Je retournai à la mer; j'allai à l'île Maurice, j'équipai à crédit un
vaisseau armé, et j'eus bientôt quadruplé mon capital. Ma personne n'est
pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les
résidences. Ma visite à Bombay avait un but, une affaire importante; ce
n'était point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab.
Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper là; qu'en
pensez-vous? Cette même cargaison, ils l'ont déjà payée une fois, et
peut-être deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas été fraudés. Il y
a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs françaises, je
détruisis un fainéant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui se
mouvait lentement derrière son convoi. La cargaison du grab était la
sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant à Banda, et
peut-être les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des
sangsues gorgées de sang, je les serrerai jusqu'à ce qu'ils en meurent.
Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang
nous présage une brise. Je n'ai que ceci à ajouter: je ne suis pas un
chien affamé, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces
nobles marchands blanchissent en général avec assez de succès avant de
les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu'à ce que, comme le
vautour, le poids de leur ventre entraîne leurs ailes; alors, semblables
aux faucons, après les avoir guettés attentivement, nous tomberons sur
eux. Il n'y a pas de mal à dépouiller les voleurs. Un convoi de
vaisseaux de pays, appartenant à la Compagnie, est parti pour les îles
épicières. À propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en
Arabe. Sous ce déguisement, ils ne pourront pas vous découvrir. J'ai
écrit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu'à Goa, où
je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu'à mon arrivée. Le
marchand perse, pour lequel j'ai préparé une lettre, fera tout ce que
vous désirerez. Voyez, la brise s'élève; tirez le bateau bord à bord.
De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux
dow.
Rien d'extraordinaire ne se présenta jusqu'à notre arrivée à Goa. Je
m'étais habillé en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, une
veste écarlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un châle de
cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un élégant
poignard. Mes cheveux étaient rasés, à l'exception de la précieuse mèche
du milieu de la tête, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient
m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents étaient teintes de la
brillante couleur rouge des échecs; mon cou, mes bras et mes jointures,
soigneusement frottés d'huile, étaient luisants et polis comme de
l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblèrent autour de moi, et d'une voix
unanime, je fus déclaré un véritable Arabe.
Nous nous arrêtâmes près de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute
la nuit l'arrivée du dow.
Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa.
Le soleil s'était levé magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons
d'or les monastères de marbre, les arches des ponts et les colléges en
ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, disséminées sur une vaste
étendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient paré de leurs
splendeurs éteintes une belle et florissante cité. La jetée était
entaillée par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage
bigarré de petits bateaux appartenant à la Compagnie.
J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la
lettre de Ruyter destinée au marchand perse, puis, vers le soir, le dow
arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe.
Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne à la rencontre de
quelques agents envoyés par le rajah du Mysore et par un prince
mahratte, me laissant à Goa pour y décharger le reste de la cargaison de
café et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau.
Quand de Ruyter reparut à Goa, il était accompagné par un Grec et par un
Portugais, deux espions qu'il employait à la surveillance de ceux dont
il avait à redouter le pouvoir. Les conférences de mon ami avec ces deux
hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastère de
l'ancienne ville, tout près de la mer. Pour se rendre à ces rendez-vous,
de Ruyter venait à bord du grab chercher un des bateaux, et l'équipage
de ce bateau était choisi par lui-même.
Après avoir fait tous mes préparatifs pour nous remettre en mer, nous
transportâmes hors du dow, qui devait être rendu à son propriétaire, les
hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors
du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les
bateaux à bord, afin d'être prêt à partir au premier signal.
Le dixième jour de notre arrivée dans le port de Goa, et au milieu de la
nuit, je vis une lumière phosphorique et brillante sur la surface noire
de l'eau, qui s'avançait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le
bruit lointain du havre était calme et toute la ville était plongée dans
une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jetée,
mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait été emporté
par les brises de la terre, et tout était redevenu silencieux.
Tout à coup j'entendis distinctement héler un bateau dans le port; ce
cri se répéta plusieurs fois, et les intonations s'élevèrent à la
rudesse d'un ordre donné avec fureur; puis des lumières apparurent le
long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux,
comme s'il y en avait un qui se détachât des autres pour prendre sa
course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers
le premier objet qui avait attiré mon attention, et quoique tout parût
tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la
ligne de lumière qui, semblable à une étoile volante, courait dans le
sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et
lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau préféré, je
reconnus son approche, tout en m'étonnant de le voir rentrer avant
l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et
mon coeur battit sans qu'il me fût possible d'en préciser la cause.
