HISTOIRE GALANTE.

Tout le monde sait que Louis XIV, étant un jour en belle humeur, dit à

quelques-uns de ses courtisans, qu'il n'avoit trouvé dans toute sa Cour

que deux femmes chastes, et qui fussent fidèles à leurs maris[3]. Comme

les paroles des Rois sont regardées comme des oracles, personne n'osa

répliquer, ni en demander davantage; chacun se regarda, mais les mariés

baissèrent les yeux, craignant d'en apprendre plus qu'ils ne voudroient,

et que leurs épouses ne fussent pas ces deux chastes tourterelles, qui

avoient l'approbation de ce grand Monarque.

Là-dessus, le comte de Lauzun[4], qui n'y avoit point d'intérêt, parce

qu'il n'étoit pas marié, prit la parole et dit au Roi: «Sire, vous avez

été plus heureux que Salomon, d'avoir trouvé deux femmes chastes,

puisque ce prince, tout sage qu'il étoit, n'en a pu trouver une seule.»

Ces deux femmes, à ce qu'on a su depuis, étoient la Reine, et la

comtesse de L...[5], dont on va décrire les amours secrètes avec ce

monarque. Il avoit trop d'intérêt à croire à la fidélité de la Reine,

pour en douter tant soit peu, et véritablement c'étoit une princesse des

plus sages, et des plus vertueuses de son siècle, et le Roi son époux ne

faisoit que lui rendre la justice qui lui étoit due. Pour la comtesse,

l'intérêt de son amour auroit voulu, tout au contraire, qu'il eût pu

douter de sa fidélité pour le lien conjugal. Mais il n'avoit que trop de

raisons de la croire ferme là-dessus, et, si on peut le dire ainsi, une

invincible.

Il y avoit longtemps que ce prince brûloit pour elle; mais il n'y avoit

encore que ses yeux qui osassent le lui dire; il la regardoit

incessamment d'un air tendre et passionné; mais on ne répondoit point à

ses regards, et quoique la comtesse comprît assez ce que cela vouloit

dire, elle fit toujours semblant de n'entendre pas ce langage

mystérieux. Comme elle est naturellement modeste, les yeux du Roi, qui

la rencontroient toujours, la faisoient quelquefois rougir, et

cette rougeur, qui se répandoit sur ses joues, ne servoit qu'à relever

l'éclat de sa beauté, et qu'à augmenter le feu de ce prince qui n'étoit

déjà que trop amoureux. Ce monarque, qui étoit expérimenté dans l'art

d'aimer, voyoit bien que cette rougeur, qu'il remarquoit sur le visage

de sa maîtresse, ne lui présageoit rien de bon, et qu'elle étoit d'une

autre espèce que celle que l'Amour peint lui-même dans un coeur

enflammé, à l'approche de l'objet qu'il aime. Il voyoit, à travers ce

voile éclatant, toutes les marques de la pudeur, de la sagesse, de la

modestie et de la chasteté; mais il y remarquoit aussi une secrète

indignation d'une vertu offensée, qui se voit attaquée par des regards

criminels. Des présages si funestes à l'amour de ce grand Roi le

faisoient trembler quelquefois, tout intrépide qu'il est. Enfin, ne

pouvant plus renfermer un feu qui devenoit tous les jours plus violent,

par le soin qu'il prenoit de le cacher, il résolut de se découvrir au

duc de La Feuillade[6], espérant par là trouver du soulagement, et d'en

recevoir quelque conseil salutaire à son amour.--«Ne suis-je pas

malheureux, dit-il un jour à ce duc, d'aimer sans oser le dire, mais

d'aimer jusqu'à la fureur[7]?--Et qui vous empêche, Sire, de parler, lui

dit ce fidèle favori?--Le respect, l'amour, la crainte de déplaire à

l'objet aimé, lui dit alors ce monarque.--S'il n'y a que cela, lui

dit le duc, Sire, parlez, et parlez bientôt, je vous réponds que vous

serez écouté. Quelle est la dame qui ne s'estimât heureuse de donner des

chaînes au plus grand monarque du monde, et qui ne se fît un plaisir de

les soulager, et de les partager même? Avez-vous trouvé jusques ici

quelque chose qui osât vous résister: villes, châteaux, forteresses,

ennemis, tout se rend à vous, tout plie sous vos lois[8], et vous

craignez que le coeur d'une femme ose tenir contre un Roi toujours

victorieux?--Ah! qu'il y a bien de la différence! dit alors le

Roi.--Oui, sans doute il y en a, lui répliqua La Feuillade, et il n'est

pas besoin ici de tant de machines; vous n'avez qu'à vous montrer, vous

n'avez qu'à paroître, vous n'avez qu'à parler, vous n'avez qu'à dire

_j'aime_, et l'on répondra d'abord[9] à votre amour. Avouez-le, Sire,

ajouta-t-il, si vous avez rencontré peu de villes qui résistent, vous

avez encore moins trouvé de femmes cruelles.--Il est vrai, lui dit le

Roi, que je n'ai pas sujet de me plaindre de ma mauvaise fortune, et, en

amour aussi bien qu'en guerre, les bons succès ont répondu toujours à

mes espérances. Mais j'ai entrepris une conquête qui me paroît

impossible; cependant, je ne puis m'en désister, et si je n'en viens à

bout, je vois bien qu'il y va du repos de ma vie, et peut-être de

ma vie même.»

Le duc entendant parler ainsi le Roi, fut touché de son état, et ce

prince, qui l'avoit appelé pour lui faire confidence de son amour, lui

nomma l'objet qui l'avoit enflammé.--«J'avoue, Sire, lui dit alors le

duc de La Feuillade, que vous avez quelque sujet de vous défier du

succès de votre entreprise; cette dame est extrêmement fière, et d'une

vertu qui a quelque chose d'austère et de farouche; mais le temps et

l'amour viennent enfin à bout de tout, principalement lorsque tout cela

est soutenu par l'éclat d'une couronne, et d'une gloire comme la vôtre;

et quand l'amour ne regarderoit pas à toutes ces choses, vous avez outre

cela toutes les qualités du coeur et de l'esprit, et tout ce qu'il

faut pour se faire aimer.--Je veux que cela soit, dit le Roi, j'ose me

flatter que j'ai tout ce que tu dis là, mais je n'ose me flatter de

toucher une insensible.--Mais vous n'avez encore rien tenté, reprit le

duc, vous n'avez encore parlé que le langage des yeux; expliquez-vous

d'une autre manière, et vous verrez comment on y répondra.--Je ne le

vois déjà que trop, dit le Roi, et les yeux de cette cruelle, à qui les

miens ont déjà parlé mille fois, ne m'ont répondu que par un silence

froid, capable de glacer le coeur le plus enflammé, ou par des regards

terribles qui m'ont annoncé l'arrêt de ma mort.--Que savez-vous, Sire,

lui dit alors La Feuillade, si l'on ne veut pas vous rendre cette

conquête plus précieuse par la résistance, et si on ne se fait pas une

espèce de gloire et de vanité, de tenir quelque temps contre les

attaques d'un grand Roi, auquel jusqu'ici rien n'a résisté? C'est déjà

beaucoup, qu'on vous ait entendu; mais c'est encore plus qu'on vous

l'ait fait connaître; car pour le premier, il n'y a pas la moindre

difficulté, les dames entendent d'abord ce qu'on veut leur dire; mais

comme elles font semblant de ne l'entendre pas, peut-être par le plaisir

qu'elles ont de se le faire répéter souvent, elles ne veulent point

avouer qu'elles comprennent un langage qu'elles savent encore mieux que

nous. Ainsi puisque votre Majesté a déjà parlé, et qu'on lui a fait

connoître ce qu'elle vouloit dire, c'est déjà un assez grand avancement.

Mais il faut s'expliquer d'une autre manière, et les belles exigent de

nous qu'on mette tout en usage, avant que de faire la moindre avance;

elles sont comme ces gouverneurs de places, qui, ayant de l'honneur et

de la fidélité pour leur prince, ne veulent se rendre qu'à la dernière

extrémité, pour sauver au moins, en se rendant, cet honneur qui leur est

si cher, et pour ne perdre pas les bonnes grâces de leur maître. Il en

sera ici de même, et la conquête que votre Majesté entreprend ne se

pourra faire qu'à force de temps, de machines, de ruses et de

stratagêmes; mais enfin nous en viendrons à bout. C'est une femme fière,

qui se fait un point d'honneur de la fidélité qu'elle doit à son mari,

qui veut soutenir cet honneur à la pointe de l'épée, mais qui a résolu

pourtant de se rendre, quand elle aura fait tout ce que les gouverneurs

les plus braves ont accoutumé de faire pour la défense d'une place.»

Le Roi fut charmé d'entendre raisonner si bien le duc de La Feuillade,

qui n'étoit pas moins versé dans les matières d'amour, qu'il étoit

expert dans l'art militaire. Dès lors il ne songea plus qu'à faire sa

déclaration dans les formes, et qu'à se servir de tous les moyens que

l'amour peut suggérer, pour parvenir au but où tendent tous les amants.

Mais ce premier pas, qui semble si facile, et que ce prince ne comptoit

pour rien dans toutes ses autres amours, ne fut pas tout comme il avoit

cru. Ce n'est pas que l'occasion ne s'en présentât assez souvent; mais

la crainte le retenoit, et c'est peut-être la seule fois que ce monarque

a senti cette passion qui est inconnue aux grands courages. Vingt fois

il voulut ouvrir la bouche pour parler de son amour à cette comtesse, et

vingt fois sa langue fut comme retenue par un frein qu'il n'eut jamais

la force de rompre. Il rencontroit toujours les yeux et le front de

cette comtesse, où la vertu paroissoit armée de cette sévérité qui

imprime du respect aux plus grands monarques; et quand il la vouloit

jeter sur des matières de tendresse, pour parler ensuite de la sienne,

ce silence froid et austère qu'elle savoit si bien observer rompoit

tout-à-coup cet entretien, empêchoit le Roi de le poursuivre, et lui en

faisoit chercher un autre qui fût plus du goût de celle à qui il

craignoit toujours de déplaire.

C'est une chose qui est peut-être sans exemple, qu'un amant passionné,

et surtout un Roi, qui ose tout, ait trouvé tant d'occasions de déclarer

son amour, et en ait su si peu profiter. Mais comme j'ai dit, cette

comtesse les éludoit avec tant de dextérité, prenant son air grave et

sérieux, que le Roi ne savoit comment s'y prendre. Ce qu'il y a

d'admirable, c'est que, sans avoir recours à la fuite, qui est la

ressource ordinaire de celles qui veulent éviter de semblables

entretiens, elle n'affectoit pas de se dérober de la présence du Roi;

elle alloit son train ordinaire; que le Roi se trouvât ou ne se trouvât

pas dans les lieux où elle étoit, elle ne faisoit sa visite ni plus

courte ni plus longue qu'elle l'avoit résolu. Elle ne vouloit pas même

que le Roi crût qu'elle évitoit sa rencontre, de peur qu'il ne regardât

cette fuite comme une marque de sa foiblesse, ou de la crainte qu'elle

avoit de succomber à l'amour de ce grand Monarque. Il sembloit tout au

contraire qu'elle affectât de lui faire voir qu'elle avoit assez de

vertu pour résister à toutes ses vaines poursuites.

