--Il y a une grande difficulté à l'exécution de votre projet,
commandant, dit de Ruyter; mais si vous croyez qu'il nous soit possible
de la surmonter, je me ferai non-seulement un devoir, mais encore un
plaisir de partager les périls de votre expédition. Cette difficulté est
notre faiblesse matérielle, car par nous-mêmes ils nous est
littéralement impossible d'agir. D'abord nous ignorons dans quel lieu
ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer à
Saint-Sébastien.) Puis, quel est leur nombre? Il faut également que nous
soyons informés du motif de leur attaque contre le drapeau français, et
si le schooner leur avait donné réellement un sujet de plainte. Car, mon
cher commandant, et je suis fâché de le dire, nous sommes quelquefois
trop emportés et trop arrogants dans notre manière d'agir vis-à-vis les
natifs de ces îles. En conséquence, notre devoir est de chercher à
connaître le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les
punirons.
--J'ai abordé plusieurs vaisseaux, capitaine, répondit le commandeur, et
tous m'ont dit qu'ils avaient été récemment pillés par les canots de
guerre de Saint-Sébastien.
--Je croyais que les Marratti n'allaient sur mer que vers le sud-ouest,
à l'époque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise
action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner.
Malheureusement je suis forcé d'être prudent et de me demander si une
attaque faite avec passion ne sera pas une témérité regrettable.
--Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la
vérité de mes paroles; seulement il m'est impossible de désigner le lieu
où ils se trouvent. Pensons d'abord à vos dépêches, car je crois que
nous allons avoir une occasion pour les envoyer; je m'attends tous les
jours à faire la rencontre de nos bateaux de transport.
La corvette et le grab marchèrent ainsi de compagnie. Le temps était
beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d'une
manière très-agréable. Aston, qui avait été prisonnier en France pendant
son premier séjour sur la mer, parlait français aussi bien que de
Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se séparaient, et au coucher
du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble.
Le premier vaisseau que nous rencontrâmes fut un schooner, et après
l'avoir chassé longtemps, nous découvrîmes que c'était un bâtiment
américain. Aussitôt qu'à son tour il nous eut reconnus pour être des
Français, il mit en panne. Cet américain était un magnifique vaisseau
aux mâts élancés, terminés en pointe, aux girouettes en queue-d'aronde,
volant çà et là comme des feux follets. Le drapeau étoilé voltigeait sur
la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en
panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une légèreté d'oiseau
qui n'appartient qu'à cette classe de bâtiments. Il s'agitait avec la
grâce et la fierté qu'apporte dans sa course un coursier arabe
traversant le désert.
L'Amérique a le mérite d'avoir perfectionné cette merveille nautique, et
elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises,
par sa beauté autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la
nature animale.
Un bateau léger, presque féerique, fut lancé à la mer par-dessus le
plat-bord, et j'avais de la peine à comprendre comment il était possible
que ce léger esquif pût supporter le poids des quatre hercules qui en
dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l'amenèrent auprès
de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des
compatriotes; car, Hollandais par son père, il s'était fait naturaliser
Américain. Après avoir affectueusement serré la main du capitaine du
schooner, qui était de ses amis, après avoir longuement causé de
Boston-Ville, où s'était écoulée sa première jeunesse, de Ruyter demanda
pour quelle destination voyageait le schooner.
Il avait touché à Saint-Malo et voguait vers l'île Maurice.
Ce schooner était un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour
l'excessive rapidité avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que
l'on appelle un commerce forcé de drogues et d'épices. Généralement ces
vaisseaux étaient américains, et, après avoir quitté l'Amérique, ils
touchaient à quelque port français, prenaient du papier, des livres, des
commissions, des lettres; et comme tous les hommes du bord avaient une
part dans les profits de la cargaison, ils étaient tous intéressés au
succès de l'entreprise.
Le schooner que nous venions de rencontrer avait, à mon avis, une
cargaison plus riche qu'une mine d'or; elle se composait des meilleurs
vins de France et de différentes liqueurs européennes. Tous ces précieux
liquides devaient être échangés à l'île Maurice contre des épices. Le
schooner avait déjà passé sous les baguettes de l'escadre anglaise, dans
la baie de Biscaye, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance; et si nous ne
l'avions pas informé des événements, il n'eût point évité les Marratti.
De Ruyter conseilla au capitaine d'entrer dans le port de l'île Maurice
par le côté opposé au vent; il lui donna nos dépêches, ainsi qu'un
paquet de lettres. En échange, le capitaine fit passer sur notre bord
une pipe de vin de Bordeaux, une pièce de cognac et une grande quantité
de vivres.
La corvette vint nous rejoindre. Nous nous séparâmes du schooner, et
nous continuâmes notre course vers Saint-Sébastien.
Quelques jours après, nous fîmes la rencontre de plusieurs vaisseaux
arabes; ils avaient été pillés, et la plupart n'avaient plus à leur bord
que de pauvres vieillards. Cet outrage avait été commis par une flotte
de dix-huit proas, montées chacune par une quarantaine d'hommes. Ces
malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les îles
situées dans le canal de Mozambique.
Après une longue conférence avec le capitaine de la corvette, il fut
décidé que, pendant l'absence d'une partie des pirates, nous ferions une
descente sur Saint-Sébastien.
--Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands
pendant la nuit; il nous sera facile de les surprendre, de détruire
leurs fortifications, de brûler leur ville et d'emmener leurs
prisonniers.
Ce plan d'attaque arrêté, la corvette nous donna deux canons de cuivre
et quinze de ses soldats.
Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes
bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines
nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour
diriger savamment notre attaque.
À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un étroit
canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l'est, près
des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous.
La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et
nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien
armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du
capitaine français, je dois dire ici qu'il n'était point jaloux de la
supériorité de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais
encore qu'il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il
ordonna donc à ses officiers d'obéir implicitement aux ordres du
commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette.
En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se
réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de
mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq
marins sous ses ordres, moi j'en reçus trente, et parmi ces hommes
j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.
Nous marchâmes ensemble jusqu'à ce que nous fûmes passés de l'autre
côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire
le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville; je ne
devais m'arrêter qu'en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien.
Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de
moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi
près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus
minutieuses pour éviter d'être découverts. Il avait encore été convenu
que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos
positions respectives, que le signal annonçant l'heure de l'attaque
serait une roquette faite par de Ruyter.
Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les
observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui
n'était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes
d'entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y
laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de
tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essayerait de fuir. Si
nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se
replier sur de Ruyter.
--Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et
surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux
prisonniers.