Dans un corps jeune, bien constitué, plein de santé et de vigueur, un
coeur généreux cherche naturellement asile; car pour s'épanouir, se
développer, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses
impulsions ardentes puissent se répandre sans obstacle. Dans ce corps
privilégié par la nature, l'âme ou l'esprit qui nous gouverne est
fortement engendré: sa naissance et sa vitalité sont puissantes.
En revanche, quand l'âme est emprisonnée dans une poitrine étroite, sous
le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et
d'espace, sa flamme vacille obscurément dans la lampe de la vie, jusqu'à
ce qu'elle soit entièrement éteinte.
Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent
que la différence des constitutions fait la différence du caractère des
hommes, et que la nature nous a envoyés dans le monde également disposés
pour faire le bien et pour faire le mal.
Shakspeare et Bacon pensaient autrement, et ils sont aussi profonds et
aussi savants que les autres sont ignorants et superficiels.
Bacon dit: «Les gens difformes sont généralement méchants de caractère;
la nature leur ayant fait du mal, ils en font autant par instinct que
par vengeance: ils naissent donc exclusivement méchants, et n'apportent
point avec eux cette part de bonté qu'on croit commune à tous les
hommes.»
Le double souvenir d'Aston et de de Ruyter m'éloigne de mon sujet; pour
eux, la nature avait été prodigue de ses dons en leur accordant
non-seulement la beauté du visage, la grâce des formes, mais encore la
vigueur d'une âme fortement trempée à la puissance magnétique, car eux
seuls m'ont révélé, en me l'inspirant, cette vive amitié qui unit les
hommes les uns aux autres plus saintement, plus tendrement surtout
qu'ils ne le sont par les liens du sang. Avant d'avoir connu ces deux
nobles coeurs, j'avais pensé que le monde était peuplé de démons et
que j'étais emprisonné dans un enfer.
Avec quel plaisir je puise dans les souvenirs des jours passés auprès de
mes amis! Avec quelle joie je leur paye ici le tribut de mon affection
et de ma reconnaissance, faible prix pour tout le bonheur que m'a fait
connaître leur vive et sérieuse tendresse! Ma vie auprès d'eux a été un
enchantement; sous leur regard brillant d'amitié, le monde me paraissait
un jardin plein de fruits et de fleurs. À cette époque, je n'eusse pas
échangé mon existence contre les délices du paradis, tels qu'ils sont
dépeints par les enthousiastes. Cependant je menais une vie de fatigues
et de dangers presque sans exemple; une vie partagée entre les combats,
la douleur des blessures, les tourments de la faim et ceux plus ardents
encore de la soif. J'ai si douloureusement connu ce dernier supplice,
que plus d'une fois il m'est arrivé de vouloir donner mon sang et mes
deux mains pleines d'or pour quelques gouttes d'eau.
L'abondance est venue, mes souffrances sont oubliées, et, si je m'en
souviens, c'est seulement pour en faire la narration ou donner plus de
saveur aux mets exquis que l'habitude rend communs et inappréciés. J'ai
souvent dormi ma tête sur une boîte à balles, et le fer me paraissait
alors plus doux que le duvet, couvert d'un canevas goudronné pour me
protéger contre la violence de la pluie, contre la glaciale étreinte de
l'écume dans laquelle j'étais presque submergé, profondément endormi
dans ce qu'on pourrait bien appeler un cercueil de mer, près d'un rivage
dangereux, parmi les éclairs et le tonnerre, dans une tempête dont la
violence aurait déraciné un cèdre aussi facilement qu'un homme déracine
une tige de blé.
Eh bien! ce sommeil de repos, si près de l'éternel sommeil, était aussi
calme, aussi doux, aussi profond que celui d'un enfant fatigué. Si,
soutenu par l'affection, il m'a été possible de supporter ces fatigues
sans en souffrir, sans m'en plaindre, quelle conduite odieuse et
dénaturée faut-il que mes parents aient tenue vis-à-vis de moi, pour
arriver à me dégoûter de la vie dans l'âge le plus tendre, pour me faire
concevoir et méditer sérieusement ma propre destruction! Non-seulement
je l'ai méditée, mais à l'âge de quatorze ans je me suis vu sur le point
de mettre à exécution cet effroyable projet.
