XXIX

En approchant d'une des îles Laquedives, je débarquai pour voir les

natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent

s'affaiblit, et au point du jour nous aperçûmes, à trois lieues de nous,

quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagné

d'une dizaine d'hommes tous bien armés. Le rais du premier bâtiment me

dit que, hors du golfe Persan, il avait été abordé par un grand

brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pillé son

vaisseau et deux autres, mais encore avaient tué une partie de son

équipage en les traitant avec la plus grande cruauté. Ce _Malais_ croise

à l'entrée du golfe, et il s'est déjà rendu maître de plusieurs

bâtiments.

J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son équipage. De

Ruyter écouta son histoire, et en m'assurant que tous les détails en

étaient vrais, il me dit:

--Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer.

--_Le Malais_ est chargé d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche,

que le capitaine a été obligé de faire jeter dans la mer d'énormes

ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer.

Vers le soir, une légère brise s'éleva, et nous fîmes une longue course

vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrer _le Malais_ avant qu'il

entrât dans le détroit de Malacca.

Pendant quelques jours, nous voguâmes heureusement, abordant les bateaux

de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre

vigilance était sans repos, sans trêve, et, d'heure en heure,

l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous

donnait de décevantes espérances. La patience de de Ruyter commençait à

s'épuiser; il avait des dépêches importantes pour l'île Maurice, et il

ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites. À contre

coeur, et surtout à mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de

diriger la course vers le sud.

Le lendemain, au point du jour, l'homme qui était de faction sur la cime

du mât cria:

--Une grande voile à l'avant!

Je pris vivement un télescope, et je montai sur le mât.

--Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter.

--C'est _le Malais_, répondis-je avec confiance.

--Quelle route prend-il?

--Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord.

Je descendis sur la poupe.

L'horizon devint obscur; et comme _le Malais_ avait négligé d'être

attentif, nous espérâmes l'approcher de très-près avant qu'il nous

découvrît.

Nous avancions vers lui toutes voiles déployées; mais, à huit heures,

_le Malais_ nous aperçut et élargua.

Nous avions considérablement gagné sur lui, et de notre poupe la cime de

ses plus basses antennes était tout à fait visible.

--Si la brise continue jusqu'à midi, dis-je à de Ruyter, il ne peut pas

nous échapper.

Une vive allégresse se répandit sur le vaisseau, et tout l'équipage,

excité par l'espérance du butin, se prépara activement au combat. Nous

pompâmes l'eau qui était dans le vaisseau, et, pour l'alléger un peu, on

jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent

débarrassés pour l'action, les armes et les bateaux apprêtés, et

ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendîmes toute notre

attention à la manoeuvre du vaisseau.

À midi, le vent se rafraîchit encore, et nous gagnâmes rapidement sur

_le Malais_. Il était près de six heures quand nous arrivâmes à la

portée du canon, mais nos coups n'attirèrent point l'attention du

pirate. De Ruyter hissa un drapeau français tricolore, et comme nous

avions un Malais à bord du grab, il lui ordonna de héler le vaisseau en

l'engageant à nous envoyer ses papiers.

Le corsaire ne répondit pas, et nous rendîmes la parole au canon. À

cette nouvelle attaque, il opposa une décharge de quatre caronades, de

plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente

mousquets.

Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombèrent sur nos

agrès, trois de nos hommes furent blessés.

--Arrêtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter.

Nous commençâmes à faire feu, manoeuvrant avec nos volées sur sa poupe

et sur ses quartiers. Nos coups étaient si bien dirigés, que de Ruyter

nous cria bientôt de cesser. Nous n'avions pas seulement imposé silence

aux canons ennemis, mais encore vidé son pont, coupé ses agrès en

morceaux et jeté à bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent

apprêtés, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi.

--Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; méfiez-vous de leurs

ruses et de leur perfidie!

Nous nous avançâmes vers _le Malais_ avec beaucoup de précaution, et il

ne mit pas le moindre obstacle à notre approche; personne ne paraissait

sur le pont.

--Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un

des bateaux, mes Européens et moi nous allons grimper sur la poupe de

bambou.

En arrivant à bord, nous trouvâmes quelques blessés et beaucoup de

morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous

côtés en désordre. Installé sur le pont avec une partie de mes hommes,

je me préparais à descendre, quand tout à coup retentit un tumultueux et

sauvage cri de guerre. Je m'élançai à l'avant, et je vis apparaître d'en

bas un bosquet de lances passées au travers du paillasson. Ces lances

blessèrent plusieurs de mes hommes.

