Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe,
remarquable par sa proue mince et élancée. Ce grab était funé comme un
hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes
carrées et inégales. La plus grande partie de l'équipage était arabe par
le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils
appartenaient à différentes castes. Ce brigantin déchargeait une
cargaison de coton et d'épices, achetée, me dit Ruyter, par la
Compagnie.
Après sa première visite, mon ami n'alla que rarement à bord du
vaisseau, mais son capitaine, nommé le Rais, vint le voir tout les
jours. Ils fixèrent le lieu du rendez-vous sur un très-petit et
très-singulier bateau nommé un dow. Ce bateau était principalement
équipé d'Arabes, et, à mon grand étonnement, j'y vis aussi des matelots
européens, des Danois, des Suédois et quelques Américains. Ces derniers
restaient cachés dans l'intérieur du vaisseau. J'ignore pour quelle
raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de
cette circonstance.
Ce dow avait un grand mât à l'avant et un petit mât à l'arrière; c'était
bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu
dans l'Inde. Son avant et sa poupe, élevés et saillants, étaient faits
de légers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur
l'eau.
De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait
agréable.
--Oui, lui répondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un _Catamaran_
(ou bateau masolie), peut-être hasarderai-je ma carcasse à son bord.
--Je vois que vous êtes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme
j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez
la plus légère envie, le commandement du premier.
--En vérité, mon ami! alors, ôtez-lui sa tête de requin et mettez un
beaupré à la place; je serai alors très-content de m'embarquer dessus,
car j'aime la mine de ces pâles et sombres Arabes; j'aime leurs regards
sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de
gaillards si bien constitués pour grimper dans les cordages à l'heure
d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la
bataille.
--Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les
meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent
de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer.
--Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.
--Oh! il y a des canons sur le grab.
--Je déteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze
ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une
magnifique ligne d'eau, et sa tournure à l'arrière est celle d'un
schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet
et intelligent qui m'enchante.
--Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le
long de la côte jusqu'à Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le
soleil sera couché, allez à bord, et levez l'ancre sitôt que le vent de
terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est déjà transporté dans la
rade, et qu'il est tout prêt pour se mettre en mer. Au point du jour, je
lèverai l'ancre aussi. J'ai dit au _rais_ que vous partiez dans le grab;
il est prévenu également qu'il doit vous obéir. Je vais vous donner
quelques notes dans la prévision de l'avenir. Un accident pourrait nous
séparer; ce n'est guère probable, cependant il est plus sage que vous
ayez, dans ce cas-là, un règlement de conduite à suivre. Ne considérez,
mon ami, votre voyage jusqu'à Goa qu'en passager curieux d'en visiter
les côtes, et ne parlez nullement de tout ceci à Walter. Quand nous
serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous
paraissent peut-être aussi étranges qu'incompréhensibles. Êtes-vous,
malgré le mystère de ses allures, content de mon amitié?
--Très-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas resté si
longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance
absolue et entière. Partout où vous irez, je serai auprès de vous, et je
n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac délicat.
--Fort bien, mon garçon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous
puissiez être en état de gouverner les autres, il faut que vous soyez
tout à fait maître de vous-même; et afin de l'être, il ne faut pas,
comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les
préoccupations de votre esprit ou les préparatifs de vos actions. Un
seul mot dit dans un instant de colère, un seul regard embarrassé,
peuvent gâter l'exécution des projets les plus admirablement conçus.
Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le coeur,
et, excepté un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets
devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entourés
de ce genre d'ennemis.
--Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant à de Ruyter.
--Je le sais, répliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse
affirmation, mais je désire que vous ne buviez plus du tout.
Je regardai de Ruyter avec un air d'étonnement si stupéfait qu'il se mit
à rire.
--Si quelquefois vous vous abandonnez à ce plaisir, reprit-il, faites-le
avec de vrais amis; mais là, bien sérieusement, il vaut encore mieux ne
pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout à fait
que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?
--Parfaitement juste.
À mon retour dans la ville, de Ruyter me dit:
--Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour
les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque
tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous,
qui êtes d'un naturel si insouciant et si étourdi.
Je reçus les dernières instructions de de Ruyter quelques moments avant
le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le
bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement
anglais, me reçut à bord et me fit entrer dans sa cabine. Là, je lui
donnai une lettre de de Ruyter; il la mit à son front, la lut avec les
signes du plus profond respect, et me demanda à quelle heure on levait
l'ancre.
--À minuit, lui répondis-je, suivant l'ordre que j'avais reçu de mon
amiral; ensuite je commandai au rais de hisser à bord tous les bateaux,
de les arrimer et de se préparer au départ.
Pendant que le rais exécutait mes ordres, j'examinai les notes de de
Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le
commandement du vaisseau était à ma disposition, je ne savais que penser
de l'étrange manière qu'employait de Ruyter pour me forcer à l'accepter.
Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes
ordres.
--Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon coeur. Demain
nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystère de
sa conduite.
Ma vie avait été, jusqu'à ce jour, tellement semblable à celle d'un
pauvre chien ballotté de ci et de là par d'impérieuses volontés, qu'il
ne m'était pas possible, en cherchant la fortune les yeux bandés, de
tomber plus mal dans le présent que je n'étais tombé dans le passé: de
sorte que non-seulement sans hésitation, mais encore avec une joyeuse
promptitude, je me déterminai à exécuter tous les ordres de de Ruyter,
car il était bien la seule personne qui semblait prendre intérêt à ma
triste destinée.
Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme
et le regard fier que donne la puissance de l'autorité. Je parlai avec
bonté au _sérang_ (second officier) et aux autres, comme un homme fait
toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si
douce! Quoique en désordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre
offensives et défensives; mais les mâts de ses voiles avaient quelque
chose de malpropre aux yeux d'un homme habitué à l'admirable tenue d'un
vaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse
avait la couleur du bronze. Malgré ce triste extérieur, on pouvait, en
l'examinant avec attention, voir qu'il avait été équipé avec un grand
soin sur tous les points essentiels, et surtout à l'aide des inventions
européennes.
En mesurage, le grab était à peu près de trois cents tonneaux, mais il
ne pouvait arrimer que la moitié de cela. Son milieu était profond et
percé de sabords pour les canons, mais ils étaient enfoncés, à
l'exception de deux placés en avant, et de quatre à l'arrière. Les
plats-bords étaient armés de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant était
élevé, et celui d'arrière avait une poupe basse ou demi-tillac, sous
lequel était située la principale cabine.
Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du
souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.
La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être
remplie.
Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et
s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils
mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des
fruits frais.
Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le
canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa
cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait
librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux
côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il y avait
deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de ces
armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile, tandis
que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de la
cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient suspendues
des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis dans les
formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c'était son
équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine était
certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de livres,
de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres coins
se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, quoique
moins pittoresques, mais également indispensables, les articles dont
j'avais eu besoin pour mon souper.
Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la
crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs,
j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité
que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont
pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent
de la terre me donnât le signal du départ.
À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais
de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.
--La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la
seconde, elle est indépendante de ma volonté.
Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.