Mes hommes m'avaient précédé de quelques pas, et nous suivions un
sentier rude, étroit et irrégulier. Nous fûmes arrêtés tout à coup par
un infranchissable obstacle; un profond ravin coupait la route, et nous
entendions clapoter une eau que l'obscurité nous montra noire et
boueuse. Franchir cet abîme était une chose à la fois impossible et
dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient
facilement opposés à notre entrée dans la ville. Nous descendîmes plus
bas, et cette descente ne put s'opérer sans de grandes fatigues et une
perte de temps considérable; enfin nous réussîmes à passer de l'autre
côté du ravin.
Quelques minutes avant l'aurore, nos sentinelles avancées me donnèrent
l'agréable nouvelle que nous étions à quelques pas de notre destination.
Je fis arrêter ma petite troupe, et, suivi de deux Arabes, je descendis
vers la ville par un étroit sentier bordé d'arbrisseaux et d'informes
blocs de cocotiers. Nous entendions distinctement le choc des vagues qui
frappaient contre la terre avec la monotone régularité du mouvement de
pendule. Le terrain devint plus ferme, et nous aperçûmes au-dessous de
nos pieds les huttes basses de la ville, tout à fait semblables à des
ruches d'abeilles; puis, sur la hauteur d'une petite colline, je
découvris un bâtiment en ruines: il était vide, et je me dis que, si on
venait à nous surprendre, ce bâtiment pouvait être un excellent poste.
Je gagnai le mur de la ville; il était fort bas et commençait à tomber
en poussière. Sur un coin de ce mur, une hutte était bâtie. Elle avait
dans le bas une entrée, ou plutôt un trou qui devait conduire dans
l'intérieur. Après avoir examiné la place dans son ensemble et dans ses
détails, je rejoignis ma troupe. Les nuages commençaient à disparaître,
le jour allait poindre. Accompagné de dix hommes, je m'avançai sous
l'ombre du mur, et nous nous plaçâmes à une portée de fusil de la
première porte. Là, nous prîmes position, attendant avec impatience de
voir paraître le signal concerté avec de Ruyter.
Le calme du silence fut interrompu par le sifflement de la roquette, qui
vola comme un météore sur la maudite ville des pirates; mais elle ne
venait pas de de Ruyter, car elle monta directement en face de la place
que nous occupions. Cette roquette annonçait que le lieutenant était
découvert, ou seulement qu'il le craignait. Je répondis à cet appel, et
à la même minute la fusée de de Ruyter s'élança dans les airs: l'heure
de l'attaque était arrivée.
Je brisai lestement les frêles obstacles de l'entrée, et, dans mon
emportement, je tombai sur quelque chose qui était par terre. L'homme,
car c'était un de nos sauvages, essaya de se relever, mais je le saisis
par la gorge. La plupart de mes Arabes se précipitèrent sur la hutte, au
pied de laquelle dormait le Marratti que je tenais dans mes mains. Ils
en forcèrent l'entrée, et les quelques individus qu'elle contenait
furent expédiés avant d'avoir pu jeter un seul cri d'alarme.
L'homme que je tenais n'avait plus besoin de défense; il était mort sous
la crispation de mes doigts. De l'autre côté de la ville, le bruit de
l'assaut commençait à se faire entendre. Je donnai à quelques-uns de mes
hommes l'ordre de garder l'entrée, et je courus vers les habitations;
elles s'ouvraient toutes les unes après les autres: les habitants en
sortaient pâles, à demi vêtus et dans la plus grande confusion. La
surprise était horrible et complète. Ceux qui passèrent devant ma petite
troupe furent percés par nos lances, et les fuyards arrêtés à coups de
fusil. Nous ne leur laissions pas le temps de se rallier, et en tuant
tous ceux qui s'opposaient à mon passage, je gagnai un grand bâtiment,
dont l'heureuse situation au milieu de la ville m'inspira l'idée d'y
établir un quartier général. Le lieutenant et de Ruyter vinrent bientôt
m'y rejoindre.
--Fort bien, mon garçon, me dit le commandant, je suis content de vous,
mais je vous engage à aller reprendre votre poste à l'entrée de
Saint-Sébastien. Je crains que les habitants n'essayent de fuir par
cette sortie, qui les conduirait dans la montagne.
Comme pour appuyer la vérité des paroles prononcées par de Ruyter, un
feu très-vif fut ouvert à cet endroit de la ville. J'y courus en toute
hâte.
Douze hommes, placés sous la garde d'un officier, furent chargés par de
Ruyter de la surveillance du poste que j'avais désigné comme le centre
de la ville, et tous les prisonniers devaient y être conduits.
