Je passai de longues soirées à moitié assoupi sur la pelouse, admirant
ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent à la terre tant de
grandeur et tant de majesté dans son suave et profond silence. Pendant
les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illuminés par
la brillante et limpide clarté de la lune, qui montre leur forme et leur
couleur presque aussi vivement que s'ils étaient baignés par la
resplendissante clarté du jour. Mais les teintes du ciel, plus pâles et
plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une
délicieuse opposition avec l'ardente et éblouissante lumière du soleil.
Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'émeraude
étendu à la porte de ma maison, et j'écoutais les huées des hiboux, en
suivant de l'oeil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je
m'endormais, et mes rêves m'entraînaient dans l'Inde accompagné de mes
deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit
Écossais venait bruire à mes oreilles. J'entendais presque réellement
cette voix me dire avec son âcreté sifflante:--Comment, monsieur, vous
vous endormez à l'heure de la faction! allez à la cime du mât, cela vous
éveillera.
Un jour ce rêve se présenta à mon esprit avec des formes si réelles et
en apparence si palpables, qu'éveillé en sursaut et prêt à répondre au
hargneux lieutenant, je vis penché vers moi, au lieu de la figure de ce
détestable officier, la bonne tête de l'honnête Saboo, qui m'éveillait
avec ces paroles d'avertissement:
--Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir.
Je me levai alors tout frissonnant; le soleil déchirait les derniers
voiles du matin, et en attendant que le vieillard eût achevé les
préparatifs de mon déjeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau
était parfumée par l'odoriférante senteur des roses et des jasmins.
Malgré les prévisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je
savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait
connaître les dégoûts de la satiété. Cependant, pour rendre justice aux
piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon
costume, j'avais déjà repris ma jaquette et mes pantalons. N'étant pas
tout à fait à l'épreuve des moustiques, et ayant par inadvertance marché
sur un nid de jeunes centipèdes, je m'empressai de remettre mes
souliers.
Depuis ma plus tendre enfance, j'ai été involontairement soumis à des
attaques de spleen, non d'un spleen triste, désespéré, mais plutôt d'une
mélancolie douce, rêveuse et presque agréable.
La poétique habitation dans laquelle je me trouvais était faite pour
éveiller dans mon esprit ces illusoires fantômes. Peu à peu, cependant,
ils se dissipèrent, se confondirent dans la réalité, et je commençai à
méditer sur la singularité de ma position vis-à-vis de Ruyter.
Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manières de Ruyter,
et dans ses amicales poursuites à mon égard, un mystère qui m'intriguait
vivement; mais, loin qu'il me mît en défiance contre cet homme au regard
fascinateur, à l'entraînante parole, je me plaisais dans ce
clair-obscur, dans ce doute indécis qui me montrait mon ami tantôt dans
une situation ordinaire, tantôt dans des conditions tout à fait
exceptionnelles. La rapidité avec laquelle de Ruyter avait acquis sur
moi une irrésistible influence était merveilleuse. Sa franchise, son
courage, sa générosité, la noblesse de sa nature, tout chez lui était si
grand, si spontané, si réellement bon, que je ne pouvais croire qu'il
fût de la race mercantile et intéressée des négociants que j'avais
connus à Bombay.
Après avoir sérieusement réfléchi et sur ses paroles et sur tout ce que
je connaissais de sa conduite, j'arrivai à la conclusion qu'il devait
être le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais à cette
époque ni les Anglais ni les Américains n'avaient de vaisseaux de guerre
dans l'Inde; il est vrai que les Français en possédaient; mais si de
Ruyter était sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais,
traité comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi
que de Ruyter pouvait être l'agent de quelques-uns des rajahs, qui
étaient encore des souverains indépendants, quoique la Compagnie les
entourât de ses cercles jusqu'au jour où elle parvenait à les chasser de
leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en bêtes
fauves. Il était connu à cette époque que, soit en temps de paix, soit
en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachés dans les
résidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des
résidents de la Compagnie.
De Ruyter me semblait admirablement propre à remplir les fonctions de
cette charge, quoique souvent il ne parût avoir nul souci de déguiser
ses opinions sous un prudent silence.
Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et même les individus de cette
nation, quoiqu'il leur préférât beaucoup ceux de l'Amérique, son pays de
prédilection.
Le souvenir des réflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur
lui était faux. Je ne m'arrêtai donc plus à la recherche de ce qu'il
avait été dans le passé, ni de ce qu'il pouvait être dans le présent; je
l'aimais, et je résolus de confier ma vie à la direction de son amitié.
Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son
départ de Bombay était retardé, je ne trouvai plus de prétexte plausible
pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir.
Un soir je dis adieu à mes belles journées de paresse, et un magnifique
cheval envoyé par Walter me conduisit à la porte de sa tente. Mon fidèle
et tendre ami prit un plaisir enfantin à me montrer les agréments et
les avantages de sa position, si différente du cruel passé de son séjour
sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aimé,
estimé par les officiers du corps, auxquels il me présenta.
Le récit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en
amitié, et le lendemain, escorté autour de mon palanquin par une
demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien
quartier de Bombay. De Ruyter se joignait à nous et partageait les
plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'était pas retenu dans la
ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.