheviez ce

qui n'est que commencé; et peut-être même qu'elle vous en prieroit si la

pudeur de son sexe ne la retenoit. Voilà, Sire, comment les femmes sont

faites, et vous en savez plus que moi sur ces matières.»

Le grand Alcandre fut ravi d'entendre raisonner le duc d'une manière qui

flattoit si fort sa passion. Il approuva son conseil, et, sans affecter

de fuir la comtesse, il ne témoigna plus pour elle les mêmes

empressements. Cette belle inhumaine ayant vu le Roi à la messe, fut

confirmée dans l'opinion qu'elle avoit, que c'étoit lui-même qui l'étoit

venu trouver au lit. Elle prit garde d'abord aux marques qu'il en

portoit sur son visage, et elle ne put voir sans quelque émotion ces

effets de sa cruauté. Son coeur sentit dans ce moment quelque chose de

plus tendre qu'à l'ordinaire; elle fut touchée de compassion pour cet

amant malheureux; et, faisant réflexion à toutes les basses démarches

que ce grand prince avoit faites, et qui ne pouvoient partir que d'un

coeur amoureux jusqu'à la folie, peu s'en fallut qu'elle n'eût quelque

espèce de honte d'avoir été si sévère en son endroit, dans un temps où

la cruauté, parmi les femmes du beau monde, étoit si peu à la mode. Elle

voyoit qu'elle avoit perdu la plus belle occasion du monde pour

accommoder son amour avec son devoir, en feignant de croire que celui

qui avoit pris la place de son époux étoit son époux lui-même. Mais

comme cette feinte ne la mettoit pas à couvert des reproches de sa

conscience, elle rejetoit cette pensée comme une dangereuse tentation,

et, sa vertu reprenant le dessus, elle se contenta de faire bon visage

au Roi, sans lui accorder rien de solide. Voilà quel étoit l'état de nos

deux amants: la comtesse, plus adoucie, étoit résolue de paroître moins

sévère; et Alcandre piqué de ressentiment, se voulut montrer plus froid

et plus réservé.

Quelques jours se passèrent de cette manière, pendant lesquels le Roi

parut de plus belle humeur, et plus magnifique qu'à son ordinaire. Mais

il vivoit avec la comtesse comme un homme tout-à-fait guéri de sa

passion, ou du moins comme un amant qui n'espère plus, qui a épuisé tous

ses soins et toute sa tendresse, et qui ne cherche que les plaisirs, les

jeux et les divertissements. Cependant, bien loin de témoigner le

moindre chagrin contre elle, il lui faisoit beaucoup de civilités, mais

de la nature de celles que tous les cavaliers rendent aux dames, et où

il ne paroissoit pas que l'amour eût la moindre part. Pas le moindre

mot, pas un seul regard qui marquât quelque tendresse; et le meilleur de

tout cela, c'est qu'il n'y avoit rien de forcé ni de contraint; tout

paroissoit naturel, et qui auroit vu le Roi agir de cette manière avec

la comtesse, ne l'auroit jamais jugé amoureux. Elle-même s'y trompa

toute la première, et elle crut effectivement que le Roi ne sentoit rien

pour elle, et qu'il étoit tout-à-fait guéri. Une façon d'agir si peu

attendue la surprit étrangement. Si elle eût trouvé le Roi chagrin, ou

qu'il eût été froid avec elle, elle s'en seroit consolée; mais un

procédé si civil et si tendre faillit la déconcerter.

Un jour qu'elle se trouva près de ce prince, elle voulut prendre un air

radouci et plus tendre qu'à l'ordinaire; le Roi, qui le vit fort bien,

fit semblant de n'y prendre pas garde, et d'avoir l'esprit ailleurs, et,

comme elle vouloit le rengager, elle le jeta insensiblement sur des

matières de galanterie, où le Roi répondit toujours fort à propos, sans

faire ni le doucereux ni le sévère.--«Pour moi, quand j'étois en état

d'avoir des amants, disoit-elle, je n'aimois pas qu'ils se rebutassent

d'abord comme plusieurs que je connois.--Vous aviez raison, Madame, lui

dit le Roi, d'être dans ce sentiment, et je trouve que n'est guère aimer

si l'on n'essuie toutes les rigueurs d'une maîtresse.--Il n'est pas

juste pourtant, ajoutoit-elle, qu'une maîtresse abuse de son pouvoir, et

exerce une autorité tyrannique sur ses amants.--Pourquoi non, Madame?

répondit le grand Alcandre; chacun peut user de ses droits; une

maîtresse ne doit rien à son amant, et c'est à lui à prendre parti

ailleurs, s'il n'est pas content.»

La comtesse entendant parler le Roi d'une manière si désintéressée, sur

une affaire où elle avoit cru qu'il avoit tant d'intérêt, ne pouvoit

cacher le dépit secret qu'elle en avoit dans le coeur.--«Les dames

vous sont bien obligées, dit-elle au Roi, de défendre si bien leurs

droits; et que je m'estimerois heureuse d'avoir un tel avocat!--Comme

vous n'avez aucun intérêt à ces sortes de disputes, mes soins vous

seroient fort inutiles, répondit le grand Alcandre.--On ne peut pas

savoir ce qui peut arriver, lui dit la comtesse.--Alors on y pensera,»

lui dit le Roi, et en disant cela, il alla joindre la Montespan, qui

traversoit la galerie pour entrer dans la chambre de la Reine.

Les dames, et surtout celles qui sont naturellement fières, ne

connoissent jamais bien qu'elles aiment un amant que lorsqu'elles

croient l'avoir perdu. C'est ce qu'éprouva la comtesse en cette

rencontre; cette fière personne, qui avoit reçu les hommages d'un grand

Roi sans en être fort émue, le fut beaucoup plus qu'on ne sauroit dire,

quand elle crut que cette conquête lui alloit échapper. Elle commença de

sentir le plaisir qu'il y avoit d'être aimée, lorsqu'elle ne l'étoit

plus, car elle le croyoit ainsi, et il lui arriva comme à ceux qui ne

connoissent le prix de la santé qu'après qu'ils l'ont perdue.

