En approchant d'une des îles Laquedives, je débarquai pour voir les
natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent
s'affaiblit, et au point du jour nous aperçûmes, à trois lieues de nous,
quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagné
d'une dizaine d'hommes tous bien armés. Le rais du premier bâtiment me
dit que, hors du golfe Persan, il avait été abordé par un grand
brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pillé son
vaisseau et deux autres, mais encore avaient tué une partie de son
équipage en les traitant avec la plus grande cruauté. Ce _Malais_ croise
à l'entrée du golfe, et il s'est déjà rendu maître de plusieurs
bâtiments.
J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son équipage. De
Ruyter écouta son histoire, et en m'assurant que tous les détails en
étaient vrais, il me dit:
--Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer.
--_Le Malais_ est chargé d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche,
que le capitaine a été obligé de faire jeter dans la mer d'énormes
ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer.
Vers le soir, une légère brise s'éleva, et nous fîmes une longue course
vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrer _le Malais_ avant qu'il
entrât dans le détroit de Malacca.
Pendant quelques jours, nous voguâmes heureusement, abordant les bateaux
de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre
vigilance était sans repos, sans trêve, et, d'heure en heure,
l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous
donnait de décevantes espérances. La patience de de Ruyter commençait à
s'épuiser; il avait des dépêches importantes pour l'île Maurice, et il
ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites. À contre
coeur, et surtout à mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de
diriger la course vers le sud.
Le lendemain, au point du jour, l'homme qui était de faction sur la cime
du mât cria:
--Une grande voile à l'avant!
Je pris vivement un télescope, et je montai sur le mât.
--Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter.
--C'est _le Malais_, répondis-je avec confiance.
--Quelle route prend-il?
--Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord.
Je descendis sur la poupe.
L'horizon devint obscur; et comme _le Malais_ avait négligé d'être
attentif, nous espérâmes l'approcher de très-près avant qu'il nous
découvrît.
Nous avancions vers lui toutes voiles déployées; mais, à huit heures,
_le Malais_ nous aperçut et élargua.
Nous avions considérablement gagné sur lui, et de notre poupe la cime de
ses plus basses antennes était tout à fait visible.
--Si la brise continue jusqu'à midi, dis-je à de Ruyter, il ne peut pas
nous échapper.
Une vive allégresse se répandit sur le vaisseau, et tout l'équipage,
excité par l'espérance du butin, se prépara activement au combat. Nous
pompâmes l'eau qui était dans le vaisseau, et, pour l'alléger un peu, on
jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent
débarrassés pour l'action, les armes et les bateaux apprêtés, et
ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendîmes toute notre
attention à la manoeuvre du vaisseau.
À midi, le vent se rafraîchit encore, et nous gagnâmes rapidement sur
_le Malais_. Il était près de six heures quand nous arrivâmes à la
portée du canon, mais nos coups n'attirèrent point l'attention du
pirate. De Ruyter hissa un drapeau français tricolore, et comme nous
avions un Malais à bord du grab, il lui ordonna de héler le vaisseau en
l'engageant à nous envoyer ses papiers.
Le corsaire ne répondit pas, et nous rendîmes la parole au canon. À
cette nouvelle attaque, il opposa une décharge de quatre caronades, de
plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente
mousquets.
Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombèrent sur nos
agrès, trois de nos hommes furent blessés.
--Arrêtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter.
Nous commençâmes à faire feu, manoeuvrant avec nos volées sur sa poupe
et sur ses quartiers. Nos coups étaient si bien dirigés, que de Ruyter
nous cria bientôt de cesser. Nous n'avions pas seulement imposé silence
aux canons ennemis, mais encore vidé son pont, coupé ses agrès en
morceaux et jeté à bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent
apprêtés, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi.
--Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; méfiez-vous de leurs
ruses et de leur perfidie!
Nous nous avançâmes vers _le Malais_ avec beaucoup de précaution, et il
ne mit pas le moindre obstacle à notre approche; personne ne paraissait
sur le pont.
--Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un
des bateaux, mes Européens et moi nous allons grimper sur la poupe de
bambou.
En arrivant à bord, nous trouvâmes quelques blessés et beaucoup de
morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous
côtés en désordre. Installé sur le pont avec une partie de mes hommes,
je me préparais à descendre, quand tout à coup retentit un tumultueux et
sauvage cri de guerre. Je m'élançai à l'avant, et je vis apparaître d'en
bas un bosquet de lances passées au travers du paillasson. Ces lances
blessèrent plusieurs de mes hommes.