Enfin, elle vivoit avec lui de telle manière, que, quoiqu'il ne pût

jamais se satisfaire en lui parlant de ce qu'il avoit dans le coeur,

il n'avoit pas sujet de se plaindre d'elle. Tous ses discours étoient

sages, retenus, et même obligeants; elle louoit sur tout les vertus du

Roi d'une manière si engageante que ce prince ne pût jamais se résoudre

à lui donner une espèce de démenti, en lui parlant d'une chose qui

alloit contre son devoir. En sorte qu'au lieu d'une maîtresse que le Roi

croyoit trouver, il rencontroit une gouvernante, qui lui faisoit des

leçons de sagesse, d'honneur, de justice, de probité, et de toutes les

vertus; mais d'une manière dont il ne pouvoit s'offenser, puisque tout

cela étoit assaisonné par des louanges que le Roi se sentoit obligé

de soutenir.

Cet amant jugea bien par une telle conduite, qu'il n'iroit pas fort vite

dans ses amours, puisqu'il n'avoit pas encore fait le premier pas. Peu

s'en fallut qu'il ne se rebutât entièrement, et qu'il n'abandonnât le

dessein de cette conquête; il lui sembloit même quelquefois qu'il

n'étoit plus amoureux; mais son amour étoit comme ces fièvres

intermittentes, qui sont d'autant plus violentes dans leur accès,

qu'elles ont donné quelque relâche. Quand il se la représentoit avec cet

éclat, cette douceur, cette majesté, ces yeux brillants, son coeur

étoit tout de flamme. Mais quand il pensoit à cet air sévère, à cette

autorité de reine, à cette vertu constante, à cette pudeur

incorruptible, tout son amour se changeoit en estime, ou plutôt en

respect et en admiration. Quand il ne faisoit que la regarder, son

coeur étoit tout en feu; mais dès qu'il vouloit lui parler de son

amour, il se sentoit tout de glace. La beauté et la vertu de cette

comtesse, qui éclatoient également dans ses yeux, produisoient ces deux

effets contraires dans l'âme du Roi.

Cela sembloit tenir quelque chose du charme et de l'enchantement qu'un

amant comme le Roi, qui n'étoit pas novice dans ces matières, et qui

s'étoit signalé en tant d'occasions amoureuses, s'arrêtât ainsi tout

court, sans oser hasarder la première attaque, lui qui avoit si souvent

monté à la brèche avec une intrépidité digne d'un Mars. On parle d'un

certain nouement d'aiguillettes, qui arrête quelquefois les plus

hardis, qui refroidit les plus ardents, qui amollit les plus forts sur

le point de jouir de leurs amours et les en rend tout-à-fait incapables:

il arrivoit au Roi quelque chose de semblable toutes les fois qu'il

étoit sur le point de se déclarer à madame de L...; non pas qu'il fût au

cas dont nous venons de parler, il en étoit bien éloigné; mais il

éprouvoit le même charme à l'égard de sa langue; lorsqu'il vouloit

essayer d'expliquer ses sentiments et de parler de son amour, il sentoit

d'abord sa langue liée et son esprit comme perclus. Enfin il se trouvoit

dans le même état où étoit Didon, et que Virgile nous décrit si bien

dans le quatrième livre de son Enéïde; cette reine, qui n'aimoit pas

moins Enée que notre Roi aimoit la comtesse, n'avoit jamais la force ni

la hardiesse de le dire à ce prince Troyen. Dès qu'elle commençoit de

lui parler de son amour, sa voix mouroit dans sa bouche.

_Incipit effari, mediaque in voce resistit;_

c'est-à-dire, suivant la traduction de M. de Segrais,

Au milieu d'un discours, sa langue embarrassée

Refuse sa parole à sa triste pensée.

Mais cette passion est trop violente pour pouvoir en demeurer là; Didon

s'expliqua enfin, et le Roi fit connoître ouvertement son amour à la

Comtesse. Il crut néanmoins qu'il ne devoit pas s'exposer lui-même aux

premiers transports de colère qu'il savoit bien qu'elle feroit éclater.

Il choisit le duc de La Feuillade, qu'il avoit déjà fait son confident,

pour essuyer pour lui cette tempête qu'il craignoit si fort. Il fit

même réflexion, qu'ayant une plus grande liberté d'esprit, il pourroit

représenter mille choses à la Comtesse, qui n'auroient pas été si bien

dans la bouche du Roi, et lui faire valoir tous les avantages qu'elle

pouvoit retirer de cette conquête, et pour elle et pour les siens.

Dans cette résolution, il mande le duc de La Feuillade, qui le vint

trouver dans le cabinet. Ce duc s'attendoit d'abord à quelque nouvelle

confidence, et que le Roi lui alloit apprendre quelques grands progrès

qu'il auroit déjà faits dans son amour. Mais il fut bien surpris quand

il apprit que Sa Majesté étoit encore aux mêmes termes où il étoit la

première fois qu'il lui fit cette confidence. Cela le surprit d'autant

plus qu'il savoit par lui-même que le Roi n'étoit pas si patient dans

ses amours, et moins encore timide quand il étoit question de se

déclarer. Il jugea d'abord que c'étoit une passion extraordinaire, qui

dureroit longtemps, et dont son maître auroit bien de la peine à

revenir. Il lui dit donc qu'il étoit en état d'exposer jusqu'à la

dernière goutte de son sang pour la satisfaction de Sa Majesté, et dans

cette affaire et dans toutes celles où il lui feroit l'honneur de

l'employer.--Le Roi lui répondit qu'il lui savoit bon gré de son zèle

pour son service, mais qu'il n'étoit pas question d'exposer son sang ni

sa vie; qu'il n'avoit besoin que de son adresse et de son esprit, et de

ce beau talent qu'il avoit pour gagner les coeurs des dames; qu'il le

prioit de mettre tout en usage pour lui gagner celui de la comtesse de

L..., remettant à sa prudence la manière dont il devoit s'y prendre

pour expliquer ses sentiments à cette fière personne; que, de peur de

l'effaroucher, il lui fît entendre que toute la grâce que le Roi

demandoit d'elle, étoit de souffrir qu'il lui parlât de sa passion;

qu'il aimeroit mieux mourir mille fois plutôt que d'avoir la moindre

pensée de la déshonorer, et qu'il ne se serviroit jamais de son autorité

pour lui faire aucune violence; qu'il bornoit tous ses désirs et toutes

ses prétentions à la voir, à l'aimer, et à lui parler quelquefois de son

amour.

Le duc reçut cette ambassade avec autant de plaisir que si elle se fût

adressée au plus grand prince de l'Europe. Il part comme un autre

Mercure, pour exécuter les ordres de son Jupiter; et certainement le Roi

ne pouvoit pas jeter les yeux sur une personne plus propre à s'acquitter

de ce difficile emploi, que l'étoit le duc de La Feuillade. Il avoit de

l'esprit, de la politesse, un grand usage du monde, une éloquence qui

lui étoit naturelle, et une bonne mine qui persuadoit déjà avant qu'il

ouvrît la bouche. Mais ce qui le rendoit plus propre à la commission que

le Roi lui avoit donnée, c'est qu'il avoit une grande expérience dans le

commerce des femmes; il en connoissoit le fort et le faible; il avoit eu

avec elles de bonnes fortunes et plusieurs galanteries; il avoit en un

mot toutes les qualités propres pour plaire au beau sexe. Il étoit civil

et entreprenant, insinuant et hardi, libéral, soumis, complaisant, mais

aussi vigilant, pressant, actif, et ne perdant jamais une occasion

favorable aux amants, qui est ce qu'on appelle l'heure du berger.

Cet ambassadeur, ayant reçu les instructions de son maître, prit congé

de Sa Majesté, et ne songea qu'à exécuter les ordres qu'il venoit de

recevoir. Comme il savoit, par une longue expérience, que le vrai moyen

de persuader étoit de prendre son temps, et que cela est surtout

nécessaire à l'égard des femmes, il tâcha de se servir heureusement de

cette circonstance. Il sut bientôt que la comtesse devoit être d'une

partie de plaisir dans une maison de campagne; et comme il étoit bien

reçu partout, et par son rang et par les qualités de son esprit, il ne

lui fut pas difficile d'être du nombre de ceux qui devoient composer

cette belle compagnie. Il y devoit avoir un grand nombre de messieurs et

de dames de la première qualité; mais comme la présence du comte de L...

auroit pu être un obstacle au dessein du duc, il fit connoître à Sa

Majesté, qu'il seroit nécessaire qu'il l'éloignât le jour de cette fête,

de peur que sa présence ne rompît toutes ses mesures. Le Roi, qui

n'avoit en tête que l'intérêt de son amour, trouva bientôt le moyen de

lever ce petit obstacle. Il résolut d'aller à la chasse le même jour que

la comtesse devoit aller à cette partie de plaisir, et il fit dire au

comte qu'il falloit qu'il l'y accompagnât. Quoiqu'il eût compté qu'il

seroit de la partie de sa femme, il ne se fit pas pourtant une grande

violence de suivre le Roi: c'est toujours un grand honneur à un

courtisan, que son maître le choisisse pour être le compagnon de ses

plaisirs; mais ce pauvre comte ne savoit pas que le même jour qu'il

assisteroit à la chasse du Roi, à la poursuite de quelque cerf, ce grand

Monarque avoit donné ordre à son grand veneur en fait d'amour, de

faire tous ses efforts pour faire tomber sa femme dans ses toiles. Enfin

il ignoroit, ce bon seigneur, qu'on travailloit à arborer sur sa tête

les armes de ces animaux connus, dont la chasse devoit faire le plaisir

du Roi.

Le jour venu pour cette double chasse, le comte de L... ne manqua pas de

se rendre en diligence auprès du Roi; et le duc de La Feuillade n'eut

garde de manquer à se trouver au lieu de l'assignation[10], où se devoit

trouver cette belle compagnie. Je ne décrirai ni la magnificence de

cette fête, ni ce qui se passa dans la chasse du Roi; je ne puis

pourtant passer sous silence une particularité qui me semble

remarquable, et qui étoit d'un mauvais préjugé pour ce prince, dans le

dessein de cette journée. C'est qu'ayant tiré deux fois sur un sanglier,

il le manqua, et ne lui fit aucun mal; et le comte de L... ayant tiré

après lui, le blessa du premier coup. Quoique le Roi ne soit pas

superstitieux, cela n'empêcha pas qu'il n'eût du chagrin de cette

aventure; cela ne lui étoit jamais arrivé, car il est fort adroit à

toutes sortes d'exercices, et particulièrement à la chasse; mais ce qui

augmentoit son chagrin, c'est que le comte de L... venoit de frapper du

premier coup la bête, qu'il avoit manquée jusques à deux fois; mais que

cela lui fût arrivé précisément le même jour, et peut-être à la même

heure que le duc de La Feuillade parloit de sa passion à la comtesse,

c'est ce qui achevoit de le désoler. «Cela m'avertit assez,

disoit-il en soi-même, que le duc ne sera point écouté, que toutes ses

paroles seront regardées comme du vent, et que tous les coups qu'il

portera pour moi à la comtesse, ne feront que blanchir[11]; au lieu que

le comte, qui a blessé la bête que j'ai failli toucher, ne manquera pas

ce soir de trouver sa femme, qui le recevra d'abord avec les mêmes

empressements et les mêmes marques de tendresse qu'elle lui a données

depuis leur mariage.» C'est ainsi que le Roi s'entretenoit, et il lui

tardoit que le jour fût fini, pour apprendre bientôt son bien ou son

mal.

Cependant le duc de La Feuillade prit le temps qu'il jugea le plus

propre pour entretenir la comtesse d'une affaire si chatouilleuse. Il

attendit qu'on eût dîné, qu'on eût pris le plaisir du jeu et de la

musique, et qu'on exécutât le dessein de prendre vers le soir le plaisir

de la promenade. C'étoit en effet le temps le plus propre à son dessein;

car, au lieu que, pendant la chaleur du jour, ils avoient été tous

ensemble occupés au jeu, lorsque le soleil commença de baisser, on alla

se promener dans un bois à haute futaie, où il y avoit plusieurs grandes

allées, diverses fontaines, plusieurs jets d'eau, des grottes, des

cabinets[12], des berceaux, des labyrinthes, et enfin tout ce qui

peut embellir un lieu champêtre.