Le Roi, qui lisoit dans le coeur de la comtesse, étoit charmé d'avoir

suivi le conseil que son confident lui avoit donné, puisqu'il s'en

trouvoit si bien.--«Je vois bien, dit-il à ce duc, quand il se trouva

seul avec lui, qu'il en est de l'amour comme de la guerre, et que le

plus grand coup d'un habile capitaine est de savoir battre son ennemi en

retraite. C'est ce que je fais, cher La Feuillade, à l'endroit de la

comtesse, et je vois que j'ai plus avancé mes affaires en trois jours,

en tenant cette conduite, que je n'avois fait pendant six

mois.--Continuez seulement de cette manière, lui dit cet habile

confident; faites semblant de vous retirer devant cette fière ennemie;

laissez-lui gagner du terrain tant qu'elle voudra, et quand vous

aurez assez reculé, donnez-lui un coup fourré.» Cela fit rire le Roi,

qui lui répondit d'un air content: «Je me suis si bien trouvé de tes

conseils, que je les veux suivre aveuglément.»

La Reine ayant fait ses couches, la Cour s'en retourna à Versailles, et

le Roi résolut de faire la plus magnifique fête qu'on eût encore vue.

C'étoit au commencement de mai[38], qui est la saison de l'année la plus

belle et la plus riante, et où tout ce qu'on voit semble inviter à

l'amour. Cette fête dura neuf jours[39], pendant lesquels le Roi traita

plus de six cents personnes; le bal, la comédie, la musique, les

carrousels, les mascarades, rien n'y fut oublié. Je ne ferai pas la

description de toutes ces magnificences qu'on peut voir ailleurs; il

suffit de dire que tout cela se passa, non pas dans le château, qui

auroit été trop petit, mais dans ce beau parterre[40] qui est un

assemblage de bois, de fontaines, de viviers, d'allées, de grottes, et

de mille diversités qui surprennent agréablement la vue. On y avoit

tendu de hautes toiles, on y avoit fait un grand nombre de bâtiments de

bois, peints de diverses couleurs, et un nombre prodigieux de flambeaux

de cire blanche, qui suppléoient[41] à plus de quatre mille bougies,

rendoient les nuits plus belles et plus charmantes que les plus

beaux jours de l'année. Enfin, on peut dire que cette plaine étoit un

camp magnifique, où plusieurs palais enchantés parurent dans un moment.

Cette grande fête commença par divers ballets, où le Roi lui-même,

Messieurs les princes du sang, et plusieurs autres seigneurs parurent

sur les rangs. Les festins, la comédie et tous les autres

divertissements suivoient tour à tour, et alloient en augmentant. La

nuit même ne les faisoit pas cesser, ou pour mieux dire, il n'y avoit

pas de nuit, à cause du grand nombre de flambeaux qui éclairoient tous

les endroits du bois. On peut juger si cet agréable mélange de tant de

différentes personnes de l'un et l'autre sexe, ce grand concours de

monde, cette confusion du jour et de la nuit, cette liberté qu'inspirent

les plaisirs champêtres, et enfin cette joie qui accompagne les grandes

fêtes, et qui fait que grands et petits, hommes et femmes, se mêlent

sans distinction; on peut, dis-je, juger si ces charmants désordres

étoient propres pour les aventures et pour les mystères d'amour.

Le Roi qui ne songeoit qu'à se rencontrer seul avec la comtesse en

quelque lieu écarté du bois, fit naître diverses occasions, dont une lui

parut réussir enfin. Le troisième jour de cette fête, qui finit à

l'ordinaire par un magnifique festin, le Roi proposa une mascarade après

le souper, où chacun, tant hommes que femmes, pourroit se masquer à sa

fantaisie, se promener dans le bois ainsi déguisé, et faire cent petites

malices. La chose fut ainsi exécutée, chacun prit la figure qui lui plut

le plus; les uns se travestirent en bergers et en bergères, les

autres en guerriers et en amazones, d'autres en sauvages[42], et chacun

prit la forme qui lui convenoit le mieux, ou qu'il jugea la plus propre

à ses desseins. On n'a pas bien su quelle fut celle du grand Alcandre et

de la comtesse, mais on sait bien que cette dernière ne put pas se

déguiser si bien que son amant ne sût les habits et le masque qu'elle

devoit prendre. Il seroit trop long de dire tout ce qui se passa dans

cette belle mascarade. Chacun y joua son rôle à la faveur de la nuit, de

l'épaisseur des arbres, et du masque qu'il portoit sur le visage. Tout

cela rendoit aussi les dames plus hardies, et les disposoit à être plus

facilement trompées.

La Montespan ne manqua pas de se prévaloir d'une si belle occasion pour

jouer à sa rivale quelque mauvais tour, et pour la perdre de réputation,

si elle ne pouvoit la détruire dans le coeur du grand Alcandre. Elle

sut, par le moyen d'une fille de la comtesse, qu'elle avoit gagnée, de

quelle manière sa maîtresse se déguiseroit, et quel masque elle devoit

porter. Elle pria cette fille de lui en donner un semblable, ce qu'elle

fit; et la Montespan imita si bien la comtesse dans tous ses

ajustements, qu'il n'y a personne qui ne s'y fût trompé, car leur taille

étoit à peu près la même, et quand il y auroit eu quelque différence, le

déguisement empêchoit de la remarquer. Le dessein de cette malicieuse

femme étoit de se divertir comme tous les autres, et de voir si,

sous ce déguisement tout à fait conforme à celui de sa rivale, elle

pourroit tromper le Roi, et découvrir ainsi le secret de leur intrigue.

Mais ce qu'il y avoit de plus malin, c'est qu'elle espéroit par là de

décrier la comtesse, de la perdre dans l'esprit de son mari, en faisant

courir le bruit, sous cette fausse apparence, que sa femme avoit un

commerce secret avec le Roi, et qu'on les avoit trouvés ensemble la nuit

de cette mascarade.

