Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus
fertiles des îles du monde; elle a presque neuf cents milles de longueur
sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chaîne de montagnes
traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivières y prennent
leur source. L'intérieur de cette île n'est pas plus connu que ses
habitants; mais les parties de la côte que j'ai longuement visitées
donnent d'abondantes preuves que la nature y a prodigué d'une main
généreuse ses plus précieuses richesses. Rien ne manque à cette terre
productive, rien, excepté la science et la civilisation, qui sont
indispensables pour arriver à placer cette île sur le premier rang que
tiennent les grands et puissants empires. À l'époque de mes voyages, la
sauvagerie y était si complète, qu'à peine pouvait-on distinguer une
différence de manière entre les hommes et les animaux.
La soirée était singulièrement belle; la mer calme, limpide comme un
miroir, et notre équipage se reposait des accablantes fatigues de la
journée. De Ruyter était dans sa cabine; et en compagnie d'Aston, qui
était couché sur la poupe élevée du vaisseau, contre laquelle je
m'appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient
sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer
disparaissait dans une sombre couleur d'un vert olive subdivisée par une
infinité de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles
étaient bordées par une ligne de diamants. Le soleil s'enfonçait dans la
mer, et ses rayons expirants nuançaient le ciel des brillantes couleurs
de la topaze, de la pourpre et de l'émeraude, rayées d'azur, de blanc et
de violet.
Quand le soleil disparut dans l'eau, tout le firmament fut teint en
cramoisi et laissa l'ouest plus brillant que de l'or fondu. La lumière
argentée de la lune fit disparaître les joyeuses couleurs, qui
s'éteignirent en laissant çà et là sur la nacre du ciel de légères
taches aux nuances délicates et presque indistinctes. La poupe du grab
tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carène et les
ailes blanches coupaient la ligne de l'horizon. Éclairée par la lune,
elle ressemblait à un esprit de la mer se reposant sur l'immensité de
l'eau.
Absorbés dans la contemplation des merveilleuses beautés d'une nuit de
l'Orient, nous passâmes la nuit dans un poétique et suave silence. Après
les écrasantes fatigues d'une journée de combat, ce calme surnaturel
avait sur l'esprit une influence plus douce, plus magique et plus
rafraîchissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cédant à la
force de l'habitude, le timonier criait de temps en temps:--Doucement!
doucement!
La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les
sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure
de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil
guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient
peut-être qu'une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de
leur pays natal; peut-être encore croyaient-ils qu'assis à l'ombre des
cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces
malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s'éveiller
enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de
cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à
l'esclavage!
Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit
étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de
comprendre les causes. Je prêtai l'oreille, et mon ardente attention me
permit de saisir le murmure confus d'un piétinement assez vif, auquel se
joignit bientôt le râle d'une respiration haletante.
Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton ému:--Que se
passe-t-il donc?
--Je l'ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir.
Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers
l'avant.
Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous.
Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le
poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis
l'approche de l'immobile fantôme.
Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.
--Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d'un
nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé.
--Oui, maître.
--Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons
d'entendre à l'avant?
--Ce bruit est celui qu'a fait Torra en tuant mauvais frère avec ce
grand couteau.
--Tué! m'écriai-je avec surprise; qui avez-vous tué?
--Mon frère, mauvais frère Brondoo.
--Quel frère? vous êtes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frère.
--Torra pas fou, Torra pas ivre, maître.
Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que
révélait l'aveu de Torra; ils se levaient tous les uns après les autres
et s'approchaient lentement de nous.
En voyant les hommes du bord se grouper en silence à quelques pas de
lui, Torra les examina d'un air triste et froid, puis il me dit avec
douceur:
--Torra parlera à maître quand jour sera venu.
La vue du couteau rougi par le sang, et que le nègre tenait encore dans
ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment
d'horrible effroi qui était peint sur la physionomie de ses compagnons.
Il secoua la tête, sourit et murmura doucement:
--Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tué
mauvais frère. Arme fait peur à vous? eh bien, voilà l'arme!--Et il
lança son couteau dans la mer.--Maître, continua l'esclave en se
tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre! vous ne pas
laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point
les faces; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira
vrai; il ne désire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son
frère dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de
mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaîner pauvre
noir!
Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre à mes gens de le charger
de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les
hommes firent vers lui, Torra répéta d'une voix troublée:
--Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour,
le soleil; Torra dira tout.
Je n'écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne
connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l'avant, suivi
d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il
souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit:
--Le voici!
Quelques Arabes qui s'étaient joints à nous reculèrent épouvantés en
criant:--Allah! Allah!
Les rayons de la lune, dégagée d'un voile de nuages, tombèrent sur le
cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait à
demi nous laissa voir sa tête horriblement défigurée par une affreuse
balafre et presque entièrement séparée du corps.
J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce
cadavre; mais l'ignorance de l'équipage était aussi complète que la
mienne: personne ne connaissait la victime. Après un long examen des
traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers
marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je
donnai l'ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à
l'arrière du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait
également sur l'assassin.
Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se
réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque
au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à
tout l'équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements
étaient encore humides et souillés du sang d'un terrible combat, ces
mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville
entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides,
frémissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre.
Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était
assis sur ses talons, la tête dans ses mains.
Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J'étais seul à veiller sur le
pont. En sentant une légère brise s'élever de la terre, j'appelai toutes
les mains aux voiles; l'équipage, qui était plongé dans une sorte de
torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de
raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à
moi et me dit:
--Pourquoi toutes les mains? Je ne vois aucune apparence de tempête.
--Ni moi non plus, répliquai-je; mais une panique dangereuse règne à
bord, attriste les hommes, il faut que je tâche de les distraire par une
grave occupation; ils sont sous la puissance d'un mauvais charme, et si
une rafale survenait, nous perdrions nos mâts avant qu'ils eussent la
conscience du danger.
--Vous avez eu une très-bonne pensée, mon garçon.
Les marins obéirent à mes ordres, et leur préoccupation intérieure
était si grande, qu'ils ne s'apercevaient pas de l'inaltérable
tranquillité de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais
certainement attiré une averse de malédictions et de blasphèmes.
Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont à de Ruyter, et en dépit
de ce qui venait d'arriver, l'excès de la fatigue me fit tomber mourant
de sommeil sur l'oreiller de mon lit.