J'étais certainement aussi étonné de cette nouvelle mode de guerre que

le fut Macbeth en voyant marcher la forêt de Dunsinam. Je me sauvai vers

l'endroit le plus solide du pont, et je n'échappai qu'avec peine aux

coups dirigés contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient reculé.

--Tirez en bas, à travers les treillis! m'écriai-je.

Une partie des hommes commandés par le rais s'étaient jetés dans la mer

pour regagner le bateau. J'expliquai à de Ruyter notre position.

--Je vais vous envoyer une haussière, pour l'attacher au beaupré du

_Malais_, puis vous reviendrez sur le grab.

Très-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir

lutter plus longtemps contre l'irrévocable résolution des pirates, qui,

une fois déterminés à ne pas être pris, devaient mourir dans l'énergie

de leur résistance.

--Si j'avais des boules à feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car

nous en avons déjà tué un grand nombre avec nos armes; les Européens

consentent à me suivre, mais les natifs résistent, et seuls nous aurons

peu de chances de succès, car, incapables de voir nos ennemis dans

l'obscurité, ils nous perceraient à coups de lance sans aucun danger

pour eux.

L'équipage s'occupait à relever nos blessés et à les mettre dans les

bateaux.

Un garçon suédois, pour lequel j'avais une vive amitié, avait été

atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement;

je donnai l'ordre de le soulever avec précaution, et en courant à

l'avant pour voir descendre mon protégé dans le bateau, je passai

contre le corps d'un Malais mourant, qui avait été atteint par une balle

avant que nous eussions abordé le vaisseau.

En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont,

j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression

méchante de sa large et brutale figure.

Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son

oeil profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un

ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure

que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond

m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se

soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une

dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le

plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le

poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux

était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri

d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être

vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe.

De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à

bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de

nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de

retourner au grab le coeur plein de rage et fort désappointé.

Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab,

de Ruyter me dit:

--Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touer

_le Malais_ vers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se

sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne

réussissions pas à les vaincre.

Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touer _le Malais_. Une

bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets

qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine

à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné, _le Malais_

tournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts,

les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de

touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre

corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore

tranchée.

De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse.

La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la

résolution de couler à fond _le Malais_. Nous nous y résignâmes en

faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes

d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement,

et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée

s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à

plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et

par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feu

s'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles

percèrent _le Malais_, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre

d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni

en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler

comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse

fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans

les vagues.

Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque

distance du _Malais_, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie.

Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de

tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau,

et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée

quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée

que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées.

D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des

cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface,

hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du

vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit

bientôt.

La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était

calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le

nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau,

puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse

épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate

était métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de

démons peuplait l'immensité des airs.

--Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit

de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de

l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes

voiles dehors pour notre propre course.

Deux jours après cet événement, un de nos Arabes mourut de ses

blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en présidant à

cette cérémonie par des formes graves et mystiques.

Le corps du trépassé fut soigneusement lavé; sa bouche, ses narines, ses

oreilles et ses yeux remplis de coton saturé de camphre, avec lequel son

corps avait été également imbibé.

Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brisées et

resserrées les unes contre les autres, à la façon des momies

égyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attaché aux

extrémités, ce cadavre mutilé fut jeté dans l'Océan.

Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cassé les

jointures du mort.

Leur réponse fut que c'était pour l'empêcher de suivre le vaisseau;

«car, ajoutèrent-ils, si nous avions négligé ce devoir sacré, le corps

flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait

éternellement.»

Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonné leurs

lances, car nos hommes se rétablirent bientôt, à l'exception du pauvre

garçon suédois, dont la blessure était tellement grave, que si de Ruyter

n'avait pas possédé quelques notions médicales, nous aurions eu à

déplorer sa perte.

De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignâmes avec

toute l'attention possible, cherchant à éviter pour lui une horrible

opération que le chirurgien du grab démontrait comme indispensable.

Van Scolpvelt, notre Esculape, avait été engagé à bord d'un east

_Judiaman_ hollandais, dans lequel il avait été employé comme

aide-chirurgien; il y vieillit, espérant voir arriver le jour où il lui

serait possible d'exercer ses grandes capacités de découpeur de chair.

Mais rien n'était capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois

hollandais, dont l'antipathie contre la poudre était aussi forte que

celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer

d'exercice et que les instruments de son métier se rouillèrent dans

leurs boîtes. Tout le travail qu'il avait à faire à bord de l'east

_Judiaman_ consistait en celui de donner un _enseto catharticus_, un

_enoma_ ou simple déjection aux Hollandais ventrus, lorsque leur

gloutonnerie avait dérangé les fonctions gastriques.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 32 / 51 题