Dans cette pensée, la Montespan, qui ne doutoit pas que le grand

Alcandre ne se fût informé exactement de quelle manière la comtesse

seroit habillée, fit tout ce qu'elle put pour joindre le Roi, et pour

tâcher de lui faire prendre le change. La chose ne lui fut pas

difficile, parmi cette confusion de masques qui passoient et repassoient

en divers endroits du bois. Comme chacun s'écartoit, les uns d'un côté,

les autres d'un autre, pour faire quelque bon tour, à la manière

ordinaire des masques, le hasard, ou, pour mieux dire, le dessein, fit

en sorte que le Roi se trouva seul avec la prétendue comtesse, dans un

endroit assez reculé, où il y avoit un petit cabinet et de longs siéges

de gazon en forme de lit de repos. Il n'y avoit dans cet endroit que

quelques bougies, dont le vent éteignit quelques-unes, et celles qui

restoient le furent par quelque masque qui vouloit favoriser ces deux

amants, et peut-être par le grand Alcandre lui-même. Quoi qu'il en soit,

les voilà tous deux dans une nuit sombre, abandonnés à la garde de

l'amour et sur leur bonne foi.

La Montespan, qui craignoit que le Roi ne l'eût tout à fait oubliée, fut

la première à parler et à lui dire:--«Avouez, Sire, que vous êtes bien

attrapé, et que mon masque vous a trompé; vous avez cru d'être avec une

autre, et le hasard a voulu que vous vous trouviez avec une personne

qu'apparemment vous ne cherchiez pas.» Ce discours étoit assez ambigu,

et on pouvoit l'appliquer à la comtesse; aussi le Roi ne douta point que

ce ne fût elle-même quand il vit son masque et ses habits; et quoique la

voix de celle qui lui parloit fût un peu différente de celle de la

comtesse, il crut que le masque qu'elle avoit sur le visage faisoit cet

effet. La prenant donc pour sa nouvelle maîtresse, il répondit à ce

qu'on venoit de lui dire:--«Le hasard est quelquefois plus sage que

nous, et puisqu'il m'a mené jusqu'ici, je veux bien m'abandonner

aveuglément à sa conduite, et si vous m'en croyez, vous en userez aussi

de même: profitons de cette belle occasion, ma chère comtesse.» En

disant cela, il porta un de ses bras sur le cou de sa maîtresse, la

serra fort amoureusement, et lui prit quelques baisers. La Montespan,

qui vit que le Roi donnoit de lui-même dans le panneau, voulut se donner

le plaisir d'une si agréable aventure; et pour mieux imiter la comtesse,

elle fit quelque temps la difficile. Le grand Alcandre, qui vouloit

absolument se satisfaire, lui dit:--«Madame, vous savez à quel point je

vous aime, une si longue résistance me va porter au désespoir; votre

vertu n'a que trop longtemps combattu, et j'attends aujourd'hui de vous

la fin de toutes mes peines.--Eh! je croyois que vous ne pensiez

plus à à moi, lui dit la fausse comtesse.--Et à qui penserois-je qu'à

vous? lui dit cet amant passionné; vous êtes mon coeur et ma vie; ne

me faites donc plus languir; je meurs si vous n'avez pitié de moi.»

La dame, à qui ce discours s'adressoit, rioit de tout son coeur,

entendant parler ainsi le Roi.--«Contentez-vous, lui dit-elle, d'avoir

un entretien secret avec moi.--Et de quoi me sert cet entretien, lui dit

le grand Alcandre, qu'à me rendre plus malheureux, si je ne puis

satisfaire mon amour? Encore un coup, ma chère comtesse, prenez pitié

d'un amant qui va expirer à vos pieds, si vous ne le soulagez

promptement. Que je sois heureux au moins dans ce moment; après cela,

faites-moi tout ce qu'il vous plaira; sacrifiez-moi, si vous voulez, à

votre ressentiment; je me figure avec vous des plaisirs infinis; ne me

les refusez pas, et s'il faut ensuite les payer de tout mon sang pour

satisfaire ce vain honneur que vous m'opposez toujours, je suis prêt à

le répandre.»

La dame, qui n'étoit pas une roche, et qui n'avoit pas accoutumé d'être

si cruelle au grand Alcandre, l'entendant parler d'une manière si

passionnée, s'imagina aussi elle-même des douceurs nouvelles, avec un

amant si tendre et si éperdu d'amour; et, quoique cela ne s'adressât

point à elle, mais à sa rivale, elle fut bien aise d'en profiter, et de

rappeler ces doux moments qu'elle avoit passés avec le Roi, la première

fois qu'elle en fut aimée. Cependant, pour mieux jouer le rôle de la

comtesse, elle se défendit autant qu'elle put. Quand le Roi vit

qu'elle commençoit de se rendre, il la pria d'ôter son masque; elle lui

répondit qu'elle ne sauroit y consentir, qu'il perdroit lui-même

beaucoup à cela, et que ce voile la rendoit plus hardie. Enfin, après

mille petites façons, qui faisoient enrager le grand Alcandre, elle se

laisse pencher doucement entre ses bras, et voulant toujours contrefaire

une femme qui n'a jamais connu d'autre homme que son mari, elle se

défend encore, mais foiblement; et imitant les derniers abois d'une

chasteté mourante, elle pousse un profond soupir, et tombe à demi-pâmée

dans les bras de son amant. Le grand Alcandre ne se sentant plus

lui-même, et transporté d'une joie extraordinaire de se voir, après tant

d'écueils et tant de naufrages, arrivé heureusement au port, se prépare

d'y entrer avec toute la force et toute l'ardeur de l'amant le plus

passionné; lorsque, par une funeste disgrâce, il se vit arrêté tout

court:

Près de goûter mille délices,

Ce triste et malheureux amant

Vit changer son contentement

En de très-rigoureux supplices.

Un trop grand excès d'amour, un transport de joie, trop de

précipitation, ou peut-être une trop longue attente, l'ardeur, le désir

de bien faire, la crainte d'échouer, une grande dissipation d'esprits,

et je ne sais quelle constellation maligne qui présidoit sur son amour,

troublèrent tellement le grand Alcandre, qu'il ne se connut plus

lui-même, et, sur le point de se voir le plus heureux de tous les

amants, il tomba dans la plus cruelle disgrâce qui puisse arriver

en amour. Enfin ce malheureux amant se trouva sans armes, lorsqu'il crut

que sa maîtresse n'étoit plus en état de lui résister.

La fausse comtesse, qui s'aperçut bien de son malheur, ne fit pas

semblant de le connoître, et revenant de son feint assoupissement, elle

dit au grand Alcandre:--«Nous nous arrêtons ici trop longtemps; que

pourra-t-on dire de nous?--Vous avez raison, Madame, lui répliqua-t-il,

nous ne faisons rien ici; mais on ne peut rien dire qui vous fasse tort,

quand on sauroit même ce qui s'est passé.»