Quand on fut entré dans le bois, les uns prirent une route, les autres

une autre, selon que le désir, le caprice, le hasard ou quelque dessein

prémédité les conduisoit. Le duc, qui avoit toujours le sien en tête,

conduisit si bien la chose, qu'il se trouva seul avec la comtesse; et

quand il se vit assez éloigné pour n'être entendu de personne, il

commença de louer les charmes de sa beauté et de son esprit et d'exalter

le bonheur du comte, qui possédoit une femme si accomplie.

Comme elle ne s'attendoit point à ce que le duc avoit à lui dire, elle

lui répondit sans façon comme font la plupart des femmes, quand on leur

fait de semblables compliments, qu'elle n'avoit point tous ces avantages

dont il la vouloit flatter; et que, quand cela seroit, on ne voyoit

guère de maris compter pour un grand bonheur celui d'avoir rencontré une

belle femme. Le duc qui, comme j'ai dit, savoit profiter de tout, voyant

qu'elle le mettoit, quoiqu'innocemment, en si beau chemin, ne manqua pas

de relever ce que la comtesse venoit de dire.--«Vous avez raison,

Madame, lui dit-il, de trouver que les maris ne rendent pas là-dessus

toute la justice qu'ils doivent au mérite de leurs épouses; il semble

que le mariage leur ait fait perdre toute leur beauté et tous leurs

agréments, ou qu'ils aient perdu eux-mêmes ce goût exquis que les autres

ont, et qu'ils soient devenus tout-à-fait insensibles.--Ce n'est point

cela, répondit la comtesse, qui vouloit réparer ce qu'elle avoit dit,

et qui savoit avec quel homme elle avoit à faire; mais c'est que les

maris, qui sont des autres nous-mêmes, nous disent sincèrement ce qu'ils

pensent des qualités qu'ils trouvent en nous. Ils ne les exagèrent ni ne

les atténuent, mais nous en parlent naturellement.--Croyez-moi, Madame,

répliqua le duc, ils font ce qu'ils peuvent pour les amoindrir; ce sont

des maîtres qui ne veulent pas louer leurs esclaves, ou plutôt des

gouverneurs qui veulent tenir dans la dépendance celles qui sont sous

leur conduite; ou, si vous voulez que je vous donne une plus noble idée

de l'autorité qu'ils exercent sur leurs femmes, je me servirai des

paroles d'un grand poète de notre temps, qui fait dire à sa Pauline dans

le Polyeucte,

Tant qu'ils ne sont qu'amans, nous sommes souveraines,

Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en Reines;

Mais après l'hyménée, ils sont Rois à leur tour.

--Qu'ils soient Rois tant qu'il vous plaira, répondit la comtesse, nous

ne sommes pas de simples sujettes; nous partageons avec eux cette

royauté.--Cela est vrai, Madame, répliqua le duc; mais vous n'avez plus

cet encens, ces hommages, ces respects, ni même ces marques d'amour et

de tendresse...--Ce que nous avons, dit-elle, est au moins plus sincère,

plus solide et plus durable.--Dites plutôt, Madame, dit le duc en

l'interrompant, que les empressements d'un amant ont toutes ces

qualités, parce que ce n'est pas le devoir, mais l'inclination qui les

produit. Rien n'oblige un autre homme à vous dire qu'il vous adore,

qu'il meurt d'amour. C'est le coeur qui parle, c'est l'amour

lui-même qui dicte ces paroles à l'amant. Mais un homme qui est lié à

une femme par le sacrement, se sent obligé à dire qu'il l'aime, quand

même il auroit de l'aversion. Tout ce qui est un effet du devoir nous

doit paroître suspect. Et c'est pour cela qu'on dit que les Rois ont

tant de peine à distinguer les vrais amis des flatteurs, parce que,

comme nous leur devons toutes choses, et qu'ils ont un pouvoir absolu

sur nous, ils ne sauroient jamais bien connoître si c'est la crainte, ou

si c'est l'amour qui nous fait agir.--Ce que vous dites là, reprit la

comtesse, fait contre vous; car comme l'affection qu'un Roi témoigne à

son sujet doit être la plus sincère de toutes, par la raison que vous

venez de voir, qu'il n'y a rien qui l'y oblige, celle de nos maris, qui

sont nos souverains, selon vous et selon Corneille que vous venez de

citer, doit être de la même espèce.--Nous voilà d'accord, Madame, reprit

le duc, et j'entre aussi bien que vous dans ce dernier sentiment. Oui,

plus la personne qui nous aime est au-dessus de nous, plus l'amour qu'il

nous témoigne doit être sincère et véritable, et plus nous lui en devons

être obligés. Après cela pourriez-vous douter, Madame, qu'un grand Roi,

qui est adoré de tous ses sujets, redouté par ses ennemis, et qui est

l'admiration de toutes les nations étrangères, n'ait pas pour vous les

derniers attachements, puisqu'il vous l'a témoigné de la manière du

monde la plus soumise et la plus respectueuse?--Et qui vous a dit,

reprit la comtesse, avec un air fier et froid, que le Roi a de

l'attachement pour moi?--Lui-même, Madame, me l'a dit, et ce grand

Monarque n'osant vous expliquer lui-même ses sentiments, m'a ordonné de

vous dire qu'il vous aime, ou plutôt qu'il vous adore; que si l'excès de

son amour l'a fait parler si souvent par ses soupirs et par ses regards,

le grand respect qu'il a pour vous ne lui a jamais permis de vous le

dire. Il m'a choisi pour vous porter cette parole, que vous êtes son

unique souveraine, qu'il ne veut recevoir la loi que de vous seule,

qu'il met à vos pieds son sceptre et sa couronne; que vous seule pouvez

décider de sa destinée, et que sa vie ou sa mort dépendent de la réponse

que je lui dois porter de votre part.--Je vous ai écouté sans vous

interrompre, lui dit cette sage comtesse, puisque vous m'avez dit que

vous parliez de la part du Roi, et qu'étant sujette, je suis obligée

d'écouter avec respect tout ce qui vient de la part du souverain; mais

le Roi sait-il que je suis mariée?--Oui, Madame, il le sait, répliqua le

duc; il sait ce que vous devez à votre époux, et ce que vous vous devez

à vous-même. Il veut bien que vous vous en souveniez; il veut bien

oublier lui-même qu'il est votre Roi; et il m'a commandé de vous dire

par exprès, qu'il ne se servira jamais de son autorité pour vous obliger

à rien qui puisse choquer votre devoir; qu'il ne vous demande d'autre

grâce que celle de vous voir, et de vous parler quelquefois de sa

passion; et qu'enfin, sans prétendre autre chose de vous que ce que je

viens de vous dire, et que la vertu la plus austère ne sauroit refuser à

un si grand Roi, vous pouvez disposer des premières charges de la

Cour en faveur de tous les vôtres; voyez, Madame, vous pouvez contenter

le Roi, faire votre fortune et celle de vos amis sans blesser votre

devoir.--Ce que vous venez de me dire, répartit la comtesse, mérite

d'être pesé»; et prenant dans ce moment un air grave et sérieux, comme

feroit une Reine qui répondroit à un ambassadeur:--«Vous direz au Roi

votre maître que je lui suis bien obligée de toutes les offres qu'il me

fait, que je me reconnois indigne d'un si grand honneur, et, pour lui

témoigner que je reçois comme je dois des propositions si avantageuses,

vous lui direz, s'il vous plaît, que j'en conférerai tantôt avec mon

mari qui y a le même intérêt, et sans lequel je ne puis rien faire. Vous

savez, ajouta-t-elle, avec un souris malicieux, que ce sont de petits

souverains dans leur famille; ce qui fait que je me sens obligée de lui

rendre compte de tout.--Vous savez trop bien le monde, répondit le duc,

pour faire cette bévue.--Je sais mon devoir, dit-elle, et ne vous mêlez

pas, je vous prie, de me l'apprendre. Vous avez fait votre commission,

cela suffit; allez en rendre compte au Roi, et lui rapportez ma

réponse.--Mais oserai-je, Madame, répliqua le duc, lui porter une

semblable parole?--Cela ne vous regarde point, dit la comtesse; un

ambassadeur n'est pas responsable du succès de son ambassade; comme il

n'agit que conformément aux ordres qu'il a reçus de son maître, il doit

aussi rapporter fidèlement les réponses qu'on lui donne.--Vous voulez

donc, Madame, que je dise au Roi...--Que je lui sais bon gré de

l'honneur qu'il me fait, lui dit-elle en l'interrompant; mais que

la chose étant de la dernière importance, il faut que je la communique

au comte mon époux.--Je vois bien, lui dit le duc, comme il vit que le

reste de la compagnie les alloit joindre, que vous avez trop d'esprit

pour moi, et trop de vertu pour le Roi.»

Cet amant attendoit le duc avec une extrême impatience. On peut

s'imaginer aisément de quelle manière il passa la nuit. Tantôt la

comtesse se présentoit à son imagination avec tous ses charmes, tantôt

il la voyoit avec cet air sévère dont la seule pensée le faisoit blêmir.

Quelquefois il se flattoit qu'il n'étoit pas haï de sa maîtresse, et que

ces manières réservées qu'elle affectoit avec lui n'étoient que des

mesures qu'elle vouloit prendre contre son coeur, dont elle sentoit la

faiblesse. Enfin l'habileté de son confident achevoit de le persuader

que sa négociation auroit un fort bon succès. Cependant le malheur qu'il

avoit eu à la chasse le jour précédent, lui étoit d'un mauvais présage

qui troubloit toutes ces douces pensées; et son esprit, diversement

agité, passa la plus longue de toutes les nuits, entre l'espérance et la

crainte.

L'heure du lever du Roi ne fut pas plus tôt venue, que le duc de La

Feuillade se rendit auprès de Sa Majesté, et ce prince amoureux,

impatient d'apprendre le succès[13] de son ambassade, congédia le plus

tôt qu'il put cette foule de courtisans, qui ne faisoit alors que

l'importuner[14]. Il ne se vit pas plus tôt seul avec son fidèle

confident, qu'il lui demanda des nouvelles de sa maîtresse, et le succès

de son entreprise. «Ne me flatte pas, lui dit-il précipitamment; je

suis las de tant languir, annonce-moi bientôt la vie ou la mort.--Je ne

vous annoncerai ni l'un ni l'autre, lui dit La Feuillade; je dirai

seulement au plus grand Roi du monde, ce qu'on rapporte d'Alexandre le

Grand, sur le point d'exécuter une entreprise très-difficile: qu'il

avoit trouvé un péril digne de lui. Je dis aussi la même chose à Votre

Majesté. En fait d'amour, vous n'avez trouvé jusques ici que des places

foibles, qui se sont rendues sans résistance, et qui vous ont d'abord

ouvert les portes; les plus cruelles se sont soumises à vous avec la

même facilité que les villes se rendoient au conquérant de l'Asie, ou,

pour faire la comparaison plus juste, avec le même succès qu'elles se

rendent à Votre Majesté. Mais voici une place forte où il faut employer

toutes les ruses et toutes les forces de l'amour; en un mot, Sire, c'est

une conquête digne de vous.»

