Je pris à la hâte le soin recommandé par de Ruyter, et, suivi de mes
hommes, je grimpai lestement sur la colline sablonneuse, dont une des
principales huttes renfermait les prisonniers des Marratti.
Un horrible spectacle se présenta à mes regards.
Les malheureux prisonniers étaient couchés par terre, enchaînés les uns
aux autres, bâillonnés, pieds et mains liés, et une troupe immonde de
vieilles femmes, accroupies sur ces corps sans défense, les massacraient
en poussant d'effroyables cris de triomphe. Mes hommes tombèrent comme
la foudre sur ces odieuses sorcières, qui furent bientôt jetées sans vie
en dehors de la hutte.
Nous détachâmes les prisonniers, et, après leur avoir donné les premiers
secours, j'aperçus, dans un coin reculé de la vaste et sombre pièce
qu'ils occupaient, un pauvre Arabe attaché à un court poteau enfoncé
dans la terre. Le corps de cet homme, vieux et faible, était couvert de
coups de poignard; il nageait dans une mare de sang. Quoique enchaîné,
impuissant et presque sans vie, le vieillard semblait ne pas sentir ses
douleurs; son regard brillant et fier avait encore une suprême
puissance. Je m'approchai vivement de lui, et, avec une surprise pleine
d'horreur, j'aperçus une vieille femme couchée auprès du moribond, un
couteau à la main, et hachant sa victime à l'aide de faibles coups; à la
droite du vieillard, une toute jeune fille, presque nue, criait avec un
accent intraduisible de souffrance et de terreur.
--Mon père, mon père, laissez-moi me lever!
Mais l'Arabe retenait l'enfant, dont il cachait la poitrine sous la
forte pression d'un de ses bras, cherchant à la soustraire au démon qui
se cramponnait si cruellement à lui.
Je bondis comme un tigre sur la vieille Hécate, et, la saisissant par la
ceinture de drap qui entourait ses reins, j'envoyai sur le sable de la
rue sa carcasse flétrie. La violence de la chute la fit rester immobile,
et, comme un crapaud écrasé, elle mourut sans jeter une plainte.
Cette scène me montra la cruauté sous sa forme la plus hideuse et la
plus diabolique; elle me remplit le coeur d'épouvante et de pitié.
J'ordonnai à un de mes hommes de détacher le vieillard, et je m'occupai
de la jeune fille.
Pendant les minutes que ce soin remplit, l'Arabe, peu inquiet de son
sort, suivait avec inquiétude tous mes mouvements; il semblait douter de
sa délivrance, plus encore de ma loyauté. Je devinai les craintes de ce
pauvre père, et, pour les dissiper entièrement, je m'avançai vers lui,
je le fis asseoir, et je tirai un poignard de ma ceinture.
L'Arabe me lança un regard de flamme, un regard brillant de fureur.
Je compris son impuissante menace. Le sourire aux lèvres, je mis l'arme
dans ses mains en lui disant d'une voix émue et affectueuse:
--Nous sommes des amis, mon père, des sauveurs, ne craignez rien.
Le vieillard voulut parler, mais un flot de sang noir s'échappa de ses
lèvres, et il ne put que balbutier des paroles inintelligibles.
Débarrassée de ses liens, la jeune fille s'enveloppa dans un manteau que
j'avais jeté sur ses épaules, et vint s'agenouiller auprès de son père;
elle se pencha sur lui, et son regard exprima une profonde angoisse. Les
yeux du vieillard se mouillèrent de larmes. J'étais profondément ému;
involontairement, et peut-être sans avoir conscience de mon action, je
m'agenouillai auprès du mourant, que je soutins dans mes bras. L'Arabe
prit ma main dans la sienne, il la porta à ses lèvres, ôta une bague de
son doigt, la posa dans ma main, qu'il unit à celle de sa fille; puis il
nous regarda alternativement, murmura quelques mots, et pressa avec
tendresse nos deux mains unies.
Je me pris à pleurer comme un enfant. Cette scène me brisait le coeur;
le pauvre vieillard frissonna; ses doigts se glacèrent; ses yeux
perdirent le regard; il tressaillit faiblement, et l'âme de ce
malheureux père s'enfuit en gémissant de sa demeure terrestre; mais la
main froide du moribond retint encore si fortement celle de sa fille et
la mienne, que l'expression de la pensée, du désir, de l'ordre,
survivait à l'existence même.
Immobile comme une statue de marbre, pâle et sans haleine, la jeune
fille avait le regard attaché sur son père avec une si effrayante
fixité, que je crus un instant qu'elle avait cessé de vivre. Cette
affreuse angoisse me rendit la raison. Je me dégageai doucement, mais
par un énergique effort, de l'étreinte du vieillard, et je m'approchai
de la jeune fille.
Quand j'essayai de l'enlever, elle me repoussa, et se jeta en sanglotant
au cou de son père, qu'elle serra contre son sein avec une force
convulsive.
Je fis sortir mes hommes, tous émus de ce triste spectacle, et
j'ordonnai à dix Arabes de garder l'entrée de la hutte, puis j'en sortis
moi-même; j'avais besoin d'air; mon coeur battait dans ma poitrine
avec une violence telle que je craignais de perdre tout à fait l'usage
de mes sens. Je jetai ma carabine sur mes épaules et je m'élançai vers
la ville, faisant tous mes efforts pour arrêter le carnage.