Comme le grand Alcandre achevoit de parler, on vit venir du monde de

divers endroits, où ils se mêlèrent eux-mêmes, sans qu'on y prît garde;

après cela, chacun alla se reposer le reste de la nuit.

Qui pourroit représenter les inquiétudes où étoit le grand Alcandre,

après le malheur qui venoit de lui arriver? Il éprouva tout ce que le

déplaisir, la honte et le désespoir ont de plus cruel:--«Faut-il,

disoit-il, que ce moment favorable que j'avois tant désiré, soit le plus

fatal et le plus malheureux de ma vie? Que le seul moment où celle qui

m'a tant fait souffrir se vient jeter entre mes bras, me devienne

inutile par ma lâcheté! C'est un affront que je ne puis me pardonner à

moi-même. Toutes mes autres disgrâces n'étoient rien en comparaison de

cette dernière. Être rebuté par une maîtresse, c'est un malheur assez

ordinaire; mais se voir au comble de toutes les faveurs qu'on en peut

jamais espérer, et ne profiter pas d'un temps si précieux, je ne vois

rien qui puisse égaler un tel désastre.» Puis revenant à lui-même,

il disoit: «c'est pourtant quelque douceur, que cette cruelle se soit

enfin attendrie, et il n'a pas tenu à elle que je n'aie été le plus

heureux de tous les amants. Tentons encore la fortune; elle ne me sera

pas toujours contraire; celle que j'ai pu toucher, tout foible que j'ai

paru, ne sera pas peut-être insensible, quand j'aurai repris mes

forces.»

Dans cette pensée, il reposa quelques heures assez tranquillement, et

dès que l'heure de se lever fut venue, et qu'il eut pris tout ce qu'il

jugea lui être meilleur pour lui donner du courage et de la force, il se

rendit dans le bois. L'heure du matin fut employée à la promenade, et le

grand Alcandre, qui cherchoit partout la comtesse, ne l'eut pas plus tôt

aperçue que, se dérobant insensiblement du reste de la compagnie sur

quelque léger prétexte, il l'alla d'abord accoster. Quoique les dames

qui l'accompagnoient ne soupçonnassent pas que le Roi eût le moindre

attachement pour elle, voyant néanmoins qu'il lui adressoit toujours la

parole, et qu'il témoignoit la vouloir entretenir en particulier, elles

s'écartèrent par respect et les laissèrent seuls. Le grand Alcandre,

continuant sa promenade avec elle vers l'endroit du bois qui lui parut

le plus favorable à son dessein, l'entretint d'abord de choses

indifférentes; puis, étant entrés dans une autre allée, où ils ne virent

personne, ils se trouvèrent près d'une grotte, où le grand Alcandre dit

à la comtesse qu'il vouloit lui faire voir quelques raretés qu'elle

n'avoit pas peut-être remarquées; comme il ne songea qu'à profiter

de l'occasion, il ne s'amusa pas à parler à la comtesse de ce qui

s'étoit passé le jour précédent, et moins encore à lui en faire quelques

méchantes excuses; il ne vouloit pas réveiller de si fâcheuses idées, et

il songeoit à se justifier auprès d'elle d'une manière plus forte et

plus convaincante, bien plus par les effets que par les paroles.

Dans cette généreuse résolution, et se sentant une vigueur

extraordinaire, il embrassa sa maîtresse, et, sans lui donner le temps

de lui demander ce qu'il vouloit faire, il alloit se saisir d'un bien

qu'il avoit perdu, à ce qu'il croyoit, la nuit précédente par sa seule

faute, et qu'il prétendoit être dû à son amour. La comtesse, qui ne

savoit rien de tout cela, repoussa la main du Roi avec sa sévérité

ordinaire, et lui demanda fièrement qui l'avoit rendu si hardi. Le Roi,

qui crut qu'elle lui reprochoit sa faiblesse du jour précédent, lui

dit:--«Vous avez raison, Madame, de vouloir savoir de moi qui m'a rendu

si hardi, après la honteuse lâcheté où vous me vîtes tomber la nuit

passée.--Je ne sais de quoi vous me parlez, lui répliqua froidement la

comtesse.» Le Roi, qui crut toujours qu'elle vouloit dissimuler, et qui

se flattoit peut-être qu'elle le vouloit épargner, en faisant semblant

de ne se souvenir plus d'une chose qui le couvroit de honte:--«Je le

veux bien, Madame, lui dit-il, que nous oubliions le passé, pourvu que

vous me permettiez de profiter de ce moment favorable; ne vous opposez

donc plus à mes désirs; je suis prêt à vous donner des marques si fortes

de mon amour, qu'il ne tiendra plus qu'à vous que je ne sois le

plus heureux de tous les amants.--Je vous ai dit si souvent, lui

répliqua la comtesse, que j'ai pour vous toute l'estime et toute

l'affection que l'honneur me peut permettre; vous devez, ce me semble,

être content, et ne m'en demander pas davantage.--Il me semble pourtant,

lui dit cet amant passionné, que, la dernière fois que je vous ai vue en

masque, vous m'avez fait concevoir d'autres espérances; est-ce qu'en

reprenant vos habits ordinaires, vous avez repris cette cruauté qui me

fait mourir?--Je vous ai déjà dit, lui répliqua la comtesse, que je ne

sais de quoi vous me parlez; mais je veux bien vous apprendre que je

suis toujours la même, et que le masque peut bien déguiser mon visage,

mais non pas changer mon coeur; apparemment vous aurez pris quelque

autre pour moi.»

Le grand Alcandre, qui crut qu'elle se repentoit des avances qu'elle lui

avoit faites la nuit précédente, ne voulut pas la presser davantage, de

peur de l'aigrir, sachant que les femmes ne veulent jamais avouer leur

défaite. Il cessa donc de lui parler d'une chose qu'elle vouloit

désavouer, et il songea à faire naître une occasion semblable à celle

qu'il avoit perdue, et surtout à en profiter mieux qu'il n'avoit fait.