Après cela, il raconta au Roi tout ce qui s'étoit passé, et insista

surtout sur la réponse malicieuse de cette cruelle:--«Mais, Sire,

ajouta-t-il, ne vous alarmez pas; j'en ai bien vu bien d'autres, qui

faisoient les fières comme la comtesse, et qui se sont mises à la

raison.--Mais que puis-je attendre d'une femme, lui répliqua le Roi, qui

n'aime que son mari, et qui m'oppose ce mari fâcheux quand on

l'entretient de mon amour? N'est-ce pas m'ôter absolument l'espérance;

ou, pour mieux dire, n'est-ce pas se moquer de moi, que de me faire dire

qu'il faut qu'elle en parle plutôt au comte son époux?--Je vous avoue,

répondit le duc, que sa réponse est tout-à-fait cavalière; mais, Sire,

puisqu'elle a besoin du secours de son mari pour se défendre de vos

poursuites, c'est une marque qu'elle ne se croit pas assez forte pour y

résister. Mais ne craignez pas qu'elle lui fasse une telle confidence,

dont peut-être elle seroit la première à se repentir. En un mot, je

crois que c'est un rempart qu'elle veut opposer à votre amour, et dont

elle veut appuyer cette foiblesse assez naturelle à celles de son sexe.

Le Roi voyoit bien que le duc vouloit adoucir autant qu'il pouvoit ce

qu'il y avoit de rude dans cette entreprise; et comme ce Monarque s'est

toujours fait un point d'honneur de réussir dans tout ce qu'il

entreprend, quelques difficultés qu'il y puisse rencontrer, celles qui

se présentoient dans son dessein amoureux ne firent que l'enflammer

davantage par la résistance. Il s'en expliqua ouvertement à son

confident; il lui dit que tous les rebuts, qu'il prévoyoit bien qu'il

avoit à essuyer, n'étoient pas capables de le guérir; que son mal

étoit désormais sans remède, et qu'il n'y avoit point de milieu à

prendre; qu'il mourroit de douleur, ou contenteroit son amour.

Pendant que le Roi s'entretenoit ainsi avec le duc de La Feuillade, la

comtesse s'entretenoit avec elle-même; elle se garda bien de faire ce

qu'elle avoit dit, et d'imiter la princesse de Clèves[15] dans une

conjoncture si délicate. Elle garda pour elle un secret si important, et

eut quelque chagrin que le Roi eût fait choix d'un confident. Ce n'est

pas qu'elle eût aucun dessein de correspondre à son amour; mais elle se

sentoit doublement offensée, et par la déclaration qui venoit de lui

être faite de sa part, et parce qu'il s'étoit servi d'un tiers dans une

affaire si chatouilleuse, et qu'elle auroit voulu cacher, par manière de

dire, à elle-même. Ce fut la cause peut-être qu'elle fit au Roi une

réponse si cavalière, pour lui faire comprendre qu'il devoit plus

ménager une femme de sa façon. Le Roi eut aussi la même pensée,

quoiqu'il ne le témoignât pas, et il ne songea qu'à réparer cette faute,

et à découvrir lui-même ses feux à celle qui les causoit.

Mais pour revenir à la comtesse, elle ne savoit, si elle devoit

s'affliger ou se réjouir: elle ne doutoit pas de l'amour du Roi; ses

yeux le lui avoient encore mieux dit que n'avoit fait le duc de La

Feuillade; cette pensée flattoit agréablement son orgueil; il n'est

point de femme qui s'offense d'être aimée; les plus chastes s'en

font honneur, quoiqu'elles ne le témoignent pas; elles regardent cela

comme un hommage qu'on rend à leur beauté. La comtesse étoit faite comme

les autres, elle étoit naturellement fière et superbe, et l'amour d'un

si grand prince s'accordoit assez avec sa vanité. D'un autre côté, elle

en craignoit de dangereuses suites, elle en appréhendoit l'éclat. Elle

savoit qu'il n'en est pas des Souverains comme des autres hommes; que

leurs passions ne sauroient longtemps être cachées; qu'on observe toutes

leurs démarches, et qu'eux-mêmes servent à se découvrir, parce qu'ayant

droit de commander, ils se croient dispensés de garder tant de mesures.

Comme elle étoit fort délicate du côté de l'honneur et de la réputation,

ces dernières pensées la troubloient beaucoup. Enfin elle résolut de

s'en tenir à sa manière d'agir ordinaire, qui étoit de ne rien affecter,

ni de chercher à voir le Roi, ni de tâcher à l'éviter, mais de le

laisser venir et d'observer toutes ses démarches. Il semble qu'elle

s'exposoit assez, et que le plus sûr pour une femme est de fuir les

occasions. Mais celle-ci avoit un fond de vertu sur lequel peut-être

elle ne devoit pas tant compter; elle ne craignoit rien de sa propre

foiblesse; elle redoutoit seulement les langues malignes et les

jugements téméraires du public; mais elle se flatta toujours qu'elle

dissiperoit assez tous ces nuages par l'éclat de son innocence.

Les choses étoient en ces termes, lorsque le Roi ne cherchoit qu'une

occasion favorable pour parler à la comtesse, et pour tâcher de la

persuader mieux que n'avoit fait le duc de La Feuillade. Cette

occasion s'offrit assez tôt, et la Cour étant obligée en ce temps-là

d'aller à Fontainebleau, où la Reine devoit accoucher du dernier enfant

qu'elle eut, et qui mourut peu de temps après, la comtesse de L... s'y

rendit aussi[16]. Un lieu si délicieux et si agréable fut la scène

de tous les événements que je vais décrire, où l'amour et la vertu

firent leurs derniers efforts.

Le Roi, qui veilloit toujours sur toutes les démarches de la comtesse,

savoit qu'elle aimoit à se promener souvent dans le bois, où ce

magnifique château est bâti; et, comme l'épaisseur des arbres empêche le

soleil d'y pénétrer, on peut s'y promener à toutes les heures du jour.

La comtesse, comme je viens de dire, prenoit souvent ce plaisir, et le

Roi trouvoit ce lieu plus charmant qu'il ne lui avoit jamais paru, et

parce qu'il servoit à entretenir la douce mélancolie où l'amour l'avoit

plongé, et parce qu'il savoit que sa chère comtesse en faisoit le lieu

de sa promenade.

Un jour qu'elle s'y promenoit, accompagnée seulement de ses femmes, le

Roi, qui le sut d'abord, ne manqua pas de s'y rendre par un autre

chemin, afin qu'il parût à la comtesse que leur rencontre n'étoit pas un

dessein prémédité de la part du Roi, mais un effet du hasard. Dès

qu'elle vit le Roi de loin, qui n'avoit que peu de gens à sa suite, elle

se prépara d'abord à soutenir un grand combat; elle rougit, elle pâlit,

elle trembla, sans savoir bien la cause de tous ces mouvements, que

la présence du Roi n'avoit pas accoutumé de lui causer auparavant. Ce

prince amoureux, qui soupiroit depuis longtemps après un tête à tête

avec la comtesse, fit connoître à ceux qui étoient à sa suite qu'il

vouloit l'entretenir en particulier pour une affaire qui la regardoit.

A ce signal chacun se retira, et les deux suivantes de la comtesse en

firent de même, quand elles virent approcher le Roi. Il ne l'eut pas

plus tôt abordée, et jugé qu'il ne pouvoit pas être entendu de personne,

qu'il lui dit d'un air passionné:--«Avouez, Madame, que ce lieu

solitaire est tout-à-fait propre pour entretenir les tristes pensées

d'un amant infortuné.--Comme je n'ai jamais éprouvé ces sortes

d'infortunes, lui dit la comtesse, je ne sais que vous en dire.--Si vous

l'ignorez par votre propre expérience, lui dit le Roi, vous devriez au

moins le savoir par celle que vous en faites faire aux autres.--Je ne

sais pas, répondit alors la comtesse, ce que les autres sentent pour

moi; mais s'il y en avoit quelqu'un qui fût dans l'état où vous dites,

il feroit fort bien, s'il me vouloit croire, de mettre son esprit en

repos, et de ne penser plus à moi.--Eh! peut-on s'empêcher de penser à

vous, répartit le Roi précipitamment, lorsqu'on a vu ces charmes que

vous ne sauriez cacher? Où peut-on avoir l'esprit en repos lorsqu'on

sait qu'on aime une inexorable?--Oui, sans doute on le peut, reprit la

comtesse, lorsqu'on veut écouter la justice et la raison.--Et quelle

justice, dit alors le Roi, nous défend d'aimer ce qui est

aimable?--Celle qu'on se doit à soi-même, et celle qu'on doit aux

autres, lui dit la comtesse.--Eh bien, Madame, répliqua le Roi, je vous

la rends cette justice en vous aimant comme je fais, puisque je ne vois

rien sous les cieux de si aimable que vous; et je me la rends à

moi-même, puisque j'ai un coeur sensible, et que la passion dont il

brûle m'est plus chère que ma vie. Ce qu'on vous a dit de ma part n'est

pas la centième partie de ce que je sens pour vous; croyez, Madame,

croyez, ajouta le Roi, que je me suis dit à moi-même tout ce que vous

pourriez me dire pour combattre ma passion; mais elle est plus forte que

tout ce qu'on pourroit lui opposer. Si quelque chose devoit la détruire,

ce seroient vos rigueurs; mais désabusez-vous, elles n'en viendront

jamais à bout; elles peuvent me faire mourir, mais elles ne sauroient

m'empêcher de vous aimer jusqu'au dernier soupir de ma vie.»

Le Roi prononça ces dernières paroles avec tant d'émotion et tant de

véhémence que la comtesse en parut touchée, et ne put s'empêcher de

laisser couler quelques larmes. Elle ne doutoit plus de l'amour du Roi;

ses regards, ses démarches, ses actions, et ce qu'elle venoit de voir et

d'entendre, lui faisoit assez connoître, que ce monarque aimoit jusqu'à

la fureur. Elle en fut fort affligée, et pour l'amour d'elle-même, et

peut-être même pour l'amour de son amant, qu'elle ne pouvoit pas

s'empêcher de plaindre. Quand elle se fut un peu rassurée, elle dit au

Roi:--«Sire, vous pouvez juger de la surprise où je suis, après ce que

je viens d'entendre de la bouche d'un grand Roi; et s'il est vrai

que votre état soit tel que vous venez de le dire, je puis bien vous

assurer que, s'il ne falloit que ma vie pour vous rendre heureux, je

suis prête à vous la sacrifier. Mais comme Votre Majesté prétend autre

chose, je veux qu'elle sache que je renoncerois à mille vies, si je les

avois, plutôt que d'abandonner ce qui m'est plus cher que la vie, et que

le repos de mon Roi.» Elle accompagna ces paroles d'un ton si ferme, que

le coeur du Roi en trembla, voyant qu'on ôtoit à son amour toute sorte

d'espérance. Ce qu'il y avoit ici de rare, c'est que l'un et l'autre

crurent ce qu'ils se disoient d'obligeant; mais ni l'un ni l'autre n'en

furent contents. La comtesse étoit persuadée que le Roi l'aimoit autant

qu'on le peut, mais cela ne faisoit que l'inquiéter. Le Roi, de son

côté, ne douta pas que la comtesse n'eût pitié de ses maux; quelques

larmes qu'il vit couler de ses beaux yeux en étoient des témoins

fidèles; il crut sans peine que la protestation qu'elle lui faisoit de

sacrifier sa vie pour son repos, partoit du fond de son coeur; mais

aussi il ne croyoit que trop ce qu'elle avoit ajouté, que son honneur

lui étoit plus cher que tout le reste, et c'est là où il ne trouvoit pas

son compte. Il dissimula néanmoins, et, suivant la méthode qu'il avoit

déjà marquée à son confident, il confirma à cette vertueuse comtesse ce

que le duc de La Feuillade lui avoit protesté de sa part: qu'il bornoit

tous ses désirs au seul plaisir de la voir, de l'aimer, et de lui parler

de son amour.--«Vous m'offrez votre vie, pour procurer mon repos, lui

dit ce prince amoureux; c'en est trop, généreuse comtesse; vous me

puniriez au lieu de m'obliger; je ne vous demande ni cette vie qui

m'est plus chère que la mienne, ni cet honneur qui vous est plus cher

que la vie, et que vous croyez être l'unique objet de mes prétentions;

