XXV

Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées

par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à

une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et

des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru

malsains et sans goût.

Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée

se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent

l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais

réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces

de l'âge et de la décrépitude.

Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans

culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent,

et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par

la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa

fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.

Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant,

que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les

peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le

temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du

monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie.

Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des

signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce,

car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme

fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants

jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette

souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement

d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du

soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et

les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept.

Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par

mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient

été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance

que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années.

J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les

commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il

ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de

Ruyter était un grand coeur, et mon jugement sur lui n'était point

erroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche,

et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur

délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation,

et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne

et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût

répandre ses affections et trouver un retour de sympathie.

Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie

qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les

barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers

européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du

soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues

particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient

été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance.

De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et

légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et

comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était

isolé, les sentiments affectueux de son coeur se concentrèrent sur

moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait

pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait

depuis si longtemps la possession.

Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et

chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la

sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par les

bourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de

Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver

quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais

consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de

la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante,

sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui

suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de

ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents

suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur

l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est

aussi émoussé que faux.

L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie

d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la

même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne

m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse

poursuivi seul les aventures d'une existence errante.

Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour

passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers,

il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte

cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux,

est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre

dont le coeur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il

n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable à

un jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un

cheval sauvage choisi dans le troupeau et _razoed_ au milieu de sa

carrière par les _Gauchos_ de l'Amérique du Sud. Le fatal noeud

coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la

terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais

ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et

élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et

marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements.

Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments

douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec

l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton

larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.

Le vaisseau sortit doucement du port, «juste avec assez d'air, comme

disaient les matelots, pour endormir les voiles.»

Au point du jour, le havre était encore visible, et nous aperçûmes le

vieux dow qui se traînait paresseusement, comme une tortue, le long du

rivage.

À midi, une brise s'éleva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous

étions à une telle distance de Bombay, que nos appréhensions d'être

guettés dans nos mouvements furent complétement détruites. Nous

avançâmes de quelques lieues vers la terre, nous carguâmes les voiles,

et nous jetâmes l'ancre.

Armé d'un télescope, j'aperçus bientôt le dow, qui était semblable à une

tache noire sur la mer bleue.

J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargés de voiles, nous

rejoignîmes le dow à huit heures.

Je le hélai, et de Ruyter vint à notre bord.

De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous

déjeunions, il me demanda mon opinion sur le grab.

--Il semble se mouvoir indépendamment du vent, lui répondis-je; hier,

nous sommes passés devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher.

--Il est d'allure légère, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un

vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup,

mais s'il n'est pas trop chargé, il est rapide, flottant, et tient bien

le vent. En conséquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera

enseveli.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 28 / 51 题