Les balles de mousquet volaient çà et là, des cris de désespoir,
d'horreur, d'impuissance et de rage faisaient retentir l'air du bruit
sinistre d'un affreux hurlement. Des hommes, des femmes, des enfants,
des vieillards couraient éperdus dans toutes les directions, et leurs
clameurs épouvantées se mêlaient aux cris de guerre des Arabes, aux
_allons!_ et aux _vite!_ des Français.
En approchant de la porte par laquelle nous étions entrés, je vis une
foule mêlée de sauvages nus de tout âge, armés de poignards, de fusils,
de couteaux et de lances de bambou, qui essayait de se creuser un
passage dans la muraille vivante qui barrait la porte. J'arrêtai mes
hommes, et en prenant l'ennemi de côté, je lui fis donner une volée de
mousquets; il se retourna vers moi, et se défendit avec la férocité que
donne le désespoir; mais sa résistance était sans méthode, et il fut
bientôt vaincu.
Nos hommes oublièrent les recommandations faites par de Ruyter. Ils
massacrèrent sans pitié tous les Marratti qui leur tombèrent sous la
main, car le sang produit une ivresse plus insatiable encore que celle
donnée par l'eau-de-vie, et il est plus facile de persuader à un homme
ivre de cesser de boire pendant qu'il peut encore tenir son verre, que
d'arrêter le furieux emportement d'un homme dont les mains sont
couvertes de sang, et qui a la possibilité d'en verser encore.
Bientôt le jour commença à poindre; les objets devinrent plus visibles,
et je m'aperçus de l'horrible confusion et de l'effroyable carnage qui
décimait les malheureux habitants de Saint-Sébastien. Je réunis quelques
hommes, et je leur donnai l'ordre de garder la sortie que nous venions
de défendre, car j'avais versé tant de sang et j'en avais tant vu
verser, que mon regard était obscurci par un voile de pourpre.
Enveloppés dans leurs murs, les Marratti firent des efforts surhumains
pour essayer de sauver de la mort leurs femmes et leurs enfants; mais
comprenant bientôt qu'il n'y avait pour leur famille aucun espoir de
salut, ils revinrent sur nous avec l'intrépidité ou l'imprudence d'un
tigre tombé dans un piége. Ils couraient de porte en porte avec une
furie aveugle, se jetant la tête la première sur les baïonnettes et sur
la pointe acérée des lances.
N'ayant jamais entendu parler de miséricorde ou de soumission, n'ayant
jamais demandé grâce, ces malheureux ne voyaient que la mort ou le
succès.
Depuis leur enfance, ils avaient été habitués à verser le sang, soit
celui des hommes, soit celui des singes, et l'un comme l'autre avec une
profonde indifférence, car les Européens tombés entre leurs mains
avaient toujours été traités avec une odieuse brutalité. Sachant par
eux-mêmes le sort d'un prisonnier de guerre (ils nous jugeaient aussi
féroces qu'eux), les Marratti se battaient vaillamment, et, malgré nos
désirs, il nous était impossible d'épargner même les femmes, qui nous
attaquaient avec un incroyable courage.
J'éprouve maintenant une honte réelle, une peine profonde, lorsque mes
souvenirs me rappellent avec quelle horrible férocité j'ai massacré ces
barbares, et surtout le délice sauvage et inhumain que j'ai trouvé dans
cette odieuse action.
La destruction des habitants de Saint-Sébastien eût été complète, si
quelques-uns ne s'étaient sauvés en faisant des trous dans la boueuse
maçonnerie du vieux mur qui entourait la ville.
Quelques minutes après l'entière défaite de nos ennemis, une femme, sur
laquelle j'avais marché fort involontairement, essaya de me couper une
jambe. Ma première pensée fut de lui briser la tête; mais ma fureur
tomba devant son impuissante faiblesse, et, au lieu de l'écraser sous le
talon de ma botte, je la fis transporter au poste du milieu de la ville.
--Nous avons versé assez de sang, me dit de Ruyter, laissez fuir ces
pauvres diables; appelez vos hommes, et conduisez-les aux huttes, sur
cette colline de sable, là-bas, à l'extrémité de Saint-Sébastien; vous y
trouverez un chef arabe qui a été pris et emprisonné par les Marratti;
quelques prisonniers de différentes nations se trouvent avec ce
malheureux. Veillez, je vous prie, mon enfant, à ce qu'il ne leur soit
fait aucun mal. Mais, ajouta de Ruyter en apercevant ma blessure,
reposez-vous plutôt, mon cher Trelawnay, et faites mettre un bandage sur
votre jambe, car vous perdez beaucoup de sang.