je ne veux que vous voir, vous aimer, et vous le dire.--Eh! de quoi vous

peut servir cette vue? lui dit la comtesse; pourquoi voulez-vous

entretenir une passion dont vous n'espérez aucun fruit? A quoi bon un

entretien qui ne fera que troubler votre repos et me rendre

malheureuse?--Ah! que vous savez peu, Madame, lui dit le Roi, en la

regardant avec des yeux qui marquoient toute sa tendresse, que vous

savez peu ce qui se passe dans le coeur des vrais amants! Une parole,

un souris, un regard, la plus petite chose, un rien les contente,

lorsque ce rien vient de la part de leur maîtresse. Ne me demandez donc

plus quel fruit je prétends retirer de votre vue et de votre

conversation; et n'est-ce pas beaucoup pour un amant que de voir et

d'entretenir sa maîtresse?--Mais un amant en peut-il demeurer là? reprit

la comtesse. Ne sait-on pas qu'ils ne sont jamais satisfaits; que, quand

ils ont une chose, ils en veulent obtenir une autre? Au nom de Dieu,

Sire, ne me mettez pas, et ne vous mettez pas vous-même à une si cruelle

épreuve.--Ce que vous dites-là, dit le Roi, ne se voit que dans les

passions ordinaires, et quand on aime des beautés communes; mais vous ne

devez rien craindre de semblable; et quand vous le craindriez, et que je

serois assez téméraire pour prétendre quelque chose au-delà de ce que je

vous demande, n'êtes-vous pas toujours en droit de me la refuser,

et de m'interdire même la grâce que vous m'aurez accordée, de vous voir

et de vous parler de mon amour?»

La comtesse trouvoit cette proposition assez raisonnable; mais cela

n'empêchoit pas que l'exécution ne lui en parût difficile pour le Roi,

et l'essai périlleux pour elle. Cependant elle n'osoit trop le

témoigner, de peur que ce prince ne la soupçonnât de quelque foiblesse

dont il pourroit tirer avantage. Elle voulut donc lui laisser croire

qu'elle avoit assez de vertu pour se défendre de ses poursuites, quand

même il les voudroit pousser trop loin; mais elle prit un autre tour

pour détourner le Roi de ce dessein où il persistoit toujours. Elle dit

à ce monarque que, bien qu'elle pût s'assurer de sa discrétion, et

qu'elle ne craignît rien de sa propre vertu, elle avoit le monde à

ménager; qu'on ne manqueroit pas de mal interpréter les visites d'un

grand roi à une simple comtesse; que de quelque manière qu'il la vit, ou

chez elle ou ailleurs, on ne manqueroit pas de le remarquer et de faire

là-dessus des réflexions qui lui seroient désavantageuses; et qu'enfin

le Roi, venant à bout de toutes les dames qu'il entreprenoit, s'il en

falloit croire le bruit commun, elle se voyoit perdue de réputation, si

le Roi persistoit dans son dessein.--«Laissez parler le monde, lui dit

le Roi, croyez-vous vous mettre à couvert de la médisance, de quelque

manière que vous viviez? Les mauvaises langues n'épargnent personne; la

vertu même ne peut pas se garantir de leurs traits; ainsi ne ménageons

point un monde qui nous ménage si peu; faisons seulement notre

devoir et moquons-nous de tout le reste.»

La comtesse, qui voyoit que le Roi lui rabattoit tous ses coups, lui

opposa son dernier retranchement, et, reprenant les dernières paroles de

ce prince:--«Je conviens, dit-elle, de ce que vous venez de dire, qu'en

faisant son devoir on peut se moquer de tout. Mais le ferai-je mon

devoir, en écoutant des discours qui blessent le lien conjugal? Une

femme mariée peut-elle entendre une déclaration d'amour d'un autre que

de son mari? Que direz-vous, Sire, là-dessus, ajouta-t-elle en souriant,

si je vous prends pour mon casuiste, et pour le directeur de ma

conscience?--Je vous dirai, dit le Roi, que vous avez l'esprit trop fort

pour vous effaroucher de ce fantôme; que vous savez trop bien le monde,

pour vous faire un crime d'une chose si innocente. Il faut laisser ces

vaines terreurs, ajouta-t-il, aux plus petites bourgeoises; mais les

dames comme vous, qui ont l'esprit épuré par l'air de la Cour, ne

s'arrêtent pas à ces bagatelles.--Vous croyez bien pourtant, dit-elle,

que le comte mon époux, qui a respiré toute sa vie ce même air, en

jugeroit autrement si je le consultois là-dessus?--Je suis sûr, Madame,

répliqua le Roi, qu'il en jugeroit comme moi, quoique peut-être il ne

vous dît pas sa pensée, et la qualité de mari qui veut faire la cour à

sa femme, lui feroit tenir un autre langage.--Mais enfin, dit la

comtesse, quand le comte, mon époux, seroit un de ces maris commodes qui

laissent faire à leurs femmes tout ce qu'elles veulent, sans s'en mettre

en peine, ne dois-je compter pour rien la modestie de mon sexe, ma

propre vertu, ma pudeur et les mouvements de ma conscience, qui

répugnent à je ne sais quel commerce que vous demandez de moi, et qui ne

peut aboutir à rien de bon? Encore une fois, Sire, je vous le demande

pour dernière grâce, si vous avez quelque considération pour moi,

demandez-moi des choses plus raisonnables.--Et que vous puis-je demander

de plus raisonnable, dit alors le Roi, dans la triste situation où je me

trouve? Je brûle d'un feu qui me dévore, j'aime sans espérance, je

soupire, je meurs d'amour pour vous, et je ne vous demande que de vous

voir et de vous parler; et vous trouvez que ce que je vous demande est

déraisonnable? Peut-on vous demander moins? et la vertu la plus sévère

s'en pourroit-elle offenser?

La comtesse, qui vit que le Roi persistoit toujours dans le dessein de

la voir, ne voulut pas lui répliquer davantage, de peur de l'aigrir, et,

sans lui accorder sa demande, elle se contenta de cesser de lui

contredire; mais comme les amants prennent avantage de tout, le Roi ne

manqua pas d'expliquer en sa faveur le silence de la comtesse. C'est

ainsi qu'ils se séparèrent; le Roi continua sa promenade avec ceux qui

l'accompagnoient, et la comtesse reprit le chemin du château avec ses

deux femmes.

C'est une maxime certaine en fait d'amour que les femmes vont toujours

plus loin qu'elles ne pensent, et les hommes au contraire se flattent

d'avoir fait plus de chemin qu'ils n'ont fait en effet. Cela ne manqua

pas d'arriver au Roi et à la comtesse, après leur dernier

entretien. Ce monarque fut assez satisfait de sa maîtresse, et il ne

jugea plus cette conquête aussi difficile qu'il avoit cru au

commencement; au moins il ne la jugea pas impossible. La comtesse lui

parut assez traitable, et il ne remarqua pas en elle cette même sévérité

qui lui avoit fait tant de peur. Cependant cet amant se flattoit, et

l'heure d'aimer de la comtesse n'étoit pas encore venue. Mais aussi

cette vertueuse dame, qui n'y entendoit point de finesse, s'étoit plus

avancée qu'elle ne croyoit, ce qui fut la cause de l'erreur du Roi. Ils

reconnurent bientôt l'un et l'autre qu'ils s'étoient trompés, lui de

croire qu'on le regardoit favorablement; elle, de s'imaginer qu'elle

avoit soutenu jusques au bout sa première sévérité. Ce prince impatient,

et par l'excès de son amour et par la facilité qu'il avoit trouvée dans

toutes ses autres maîtresses, et parce qu'un roi se lasse bientôt

d'attendre, chercha une nouvelle occasion de voir la comtesse, et de

pousser plus loin les affaires.

Comme les principaux de la Cour avoient un appartement dans le grand et

magnifique palais de Fontainebleau, le comte de L... et la comtesse sa

femme y avoient aussi le leur. Cela fournissoit au Roi la commodité de

la voir, et fit naître l'occasion qu'il attendoit avec tant

d'impatience. Un jour que ce prince vit la porte de l'appartement de la

comtesse entr'ouverte, il eut la curiosité d'y regarder, et, ne voyant

personne, il entra comme à la dérobée. Il ne se fut pas plus tôt

approché d'un lit de repos qu'il y avoit dans cette chambre, qu'il vit

la comtesse tout endormie. C'étoit dans les plus grandes chaleurs

de l'été; et ses filles, voyant leur maîtresse qui reposoit, prirent ce

temps pour s'écarter un petit moment. Cette charmante personne étoit

étendue négligemment sur ce lit; elle étoit seule dans sa chambre, et on

auroit dit que tout cela s'étoit fait de concert, pour donner le moyen

au Roi de surprendre une place qu'il n'osoit attaquer ouvertement. Son

coeur fut agité de mille différentes pensées; il craignoit et il

désiroit tout à la fois. Il ne savoit s'il se contenteroit de regarder

sa maîtresse qui dormoit si tranquillement. Il ne savoit s'il ne devoit

lui dérober un baiser et profiter d'une occasion si favorable, qui

peut-être ne reviendroit jamais; d'un autre côté, il craignoit de

l'offenser, et que la comtesse venant à s'éveiller ne lui pardonnât

jamais cet attentat, et lui défendît absolument de la voir.

Il étoit dans cette cruelle incertitude, lorsque la gorge de cette belle

comtesse venant à se découvrir par quelque mouvement qu'elle fit en

dormant, acheva de le déterminer, et n'écoutant plus que l'excès de sa

passion, il posa ses mains sur ces deux boules de neige, et les baisa

trois ou quatre fois de sa bouche royale. La comtesse, qui sentit

d'abord cet attouchement dans une partie si délicate, s'éveilla en

sursaut et fit un grand cri; et voyant que c'étoit le Roi, et que ses

filles s'en étoient allées, elle crut qu'on l'avoit trahie, et qu'on

vouloit la prostituer à ce monarque. Cette pensée lui fit tant

d'horreur, qu'elle ne put s'empêcher de le témoigner:--«Allez, lui

dit-elle, monstre exécrable, ôtez-vous pour jamais de devant mes

yeux, ou faites-moi promptement mourir, puisqu'en vous parlant ainsi, je

suis criminelle de lèse-Majesté.»

Le Roi, qui vit bien la faute qu'il avoit faite, voulut essayer de

l'apaiser; mais elle ne lui donna pas le temps de parler, et, se

débarrassant des bras du Roi, elle gagna d'abord la porte, et laissa cet

amant plus mort que vif. Cependant le cri que la comtesse avoit fait

avoit été ouï de plusieurs personnes, et particulièrement du comte de

L... qui, reconnaissant la voix de sa femme, accourut en diligence pour

voir ce que cela pouvoit être. Il ne fut pas plus tôt à la porte de sa

chambre qu'il en vit sortir le Roi, et, ne voyant point sa femme, il ne

savoit que penser de cette aventure. Le Roi, qui ne douta pas que le

comte n'entrât dans des soupçons qui pourroient faire tort à la comtesse

et traverser son amour, aima mieux lui dire la chose comme elle étoit,

que de le laisser dans cette cruelle incertitude. Mais il n'eut garde de

lui parler de la passion qu'il avoit pour la comtesse. Il lui dit donc

sans façon:--«Comte, je vois que tu es en peine de ta femme, et que tu

veux savoir la cause de ce grand cri qu'elle a fait. Je te dirai que je

suis entré fortuitement dans sa chambre, et, la voyant endormie, j'ai

voulu lui donner un baiser, ce qui l'a fait lever en sursaut. Va, comte,

tu dois te féliciter d'avoir une femme si chatouilleuse; j'en connois

bien d'autres qui, au lieu de s'éveiller, se seroient d'abord

rendormies, ou en auroient fait le semblant.»

