Après avoir examiné la position de la terre, de Ruyter me frappa sur
l'épaule en me disant d'un air joyeux:
--Ceux qui se battent sous la bannière du silence remportent la
victoire; mais ceux qui s'amusent à faire du bruit et à menacer de leur
attaque sont vaincus. La force de l'air et celle du feu comprimés sont
irrésistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami; souvenez-vous aussi
qu'un homme silencieusement armé est plus à craindre qu'un fanfaron. Je
suis content de vous, Trelawnay; votre prudence s'est montrée aussi
prévoyante que celle d'un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle
raison êtes-vous donc si alerte? pour quelle raison avez-vous tout
préparé pour mettre à la voile, même avant que je vous eusse hélé? J'ai
cru un instant que ces hiboux du rivage m'avaient devancé auprès de
vous.
--Quelques mouvements sur la jetée, un bruit de rames, peut-être un
pressentiment, m'ont fait craindre un danger pour vous.
--Merci, mon cher enfant, merci; j'avais déjà pour vous une haute
estime, mais je m'aperçois aujourd'hui que votre jugement n'a pas besoin
des leçons de l'expérience. Vous m'égalez en tout; vous êtes digne de
l'affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garçon, allez; je
veillerai pendant le reste de la nuit.
J'étais à moitié endormi, ma tête appuyée sur l'écoutille, et je
n'entendais que confusément les bienveillantes paroles de mon ami. De
Ruyter me secoua le bras en me disant d'un ton amical:
--La rosée du soir, mêlée au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici
que la morsure d'un serpent, car elle est chargée de la vapeur des
jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit.
--Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud
dans la cabine, et puis nous pourrions encore être attaqués.
--N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'oeil d'un aigle perché
sur la plus haute montagne ne nous découvrirait pas.
J'obéis aux ordres réitérés de de Ruyter, mais je fus bientôt éveillé
par le changement de l'atmosphère, et ce changement s'opère une heure
avant l'apparition du jour. Je montai en trébuchant l'échelle qui
conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes
contre l'affût d'un canon que je parvins à me réveiller. Un télescope de
nuit à la main, de Ruyter était debout près de la poupe: la lune
éclairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches
étaient humides de rosée, et toute sa personne révélait une horrible
fatigue physique, mais soutenue par l'énergie de la volonté.
--Déjà levé, mon garçon! s'écria de Ruyter; les jeunes gens et les
heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand
vous aurez mon âge, vous tiendrez compagnie à la lune, et vous
préférerez le sombre silence de la nuit à l'éblouissante clarté du jour.
Nous dirigions notre course, toutes voiles déployées, vers le
midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un
calme enchanteur régnait dans l'air et sur l'Océan. Nous étions à une si
grande distance du havre que tous les objets étaient confondus dans une
masse d'ombres enveloppées de légères vapeurs. Nous quittâmes la terre,
et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte
marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les
suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus
méridionale des îles Laquedives.
En entrant dans la latitude de ces îles, nous fûmes forcés de rester en
panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui,
car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journée, je
m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restât aussi stationnaire que
s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures
passaient pour moi avec la rapidité d'un vol de mouette. Pour la
première fois dans ma vie, mes goûts et mes devoirs se trouvaient
confondus ensemble, et le stupide et paresseux garçon s'était
transformé, comme par magie, en un jeune homme actif, énergique et
courageux.
De Ruyter désira donner à son vaisseau un air plus martial. Il fit donc
transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de
remplir les boîtes à balles, fit faire des cartouches et préparer des
fourneaux pour chauffer les balles. Nous mîmes le magasin en ordre, de
Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les
exerça à tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris à
manier la lance sous la tutelle du rais.
Nous avions à bord quatorze Européens: des Suédois, des Hollandais, des
Portugais et des Français, de plus quelques Américains et un échantillon
de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des
musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.