J'étais certainement aussi étonné de cette nouvelle mode de guerre que
le fut Macbeth en voyant marcher la forêt de Dunsinam. Je me sauvai vers
l'endroit le plus solide du pont, et je n'échappai qu'avec peine aux
coups dirigés contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient reculé.
--Tirez en bas, à travers les treillis! m'écriai-je.
Une partie des hommes commandés par le rais s'étaient jetés dans la mer
pour regagner le bateau. J'expliquai à de Ruyter notre position.
--Je vais vous envoyer une haussière, pour l'attacher au beaupré du
_Malais_, puis vous reviendrez sur le grab.
Très-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir
lutter plus longtemps contre l'irrévocable résolution des pirates, qui,
une fois déterminés à ne pas être pris, devaient mourir dans l'énergie
de leur résistance.
--Si j'avais des boules à feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car
nous en avons déjà tué un grand nombre avec nos armes; les Européens
consentent à me suivre, mais les natifs résistent, et seuls nous aurons
peu de chances de succès, car, incapables de voir nos ennemis dans
l'obscurité, ils nous perceraient à coups de lance sans aucun danger
pour eux.
L'équipage s'occupait à relever nos blessés et à les mettre dans les
bateaux.
Un garçon suédois, pour lequel j'avais une vive amitié, avait été
atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement;
je donnai l'ordre de le soulever avec précaution, et en courant à
l'avant pour voir descendre mon protégé dans le bateau, je passai
contre le corps d'un Malais mourant, qui avait été atteint par une balle
avant que nous eussions abordé le vaisseau.
En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont,
j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression
méchante de sa large et brutale figure.
Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son
oeil profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un
ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure
que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond
m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se
soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une
dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le
plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le
poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux
était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri
d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être
vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe.
De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à
bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de
nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de
retourner au grab le coeur plein de rage et fort désappointé.
Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab,
de Ruyter me dit:
--Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touer
_le Malais_ vers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se
sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne
réussissions pas à les vaincre.
Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touer _le Malais_. Une
bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets
qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine
à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné, _le Malais_
tournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts,
les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de
touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre
corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore
tranchée.
De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse.
La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la
résolution de couler à fond _le Malais_. Nous nous y résignâmes en
faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes
d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement,
et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée
s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à
plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et
par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feu
s'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles
percèrent _le Malais_, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre
d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni
en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler
comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse
fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans
les vagues.
Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque
distance du _Malais_, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie.
Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de
tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau,
et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée
quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée
que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées.
D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des
cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface,
hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du
vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit
bientôt.
La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était
calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le
nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau,
puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse
épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate
était métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de
démons peuplait l'immensité des airs.
--Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit
de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de
l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes
voiles dehors pour notre propre course.
Deux jours après cet événement, un de nos Arabes mourut de ses
blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en présidant à
cette cérémonie par des formes graves et mystiques.
Le corps du trépassé fut soigneusement lavé; sa bouche, ses narines, ses
oreilles et ses yeux remplis de coton saturé de camphre, avec lequel son
corps avait été également imbibé.
Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brisées et
resserrées les unes contre les autres, à la façon des momies
égyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attaché aux
extrémités, ce cadavre mutilé fut jeté dans l'Océan.
Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cassé les
jointures du mort.
Leur réponse fut que c'était pour l'empêcher de suivre le vaisseau;
«car, ajoutèrent-ils, si nous avions négligé ce devoir sacré, le corps
flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait
éternellement.»
Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonné leurs
lances, car nos hommes se rétablirent bientôt, à l'exception du pauvre
garçon suédois, dont la blessure était tellement grave, que si de Ruyter
n'avait pas possédé quelques notions médicales, nous aurions eu à
déplorer sa perte.
De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignâmes avec
toute l'attention possible, cherchant à éviter pour lui une horrible
opération que le chirurgien du grab démontrait comme indispensable.
Van Scolpvelt, notre Esculape, avait été engagé à bord d'un east
_Judiaman_ hollandais, dans lequel il avait été employé comme
aide-chirurgien; il y vieillit, espérant voir arriver le jour où il lui
serait possible d'exercer ses grandes capacités de découpeur de chair.
Mais rien n'était capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois
hollandais, dont l'antipathie contre la poudre était aussi forte que
celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer
d'exercice et que les instruments de son métier se rouillèrent dans
leurs boîtes. Tout le travail qu'il avait à faire à bord de l'east
_Judiaman_ consistait en celui de donner un _enseto catharticus_, un
_enoma_ ou simple déjection aux Hollandais ventrus, lorsque leur
gloutonnerie avait dérangé les fonctions gastriques.