Le comte, qui se crut obligé de répondre galamment au Roi, lui dit:

«Sire, ma femme n'est pas d'une meilleure trempe que les autres, et si

elle eût su que c'étoit votre Majesté, infailliblement elle auroit fait

semblant de dormir; mais son sommeil l'a trompée, et l'a empêchée de

vous reconnoître quand elle a jeté ce grand cri.--Elle m'a fort bien

reconnu, reprit le Roi, et je t'assure que si ta femme est toujours si

franche, tu n'as pas sujet d'en être jaloux.»

La chose ne fut pas poussée plus loin; le Roi se retira dans son cabinet

et congédia le comte, qui n'eut pas le moindre soupçon de l'amour du

Roi, et la comtesse, revenue de sa frayeur, retourna dans son

appartement, après avoir bien grondé ses filles de ce qu'elles l'avoient

laissée toute seule.

Cependant le Roi, qui voyoit que cette affaire n'auroit point de suite

fâcheuse, puisque celui qui y avoit le plus d'intérêt la traitoit de

bagatelle, et qu'il espéroit de faire bientôt la paix avec la comtesse,

ne put s'empêcher de faire un couplet de chanson sur cette aventure, et,

quoiqu'elle se chantât en ce temps-là, on n'en a su le véritable sujet

que quelques années après. Quoique ces vers soient presque connus de

tout le monde, je ne laisserai pas de les rapporter ici:

Jamais Iris ne me parut si belle,

Que l'autre jour dans un profond sommeil;

Sa cruauté sommeilloit avec elle,

Et je baisai son teint blanc et vermeil,

Quand, par malheur,

Je vis à son réveil

Réveiller sa rigueur.

Le comte ne vit pas plus tôt sa femme, qu'il lui fit mille railleries

sur ce qui venoit de lui arriver. Elle ne savoit d'abord comment y

répondre; elle ne traitoit point comme son mari cette affaire de

bagatelle; elle connoissoit le coeur du Roi et le motif qui le faisoit

agir ainsi; tout cela changeoit la nature de l'affaire; mais c'étoient

des mystères pour le comte. Sa femme le reconnut d'abord, quand elle vit

qu'il le prenoit sur un ton railleur. De sorte que, revenue de sa

première émotion, elle crut qu'elle devoit feindre, dissimuler son juste

ressentiment, et prendre le tour que son mari donneroit à cette

aventure. Il fallut pourtant qu'elle se fît une grande violence, la

liberté que le Roi s'étoit donnée, après les protestations qu'il lui

avoit faites, étoit une chose qu'elle ne pouvoit pas lui pardonner et

qui lui tenoit fort au coeur. Mais elle voyoit qu'il étoit pour elle

de la dernière importance de cacher à son mari une chose si délicate, et

qui auroit pu troubler le bonheur de leur mariage. Le voyant donc

heureusement prévenu par le discours que le Roi lui avoit tenu en

sortant de sa chambre, elle répondit comme elle devoit à toutes ses

railleries, et en femme qui entend son monde:--«Je vous trouve fort

plaisant, dit-elle au comte, de me railler d'une chose où vous avez pour

le moins autant d'intérêt que moi. Il falloit pour la rareté du fait que

je fisse toujours semblant de dormir, et que je laissasse pousser

l'affaire jusqu'au bout; vous auriez vu si les rieurs seroient de votre

côté.--Vous auriez agi en femme prudente, lui dit le comte, qui sait

accommoder ses plaisirs avec son honneur; car, ayant toujours dit

que vous étiez endormie, on n'avoit rien à vous reprocher; c'est la

volonté qui fait tout en ces affaires, et la vôtre n'y ayant point de

part, vous étiez innocente au jugement du monde.--Sans mentir, lui dit

la comtesse, vous me donnez là de belles leçons; il me prend envie d'en

profiter une autre fois.--Il n'est plus temps, Madame, lui dit le comte,

qui étoit toujours en humeur de railler; on sait déjà que vous êtes

extrêmement chatouilleuse, et que vous avez le dormir fort délicat, et

que le mouvement d'une mouche suffit pour vous éveiller. Et puis,

ajouta-t-il, qui osera désormais vous approcher, puisque vous ne pouvez

souffrir les caresses du Roi?--Voulez-vous que je vous dise ce qui en

est? répliqua la comtesse, qui vouloit plaisanter à son tour. Quand on

dort, on ne sait ce qu'on fait; mais si le Roi se fût présenté à moi

quand j'étois éveillée, peut-être que je n'aurois pas été si cruelle, et

que j'aurois mieux reçu ses caresses. Je vous prie, Monsieur le comte,

de lui en faire mes excuses.--Vous ferez cela mieux que moi, répondit le

comte, ou, pour mieux dire, il n'y a point ici d'excuse à faire. Que

savez-vous si le Roi trouveroit en vous les mêmes agréments quand vous

seriez éveillée, qu'il a pu y remarquer lorsque vous dormiez? vous savez

que ces sortes de choses dépendent entièrement du caprice; un certain

air négligé ravit quelquefois un coeur que toute la parure d'une dame

ne sauroit jamais attraper. Ainsi consolez-vous, vous avez manqué votre

coup; le Roi trouvoit alors de certains charmes en vous, qu'il n'y

remarquera plus; vous voilà déchue de vos prétentions, si tant est que

vous ayez aspiré à cette gloire, tant recherchée des dames, d'être la

maîtresse du Roi.»

La confiance que le comte avoit en la vertu de sa femme le faisoit

parler ainsi. Il avoit raison de s'y confier; mais s'il avoit su que le

Roi brûloit pour elle, et qu'elle en étoit bien informée, il n'auroit

pas eu tant d'assurance, connoissant, comme il faisoit, la fragilité du

sexe.

Cette petite aventure qui venoit d'arriver au Roi et à la comtesse,

servit d'entretien à la cour durant quelques jours; mais tout ce qui

s'en dit ne fit aucun tort à la vertu de cette dame, et personne ne

soupçonna que le Roi en fût amoureux. On crut seulement qu'il vouloit se

divertir, par l'occasion agréable qui s'offrit à lui, sans avoir d'autre

dessein. Il n'en étoit pas de même du duc de La Feuillade, qui savoit

l'attachement du Roi pour cette comtesse. Il n'ignoroit pas pourquoi le

Roi s'étoit ainsi émancipé; mais il regrettoit pour ce prince d'avoir si

mal réussi, et il blâmoit dans son coeur la cruauté de la dame. Le

lecteur peut bien juger qu'il y en avoit un assez grand nombre à la

cour, qui auroient voulu être à sa place, qui n'auroient pas eu tant de

honte qu'elle de se montrer en cet état aux yeux du Roi, ou qui, pour

cacher cette honte, auroient fait semblant de dormir.

Tandis que les Messieurs et les Dames s'entretenoient de cette affaire,

et que chacun en jugeoit selon son humeur, le Roi étoit fort inquiet,

et il ne savoit comment se raccommoder avec sa fière maîtresse. Au

fond, l'offense n'étoit pas d'une nature qui méritât une grande

punition, et qui dût si fort irriter le coeur d'une dame. Mais il

connoissoit l'humeur de la comtesse, et il craignoit toujours cette

vertu austère qu'il avoit remarquée en elle. Avant que de se déterminer

de quelle manière il devoit se comporter avec elle, il voulut la voir en

public, et tâcher de connoître dans ses yeux et par ses manières, quel

étoit l'état de son coeur. Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il jugea

d'abord qu'elle n'étoit pas si irritée qu'elle lui avoit paru lorsqu'il

s'émancipa de la manière que j'ai déjà dit, et qu'elle dit au Roi ces

grosses injures. En effet sa pensée étoit, comme je l'ai remarqué, que

ses filles l'avoient trahie et l'avoient abandonnée pour la livrer aux

desseins du Roi, et ce fut la cause qu'elle ne put pas retenir son

ressentiment. Mais quand elle eut reconnu par les discours de ses

filles, qu'elles étoient innocentes d'une si noire trahison, et que ce

qui étoit arrivé étoit un effet du hasard, sa plus grande colère fut

amortie; et, dans son âme, elle ne pouvoit condamner la liberté d'un

amant qui trouvoit une occasion si favorable. Elle joignoit à cela les

paroles choquantes qu'elle avoit dites au Roi, et que ce monarque avoit

doucement avalées. Toutes ces confidences servoient à désarmer la

comtesse. Elle étoit dans cet état, quand le Roi la vit dans une

compagnie de dames; et, comme il est bon physionomiste, comme le sont

presque tous les amants, il connut d'abord ce qui se passoit dans le

coeur de sa maîtresse. Il la vit rougir, dès qu'elle aperçut le

Roi, puis baisser doucement les yeux par une espèce de honte, tourner

quelquefois la tête d'un autre côté, parler à bâtons rompus, paroître

distraite, inquiète, interdite; avec tout cela, il n'y remarqua rien

d'ennemi, et il jugea seulement que le souvenir de ce qui s'étoit passé

le jour précédent la déconcertoit un peu.

Ce fut la cause que le Roi se priva quelques jours de la voir, pour lui

donner le temps de se remettre. Mais ne pouvant vivre si longtemps sans

l'entretenir de quelque manière, il lui écrivit ce billet:

«_Quelque envie que j'aie de vous parler, je n'ose pas

l'entreprendre; les derniers discours que vous me tîntes sont si

terribles pour moi, que je n'oserai jamais me présenter devant

vous, si je n'en ai une permission signée de votre main, qui

porte l'absolution de mon crime. Je l'appelle ainsi par rapport

à vous; mais si vous consultez l'amour, si vous consultez votre

miroir, au lieu de blâmer mon trop de hardiesse, vous louerez ma

discrétion et ma retenue. Je veux bien pourtant soumettre mon

jugement au vôtre, et je l'attends avec impatience afin de m'y

conformer et de régler ma conduite là-dessus._»

La comtesse reçut ce billet, et y répondit ce peu de mots:

«_On vous pardonne tout, parce que vous êtes Roi. Je récuse le

tribunal de l'amour, c'est un petit étourdi qui ne juge que par

caprice. Si vous me voulez voir, ne consultez plus un si méchant

conseiller. Consultez plutôt la sagesse, la justice et la

raison, et l'on vous écoutera._»

Quoique ce billet n'eût rien de tendre, le Roi parut en être satisfait,

et c'étoit assez que la comtesse lui permît encore de la voir, sauf à

lui à tenir les conditions où elle l'engageoit. Mais en amour, on promet

tout, et souvent on ne tient rien.

Le Roi se voyant ainsi rétabli dans les bonnes grâces de sa maîtresse,

ne songea qu'à pousser son premier dessein. Ce ne furent que bals, que

festins, que carrousels, que parties de chasse, pendant le séjour du Roi

à Fontainebleau; et tout cela se faisoit en faveur de la comtesse.

Quoiqu'elle n'eût aucun dessein de rien accorder au Roi, elle n'étoit

pas fâchée d'en être aimée; elle sentoit même que, si elle étoit capable

de quelque engagement, ce seroit plutôt pour le Roi que pour toute autre

personne; elle admiroit sa bonne mine, son port, et ces manières nobles

qui accompagnoient tout ce qu'il faisoit; elle trouvoit qu'il faisoit

tout en Roi, et ce dernier caractère étoit plus propre pour gagner une

dame qui étoit fière naturellement. Mais sa vertu lui étoit d'un grand

secours, qui arrêtoit le penchant qu'elle avoit pour le Monarque. Elle

l'aimoit peut-être autant qu'aucune de ses maîtresses, qui n'avoient

rien de réservé pour ce prince; et si le Roi eût pu voir son coeur, il

y auroit peut-être vu autant de tendresse qu'en pouvoit avoir la

Montespan et La Valière même. Mais, comme je viens de dire, sa vertu

étoit un frein qui retenoit ses désirs, et qui lui faisoit un crime

d'une tendresse qu'elle chérissoit dans le fond, et qu'elle ne put

jamais étouffer.