J'appelai vivement le sérang qui dormait (le rais était dans le bateau),
je lui dis d'éveiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai
à bas des hamacs avec des coups de pied.
--Vite! armez le cabestan, détachez la misaine, lâchez les grandes
voiles de l'avant à l'arrière!
Je retournai à l'embelle, d'où je vis distinctement le bateau, que je
hélai.
Mais, au lieu de recevoir la réponse habituelle de _Acbar_, j'entendis
une voix basse et contenue murmurer: _Yup! yup!_ (silence! silence!)
Ayant reçu des instructions à l'égard de ce signal, je me précipitai à
l'avant, je saisis la hache qui était là toute prête, et j'ordonnai de
lever le beaupré, afin de tourner le vaisseau. Impatienté de n'être pas
assez lestement obéi, je coupai le câble et un morceau de la jambe d'un
Arabe qui se trouvait à côté.
À ce moment, de Ruyter franchissait le bord:
--Vous avez bien fait de couper le câble, mon garçon, me dit-il; mais
soyez moins emporté; vous avez blessé ce pauvre diable: envoyez-le à
l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immédiatement, j'irai à
l'arrière. Les limiers ont trouvé la piste; ils croyaient nous prendre
comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthère
qui n'est jamais endormie.
Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de
sa quille et la légèreté de la brise qui le faisait se mouvoir avec une
incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit à voix basse:
--Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun
bateau venir côte à côte du grab, ni même l'essayer. Parlez doucement;
mais si un homme met la main sur l'échelle, tuez-le comme vous tueriez
un sanglier. Pas de salpêtre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais
seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrière,
afin de ne pas être vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt,
dites que vous ne le connaissez pas.
Deux bateaux s'approchaient.
Le premier nous salua de ces paroles:
--Grab! holà! Arrêtez, je désire voir le capitaine.
Je dis au sérang de laisser tomber la grande voile, de détacher celle du
perroquet, et je répondis:
--Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du
vaisseau sont tous signés, je suis en règle, que voulez-vous? me faire
perdre cette brise?
--Arrêtez de suite, monsieur, où nous allons vous y contraindre par
l'ordre de faire feu sur vous.
--Ce serait un ordre absurde! m'écriai-je.
Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'éloigner du
premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna
aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au
gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre à l'abri, quand, avec
un éclat de lumière venant du bateau, une balle siffla près de ma tête
et alla se loger dans le mât. Pour obéir aux ordres de Ruyter, mais bien
à contre coeur, je ne rendis pas le coup. Bientôt après, comme le
bateau s'élançait pour nous aborder, de Ruyter élargit le grab, et les
agresseurs se trouvèrent à notre côté, sous le vent. Ne pouvant pas nous
aborder là, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il
leur fût possible de se servir des avirons. De cette manière (le vent
s'était levé), nous les tînmes éloignés quelques minutes, pendant
lesquelles aucune parole ne fut prononcée.
De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes
armés de lances nous étions prêts à empêcher l'abordage. Le second
bateau s'approchait; celui-là avait déjà tiré sur nous plusieurs coups
de mousquet, mais ils furent perdus, car nous étions protégés par les
bastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chaînes de la
poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid à tenter
l'abordage. De Ruyter dit tout à coup: _Cheela chae!_ (avancez, mes
garçons!) Nous poussâmes nos lances à travers les sabords et trois ou
quatre hommes tombèrent blessés en jetant des cris de douleur.
Malgré les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne
voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avançait vers la
poupe, j'avançai un des canons de l'arrière, et, le mettant hors du
sabord, je hélai les deux bateaux en leur disant:
--Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez
vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de
ce serpent d'airain. Commandez où vous avez le pouvoir de forcer à
l'obéissance, et non ici, où vous n'en avez aucun.
Je soufflai sur la mèche de coton, et ils virent abaissée au niveau de
leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec
laquelle je pouvais les faire sauter en l'air brisés en mille morceaux.
Ils retournèrent lentement au rivage, et les injures menaçantes de leur
rage inassouvie se mêlèrent aux murmures des vagues, et furent emportées
par le vent, pendant que notre vaisseau, chargé de voiles, glissait
majestueusement hors du port.