Il ne l'eut pas plus tôt quittée, qu'il forma le dessein de continuer la

mascarade dès qu'il feroit nuit, s'imaginant qu'à la faveur du masque et

des ténèbres, il trouveroit sa maîtresse dans les mêmes dispositions

pour lui, où il avoit cru la trouver la nuit précédente.--«Je vois bien,

disoit-il en soi-même, qu'un reste de pudeur ne permet pas à cette

comtesse de m'accorder pendant le jour ce qu'elle ne me refusera pas la

nuit, et ce que j'aurois déjà obtenu d'elle sans mon malheur. Peut-être,

ajouta-t-il, qu'elle craint un second affront, et que je tombe dans une

disgrâce semblable à celle qui m'est arrivée. Mais je prendrai si bien

mes mesures, qu'elle n'aura pas sujet de se plaindre de moi.»

Flatté de cette pensée, il donna les ordres nécessaires pour une seconde

mascarade. La plupart de ceux qui s'étoient masqués le jour précédent,

changèrent d'habit et de masque, soit qu'ils voulussent plaire au Roi

par cette diversité, soit qu'ils eussent quelqu'autre dessein. La

comtesse, qui n'en avoit aucun, et qui ne se déguisa que parce qu'elle

ne pouvoit pas s'en dispenser, n'y fit aucun changement, et parut avec

les mêmes habits. La Montespan, qui la vouloit encore imiter pour les

raisons que j'ai dites, sachant le dessein de la comtesse, par cette

même fille qui étoit à sa dévotion, ne changea rien non plus à son

ajustement; et voulant achever ce qu'elle avoit commencé, elle résolut

de s'écarter quand il feroit nuit, et de se rendre dans le même endroit

où le Roi l'avoit trouvée le jour précédent, lorsqu'il l'avoit prise

pour la comtesse, s'imaginant bien qu'il ne manqueroit pas d'y aller

lui-même, dans l'espérance d'y rencontrer celle qu'il cherchoit, et

parce que c'étoit un lieu tout-à-fait propre à son dessein.

Cependant elle fit avertir le comte, par des gens qui dépendoient

d'elle, de prendre garde à sa femme; qu'ils avoient remarqué la nuit

passée, qu'une dame, vêtue à peu près comme la comtesse, étoit

entrée dans un cabinet du bois assez écarté, avec un homme qu'ils ne

connoissoient point et qu'il pourroit bien être qu'ils continueroient le

même manége; que s'il le trouvoit bon, ils feroient garde en cet endroit

et l'iroient avertir de ce qu'ils auroient vu. Le comte leur répondit

qu'ils fissent comme ils voudroient, mais qu'il étoit assuré de la vertu

de sa femme.

Dès que nos masques se furent mis en campagne, la Montespan, ou la

fausse comtesse, se déroba de la foule, et alla toute seule dans ce

petit cabinet où elle avoit vu le Roi le jour précédent. Ce prince, qui

venoit de voir qu'une dame, habillée à peu près comme la comtesse,

prenoit ce chemin écarté, ne douta point que ce ne fût elle-même. Et

comme il étoit aussi en masque, il n'eut pas de peine à se tirer de la

foule, et à se rendre insensiblement vers le même endroit. Il n'y fut

pas plus tôt, qu'il crut d'y voir sa chère comtesse, assise sur le lit

de gazon qui étoit dans ce petit cabinet, et c'étoit aussi la même

personne qu'il y avoit vue la nuit précédente. Il l'aborda incontinent,

et ôtant son masque, il se donna à connoître.

La dame le reçut comme elle devoit; mais, sachant déjà par expérience

qu'un masque sur le visage déguise beaucoup la voix, elle pria le grand

Alcandre de l'excuser si elle ne levoit pas son masque, lui disant

qu'elle savoit bien le respect qu'elle devoit à Sa Majesté[43], mais

qu'elle ne voudroit pas pour rien au monde être reconnue seule avec

un homme dans cet endroit écarté. Le Roi, qui n'étoit que trop prévenu

de la délicatesse de la comtesse, pour ce qui regarde l'honneur et la

réputation, n'eut pas de peine à croire que la modestie et la honte

étoient la seule raison qui l'empêchoit de quitter son masque.--«Il

n'importe, lui dit cet amant, demeurez comme vous êtes, puisque vous le

trouvez bon, quoique je sois privé par là de la vue d'un objet si

charmant. Je suis choqué seulement de ce terme de respect dont vous

venez de vous servir; laissons là le respect, je vous en prie, et

donnez-moi quelques preuves de votre tendresse.»

En disant cela, il se mit à baiser sa gorge, puisqu'il n'en pouvoit pas

faire autant à son visage. Elle le repoussa quelque temps, plus par ses

gestes que par ses paroles, de peur de se découvrir. Enfin, après une

feinte résistance, elle lui accorda tout ce qu'il voulut; et cet amant

qui crut posséder une nouvelle conquête, goûta des douceurs qu'il

n'avoit point encore senties: ce qui fait voir qu'en amour, c'est

l'imagination qui fait tout. Il ne pouvoit se lasser de caresser sa

chère comtesse, et se croyant victorieux de cette fière beauté, il

voulut se dédommager de tout le temps qu'il avoit perdu.--«Il faut

avouer, disoit ce crédule amant, qu'il n'est rien de si doux qu'un

bonheur qui a coûté tant de soupirs et tant de peines!» Il trouvoit en

sa maîtresse mille nouveaux charmes; et cependant c'étoit cette

même Montespan dont il avoit joui tant de fois, dont il commençoit même

à se dégoûter, et qui lui donnoit pourtant mille nouveaux plaisirs sous

cette nouvelle forme. Cette feinte comtesse profita, comme elle devoit,

de l'ardeur excessive où étoit le Roi, et, quoique cela ne s'adressât

point directement à elle, elle le recevoit à bon compte; et si la

jalousie ne s'y fût mêlée, elle n'auroit jamais été si satisfaite de

l'amour du grand Alcandre. Au fond elle étoit jalouse d'elle-même, car

la comtesse n'étoit là qu'un fantôme; elle n'y étoit qu'en idée, et les

plaisirs qu'elle goûtoit avec le Roi étoient tout-à-fait réels. Aussi

voulant y répondre de son côté, elle l'embrassoit avec beaucoup de

tendresse, et lui faisoit entendre par ses regards, plutôt que par ses

paroles, qu'elle étoit aussi contente que son amant.

