Nous n'avancions que très-lentement vers le but de notre voyage, car
nous étions fréquemment forcés de mettre le vaisseau en panne; malgré
ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues
heures du jour d'une manière fort agréable, car nous avions à bord une
foule d'amusements. La douceur de la température, jointe à la sobriété
de nos natifs, rendait le grab plus facile à gouverner que ne le sont
généralement les vaisseaux équipés d'Européens. Ceux que nous avions à
bord avaient été choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des
situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'était pas seulement
un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de
sorte qu'il m'était impossible de trouver une cause pour me plaindre de
ma situation.
Après avoir quitté les îles Laquedives, nous nous arrêtâmes à
Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et après avoir passé les
îles des Frères, nous dirigeâmes notre course vers le sud. À quelques
jours de là nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les
îles de Saint-Brandan.
Un matin, l'homme stationné sur le mât cria:
--Deux voiles étrangères à l'ouest! elles sont dans notre chemin.
Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque
temps nous perdîmes de vue les voiles étrangères. Quand la rafale fut
passée, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter.
--J'aperçois deux frégates, lui dis-je, et je les crois françaises, du
port de Saint-Louis, dans l'île Maurice.
--Elles peuvent l'être, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le
télescope. Trop élevées hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop
sombres, carène trop courte, et les vergues ne sont pas assez carrées
pour être françaises; non, ce ne sont pas des Français. Lâchez les
voiles, revirez le vaisseau près du vent.
En voyant exécuter cet ordre, le premier vaisseau étranger revira aussi
pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que
tourner contre le vent, qui était très-léger. La première frégate
manoeuvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrière.
Mais cependant sa vitesse n'était pas comparable à la nôtre. Toutes nos
craintes étaient de voir tomber le vent, ou de perdre la frégate de vue,
ce qui arriva après le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fûmes
sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumière, dans
l'appréhension que le grab fût aperçu par les frégates.
Nos ponts étaient arrangés pour l'action, les canons apprêtés, et les
petites armes furent montées et disposées en faisceaux, non dans la
vaine espérance de pouvoir attaquer la frégate, mais dans celle de
prévenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous
aborder avec les bateaux.
Au milieu de la nuit une légère brise s'éleva du canal de Galapagos, et
nous fîmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la
nuit devint tout à fait obscure.
Les frégates ne montraient aucune lumière, et rien ne pouvait nous
révéler la position qu'elles avaient prise.
Notre désir était de gagner le groupe d'îles des Frères, et de nous y
cacher pour éviter leur rencontre; car, selon toute probabilité, elles
devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel
nous naviguions quand elles nous avaient aperçus.
Le vent était si bas que le grab se mouvait à peine, et la nuit si
obscure que nos télescopes ne pouvaient servir.
Nous attendîmes donc le jour avec une horrible anxiété.
Enfin les sombres nuages de l'est commencèrent à disparaître et à
changer leur couleur, qui devint pourpre et frangée d'une teinte orange;
le cercle de l'horizon s'élargit, et chaque figure s'éclaircissait en
considérant le lever de l'aurore. De Ruyter était debout sur un canon,
regardant évaporer une épaisse masse d'obscurs nuages sur le côté opposé
au vent, quand tout à coup il cria:
--La voici!
Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frégates
sortir comme une île de la vapeur dont elle était enveloppée. Elle nous
vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites
voiles qu'elle avait. Elle était à peu près à neuf ou dix milles
derrière nous; sa compagne se trouvait encore en arrière et à une
très-grande distance. Nous mettions tous nos soins à arranger le grab,
et nous déployâmes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets
furent jetés à la mer.
Après avoir examiné la frégate pendant quelques instants, de Ruyter nous
dit:
--Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que
nous, et sa rapidité m'étonne d'autant plus que je ne connais pas de
vaisseau qui puisse égaler le grab en légèreté. Ce doit être une frégate
nouvelle et récemment arrivée d'Europe. D'ailleurs, avec cette
assiette, le grab n'est pas lui-même. Je n'aime pas l'apparence du
temps; quand le soleil se lèvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc
tout préparer pour ce changement.
Deux heures après, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des
flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait
qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brûlaient jusqu'à la
cervelle. J'étais à chaque instant obligé de fermer les yeux; son
éblouissant éclat me privait de la vue.
Malgré l'étouffante chaleur qui embrasait l'air, la frégate osa envoyer
ses bateaux à notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette
chasse dangereuse, de Ruyter s'écria:
--Ces garçons travaillent inutilement; à midi, nous aurons un vent de
mer, ils seront obligés de se rappeler qu'ils perdent du temps.
Comme l'avait prédit notre commandant, vers midi, des bouffées de vent
commencèrent à agiter légèrement la surface de la mer; puis un faible
courant d'air souleva la girouette ornée de plumes. Nous étendîmes nos
mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les légères voiles de
coton du haut le sentirent les premières, et, au lieu de s'attacher au
mât comme si elles y avaient été collées, elles se gonflèrent et prirent
leur forme arquée.
--On croirait, dis-je à de Ruyter, que vous avez une communication avec
les éléments.
--C'est vrai, me répondit-il, toute ma vie je les ai étudiés; mais
l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en
pénétrer les mystères. Les éléments sont un livre sur lequel un marin
doit toujours avoir les yeux attachés, car il est continuellement ouvert
devant lui. Ceux qui ne se livrent pas à cette constante étude ne
doivent pas accepter la responsabilité de l'existence des hommes qui se
confient à eux.
Nous vîmes la frégate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et
donner l'ordre, par signe télégraphique, à sa compagne de se mettre en
panne à quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si,
pendant la nuit, nous tentions de gagner l'île de France. De Ruyter
avait une copie des signaux de l'amirauté et de ceux des vaisseaux de
guerre. Cette copie lui fut extrêmement utile en plusieurs occasions.
Nous continuâmes à avancer vers l'île la plus proche de nous; le vent
augmenta de force, et nous fûmes forcés de carguer nos petites voiles.
De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devançait pas la
frégate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il était poursuivi par un
vaisseau hostile.
--Il est embarrassé dans ses mouvements! s'écria de Ruyter.
Et, pour alléger le grab, les étais du mât furent relâchés, le bateau de
la poupe retranché, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau
furent mises plus en arrière; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de
venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres
dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais,
malgré tout cela, nous avancions avec une très-grande peine.
--Le cuivre du grab a été gâté, dit de Ruyter, par la maudite vase de
Bombay.
--Oui, répondis-je, et la frégate est un vrai clipper (vaisseau rapide).
Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise fraîchit, et, vers
onze heures du soir, étant rapprochés de la terre, de Ruyter se
détermina à gagner le côté de l'île opposé au vent et d'y jeter l'ancre.
Nous le fîmes, espérant que la frégate continuerait sa course vers le
vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restâmes toute la
nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes
prêtes.