Saint-Sébastien était livré au pillage. Des chaloupes appartenant au
grab et à la corvette attendaient au rivage, car les vaisseaux ne
pouvaient longer le tour du cap, l'eau était trop calme. En conséquence,
nous commençâmes à charger les bateaux et quelques canots qui se
trouvaient dans la rade. Le butin était considérable: il se composait
d'or, d'épices, de ballots de soieries, de mousselines des Indes, de
drap, de châles du golfe Persique, de sacs de bracelets, de bijoux d'or
et d'argent, de maïs, de blé, de riz, de poisson salé, de tortues, et
d'une immense quantité d'armes et de vêtements; en outre, d'esclaves de
tous les pays et de tous les âges. Les yeux de nos hommes brillaient de
joie, et chaque dos ployait sous un fardeau précieux.
Dans les premiers instants du pillage, les marins se trouvèrent
très-insouciants du choix de leur butin; mais bientôt ils devinrent
insatiables et si avares, qu'ils regardèrent tout avec des yeux d'envie;
leur désir de possession augmenta tellement, qu'ils emportèrent des
viandes dont un chien sauvage n'avait pas voulu: les uns s'étaient
chargés de poissons gâtés, de riz moisi, de ghec rance, de pots, de
casseroles cassées, de vêtements en lambeaux, de nattes et de tentes.
Ils ne trouvaient rien ni d'inutile ni de dégoûtant, tellement leur
avidité devenait insatiable. Tout ce qu'ils ne pouvaient pas porter sur
leur dos, ils le portaient dans leur estomac, car, comme l'autruche, ils
se gorgeaient jusqu'à en perdre la respiration.
Van Scolpvelt et le munitionnaire apparurent bientôt, et chacun prit sa
place respective. Certes, le but de l'un et de l'autre était bien
dissemblable. Le docteur semblait hors de lui; il contemplait avec un
regard insensé de joie la riche variété de patients qu'il avait devant
les yeux. Il courait comme un fou sur le champ de bataille, et sa
chemise retroussée laissait voir ses bras maigres, nus, osseux et velus;
d'une main il tenait une boîte remplie d'instruments d'un effrayant
reflet, et dans l'autre une énorme paire de ciseaux arrondie dans la
forme d'un croissant. Quelques-uns, à moitié expirants, menacèrent Van
Scolpvelt avec leurs poignards; d'autres jetèrent des cris de terreur
quand il s'avança vers eux pour examiner leurs blessures; les plus
effrayés ou les plus faibles moururent de la peur de son approche.
D'un autre côté, en voyant l'énorme quantité de butin et le massacre des
Marratti, qu'il détestait pour leurs pirateries, le munitionnaire
ricanait de joie. Mais cette joie fut bientôt amoindrie, car il vint me
dire d'un ton triste, et avec un jargon mélangé d'anglais et de
français, plus bizarre encore que celui que je lui donne:
--Ah! capitaine, pouvez-vous laisser ces imprévoyants imbéciles gâcher
tant de bonnes choses; regardez la terre, elle est couverte de grains et
de farine, comme s'il avait neigé. Voyez-vous là-bas ces vigoureuses
tortues: elles sont bien les plus belles, les plus délicieuses créatures
qui existent sous le ciel. Quels brutaux sauvages, de les laisser ici!
Dites à vos hommes de jeter toutes les choses inutiles qu'ils emportent
à bord du grab. _Avez-vous?_ et faites charger les bateaux de tortues.
Pensez-vous que les noirs corbeaux que vous envoyez dans les chaloupes
nous seront utiles à quoi que ce soit, on ne peut pas les manger.
_Pouvez-vous?_ Bah! je déteste les sauvages et j'adore la tortue, _vous
aussi, n'est-ce pas?_ Je n'en ai jamais vu d'aussi magnifiques que
celles que je vous montre. _Avez-vous?_
L'esprit de Louis s'absorba dans le désir de posséder des tortues. Il
épuisa les menaces, les supplications, les prières, pour persuader aux
hommes qu'ils devaient emporter des tortues; puis enfin il devint
furieux devant l'énergique opposition que firent les Arabes, qui ont ce
poisson en horreur.
Tout en criant que les Arabes donnaient dans l'expression méprisante du
refus de leur aide une preuve qu'ils n'avaient pas de goûts humains, il
commença à en charger les esclaves et les femmes, assurant que ces
dernières n'avaient jamais de leur vie été si bien utilisées. Pendant le
transport, Louis se tourna vers moi, et me dit, avec sa voix dont la
singulière expression commençait comme un roulement de tambour et
finissait comme l'aigre tintement d'une sonnette:
--J'ai, avez-vous?
De Ruyter vint me rejoindre, accompagné par Aston, qui était venu
seulement pour voir la place. Je lui racontai la scène que j'avais vue
dans la tente des esclaves. Le tendre coeur d'Aston fut vivement
affecté, et il me reprocha d'avoir trop légèrement abandonné la jeune
fille.
--Mon cher Aston, lui répondis-je, j'ai cru agir avec délicatesse en
laissant cette enfant épancher dans une solitude gardée et respectée la
première violence de sa douleur.