Notre munitionnaire était un métis français; le mousse, Anglais; le
chirurgien, Hollandais; l'armurier et le maître d'armes, Allemands. De
Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au
pays qui les avait vus naître, ni à la religion qui gouvernait leur
conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur
mérite personnel. J'étais parfois extrêmement étonné de voir tant
d'ingrédients incongrus et dissemblables mêlés et fraternellement unis
avec la plus parfaite entente.
L'adresse de la main du maître opérait journellement ce miracle; sa
manière d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure
du mécontentement se fût fait entendre, il y trouvait le remède. De
Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manoeuvre: actif,
infatigable, il était toujours le premier au-devant du danger; mais les
actions de de Ruyter dépeindront mieux son caractère que ne le ferait
une brève analyse.
Le quatrième jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la
scène du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses
de nuages commencèrent à se mouvoir et à se rencontrer, jusqu'à ce que
l'horizon se revêtit d'un voile d'ombre.
Nous carguâmes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de
chat ou les vents légers glissèrent le long des eaux parmi les éclairs
et les sourds roulements d'un tonnerre bas.
La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent
bientôt accompagnés par une brise ferme, et à la place du violent orage
que nous avions attendu, nous eûmes un temps magnifique.
Au point du jour, nous vîmes en face de nous les îles Laquedives.
La surprenante rapidité des canots de ce pays m'étonnait beaucoup. Les
Européens appellent ces légères embarcations des _proues volantes_. Un
de ces canots s'avança vers nous, et quoique, sous l'influence d'une
excellente brise, le grab filât onze noeuds à l'heure, le canot passa
auprès de nous comme si nous avions été stationnaires. Deux ou trois
hommes se tenaient debout sur les agrès de dehors; ils semblaient voler
sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au
travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots
d'écume.
Tout en me la décrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette
embarcation.
--Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complété dans la construction de
ce bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans
laquelle, malgré notre érudition, nos études et les encouragements qui
nous ont été donnés, nous ne sommes pas allés au delà de l'A B C pour la
vitesse, la dextérité, et surtout pour la simplicité de manoeuvre. Ce
bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est complétement
en désaccord avec nos idées sur l'architecture navale. Nous bâtissons la
proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces
gens les construisent de la même forme et dans les mêmes proportions.
Les côtés de nos vaisseaux sont, au contraire, précisément les mêmes;
mais, dans le proa, vous voyez que les côtés sont tout à fait
différents. Le proa ne revire jamais; il navigue indifféremment avec
l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le même côté
est toujours celui du côté du vent. Le côté gauche (ou côté opposé au
vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le côté du
vent est rond, et, à cause de sa longueur et de son étroit timon, le
proa chavirerait; pour l'empêcher, un agrès de dehors, construit de
bambous, saillit considérablement dans la mer et supporte un grand
billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans
opposer beaucoup de résistance à l'eau. Entre cet agrès de dehors et le
côté plat du proa, l'eau passe sans peine: voilà la cause de sa
rapidité.
Le proa lui-même, ou le corps du bateau, est composé seulement de
quelques planches cousues ensemble et bourrées entre les joints avec de
l'étoupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de métal. Les voiles
sont du paillasson, les mâts et les vergues du bambou.
Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent
la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu'à ce
qu'ils l'attachent à l'autre extrémité, en même temps ils transportent
la barre dans la direction opposée, de sorte que ce qui était la poupe
est maintenant la proue.
Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut être
dit d'eux qu'ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul
vaisseau européen n'a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux.
Ces canots sont admirablement adaptés pour la navigation des îles
situées dans la latitude des vents alizés, car ils peuvent passer d'un
vent à l'autre avec un essor aussi sûr que celui d'une grue, tandis que,
dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons
échapper l'objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont
d'une très-petite dimension et ne peuvent être employés que pour
l'échange des produits superflus ou pour les choses absolument
nécessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas à leurs besoins,
car il coule à fond dans les rafales imprévues, ou il est chassé par le
vent loin de sa destination. Les natifs ont ingénieusement inventé le
proa, et ils ont obtenu les importantes améliorations que je viens de
vous désigner.