XIV

Quand j'étais en faction, et particulièrement pendant les veilles de

nuit, je restais auprès de Walter, et je soulageais, autant que cela

m'était possible, les pitoyables gémissements du pauvre garçon contre

sa misérable destinée. J'en revenais toujours, pour attirer son

attention, à lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre

notre ennemi.

--Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment

où nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gênent. Ce

vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galériens enchaînés,

condamnés à l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre

notre liberté, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille

rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la

douleur même de notre situation présente; il est impossible que nos

misères s'accroissent, et un changement ne peut être qu'une

amélioration.

--Oui, mon ami, répondit Walter, allons dans un pays inconnu aux

Européens, dans un pays où leur race maudite n'aura jamais paru, et où

ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie où nous n'avons ni

patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et

cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les

hommes primitifs étaient bons, hospitaliers, généreux: allons à eux;

qui, mieux que nous, pourra apprécier et leur simplicité et leur

grandeur natives? Nous, qui sommes opprimés, torturés, chassés du sol

natal par les injustices du sort, par la cruauté des hommes. Pour moi,

devant mes yeux, le paria lépreux et méprisé, haï par tous, jouit, dans

sa liberté restreinte, d'un bonheur suprême, si je compare sa vie à la

mienne, ses souffrances à ce que j'ai souffert, à ce que je souffre

encore.

--Quant à la lèpre, mon cher Walter, m'écriai-je, elle est en dehors de

la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de

mes membres; ils sont les seuls amis que je possède, et les vrais

philosophes de l'Est mettent une très-grande valeur dans les dons de la

nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les

avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande

avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons

naissent dans les palais, et nous qui pourrions les écraser comme une

puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligés, par la hiérarchie

des situations, de les saluer, de nous tenir tête nue devant eux! Parmi

les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de

dégradations si infâmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de

la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'épée.

En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit

charmant s'échappait de ses lèvres en paroles ardentes et passionnées.

Il se transportait en imagination dans une des nombreuses îles de

l'archipel des Indes, avec un arc et des flèches, des lignes de pêcheur

et un canot.--Non, s'écriait-il en interrompant la description de sa vie

future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau salée: mon

sang se glacerait aussitôt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin

isolé, un vallon ombragé par des arbres, et je vivrai heureux et

fraternellement uni avec les natifs.

--Tu leur prendras leurs soeurs? lui dis-je.

--Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je

bâtirai une hutte.

--Tu te laisseras tatouer? demandai-je à Walter.

--Certainement, me répondit-il, je serai tatoué, je ne mettrai plus de

vêtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai.

Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des châteaux

en Espagne, les possédant presque toujours, et oubliant nos misères

jusqu'à ce que notre pastoral et romantique édifice fût entièrement

détruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du

lieutenant écossais, qui criait avec sa vulgarité d'expression:

--Taisez-vous, là-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre

pour recevoir une raclée; taisez-vous, misérables gueux, ou j'appelle le

contre-maître, qui viendra avec sa corde.

Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions

silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous

réveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journée

à attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe semée

d'étoiles, et l'espérance en des jours meilleurs, et les chants de

l'illusion qui tracent sur le sable les féeries du désir. Le noble et

généreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme;

en voyant cela, les matelots, fins et rusés comme des esclaves,

suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier.

J'ai raconté les événements qui se sont passés sur la frégate, non pas

précisément dans l'ordre de leur arrivée, mais comme ils se sont

présentés à ma mémoire.

Après être restés quelques jours à Bombay, nous naviguâmes vers Madras,

et nous reprîmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de

l'amiral.

Un beau jour, pendant notre traversée de Bombay à Madras, il s'éleva sur

le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrayés, que,

l'esprit encore sous l'impression d'une révolte d'équipage que je venais

de lire, je crus à un commencement de mutinerie.

Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les

matelots se précipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au

travers des écoutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant

qui commandait le pont était debout, pâle, stupéfait; le capitaine et la

plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions

tout en essayant de pénétrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le

pont avec des cris et des gémissements inarticulés. Mais ni le capitaine

ni le lieutenant ne réussirent à se faire entendre; ils avaient perdu

toute l'autorité de leurs voix, et, entraînés par la foule compacte, ils

se trouvèrent confondus avec elle.

Je vis bientôt que c'était le désespoir et non la fureur qui était peint

sur les fronts rudes et brunis des matelots.

Enfin, le premier instant de la peur passé, le secret de cette épouvante

s'échappa en un cri lugubre de toutes les bouches.

--Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant!

Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur.

Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du

combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se

présageait.

Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort

hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni

de la terre!

L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir

entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de

l'unique torpeur.

Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les

fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards

étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un

oeil insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter.

Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas

une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon.

Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui

s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle

montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à

chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de

l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence

lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et,

poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se

précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les

côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de

chercher un refuge.

Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné

dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles,

attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide.

La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer

leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs

armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres

énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main:

--Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.

Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur

engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les

disciplinèrent, et un peu de calme rendit la manoeuvre possible.

Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant:

--Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers

pour me passer de l'eau.

Sans attendre la réponse d'Aston, je me précipitai dans la grande

ouverture à travers les écoutilles; je hâtai ma course le long du second

pont, entièrement abandonné, et, saisissant une corde, je descendis, à

travers la fumée, directement dans le magasin. L'obscurité y était plus

profonde qu'elle ne peut l'être dans la plus profonde nuit, de sorte

qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'où sortait le

feu. Je tâtai partout, et je sentis que mes mains et ma tête étaient

atteintes par l'incendie; je pouvais à peine respirer la fumée

qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma

marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui

gisait au milieu de la pièce.

Le contre-maître canonnier était l'individu couché par terre. Sa pipe

cassée dans sa bouche avait allumé (car tout abruti qu'il était, il

fumait encore) des mèches qu'on tenait amorcées pour les canons. La

négligence de cet ivrogne avait alimenté ce lent et étouffant brasier de

plusieurs centaines de ces mèches; elles causaient donc l'effroyable

fumée qui avait mis tout le vaisseau en révolution. Le seul danger qu'il

y eût réellement était leur proximité de la poudre.

--Envoyez des hommes! criai-je.

À ce moment, Aston parut.

--Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et

dans quelques secondes tout sera fini.

Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant:

--Vous êtes tout en feu!

Mes cheveux et ma chemise brûlaient. Cette aspersion saisissante, jointe

à la fumée, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston

qui était descendu. Il me remplaça.

L'air frais me rendit à la vie. L'incendie était éteint, la joie et le

calme avaient reparu.

Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont.

Mes traits noircis par la fumée, mes cheveux et mes sourcils brûlés,

mes vêtements en désordre, ou plutôt en lambeaux, donnaient à ma

personne un extérieur si diabolique que j'avais l'air d'un démon

nouvellement arrivé des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils

parurent sincèrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils

semblèrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en

exprimer davantage. Me remercier eût été s'adresser à eux-mêmes une

réprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des

soins et un _second poulet_!

L'impression produite par l'opportunité de mon secours ne s'effaça pas

aussi promptement que le souvenir de mon impétueuse attaque contre le

vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de

paresser pendant des journées entières. Si, par habitude, on revenait

aux anciennes exigences, aux anciennes épithètes de lâche, de paresseux,

je riais d'un air dédaigneux, et les officiers prenaient ma défense en

disant:--En vérité, ce pauvre garçon mérite un peu de repos et beaucoup

d'indulgence.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 17 / 51 题