Je ne m'éveillai qu'à midi, et la première personne sur laquelle tomba
mon regard fut l'aide du docteur, qui tenait d'une main une bouteille
d'huile camphrée, avec laquelle je devais frotter mes blessures, et de
l'autre une potion calmante, dont, suivant l'ordonnance de Van
Scolpvelt, il était nécessaire que j'abreuvasse mon estomac.
Je me levai et, suivi du garçon, dont je repoussais les offres, j'entrai
dans la cabine où se trouvait Louis aux heures de repas.
Le munitionnaire, qui donnait au cuisinier l'ordre de préparer un second
festin de tortue, s'interrompit brusquement, et se tournant vers le
garçon, il lui dit, avec un inimitable accent de mépris dans le geste et
dans la voix:
--À quoi le camphre est-il bon, je vous prie, si ce n'est à bourrer les
narines et la bouche d'un Arabe mort? J'en déteste l'odeur; la
détestez-vous? Le docteur vous croit-il de la race des scorpions et des
centipèdes, qu'il veut vous nourrir de poison? Le croyez-vous? Le
capitaine a besoin de remplir son estomac, et nullement d'avaler des
potions et de masser ses jambes. La soupe est prête, et je garantis que
son bienfaisant bouillon, après avoir visité l'estomac, descendra
jusqu'aux ongles des pieds, et même qu'il circulera autour des cors,
dont il amortira les élancements douloureux, si toutefois le capitaine a
des cors. Avez-vous? Ma soupe est un remède, un remède universel pour
toutes les maladies, n'est-ce pas?
J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affamé que l'est un
oiseau par une forte gelée, je trouvais une immense différence entre une
bonne assiettée de soupe et la nauséabonde potion du docteur.
Le garçon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupière
remplie de potage.
Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on
avait fait de Torra.
--Il est toujours assis sur ses talons, la tête dans ses mains, répondit
de Ruyter.
--Pauvre garçon! Avez-vous découvert le mystère que cache son étrange
conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir été excité au crime par
un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naïf, doux et tranquille.
--Vous devinez juste, répondit de Ruyter; mais j'observe depuis
longtemps que les hommes aux extérieurs calmes sont les plus dangereux,
les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine,
ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les
brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqué
l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti?
Il était couvert de sang comme un peau-rouge.
--Je me suis aperçu en effet de cette ivresse furieuse, mais je l'ai
attribuée à l'entraînement du combat. J'avoue même que, tout en
comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effrayé, car Torra
se jetait avec une sorte de désespoir au centre même de l'ennemi et
n'avait pour arme qu'un immense couteau, le même qui lui a servi pour
tuer son frère. Malgré cette apparente cruauté, je suis certain que le
coeur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnête et brave.
Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilité et de dévouement
qu'il a donnée l'autre jour en se précipitant dans la mer pendant une
rafale pour sauver la vie à mon oiseau, à mon charmant loriot; oui, je
le répète, Torra est brave, Torra est honnête, car il était presque
continuellement dans cette cabine, où les dollars sont aussi abondants
que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un
dollar, ni un biscuit, ni même un verre de vin; n'est-ce pas, Louis?
demandai-je au munitionnaire, qui écoutait bouche béante, n'est-ce pas
que Torra est un brave garçon?
--Oui, capitaine, oui, je suis sûr de la loyauté de ce pauvre nègre;
j'en suis si sûr, que je n'hésiterais pas à lui confier ma fortune si
j'avais une fortune. Écoutez-en une preuve, une preuve évidente, non de
ma confiance, mais de son honnêteté, quoique ce soit ma confiance qui
l'ait fait ressortir: Auprès de Ceylan, je ramassai un jour une petite
tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais
bien que c'était une tortue; je verrais une tortue à vingt milles de
nous, quand bien même elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la
rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment à sentir
la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas?
Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans
l'éveiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au
moment où je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa
jolie petite tête et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut
pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitôt dans le pot, qui
était sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnête et brave, car il
assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh
bien! messieurs, je laissai Torra seul auprès de ma tortue; il en
respecta la cuisson et ne mit même pas son doigt dans le pot pour le
lécher avec gourmandise.
Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce nègre est le plus honnête
homme du monde; tout autre que lui aurait goûté ma soupe; _n'auriez-vous
pas?_ Un homme noir, un homme si différent d'un chrétien et qui ne vole
pas une cuillerée de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra
rien que pour sa discrétion; et vous?
--Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et
débarrassez le pont.
Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous
l'entendîmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori.
--Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de
son amarrage; il s'y tient ferme.
--Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami,
racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au
crime.
--Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa
vie.