XXVI

Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la

conversation et me dit en souriant:

--Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là,

j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires

mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais

généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions,

je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est

cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des

circonstances.

--Comment allons-nous régler notre course maintenant?

--Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers

européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la

pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que

les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les

bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit

nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque.

D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques

affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous,

Trelawnay?

--Dix-sept ans.

--Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien,

n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le

plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et

beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités

nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez

la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous

êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler

sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par

considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez

avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le

bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes

actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir

leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut

peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation.

--Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où

je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence,

et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous

m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez

d'expérience pour vous aider de mes conseils.

--Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté

dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des

relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes

de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui

arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne

permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le

rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils

nomment cela, leur _dustoory_. Ils accaparent tout, et dès que dans un

coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la

piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans

vouloir admettre personne au partage du butin.

Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit

exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris un

commerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et

me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en

prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus

prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé

seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par

d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup.

Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir

de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie.

Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les

grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses

principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque,

je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un

amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte

les hommes faibles et sans résistance.

Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre

l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour

soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres

jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan.

Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de

côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs

passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil

de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompus

par une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et

religieuses.

Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher

leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi

général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité

ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est

dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me

sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue

liste des martyrs.

Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande

révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre

horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et

hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute

par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les

efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue,

sont vains et puérils.

--Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les

esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la

régénération.

--Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est

l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de

l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force.

L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un

petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la

destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur son

chétif enfant.

Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or;

je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant

avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:

«Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!»

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 29 / 51 题