Après ces félicitations muettes qu'ils se faisoient l'un à l'autre de

leur commun bonheur, il fallut se séparer; un bruit importun, que ces

deux amants entendirent, troubla cette petite fête. La dame, qui ne

vouloit pas être découverte, sortit promptement de ce cabinet, et,

traversant l'allée qui le joignoit, vint par un autre chemin se joindre

à la compagnie.

Elle ne sortit pas pourtant si secrètement, que le comte de L..., mari

de la comtesse, ne s'en aperçut. Il alloit avec la comtesse sa femme,

vers ce même endroit, d'où on lui avoit dit qu'une femme, qui

ressembloit à la sienne, étoit sortie assez en désordre la nuit

précédente, ayant un homme avec elle. Il vit en effet que celle qui

venoit de sortir de ce cabinet de verdure avoit le port et la taille de

la comtesse, et portoit des habits tout-à-fait semblables. Cette vue le

frappa d'abord, non pas qu'il eût aucun soupçon de sa femme, qui ne

l'avoit point quitté, mais il crut qu'il y avoit quelque chose de

mystérieux dans cette ressemblance; et, tirant dans ce moment sa femme à

l'écart, il lui fit part de ce qu'il venoit de voir, et de l'avis qu'on

lui avoit donné quelques heures auparavant. Ils ne savoient l'un et

l'autre que penser de tout cela; mais cette conformité d'habillement

leur fit soupçonner quelque malice. Alors la comtesse se ressouvenant du

discours que le Roi lui avoit tenu le matin, ne douta point que ce

prince n'eût été dupé, et qu'il n'eût pris pour elle une autre qui lui

avoit été plus favorable, comme elle en pouvoit juger par les discours

que le Roi lui avoit tenus. Ce qu'elle trouvoit de fâcheux pour elle,

c'est qu'elle voyoit que, par une noire malice, on vouloit commettre sa

réputation dans le temps qu'on trompoit le Roi, et qu'on abusoit de sa

ressemblance pour la faire passer pour ce qu'elle n'étoit pas.

Voilà ce que la comtesse pensa de cette aventure; mais il étoit de sa

prudence de n'en rien dire à son mari, ne jugeant pas que cela fût

nécessaire. Elle lui dit seulement qu'il falloit tâcher de découvrir ce

mystère.--«Si nous savions, dit-elle, quel est l'homme qui étoit avec

cette femme, nous pourrions peut-être avoir un plus grand

éclaircissement.--Je ne sais que vous en dire, répartit le comte, mais

si j'ose vous dire ma pensée, je crois que c'est le Roi; j'ai

remarqué tantôt qu'il s'est écarté, et il alloit, ce me semble, vers

l'endroit d'où j'ai vu sortir cette femme, et je ne l'ai pas vu depuis.»

Le comte n'eut pas plus tôt achevé de dire ces paroles, que le Roi,

qu'on ne pouvoit méconnoître, parut, venant de ce même endroit, ce qui

acheva de les confirmer dans la pensée du comte. Si ce dernier fut

surpris quand il vit sortir de ce cabinet une femme qui ressembloit si

fort à la sienne, le grand Alcandre ne le fut pas moins, quand il vit sa

chère comtesse tête à tête avec un homme.--«Je ne me trompe pas,

disoit-il, c'est elle-même, c'est elle qui vient de me quitter, ce sont

les mêmes habits.» Il avoit raison en effet de la prendre pour la

comtesse; mais il se trompa quand il crut que c'étoit celle qui venoit

de lui donner tant de plaisir dans ce petit cabinet; elle étoit bien

loin de là; car la Montespan, de peur d'être découverte, alla

incontinent changer d'habit et de masque. Croyant donc que c'étoit la

même personne, il sentit d'abord quelques mouvements de jalousie. Mais

cette passion fit bientôt place à une autre. Le comte et la comtesse

s'étant donné à connoître au grand Alcandre, ce prince fut tout remis de

voir que c'étoit le mari de la comtesse, qu'il regarda d'abord comme un

rempart à ce qu'il craignoit, et à l'aventure secrète qu'il croyoit

avoir eue avec sa femme. Dans cette pensée, il se mit en humeur de

railler, et il dit agréablement au comte et à la comtesse,

qu'apparemment ils ne s'étoient pas déguisés pour chercher quelque bonne

fortune, puisqu'il les voyoit ensemble.--«Il est vrai, répondit le

comte, que ma femme n'a jamais voulu me quitter; je ne sais si elle

a cru que j'eusse quelque dessein amoureux qu'elle ait voulu empêcher.

Mais si de son côté elle avoit eu quelque intrigue, elle pouvoit bien

cacher son jeu; car je viens de voir passer une femme vêtue et masquée

comme elle, et je suis bien sûr que je m'y serois trompé, si je ne

l'avois eue près de moi.»

On ne sauroit exprimer la surprise et la confusion du grand Alcandre, à

l'ouïe de ces paroles; elles furent comme un coup de foudre, qui

accablèrent tout d'un coup ce pauvre amant, et le masque qu'il avoit sur

le visage lui rendit alors un bon office pour cacher le désordre où il

étoit. Revenant pourtant un peu après de sa première surprise, et ne

pouvant pas croire qu'il eût été trompé si grossièrement, il s'imagina

que le comte se pouvoit tromper lui-même, et que celle qu'il avoit près

de lui n'étoit pas sa femme; il lui tint quelques discours pour s'en

éclaircir, et comme elle ôta tout-à-fait son masque, il ne vit que trop

son malheur et la pièce qu'on lui avoit jouée. Il tâcha pourtant de

dissimuler son déplaisir, ou plutôt mille passions différentes qui

l'agitoient; et ayant dit au comte qu'il se vouloit donner le plaisir de

voir ce masque qui ressembloit si fort à sa femme, et essayer s'il s'y

tromperoit, d'abord l'ordre fut donné de les faire venir tous, et de les

faire passer en revue devant Sa Majesté. Mais la fausse comtesse ne

parut plus sous le même habit, et toute la recherche du Roi fut inutile.

