Après un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la
conversation et me dit en souriant:
--Tout ce que je vous ai raconté à Bombay est vrai, mon cher enfant; là,
j'étais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires
mercantiles, je suis prêt à fréter un vaisseau ou à me battre; mais
généralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions,
je suis toujours forcé de commencer par le dernier. Ma conduite n'est
cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes à la merci des
circonstances.
--Comment allons-nous régler notre course maintenant?
--Dans cette vaste mer, sillonnée en tous sens par des aventuriers
européens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la
pâture, se déchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que
les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les
bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit
nécessaire de faire un choix avant de décider un plan d'attaque.
D'abord, il faut que nous allions à Goa, et après y avoir réglé quelques
affaires et rendu le dow, nous nous réunirons. Quel âge avez-vous,
Trelawnay?
--Dix-sept ans.
--Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien,
n'importe votre âge, un tronc vert produit souvent le plus mûr et le
plus riche des fruits. L'expérience que vous acquerrez bientôt et
beaucoup de contrôle sur vos passions vous donneront toutes les qualités
nécessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez
la carrière maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous
êtes et serez toujours libre de vos actions. Si vous préférez travailler
sur terre, j'ai des amis çà et là qui, par amitié pour vous et par
considération pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez
avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le
bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes
actions d'après les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir
leur légalité comme étant quelque chose de plus que douteux; il vaut
peut-être mieux ne pas hasarder votre réputation.
--Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai où
je suis; je vous ai déjà dit que je désirais partager votre existence,
et, je vous le répète encore, je ne veux pas connaître vos projets; vous
m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez
d'expérience pour vous aider de mes conseils.
--Vous êtes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermeté
dans le caractère que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des
relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dévorantes
de l'Europe m'ont dénoncé comme boucanier. Ces sordides fripons, qui
arracheraient les yeux de leurs pères, s'ils étaient des muscades, ne
permettent à aucun homme de chauffer son sang avec de l'épice ou de le
rafraîchir avec du thé, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils
nomment cela, leur _dustoory_. Ils accaparent tout, et dès que dans un
coin il y a quelque chose à gagner, ils en trouvent, ils en suivent la
piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans
vouloir admettre personne au partage du butin.
Maintenant, j'aime aussi l'épice et le thé, et leur système de droit
exclusif n'étant pas en harmonie avec mes idées, j'entrepris un
commerce pour moi-même. Ils me dénoncèrent, saisirent mon vaisseau, et
me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laissé pourrir en
prison, ni anéantir par un abject désespoir. Je n'ai pas non plus
prodigué mon temps à écrire de misérables pétitions. Je me suis relevé
seul, comme un lion blessé et non vaincu; et, quoique borné par
d'étroites limites, je pris la résolution de rendre coup pour coup.
Entre ma ruine et mon retour à une vie maritime, je satisfis mon désir
de voir l'intérieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie.
Je demeurai quelque temps avec Tippoo Saïb. Lui seul possède toutes les
grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses
principales batailles; mais vous connaissez sa destinée. À cette époque,
je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, poussés par un
amour ardent de la liberté, essayaient d'arrêter le courant qui emporte
les hommes faibles et sans résistance.
Comme un pauvre torrent de la montagne se débattant contre
l'entraînement d'une puissante rivière, j'écumai et je luttai pour
soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emporté comme les autres
jusqu'à ce que, mêlé avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste océan.
Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de
côté pendant une saison leurs propres intérêts, et laisser dormir leurs
passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu'à ce que le soleil
de la liberté apparût et leur donnât le loisir, sans être interrompus
par une invasion étrangère, de reprendre leurs dissensions civiles et
religieuses.
Je conjurai les princes et les prêtres (les avoués du monde) de relâcher
leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu'à ce que l'ennemi
général fût chassé du pays à la mer d'où il était venu. Mais la vérité
ressemble à une arme meurtrière dans la main d'un enfant, elle n'est
dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouvée damnable; je me
sauvai avec difficulté pour éviter de voir mon nom compléter la longue
liste des martyrs.
Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la nécessité d'une grande
révolution morale. Le vieux système est établi là dans toute la grisâtre
horreur de la désolation et de la décadence; il y restera triste et
hideux jusqu'à ce qu'un autre, entièrement nouveau, précipite sa chute
par son élévation. Le temps seul peut opérer cette métamorphose, et les
efforts des mains semblables aux miennes, pour hâter son pas de tortue,
sont vains et puérils.
--Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les
esprits, aussi bien que les mains, ont déjà commencé l'ouvrage de la
régénération.
--Oui, mais pour eux-mêmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est
l'enfant d'un vieillard, un avorton dénaturé et ridé, créé des débris de
l'Est, raccommodés et unis ensemble avec ingénuité, mais sans force.
L'Europe est un bronze antique rapiécé et barbouillé de cosmétique; un
petit modèle de plâtre d'après une statue de granit. Le doigt de la
destruction est déjà dessus comme celui d'une mère spartiate sur son
chétif enfant.
Mais je fus éveillé de mes rêves de réformation; j'avais dépensé mon or;
je manquais de pain; je résolus donc d'aller vers le courant, en disant
avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:
«Le monde est mon huître; je l'ouvrirai avec mon épée!»