XXXI

Nous n'avancions que très-lentement vers le but de notre voyage, car

nous étions fréquemment forcés de mettre le vaisseau en panne; malgré

ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues

heures du jour d'une manière fort agréable, car nous avions à bord une

foule d'amusements. La douceur de la température, jointe à la sobriété

de nos natifs, rendait le grab plus facile à gouverner que ne le sont

généralement les vaisseaux équipés d'Européens. Ceux que nous avions à

bord avaient été choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des

situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'était pas seulement

un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de

sorte qu'il m'était impossible de trouver une cause pour me plaindre de

ma situation.

Après avoir quitté les îles Laquedives, nous nous arrêtâmes à

Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et après avoir passé les

îles des Frères, nous dirigeâmes notre course vers le sud. À quelques

jours de là nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les

îles de Saint-Brandan.

Un matin, l'homme stationné sur le mât cria:

--Deux voiles étrangères à l'ouest! elles sont dans notre chemin.

Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque

temps nous perdîmes de vue les voiles étrangères. Quand la rafale fut

passée, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter.

--J'aperçois deux frégates, lui dis-je, et je les crois françaises, du

port de Saint-Louis, dans l'île Maurice.

--Elles peuvent l'être, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le

télescope. Trop élevées hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop

sombres, carène trop courte, et les vergues ne sont pas assez carrées

pour être françaises; non, ce ne sont pas des Français. Lâchez les

voiles, revirez le vaisseau près du vent.

En voyant exécuter cet ordre, le premier vaisseau étranger revira aussi

pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que

tourner contre le vent, qui était très-léger. La première frégate

manoeuvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrière.

Mais cependant sa vitesse n'était pas comparable à la nôtre. Toutes nos

craintes étaient de voir tomber le vent, ou de perdre la frégate de vue,

ce qui arriva après le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fûmes

sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumière, dans

l'appréhension que le grab fût aperçu par les frégates.

Nos ponts étaient arrangés pour l'action, les canons apprêtés, et les

petites armes furent montées et disposées en faisceaux, non dans la

vaine espérance de pouvoir attaquer la frégate, mais dans celle de

prévenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous

aborder avec les bateaux.

Au milieu de la nuit une légère brise s'éleva du canal de Galapagos, et

nous fîmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la

nuit devint tout à fait obscure.

Les frégates ne montraient aucune lumière, et rien ne pouvait nous

révéler la position qu'elles avaient prise.

Notre désir était de gagner le groupe d'îles des Frères, et de nous y

cacher pour éviter leur rencontre; car, selon toute probabilité, elles

devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel

nous naviguions quand elles nous avaient aperçus.

Le vent était si bas que le grab se mouvait à peine, et la nuit si

obscure que nos télescopes ne pouvaient servir.

Nous attendîmes donc le jour avec une horrible anxiété.

Enfin les sombres nuages de l'est commencèrent à disparaître et à

changer leur couleur, qui devint pourpre et frangée d'une teinte orange;

le cercle de l'horizon s'élargit, et chaque figure s'éclaircissait en

considérant le lever de l'aurore. De Ruyter était debout sur un canon,

regardant évaporer une épaisse masse d'obscurs nuages sur le côté opposé

au vent, quand tout à coup il cria:

--La voici!

Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frégates

sortir comme une île de la vapeur dont elle était enveloppée. Elle nous

vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites

voiles qu'elle avait. Elle était à peu près à neuf ou dix milles

derrière nous; sa compagne se trouvait encore en arrière et à une

très-grande distance. Nous mettions tous nos soins à arranger le grab,

et nous déployâmes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets

furent jetés à la mer.

Après avoir examiné la frégate pendant quelques instants, de Ruyter nous

dit:

--Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que

nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de

vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate

nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cette

assiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du

temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc

tout préparer pour ce changement.

Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des

flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait

qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la

cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son

éblouissant éclat me privait de la vue.

Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer

ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette

chasse dangereuse, de Ruyter s'écria:

--Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de

mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps.

Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent

commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible

courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos

mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de

coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au

mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent

leur forme arquée.

--On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec

les éléments.

--C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais

l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en

pénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin

doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert

devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne

doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se

confient à eux.

Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et

donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en

panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si,

pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter

avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de

guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions.

Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent

augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles.

De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la

frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un

vaisseau hostile.

--Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter.

Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de

la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau

furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de

venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres

dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais,

malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine.

--Le cuivre du grab a été gâté, dit de Ruyter, par la maudite vase de

Bombay.

--Oui, répondis-je, et la frégate est un vrai clipper (vaisseau rapide).

Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise fraîchit, et, vers

onze heures du soir, étant rapprochés de la terre, de Ruyter se

détermina à gagner le côté de l'île opposé au vent et d'y jeter l'ancre.

Nous le fîmes, espérant que la frégate continuerait sa course vers le

vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restâmes toute la

nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes

prêtes.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 34 / 51 题