Il n'osa pas en faire du bruit de peur de nuire à la réputation de la

comtesse, et de s'exposer lui-même à la raillerie secrète de sa

cour; il se contenta de dire, qu'il auroit été bien aise de satisfaire

sa curiosité là-dessus, mais que, puisque la personne qui avoit emprunté

la forme de la comtesse, n'osoit pas paroître devant elle, il n'en

falloit pas parler davantage. Après cela, tout le monde se retira pour

aller prendre quelque repos.

Il est facile de juger que le Roi n'en prit guère de toute la nuit. Il

étoit en peine de découvrir ce fantôme qui l'avoit trompé, et qui, sous

la vaine apparence de celle qui le faisoit mourir d'amour, l'avoit fait

jouir d'un bonheur imaginaire. Mais son plus grand chagrin étoit de ne

posséder pas la comtesse, comme il l'avoit cru, et d'être toujours à

recommencer avec elle.--«Quoi, dans le temps que je me croyois le plus

heureux de tous les amants, disoit-il en lui-même, je me trouve plus

malheureux que jamais, et je me laisse duper de la manière du monde la

plus honteuse! Mais duper par une femme, moi qui les ai tant

pratiquées!» Puis se fâchant contre soi-même: «C'est moi, disoit-il,

c'est moi qui ai été ma propre dupe, en donnant si aisément dans un

panneau qui flattoit ma passion pour la comtesse. Si je pouvois au moins

jouir de mon erreur, et être heureux en idée! mais tout conspire[44] ma

perte; et lorsque je me flatte d'avoir eu entre mes bras la plus

charmante beauté du monde, on me détrompe de la manière la plus cruelle.

Fut-il jamais un amant plus malheureux? L'amour m'offre les plus

belles occasions qu'un amant pourroit souhaiter pour jouir de sa

maîtresse; elles échouent toutes, ou par son adresse ou par mon malheur;

et lorsque je crois la tenir entre mes bras, je n'embrasse qu'un

fantôme. Au moins, ajoutoit-il, si je n'avois été trompé qu'une seule

fois, j'aurois quelque consolation! A la bonne heure que je n'eusse

point encore joui de la comtesse, pourvu que ce fût celle que je trouvai

si favorable le jour de la première mascarade, lorsque je fis paroître

tant de faiblesse. Mais pour mon malheur, elle n'a aucune part ni à

l'une ni à l'autre aventure. Ses rigueurs et sa fierté ordinaire ne me

l'ont que trop appris, et si j'ai eu quelques petites libertés auprès

d'elle, ce n'est pas de son consentement; c'est la force, c'est la

supercherie, c'est la forme trompeuse d'un mari qui me les a fait

obtenir.» De sorte que le grand Alcandre fut autant ingénieux à se

tourmenter, qu'il avoit été facile à se tromper lui-même et à flatter sa

passion.

Pour la comtesse, elle jugea bien qu'on la vouloit perdre de réputation,

et elle soupçonna la Montespan du déguisement dont elle se servit pour

tromper le Roi, et pour la faire passer pour une coquette. Elle crut

donc qu'elle ne devoit plus dissimuler à son mari la passion que le

grand Alcandre avoit pour elle et le dessein que la Montespan avoit de

la perdre; mais elle se garda bien de lui dire les mauvais pas où elle

s'étoit trouvée avec le Roi. Car, quoiqu'elle en fût sortie à son

honneur, ces sortes de choses ne sont pas bonnes à dire à un mari, qui

en pourroit tirer des conséquences fâcheuses. Elle se contenta de

le faire ressouvenir de ce qui arriva lorsque le Roi l'avoit trouvée

endormie, et de l'alarme qu'elle avoit eue, qu'il n'eût voulu attenter

quelque chose contre son honneur.--«Je m'en souviens fort bien, dit le

comte, et il me semble que j'entends encore ce grand cri que vous

fîtes.--Et moi je me souviens fort bien, lui dit la comtesse, de toutes

vos railleries que je ne trouvai point de saison; mais je vous les

pardonnai, parce que vous n'y entendiez point de finesse.»

Ensuite, elle pria le comte son mari de lui dire de quelle manière elle

devoit se conduire dans une affaire si délicate:--«Vous le savez mieux

que moi, lui répondit le comte.--Vous avez raison, dit-elle; je sais mon

devoir et je ne l'oublierai jamais; mais je voudrois que vous me dissiez

si je dois quitter la cour sur quelque autre prétexte, ou si je dois

éviter l'entretien du Roi, ou enfin de quelle manière je me dois

conduire.--A moins que vous ne craigniez de succomber à la tentation,

lui dit le comte en riant, je ne vois pas que vous deviez vous éloigner

de la cour.--Moi succomber, dit-elle en l'interrompant? non pas, quand

le Roi me donneroit sa couronne.--Eh bien! Madame, lui dit le comte,

vous n'avez pas de plus fort rempart que votre vertu, et je ne veux pas

d'autre garant de votre fidélité. Quelque passionné que soit le grand

Alcandre, il se retirera de lui-même quand il n'aura rien à espérer.»

Il est certain que ce prince n'étoit pas haï de la comtesse, et c'est ce

qui entretenoit son amour et ses espérances. On peut dire même que

cette dame, toute vertueuse qu'elle étoit, plaignoit ce monarque de

s'être engagé mal à propos dans une passion qu'elle ne pouvoit pas

soulager sans blesser l'honneur qui lui étoit plus cher que la vie.

Enfin cet orgueil, qui est assez naturel à toutes les belles, lui

faisoit trouver quelque douceur à être aimée du plus grand Roi du monde.

C'étoient les seules choses qu'elle avoit à se reprocher, et qui

l'avoient engagée dans de petites démarches dont le grand Alcandre

croyoit tirer un jour de grands avantages. Mais il est certain qu'à cela

près, elle fut toujours ferme dans son devoir, et qu'elle n'eut jamais

la moindre pensée de contenter une passion criminelle, comme étoit celle

du Roi.

Cependant, ce grand monarque se flattoit quelquefois de vaincre cette

invincible; et comme l'amour grossit les objets, il regardoit les

moindres honnêtetés de sa maîtresse comme les erres[45] d'une conquête

assurée. Prévenu de cette pensée, il voulut faire un dernier effort. Il

ne cherchoit que l'occasion d'un tête à tête avec sa maîtresse. Elle se

présenta bientôt, puisqu'au lieu de l'éviter, elle-même la fit naître,

dans le dessein qu'elle avoit de désabuser entièrement le Roi, et de lui

parler plus fortement qu'elle n'avoit fait des sentiments de son

coeur.

