Partout où le terrain présentait des irrégularités, partout où se
trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des
Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou disséminés en
espèce de cercle. En conséquence, nous nous retirâmes tout près de la
mer, et nous courûmes le long du bord.
Nous avions encore un passage très-dangereux à traverser: c'était celui
qui se trouvait sous la rude proximité des rochers, dont les pointes
inégales s'avançaient vers la mer, à un demi-mille de laquelle nos
bateaux étaient stationnés. Les natifs s'étaient rangés en file le long
des sommets, et un feu très-vif était déjà commencé. Dans le premier
moment, je fus surpris que de Ruyter m'eût abandonné seul au hasard
d'une lutte aussi dangereuse, et en réfléchissant sur le meilleur parti
que j'avais à prendre, je vis sur l'extrême pointe d'un rocher son
drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous.
Je fis courir mes hommes, et nous fûmes bientôt appelés par nos
camarades, qui, ayant vu que ce poste était occupé par l'ennemi,
l'avaient chassé sur les rochers et avaient ainsi préparé notre passage.
Malgré le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous
fut disputé, et six de mes hommes y trouvèrent la mort; car, protégés
par les rochers et se couchant par terre, les natifs, armés de leurs
longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'être presque
invisibles.
Les bateaux s'approchèrent, et les soldats français furent rangés sur le
rivage. Quoique n'osant pas tout à fait s'approcher de nous, les natifs
continuèrent le feu; nous nous embarquâmes au milieu des cris farouches
des sauvages, et dès que nous eûmes quitté la terre, ils vinrent comme
une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas
et un tapage épouvantables. Quelques-uns même nous suivirent dans
l'eau, et leurs flèches, leurs pierres, leurs balles tombèrent sur le
grab comme une pluie d'orage.
Une joie universelle régna à bord dès que nous fûmes tous rentrés à peu
près sains et saufs sur le vaisseau, et à la nuit tombante nous
dirigeâmes notre course vers l'île Bourbon.
En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette,
nous nous aperçûmes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en
avions vingt-huit assez grièvement blessés. J'inscrivis ces
particularités sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:
--Il me semble qu'en considérant et les dangers que nous avons eu à
courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas été
grandes.
--Si, elles ont été très-grandes, dit Louis, qui venait de descendre
l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que
tous les hommes, oui, tous, eussent été perdus plutôt qu'elle. Vous
aussi, n'est-ce pas?
--Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?
--Ce que je veux dire? s'écria Louis; je veux dire que je déplore la
perte, l'irréparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et
vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous,
vous ne pensez à rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue
valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en
tournant sur lui-même comme il le faisait à chaque interrogation, et en
avançant ses narines dilatées jusque sur le visage de ses
interlocuteurs.
--Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est
soutenu sur le dos d'une énorme tortue.
--Et je ne serais pas étonné, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au pôle
nord, non pas dans l'intérêt de la navigation, mais pour se livrer à la
recherche des crustacés. Quel luxe et à la fois quel bonheur pour vous,
Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert!
(graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de
dialogue interrogative et incompréhensible.
--Oui, me répondit-il, mais dans le pôle nord, au lieu de tortues, il y
a des _wabrusses_, des ours blancs et des baleines.
Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une
scie dans l'autre.
--Voyez, nous dit-il, j'ai trépané un crâne, et tout ce que je vous ai
dit est vrai; tâtez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire,
et ils ont un lustre qui est tout à fait beau. J'ai extrait une balle,
et le _cerebrum_ n'est point blessé, car le poids d'un cheveu n'est pas
même tombé dessus.
Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opéré avec une adresse si
remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait
admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade était mort.
--Voilà un affreux mensonge! s'écria le docteur en se précipitant sur
l'échelle derrière le messager, qui courait devant Scolpvelt tout
effrayé de la scie.
À la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garçon,
et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle
lancée par une main ferme.
Quelques heures après cet incident, et sous la surveillance de Louis, un
festin, qui pouvait très-bien être nommé un festin de tortue, fut servi
sur la table.
Une énorme soupière, sur la surface de laquelle une flotte de canots
aurait pu se livrer bataille, fut placée en face de moi par le
munitionnaire lui-même, qui nous dit en essuyant son front couvert de
sueur:
--Goûtez cela, et vous vivrez un siècle. En vérité, l'odeur seule est un
régal, aussi bien pour un prolétaire que pour un empereur. Je n'ai
jamais respiré une odeur aussi délicieuse, _avez-vous?_
Après la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes:
une partie bouillie ou rôtie, une autre hachée et roulée en boules.
Quand ce premier service eut été enlevé, Louis le Grand nous dit, sans
s'apercevoir du dégoût que nous éprouvions pour la chair de tortue:
--Maintenant, voici deux plats que j'ai inventés moi-même, et personne
n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs étrangers
m'aient été envoyés pour le découvrir, pour me l'acheter avec le prix de
la rançon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret,
parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui,
avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme.
Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air
content de lui. J'aurais refusé un royaume! Voudriez-vous?... La seule
chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant à personne,
c'est que les oeufs mous, la tête, le coeur et les entrailles sont
tous là! Mais il y a aussi bien d'autres différents ingrédients, et je
ne veux pas, je ne dois pas en parler.
Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que
j'avais laissé, il me demanda d'un ton surpris:--Pourquoi ne l'avez-vous
pas mangé?
--Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas.
--Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Comment! mais
moi, moi qui vous parle, si j'étais mourant, si je n'avais que la force
d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine
nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'êtes pas un
chrétien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le
croyez-vous?
Je tendis mon assiette à Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en
faisant un geste mêlé de plaisir et d'indignation.