XLIII

Partout où le terrain présentait des irrégularités, partout où se

trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des

Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou disséminés en

espèce de cercle. En conséquence, nous nous retirâmes tout près de la

mer, et nous courûmes le long du bord.

Nous avions encore un passage très-dangereux à traverser: c'était celui

qui se trouvait sous la rude proximité des rochers, dont les pointes

inégales s'avançaient vers la mer, à un demi-mille de laquelle nos

bateaux étaient stationnés. Les natifs s'étaient rangés en file le long

des sommets, et un feu très-vif était déjà commencé. Dans le premier

moment, je fus surpris que de Ruyter m'eût abandonné seul au hasard

d'une lutte aussi dangereuse, et en réfléchissant sur le meilleur parti

que j'avais à prendre, je vis sur l'extrême pointe d'un rocher son

drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous.

Je fis courir mes hommes, et nous fûmes bientôt appelés par nos

camarades, qui, ayant vu que ce poste était occupé par l'ennemi,

l'avaient chassé sur les rochers et avaient ainsi préparé notre passage.

Malgré le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous

fut disputé, et six de mes hommes y trouvèrent la mort; car, protégés

par les rochers et se couchant par terre, les natifs, armés de leurs

longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'être presque

invisibles.

Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le

rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs

continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches

des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme

une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas

et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans

l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le

grab comme une pluie d'orage.

Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu

près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous

dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon.

En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette,

nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en

avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces

particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:

--Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à

courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été

grandes.

--Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre

l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que

tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous

aussi, n'est-ce pas?

--Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?

--Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la

perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et

vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous,

vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue

valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en

tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en

avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses

interlocuteurs.

--Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est

soutenu sur le dos d'une énorme tortue.

--Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle

nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la

recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous,

Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert!

(graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de

dialogue interrogative et incompréhensible.

--Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y

a des _wabrusses_, des ours blancs et des baleines.

Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une

scie dans l'autre.

--Voyez, nous dit-il, j'ai trépané un crâne, et tout ce que je vous ai

dit est vrai; tâtez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire,

et ils ont un lustre qui est tout à fait beau. J'ai extrait une balle,

et le _cerebrum_ n'est point blessé, car le poids d'un cheveu n'est pas

même tombé dessus.

Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opéré avec une adresse si

remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait

admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade était mort.

--Voilà un affreux mensonge! s'écria le docteur en se précipitant sur

l'échelle derrière le messager, qui courait devant Scolpvelt tout

effrayé de la scie.

À la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garçon,

et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle

lancée par une main ferme.

Quelques heures après cet incident, et sous la surveillance de Louis, un

festin, qui pouvait très-bien être nommé un festin de tortue, fut servi

sur la table.

Une énorme soupière, sur la surface de laquelle une flotte de canots

aurait pu se livrer bataille, fut placée en face de moi par le

munitionnaire lui-même, qui nous dit en essuyant son front couvert de

sueur:

--Goûtez cela, et vous vivrez un siècle. En vérité, l'odeur seule est un

régal, aussi bien pour un prolétaire que pour un empereur. Je n'ai

jamais respiré une odeur aussi délicieuse, _avez-vous?_

Après la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes:

une partie bouillie ou rôtie, une autre hachée et roulée en boules.

Quand ce premier service eut été enlevé, Louis le Grand nous dit, sans

s'apercevoir du dégoût que nous éprouvions pour la chair de tortue:

--Maintenant, voici deux plats que j'ai inventés moi-même, et personne

n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs étrangers

m'aient été envoyés pour le découvrir, pour me l'acheter avec le prix de

la rançon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret,

parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui,

avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme.

Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air

content de lui. J'aurais refusé un royaume! Voudriez-vous?... La seule

chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant à personne,

c'est que les oeufs mous, la tête, le coeur et les entrailles sont

tous là! Mais il y a aussi bien d'autres différents ingrédients, et je

ne veux pas, je ne dois pas en parler.

Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que

j'avais laissé, il me demanda d'un ton surpris:--Pourquoi ne l'avez-vous

pas mangé?

--Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas.

--Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Comment! mais

moi, moi qui vous parle, si j'étais mourant, si je n'avais que la force

d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine

nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'êtes pas un

chrétien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le

croyez-vous?

Je tendis mon assiette à Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en

faisant un geste mêlé de plaisir et d'indignation.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 46 / 51 题