Combien de fois a-t-elle souhaité de n'avoir jamais vu le Roi! Elle

cherchoit en lui des défauts qu'elle pût haïr; mais elle n'y en trouvoit

pas; de quelque manière qu'elle regardât ce Monarque, elle le trouvoit

toujours charmant. Elle l'auroit voulu voir toujours, et elle ne

craignoit rien tant que sa vue. Il lui sembloit que toute sa vertu

l'abandonnoit quand elle voyoit paroître ce prince. «Pourquoi se

contraindre, disoit-elle quelquefois en elle-même? Suivons un penchant

si doux: serai-je la seule ennemie de mon contentement? Je suis adorée

de ce que j'aime; j'ai un mari commode[17]; ma réputation est si bien

établie que je n'ai rien à craindre de la médisance, et pourquoi donc ne

suivre pas une passion qui a tant de charmes pour moi?» Mais un moment

après, elle se reprenoit, et faisant réflexion sur les suites funestes

de ce fatal engagement: «Je serai, disoit-elle, l'une des maîtresses du

Roi; j'en suis aimée, j'en suis estimée aujourd'hui, et demain j'en

serai méprisée. Il se dégoûtera de moi comme il a fait des autres; et

quand cela ne seroit pas, pourrai-je me résoudre à vivre sans honneur

dans le monde, abandonnée de mon mari, méprisée de tous les honnêtes

gens, et travaillée d'un cruel remords qui me dévorera jour et nuit? Je

mourrai plutôt, ajoutoit-elle, avant que de tomber dans ce malheur.»

Le Roi qui ne pouvoit pas savoir ce qui se passoit dans son coeur, ne

croyoit pas être si avant dans ses bonnes grâces; il ne savoit pas

que la vertu de la comtesse étoit le seul ennemi qu'il avoit à

combattre; il ne songeoit qu'à s'en faire aimer, quoique cela fût fait

depuis longtemps; mais la comtesse appliquoit tous ses soins à le lui

cacher, et vivoit avec lui d'une manière extrêmement réservée.--«Ne me

direz-vous jamais, Madame, lui dit un jour le Roi qui la pressoit plus

qu'à l'ordinaire, de quelle manière je suis dans votre esprit? Est-ce

comme ami ou comme ennemi?--On ne traite pas les ennemis de la manière

qu'on vous traite, lui dit la comtesse d'un ton radouci.--Mais de quelle

manière me traitez-vous? lui dit le Roi; puis-je être content de toutes

ces marques extérieures de civilité qu'on rend à tout le monde?

Traitez-moi, je vous prie, avec moins de respect, et rendez-moi un peu

de cette tendresse dont mon coeur est rempli pour vous.--Je vous

rends, dit-elle, ce que je puis et ce que je dois, et je vous supplie de

ne m'en demander pas davantage.--Votre pouvoir est bien petit à ce que

je vois, lui dit cet amant; mais c'est votre rigueur qui le veut borner

ainsi, et vous vous faites un devoir à votre mode, et qui s'accommode

assez avec votre indifférence.--Je voudrois que cela fût, lui répliqua

la comtesse.--Eh! qu'est-ce donc, lui dit le Roi, qui vous fait vivre

avec moi d'une manière si réservée?--C'est que vous êtes le plus

redoutable de tous les hommes, lui dit alors la comtesse, témoin ce que

vous fîtes l'autre jour.--Il paroît bien, Madame, répliqua le Roi, que

je ne le suis pas beaucoup, et que vous l'êtes bien davantage, puisque

je n'ose vous attaquer que tout endormie, et encore est-ce en

tremblant! mais que je me soucie peu que vous me croyiez redoutable! je

ne songe qu'à me faire aimer, et non à me faire craindre.--L'un ne va

jamais sans l'autre, dit la comtesse, et vous en savez plus que moi sur

cette matière.--Eh! de quoi me sert toute ma science, dit alors le Roi,

si je n'ai pas pu encore vous l'apprendre ni vous obliger à m'aimer?--Je

voudrois employer la mienne à vous guérir et à vous mettre en repos, lui

répliqua la comtesse.--Pour guérir, lui dit le Roi, cela n'arrivera

jamais, et, pour me mettre en repos, il ne dépend que de vous.--Je vous

ai déjà dit, Sire, lui répliqua la comtesse, que s'il ne falloit que ma

vie, vous auriez ce que vous désirez; ne me reprochez donc plus que je

suis insensible, et croyez que je suis plus à plaindre que vous ne

pensez.»

Le Roi ne voulut pas la presser davantage de peur de l'irriter; et elle

se contenta de lui parler d'une manière ambiguë, et qu'on pouvoit

également appliquer ou aux sentiments tendres qu'elle avoit pour le Roi,

ou à l'importunité que lui causoit son amour.

Le lendemain de cette conversation, le Roi voulut se donner le plaisir

de la chasse, où un grand nombre de seigneurs et de dames devoient

accompagner Sa Majesté. Ce prince, qui avoit toujours son amour en tête,

communiqua un dessein qu'il avoit au duc de La Feuillade, qui devoit

aussi l'accompagner, afin qu'il employât toute son adresse à le faire

réussir. Le jour ne fut pas plus tôt venu que tout se disposa pour cette

chasse. On ne pouvoit rien voir de plus beau que cet équipage; tout

répondoit à l'ordre et à la magnificence du Roi. Les dames ressembloient

à de jeunes amazones, et les messieurs s'étoient ajustés d'une manière

qui avoit quelque chose de galant et de guerrier. Le Roi surtout se

distinguoit par dessus tous les autres, et, avec cette mine fière et cet

équipage de chasseur, on l'auroit pris pour un Mars ou pour un Apollon.

Il avoit toujours les yeux sur sa maîtresse, et il pensoit bien moins

aux bêtes qu'on alloit courre, qu'au coeur qu'il avoit dessein de

surprendre. On ne fut pas longtemps dans la forêt, que les chiens

lancèrent divers cerfs, et plusieurs autres bêtes fauves; les uns se

mirent à piquer[18] après les chiens, et les autres à se poster en

divers endroits, pour voir passer la bête.

Comme je n'ai pas dessein de décrire cette chasse, je dirai seulement

qu'il se fit tant de courses, tant de tours à droite et à gauche dans

ces vastes forêts de Fontainebleau, que la plupart de ceux qui formoient

cette partie de chasse furent dispersés en divers endroits. Le Roi ne

perdoit jamais de vue la comtesse, qu'il regardoit déjà comme sa proie,

et le duc de La Feuillade, qui conduisoit toute cette affaire, la fit

réussir selon les désirs du Roi. Il le fit avec tant d'adresse, en

plaçant les chasseurs dans de certains postes, et les dames en

d'autres, sous prétexte de donner à tous le plaisir de cette agréable

chasse, que le Roi se trouva, je ne sais comment, tout seul avec la

comtesse, dans le lieu le plus écarté du bois, sans qu'elle eût eu le

temps de s'apercevoir que ses compagnes l'avoient abandonnée, et que

tout le reste de cette illustre troupe couroit, ou plutôt voloit avec

une ardeur incroyable.

Qui pourroit décrire son étonnement de se trouver seule avec le Roi dans

un lieu désert et solitaire; ne voyant personne pour venir à son

secours, et n'ayant plus ni le son du cor, ni l'aboiement des chiens, ni

les cris des chasseurs? Le lieu où ils se trouvèrent étoit un vallon

couvert de deux petites montagnes, ombragé d'un grand nombre d'arbres à

haute futaie, au pied desquels couloit un ruisseau, dont le murmure

faisoit un bruit agréable. Cette situation fut cause qu'on perdit de vue

tous les chasseurs, et qu'on n'entendit plus ce bruit qui accompagne

ordinairement la chasse. Enfin il sembloit que Vénus et Diane s'étoient

donné le mot pour faire venir en ce lieu nos deux amants.

Toutes choses sembloient conspirer au bonheur du Roi, et il croyoit de

toucher à ce moment heureux après lequel il avoit tant soupiré,

lorsqu'il remarqua un changement considérable sur le visage de la

comtesse. Cette pauvre dame blêmit, trembla, et fut saisie d'une sueur

froide, comme si elle alloit rendre l'âme. Le Roi lui demanda si elle se

trouvoit mal, et elle lui ayant répondu que non, il comprit d'abord

quelle étoit la cause de ce changement. C'étoit comme une innocente

colombe qui se voit déjà entre les griffes d'un vautour. Elle fit

pourtant tout ce qu'elle put pour se remettre, pour ne donner pas à

penser au Roi qu'elle se défioit de lui, et qu'elle ne se croyoit pas en

sûreté. Elle fit donc un effort sur elle-même, et, après avoir loué la

beauté du lieu, elle dit qu'elle étoit surprise de ne voir personne, et

que, si Sa Majesté le trouvoit bon, ils monteroient sur une de ces

collines, pour découvrir de quel côté pouvoient être les

chasseurs.--«N'en soyez point en peine, Madame, lui dit le Roi, nous les

trouverons assez; délassons-nous cependant, et puisque vous trouvez ce

lieu agréable, nous ferons bien d'en considérer les beautés.»

En disant cela, il descendit promptement de cheval, et voulut aider la

comtesse pour en faire de même, à quoi elle s'opposa autant qu'elle put,

disant que ce n'étoit point la peine, et qu'elle verroit plus

commodément tous les lieux que le Roi vouloit lui faire voir, que si

elle étoit obligée de marcher.--«Eh! bien, nous nous reposerons, et nous

ferons reposer nos chevaux, dit le Roi.» Enfin il la pressa si fort de

descendre de cheval, qu'elle ne put plus s'en défendre; le Roi la prit

entre ses bras, et il ne pouvoit contenir sa joie, d'avoir en son

pouvoir ce qu'il aimoit le plus dans le monde.

Après avoir attaché lui-même les chevaux à un arbre, il prit la comtesse

par la main, et la fit asseoir sur un gazon extrêmement vert, tel que

les poètes nous le décrivent dans leurs fables, et qui sembloit n'avoir

jamais été foulé par les hommes, tant il étoit beau et riant.--«Avouez,

Madame, lui dit le Roi, que c'est un lieu bien charmant.--Je le

trouve comme vous, répliqua la comtesse, mais il y a quelque chose de

trop sombre et même d'affreux; cela vient sans doute de ce qu'il est si

peu habité.--Et quelle habitation plus belle, peut-on lui souhaiter, dit

alors le Roi, que celle de votre charmante personne? Il suffit que vous

y êtes pour rendre ce lieu le plus beau qui soit dans l'univers; et pour

moi, je renoncerois de bon coeur à toute la magnificence de ma cour

pour y passer toute ma vie auprès de vous.»

En disant cela, il prit une de ses belles mains qu'il serra

passionnément, et qu'il baisa plusieurs fois avec une tendresse extrême.

