XXXVIII

Cette corvette, nous dit de Ruyter, a été envoyée pour examiner et

mentionner les détails d'un acte de piraterie qui, on le suppose, a été

commis par les Marratti, formidable nid de brigands perché vers le nord,

sur la pointe de Madagascar.

Les Portugais et les Français ont tenté plusieurs fois de s'établir dans

l'île de Madagascar, mais leur séjour n'a jamais pu s'y prolonger,

tellement les natifs le leur rendaient odieux. Ils harcelaient nuit et

jour ces faibles colons, qui abandonnaient l'île en rejetant l'insuccès

de leurs efforts sur l'insalubrité du climat. Quelques-uns n'avaient

même pas le temps de fuir: ils étaient assassinés; ceux qui parvenaient

à s'échapper le faisaient avec une telle précipitation, qu'ils

abandonnaient leurs bâtiments, leur famille, et les Marratti

s'emparaient de tout.

Ces Marratti sont une ancienne horde de pirates qui demeurait autrefois

à l'est de Madagascar. De là, ils jetèrent dans les îles voisines une

profonde terreur, car ils étaient alliés avec les corsaires de

Nassi-Ibrahim, nommés plus tard les corsaires de Sainte-Marie. Ils

détruisaient ou s'emparaient des provisions et des bestiaux envoyés aux

îles par Madagascar. Quelquefois ils débarquaient sur les côtes,

brûlaient et massacraient tous les habitants des îles Maurice et

Bourbon. Les Hollandais, qui possédaient alors l'île Maurice, furent si

tourmentés par le manque de vivres, si harassés par ces frelons, qu'ils

abandonnèrent le pays. Comme les Portugais, les Hollandais eurent leur

excuse toute préparée. Ils prétendirent que les sauterelles et les rats

étaient la cause qui activait le désordre de leur fuite. Mais, ainsi que

le dit le vieux Shylock, il y a des rats de terre et des rats d'eau. Ce

furent des rats d'eau qui chassèrent les Hollandais.

Retirés au cap de Bonne-Espérance, les pauvres gens y trouvèrent le

sauvage Hottentot, un animal peu agréable, mais cependant moins

dangereux et moins rongeur que les rats (c'est-à-dire les pirates). Les

Français, qui s'étaient établis dans l'île Bourbon, profitèrent

avidement du départ des buveurs de gin: ils se précipitèrent dans leur

nid, sans attendre même qu'il fût froid. À cette époque, Port-Louis

était un misérable hameau; car les Hollandais adorent la boue et le

bois, matériaux avec lesquels ils construisent leurs habitations.

Quelque temps après ces diverses installations, les compagnies

française, portugaise et hollandaise équipèrent un armement pour

exterminer les Marratti, qui continuaient à faire un grand ravage dans

leur commerce. Ils attaquèrent la place forte de Nassi-Ibrahim, refuge

des pirates, et réussirent, non sans de grandes pertes, à détruire une

partie de leurs canots de guerre et à les chasser vers les montagnes de

Madagascar.

Un mois de repos suivit cet exploit, puis les Marratti, après avoir

exterminé une colonie française que la compagnie avait établie dans la

baie d'Antongil, se rétablirent de nouveau sur les côtes de Madagascar,

près du cap de Saint-Sébastien, où leur nombre devint alors formidable.

Encouragés par les natifs, qui les trouvèrent moins désagréables que les

Européens, lesquels ravageaient leurs côtes et les tuaient pour

conquérir plus facilement des oeufs frais ou une salade, les Marratti

élargirent le cercle de leurs dévastations; ils dépeuplèrent le Comore,

Mayatta, Mahilla et toutes les îles de leur voisinage, dont ils

saisissaient les habitants pour les vendre comme esclaves aux marchands

européens.

Avant leur expulsion de Nassi-Ibrahim, on ne pouvait leur persuader

d'entrer dans le commerce des esclaves, car ils avaient pour ce commerce

une si profonde horreur qu'ils massacraient invariablement l'équipage de

chaque vaisseau qui tombait dans leurs mains, poursuivant comme une

vengeance ce détestable trafic en comparaison duquel leur piraterie leur

paraissait honorable. Cette conduite antérieure à leur première défaite

avait servi à la combinaison de la compagnie pour arriver à les anéantir

comme des barbares peu chrétiens et assez aveuglés pour ne pas

comprendre leur propre intérêt. À Saint-Sébastien (qui, je le suppose,

est le patron des esclaves), les Marratti prouvèrent qu'ils avaient

non-seulement changé leur manière d'agir, mais encore qu'ils étaient

moins portés vers le paganisme qu'on voulait bien le croire, car avec un

vrai zèle chrétien, ils entrèrent dans toutes les ramifications du

commerce des esclaves, ils accaparèrent ce trafic dans l'Est avec le

système exclusif dont se servaient les méthodiques Hollandais pour

vendre l'épice, et les Anglais pour exploiter les feuilles de thé.

Pour tout faire avec ordre, les Marratti comptèrent leur population, se

divisèrent en districts, calculèrent leurs produits, et au commencement

de chaque saison ils envoyèrent une flotte de proas pour visiter en

rotation les différentes îles. Mais ils se gardaient bien de tomber sur

la même île plus d'une fois dans l'espace de quatre années. Quand ils

faisaient leur descente, ils choisissaient les habitants jeunes et

robustes, depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de trente. Après avoir

été marqués d'un fer chaud noirci de poudre, ces malheureux étaient

transportés à Saint-Sébastien et vendus comme esclaves aux Français, aux

Portugais, aux Hollandais et aux Anglais. Les Marratti s'instruisirent

fort à l'école des Européens; ils apprirent encore à savoir tirer un

grand parti de la discorde en semant le germe de ces disputes parmi les

natifs de Madagascar, et cela en leur montrant l'avantage qu'ils

auraient de se vendre les uns les autres. À ce trafic, les Marratti

gagnèrent un très-joli intérêt, une sorte de _dustovery_. Alors les fils

furent vendus par leurs pères, les frères et les soeurs par l'aîné de

la famille, et tout fut accepté comme un commerce juste et honorable.

Sur ces entrefaites, un schooner français, ayant débarrassé un village

de ses volailles et de ses moutons, fut poursuivi par les Marratti,

abordé, pris, avant que les Français eussent eu le temps de couper la

gorge aux moutons; ils furent eux-mêmes massacrés, et les innocents

agneaux reprirent le chemin de leur pâturage. Les représentants de la

grande nation, établis à l'île Maurice, furent frappés d'horreur, et on

décida que si cette audacieuse atrocité n'était pas expiée par une

destruction complète des pirates, l'honneur de la France se trouverait

compromis. Le massacre des natifs de Madagascar fut d'abord prémédité,

mais ce projet de rigueur échoua devant une malheureuse circonstance.

Toutes les forces que les Français avaient à leur disposition se

composaient de deux frégates, bloquées dans le Port-Louis par deux

vaisseaux anglais. Enfin une corvette arriva et fut envoyée par des

ordres très-amples; mais les moyens sont limités pour les exécuter.

Cette corvette, mes amis, est celle que nous venons de rencontrer.

Quand de Ruyter nous eut quittés, je dis à Aston:--Bien certainement,

nous allons attaquer les Marratti.

Le lendemain, le commandeur de la corvette vint à notre bord. Il employa

tous les arguments possibles pour persuader à de Ruyter de se joindre à

l'expédition.

--Venez dîner à mon bord avec ces messieurs, ajouta-t-il en désignant

Aston et moi; vous me donnerez, au dessert, votre réponse définitive.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 41 / 51 题