Le lendemain de cette mascarade, elle s'alla promener avec peu de

suite dans le bois de Versailles; et le Roi, qui la faisoit observer,

n'eut pas plus tôt su qu'elle y étoit, qu'il fit atteler un carrosse.

Dès qu'il eut joint celui de la comtesse, il lui fit dire qu'il la

vouloit entretenir en particulier; et elle, se faisant ouvrir la

portière, alla au-devant du Roi, qui étoit déjà descendu de son carrosse

pour l'aller joindre.

Après avoir marché quelques pas, ils entrèrent dans le premier cabinet

qu'ils rencontrèrent, et étant tous deux assis, le grand Alcandre dit à

la comtesse: «Je ne vois que trop, Madame, par votre conduite, que vous

aviez raison de me dire que je vous prenois pour une autre, lorsque

j'avois cru que vous aviez pour moi des sentiments favorables; mais si

mon attente a été vaine, voulez-vous qu'elle le soit toujours?--Je ne

sais pas, lui dit-elle, ce que vous prétendez de moi; mais je sais que

je n'ai rien fait espérer à Votre Majesté, dont elle ait lieu de se

plaindre. Vous ne demandiez qu'à m'entretenir, et à me parler de je ne

sais quelle passion que vous vous êtes mise dans la tête; je l'ai

souffert, je vous ai laissé parler, peut-être plus que je ne devois, et

je ne le vois que trop aujourd'hui, puisque vous avez conçu des

espérances que je n'ai jamais eu dessein de vous donner; mais enfin, je

n'éprouve que trop ce que j'avois toujours craint, et ce que je vous

avois dit à vous-même, que vous n'en demeuriez pas là.--Eh! où en

suis-je, Madame, lui dit cet amant désespéré? Quels progrès ai-je fait

dans votre coeur?--Je vous prie, lui dit-elle, ne rappelez point le

passé, et quoique je n'aie point de crimes à me reprocher, ne me

faites point rougir de mes foiblesses.--Vous appelez foiblesses, lui dit

le Roi, une insensibilité qui me tue. Que n'ai-je pas fait pour gagner

ce coeur que vous défendez si bien, et que ne ferois-je pas encore si

j'en pouvois venir à bout?--Sire, lui dit la comtesse, il ne faut pas

vous tourmenter pour une chose qui ne mérite pas le moindre de vos

soins; mais si, telle que je suis, vous pensez encore à moi, je veux

bien vous parler à coeur ouvert, et vous dire, Sire, que tout puissant

que vous êtes, vous ne l'êtes pas assez pour me faire commettre un

crime. J'ajouterai même, que tout aimable que vous me paroissez, par

mille belles qualités dont vous brillez, je n'oublierai jamais ce que je

me dois. Enfin, je vous ferai cette confession que je vous ai déjà

faite, que j'ai pour Votre Majesté tout le respect, toute l'estime, et

si je l'ose dire, toute la tendresse qu'une sujette peut avoir pour son

Roi; mais, avec tout cela, n'attendez rien de moi qui puisse faire honte

à mon sexe.»

Le grand Alcandre, entendant parler ainsi la comtesse, ne savoit plus

que lui répondre: «Mais quoi, Madame, lui dit-il, ne me

distinguerez-vous pas de tout le reste des hommes? N'aurez-vous aucun

égard à la passion d'un prince qui ne sauroit vivre sans vous, et qui

donneroit tout son royaume pour gagner un coeur comme le vôtre?--Je

vous distingue si bien, lui dit la comtesse, que je n'ai jamais

souffert, ni ne souffrirai jamais de personne ce que j'ai souffert de

vous; et je connois si bien le prix de votre affection, et les

témoignages de tant de bontés que vous avez pour moi, que s'il ne

falloit que ma vie, je suis prête à vous la sacrifier, pour vous marquer

ma reconnoissance. Mais, grand Roi, cessez d'attaquer mon honneur, qui

m'est plus cher que la vie, et puisque la gloire est le grand objet de

votre ambition, ne m'enviez pas cette heureuse conformité avec le plus

grand monarque du monde. Laissez-moi cet honneur qui est si cher à

toutes les belles âmes, que vous soutenez vous-même avec tant d'éclat,

et quelquefois au péril de votre vie. Souffrez qu'il tienne toujours la

première place dans mon coeur, et ne m'enviez pas le seul bien qui

peut me conserver votre estime, et un bien qu'on ne retrouve plus quand

on l'a perdu.»

Le Roi, vaincu par de si beaux sentiments, répondit à la comtesse: «Vous

avez des qualités qui me ravissent; c'est trop peu que de l'amour, vous

méritez d'être adorée; et désormais je suis plus épris de votre vertu

que je ne le suis de vos charmes.»

En disant cela, le Roi la prit par la main, la ramena lui-même dans son

carrosse, et, étant rentré dans le sien, il continua sa promenade.

Depuis ce temps-là, il n'a plus parlé d'amour à la comtesse, et lui a

donné, dans toutes les occasions, des marques de son estime.

Quand la Montespan le vit guéri de cette passion, elle lui apprit que

c'étoit elle qui l'avoit trompé jusqu'à deux fois pendant les nuits de

la mascarade; et, comme il ne pensoit plus à la comtesse, il pardonna à

la Montespan cette petite malice, et ne fit que s'en divertir avec elle.

Ce prince a dit depuis à ses plus chers confidents qu'il trouvoit

que la victoire que cette dame avoit remportée sur son amour, étoit

quelque chose de plus difficile que toutes les conquêtes d'Alexandre.

Il faut en effet qu'une femme ait un grand fonds de vertu, pour soutenir

les assauts qui furent livrés à cette pauvre comtesse, et dont elle

sortit toujours à son honneur. Elle eut à combattre la passion du Roi,

le doux penchant qu'elle avoit pour ce grand monarque, et tant

d'occasions périlleuses où les plus chastes succomberoient, et où

l'honneur a si souvent fait naufrage: de sorte que, surmonter tous ces

obstacles, comme a fait notre héroïne, est le plus grand effort de la

vertu d'une femme, et le plus beau triomphe que l'honneur ait remporté

sur l'amour.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 18 / 67 题