La comtesse n'eut pas la force de retirer sa main, soit que la crainte

se fût emparée de son coeur, soit qu'aimant véritablement le Roi, elle

ne crût pas lui devoir refuser cette petite faveur. Ce prince amoureux,

qui n'avoit pas dessein d'en demeurer là, et qui vouloit pousser plus

loin sa conquête, ne songea qu'à gagner toujours du terrain; il mit sa

main sur la gorge de la comtesse, et essaya de lui prendre quelques

baisers; mais elle le repoussa et lui dit d'un ton sévère:--«N'étoit-ce

que pour cela que vous m'arrêtiez ici? Je vous prie, Sire, remontons à

cheval, et tâchons de rejoindre notre compagnie.--Et où voulez-vous

aller, Madame? lui dit le Roi. Nous ne savons pas la route qu'ils ont

prise; au lieu d'aller où ils sont, nous prendrons peut-être un lieu

opposé; le plus sûr est de les attendre ici, et nous les verrons bientôt

paroître par quelque endroit.--Mais que dira-t-on de vous et de

moi, lui dit la comtesse, quand on saura que nous avons été tous deux

ensemble dans ce lieu désert, l'espace d'une heure?--Eh! il n'y a qu'un

moment que nous y sommes, lui dit cet amant passionné; il paroît bien

que vous ne vous plaisez guère avec moi. Et quand nous y serions deux

heures entières, que craignez-vous? la réputation de votre vertu vous

met à couvert de tout. Ne craignez rien, Madame, ne craignez rien de ce

côté-là; donnons-nous entiers à l'amour; tout nous y convie; personne ne

nous voit ici, et vous voyez un prince à vos pieds, prêt à expirer par

la violence de sa passion, si vous n'avez pitié de ses maux.--Ce n'est

pas pourtant ce que vous m'aviez promis, dit la comtesse, que vous

n'attenteriez jamais rien contre mon devoir.--Ah! cruelle, lui dit le

Roi, que vous connoissez peu les lois de l'amour? Est-ce à un esclave à

tenir ses promesses? Je ne suis plus à moi, je suis tout à vous, ma

chère comtesse; je me sens entraîné par une force irrésistible; je ne

suis plus maître de mes mouvements; je ne puis que vous aimer, je ne

puis que vous le dire, et je me sens mourir si vous ne prenez pitié d'un

malheureux.»

Le Roi accompagna ces paroles de plusieurs soupirs et de quelques

larmes, qui attendrirent le coeur de la comtesse. Elle aimoit ce

prince; mais elle ne pouvoit jamais se résoudre à lui abandonner ce

qu'elle avoit de plus cher au monde.--«Si un amour réciproque vous peut

contenter, lui dit cette sage comtesse, je vous ferai, Sire, une

déclaration que je ne vous ai jamais faite, et que rien ne seroit

capable de m'arracher, si elle n'étoit sincère; je vous aime, mon cher

prince, car je puis bien vous nommer ainsi, avec toute l'ardeur et toute

la tendresse dont une femme comme moi peut être capable; oui, je vous

aime autant qu'on peut aimer; mais je ne puis renoncer pour vous à

l'honneur, à la vertu, ni à aucune chose qui me puisse faire perdre

votre estime.»

Ces paroles de la comtesse ne firent qu'enflammer davantage le coeur

du Roi. Il venoit d'entendre de la bouche de sa maîtresse, qu'il en

étoit tendrement aimé; il n'est rien de si doux pour un amant passionné,

et ce prince ne pouvoit pas contenir sa joie.--«Mais seroit-il bien vrai

que vous m'aimassiez, dit-il à sa charmante comtesse, et que vous m'en

donniez si peu de marques! Non, quoique vous en veuilliez dire, vous

n'avez jamais senti les traits de l'amour.--Hélas! si je ne vous aimois,

lui répondit-elle avec un air languissant, je ne vous souffrirois pas

comme je vous souffre.--Eh! croyez-vous, Madame, lui dit le Roi, qu'un

coeur qui vous aime se puisse contenter de si peu de chose? Ah! que

vous aimez foiblement si vous en jugez ainsi!»

Alors ce prince, devenu plus hardi par la déclaration que la comtesse

venoit de lui faire, attacha sa bouche contre la sienne, et lui donna un

baiser dont elle ne put jamais se défendre; elle se laissoit entraîner

par un si doux charme; l'honneur ne battoit déjà que d'une aile; l'amour

commençoit d'avoir le dessus, et le Roi, profitant d'un temps si

précieux à l'amour, alloit se mettre en possession d'un bien qui

lui étoit plus cher alors que sa couronne, lorsque la comtesse, revenant

comme d'un profond assoupissement, et voyant qu'elle ne pouvoit plus

résister au Roi, fit semblant de consentir à tous ses désirs, et le pria

seulement de changer de place, disant qu'elle étoit incommodée dans

cette assiette.

Le Roi, qui voyoit qu'en procurant le plaisir de la comtesse, il ne

feroit qu'augmenter le sien, consentit sans peine à tout ce qu'elle

voulut. Ils changèrent d'abord de place, et la comtesse, prenant son

temps, saisit l'épée du Roi, qu'elle tira du fourreau, et recula trois

ou quatre pas en arrière. Le Roi qui crut qu'elle vouloit s'en servir

contre lui, s'alla jeter à ses pieds, et lui dit:--«Madame, si vous

demandez ma mort, me voici prêt à la recevoir de votre main.--Non, Sire,

lui dit la comtesse, ce n'est pas votre mort que je demande; ma main ne

vous fera jamais aucun mal, vous n'êtes point coupable. Mais c'est moi,

c'est moi que je veux punir de la foiblesse où je suis tombée par mon

malheur.»

En disant cela, elle alloit tourner la pointe de l'épée contre son

estomac, si le Roi ne l'eût empêchée.--«Qu'allez-vous faire, dit-il,

trop vertueuse comtesse? vous n'avez rien à vous reprocher; eh! pourquoi

voulez-vous vous punir d'un crime que vous n'avez point commis?--Il est

vrai, dit-elle, mais c'est pour m'empêcher de le commettre.»

Le Roi touché du triste état où il la voyoit, promit de ne la presser

plus; et en effet elle étoit plus propre alors à inspirer la

compassion que l'amour, et l'on voyoit dans ses yeux et sur son visage

toutes les marques d'un véritable désespoir. De sorte que le Roi, qui

l'aimoit plus que sa propre vie, et qui craignoit pour elle quelque

chose de funeste, lui redemanda son épée, la fit remonter à cheval, et,

après y être monté lui-même, ils sortirent de ce vallon, montèrent sur

une des deux collines, et découvrirent de loin leurs chasseurs qui

venoient de forcer un cerf. Ils étoient assez en peine de savoir où

pouvoit être le Roi, et il n'y avoit que le duc de La Feuillade qui

s'imaginât ce qui en étoit. Il ne les eut pas plus tôt joints, qu'il

leur dit qu'il s'étoit posté à un endroit avec la comtesse, où il

croyoit voir passer la bête, mais qu'il n'avoit pas eu tout le plaisir

qu'il s'étoit promis, ni la comtesse non plus, avec laquelle il avoit

espéré de le partager. Il n'y eut que le duc de La Feuillade, qui savoit

l'amour du Roi, qui comprit le sens caché de ces paroles. Et la

comtesse, qui vouloit bien qu'on l'entendît de la chasse, prit

incontinent la parole et dit qu'elle ne s'étoit jamais tant

ennuyée.--«Vous ne devez vous en prendre qu'à moi, lui dit ce prince,

car c'est moi qui vous ai conseillé de prendre ce méchant poste.--Je ne

m'en prends, dit-elle, qu'à ma mauvaise fortune, ou à cette maudite

bête, qui n'a pas voulu passer devant nous, et qui fuit, je crois,

devant Votre Majesté, comme tous vos autres ennemis.»

Quoiqu'elle n'eût pas grande envie de plaisanter, elle fit pourtant un

effort sur elle-même, pour cacher le désordre de son coeur, qui étoit

encore tout troublé de ce qui venoit de lui arriver. Ce fut ainsi

que se passa cette chasse, où le Roi n'obtint pas tout ce qu'il auroit

voulu, mais où il reconnut pourtant qu'il étoit plus aimé qu'il ne

s'étoit imaginé. Il ne pouvoit comprendre qu'une femme qui l'aimoit si

tendrement, qui l'avoit dit à lui-même, et qui en avoit donné des

marques plus certaines encore que ses paroles, pût se refuser un plaisir

qui est le tribut ordinaire de l'amour, et la fin que tous les amants se

proposent. Cela le passoit, et il étoit si peu accoutumé à voir de

semblables prodiges de vertu, qu'il ne pouvoit se lasser d'admirer celle

de la comtesse, quoique ce fût cette vertu qui seule étoit contraire à

son amour et s'opposoit à tous ses désirs.

Ce fut aussi environ en ce temps-là que le Roi dit ces paroles, que j'ai

rapportées au commencement de cette Histoire, «qu'il n'y avoit que deux

femmes à la Cour qui fussent véritablement chastes, et pour lesquelles

il feroit serment qu'elles étoient fidèles à leurs maris.» C'étoit la

Reine, comme j'ai dit, et la comtesse de L..., qu'il venoit de mettre à

une si grande épreuve.

Cependant cette vertu, dont le Roi n'étoit que trop persuadé, ne fut pas

capable de refroidir son amour. S'il n'en eût pas été aimé, peut-être

qu'il auroit abandonné le dessein de cette conquête, qu'il auroit

regardée comme une chose impossible, ayant à combattre ces deux

redoutables ennemis, l'honneur et l'aversion de sa maîtresse. Mais,

ayant l'amour de son côté, il se flatta toujours de quelque espérance.

Il avoit vu cet honneur presqu'aux abois, et, sans ce moment fatal

qui fit faire quelque réflexion à la comtesse, il alloit être le plus

heureux de tous les amants. Enfin, on peut dire que l'amour du Roi

augmentoit par toutes ces difficultés, et que la gloire et l'ambition,

dont il est si fort touché, s'y mêloient en quelque sorte. Il se faisoit

une espèce d'honneur de triompher de la plus vertueuse dame de son

siècle; il se figuroit mille secrètes douceurs qu'il n'avoit jamais

goûtées avec ses autres maîtresses, et il se promettoit des plaisirs

infinis dans une jouissance qui lui auroit tant coûté.

Cela fait bien voir que les plaisirs des amants ne sont que dans

l'imagination, et que, selon que cette imagination agit, ces plaisirs

sont plus ou moins grands; et comme cette faculté de notre âme supplée

au défaut des sens, pour grossir les objets que les sens n'aperçoivent

pas, celle du Roi pouvoit agir dans toute son étendue par l'extrême

sévérité de sa maîtresse, et son imagination, lui représentant des

plaisirs que ses sens n'avoient jamais goûtés avec elle, les lui

figuroit beaucoup plus grands; et tout cela, comme j'ai dit, le rendoit

plus amoureux.

En ce temps-là, le Roi et la comtesse tombèrent malades presque en même

temps[19]. Le Roi fut attaqué d'une grosse fièvre, qui lui fut causée

par sa passion, et par la grande agitation qu'il s'étoit donnée le jour

de cette chasse; et la comtesse, de la frayeur qu'elle avoit eue,

du chagrin qu'elle avoit de s'être sitôt déclarée, et fâchée de sentir

dans son coeur une passion qui alloit contre son devoir. Toutes ces

choses jointes ensemble la firent tomber dans une maladie de langueur,

qu'on craignoit dégénérer en phthisie. La fièvre du Roi redoubla quand

il sut que la comtesse étoit malade. Et la comtesse, qui ne pouvoit haïr

le Roi, devint encore plus triste et plus abattue, dès qu'elle apprit

l'état de ce prince, dont la vie étoit en grand danger. Il ne se passoit

point de jour, que le Roi ne s'informât de la santé de la comtesse, et

cet empressement que le Roi faisoit paroître, fit ouvrir les yeux à

quelques-uns, et leur fit soupçonner avec raison qu'il avoit des

sentiments tendres pour cette dame.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV · 第 17 / 67 题