XXX

Van Scolpvelt trouvait sa dignité et surtout celle de sa chère

profession odieusement compromise par cette dégradante application de la

science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter

de monter à son bord et de l'accompagner dans ses voyages.

--De Ruyter, disait le docteur, est un homme sensé, et généralement il

me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un défaut de caractère qui est

inexplicable dans la nature d'un homme si libéral et si humain, ce

défaut est celui d'approuver tous les païens préjugés de son barbare

équipage, qui s'oppose toujours à l'amputation.

--Sur ce point, continua le docteur en s'adressant à moi, les Anglais

sont les êtres les plus éclairés du monde. Votre gouvernement donne un

prix pour tous les membres enlevés au tronc paternel: non-seulement

l'opérateur est récompensé, mais encore la personne sur laquelle il

opère, et souvent cette personne gagne davantage à être estropiée qu'à

continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van

Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe

droite à un homme sur une frégate anglaise, et c'est bien la plus

magnifique opération que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme était tombé

du mât, de sorte que l'os du genou était passé au travers des téguments.

Le lendemain, le blessé reprit ses facultés, et nous commençâmes à

travailler sur lui.

Si vous aviez été là, monsieur, votre coeur se serait réjoui.

C'était un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister à l'opération

sans plaisir et sans étonnement.

L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. À

la fin de l'opération, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa

bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille

d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je

l'adorais!

Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce

morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients

doivent être tous comme cela.

Maintenant, monsieur, parlons de ce garçon qui est dans la cabine du

capitaine. Si on voulait, je lui ôterais la jambe sans lui rien dire, et

demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois!

Eh bien! ce cas existant, il serait envoyé à l'hôpital pour le reste de

sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le guérir sans

fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps,

il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne

pense nullement à l'inutilité de cette dépense; persuadez-le de me

laisser agir, j'ôterais la jambe au blessé avec si peu de douleur pour

lui et avec tant de plaisir pour moi!

J'arrêtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui

disant d'un air glacial:

--Si ma jambe n'était soutenue à mon corps que par un morceau de peau,

et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec

ses propres instruments.

Le docteur me regarda d'un air surpris et méprisant, puis il mit sous

son bras sa boîte d'instruments, avec laquelle il avait fait son

discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire

d'un requin, nageoire à laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup.

De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de

son chef, je m'amusai à jeter un coup d'oeil sur sa figure

extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans séve, et, comme il

s'était déshabillé dans l'espoir de faire cette opération, il me fut

permis de le comparer à une énorme chenille au poil roussâtre.

La maigre figure de ce laid personnage était froncée comme celle d'un

mandarin chinois, son crâne chauve entouré de longs cheveux d'un gris

rougeâtre; les poils qui auraient dû former des sourcils, des cils et de

la barbe, avaient déserté leurs postes respectifs et étaient pointillés

çà et là sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur à

celui du héron. Quatre ou cinq défenses irrégulières et incrustées de

jaune s'élançaient de sa mâchoire comme de celle d'un sanglier, et sa

large bouche aux lèvres poisseuses achevait de compléter sa ressemblance

avec un _john dory_ (poisson). Ses yeux, petits et enfoncés, avaient

pris leur couleur dans un mélange du rouge clair, du vert et du jaune.

Cependant, malgré l'amour immodéré que le docteur avait pour l'exercice

de sa vocation, malgré son absurde et risible extérieur, il ne manquait

pas d'une certaine habileté, et il était fort enthousiaste et fort

instruit dans les mystères de sa profession. Quand il n'était pas

activement occupé des soins à donner à ses malades, il lisait avec

beaucoup d'attention de vieux manuscrits annotés sur toutes les pages

par sa propre main, et ornés d'effrayantes opérations coloriées avec une

férocité de conception inouïe.

Le costume ordinaire du docteur était composé de divers articles qu'il

avait ramassés dans le quartier des malades, ou arrachés aux cadavres

des sauvages. Quant à son âge précis, il était impossible de s'en former

une idée, car il avait l'air d'une momie égyptienne ressuscitée.

Quand le docteur revint vers moi--après avoir causé avec de Ruyter--il

ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il eût

cherché à saisir une victime de son fanatisme; il était très-fier de

cette main longue, crochue, étroite et osseuse comme la serre d'un

oiseau de proie. De plus, elle était si maigre, qu'un soir, en

rencontrant le docteur avec une chandelle cachée entre ses doigts

réunis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui

emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et

surtout précieuse pour son utilité, car, ainsi qu'il le disait,

«n'importe à quelle profondeur va une balle, je puis la suivre,» et il

avançait un affreux doigt, orné d'une antique bague en escarboucle

montée en argent.

Je descendis avec le docteur à l'infirmerie pour voir les blessés, et

sans mots de commisération ni d'encouragement pour les uns et les

autres, il se mit à l'ouvrage, maniant sa sonde avec la même

indifférence que mettrait un homme à bourrer sa pipe.

Quand le chirurgien eut sondé, coupé ou touché ceux qui n'étaient que

légèrement blessés par les lances ou par les coups de mousquet, de

Ruyter lui fit regarder l'égratignure que j'avais à la poitrine. Il

l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de

cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit

le poison indien. Il s'étendit avec complaisance sur la subtilité avec

laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le

moyen de la circulation du sang par le système nerveux.

--Pour vous dire toute la vérité, reprit le passionné docteur en

admiration devant lui-même, ce poison, après avoir empoisonné, paralysé

et miné son chemin à travers la cosse et la coquille, commence à manger

l'amande; ensuite il arrive aux extrémités, qu'il détruit, puis il

assemble et concentre ses forces jusqu'à ce que le venin touche le

coeur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint

son but, car il tue dans sa dernière étreinte.

Telle était la joyeuse chanson que le médecin hollandais chantait à mes

oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma

poitrine d'un air plein de sensualité.

Si cette opération mit un obstacle à l'agréable voyage du poison dans

mon corps, elle changea une légère blessure en une horrible plaie qui me

fit longtemps souffrir.

Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment

dangereuse du pauvre matelot suédois, il se replongea à plaisir dans une

description des muscles et des nerfs déchirés du cou-de-pied.

--La gangrène et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres

choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amputé de

suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai obligé

de couper la jambe entière jusqu'à la hanche, mais avec peu de

probabilité de lui conserver la vie, car généralement le malade meurt

pendant l'opération.

Le pauvre blessé cria, supplia le docteur, et s'adressa à moi; je fis

appeler de Ruyter, qui défendit énergiquement l'opération.

Pour se dédommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le

malade immobile, puis il se mit à travailler sur lui avec autant de

satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met à scalper son ennemi.

Heureusement, le pauvre garçon devint insensible à cette horrible

torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:

--Pourquoi a-t-il crié, pourquoi s'est-il évanoui comme une jeune

fille? En vérité, je lui gratte seulement l'os.

--Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez à une vieille cuisinière qui,

mettant un jour dans un pâté brûlant des anguilles vivantes, leur

frappait sur la tête en leur criant: «Restez donc tranquilles, folles

que vous êtes!»

Quand le Suédois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre

d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en

prit soin lui-même.

En dépit des prédictions de Van Scolpvelt, mon protégé recouvra la santé

et l'usage de sa jambe. J'ai parlé assez longuement de ce garçon, parce

que j'aurai à raconter dans la suite de cette histoire sa mélancolique

et triste destinée.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 33 / 51 题