Quand j'étais en faction, et particulièrement pendant les veilles de
nuit, je restais auprès de Walter, et je soulageais, autant que cela
m'était possible, les pitoyables gémissements du pauvre garçon contre
sa misérable destinée. J'en revenais toujours, pour attirer son
attention, à lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre
notre ennemi.
--Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment
où nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gênent. Ce
vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galériens enchaînés,
condamnés à l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre
notre liberté, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille
rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la
douleur même de notre situation présente; il est impossible que nos
misères s'accroissent, et un changement ne peut être qu'une
amélioration.
--Oui, mon ami, répondit Walter, allons dans un pays inconnu aux
Européens, dans un pays où leur race maudite n'aura jamais paru, et où
ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie où nous n'avons ni
patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et
cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les
hommes primitifs étaient bons, hospitaliers, généreux: allons à eux;
qui, mieux que nous, pourra apprécier et leur simplicité et leur
grandeur natives? Nous, qui sommes opprimés, torturés, chassés du sol
natal par les injustices du sort, par la cruauté des hommes. Pour moi,
devant mes yeux, le paria lépreux et méprisé, haï par tous, jouit, dans
sa liberté restreinte, d'un bonheur suprême, si je compare sa vie à la
mienne, ses souffrances à ce que j'ai souffert, à ce que je souffre
encore.
--Quant à la lèpre, mon cher Walter, m'écriai-je, elle est en dehors de
la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de
mes membres; ils sont les seuls amis que je possède, et les vrais
philosophes de l'Est mettent une très-grande valeur dans les dons de la
nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les
avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande
avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons
naissent dans les palais, et nous qui pourrions les écraser comme une
puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligés, par la hiérarchie
des situations, de les saluer, de nous tenir tête nue devant eux! Parmi
les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de
dégradations si infâmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de
la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'épée.
En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit
charmant s'échappait de ses lèvres en paroles ardentes et passionnées.
Il se transportait en imagination dans une des nombreuses îles de
l'archipel des Indes, avec un arc et des flèches, des lignes de pêcheur
et un canot.--Non, s'écriait-il en interrompant la description de sa vie
future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau salée: mon
sang se glacerait aussitôt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin
isolé, un vallon ombragé par des arbres, et je vivrai heureux et
fraternellement uni avec les natifs.
--Tu leur prendras leurs soeurs? lui dis-je.
--Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je
bâtirai une hutte.
--Tu te laisseras tatouer? demandai-je à Walter.
--Certainement, me répondit-il, je serai tatoué, je ne mettrai plus de
vêtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai.
Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des châteaux
en Espagne, les possédant presque toujours, et oubliant nos misères
jusqu'à ce que notre pastoral et romantique édifice fût entièrement
détruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du
lieutenant écossais, qui criait avec sa vulgarité d'expression:
--Taisez-vous, là-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre
pour recevoir une raclée; taisez-vous, misérables gueux, ou j'appelle le
contre-maître, qui viendra avec sa corde.
Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions
silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous
réveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journée
à attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe semée
d'étoiles, et l'espérance en des jours meilleurs, et les chants de
l'illusion qui tracent sur le sable les féeries du désir. Le noble et
généreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme;
en voyant cela, les matelots, fins et rusés comme des esclaves,
suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier.
J'ai raconté les événements qui se sont passés sur la frégate, non pas
précisément dans l'ordre de leur arrivée, mais comme ils se sont
présentés à ma mémoire.
Après être restés quelques jours à Bombay, nous naviguâmes vers Madras,
et nous reprîmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de
l'amiral.
Un beau jour, pendant notre traversée de Bombay à Madras, il s'éleva sur
le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrayés, que,
l'esprit encore sous l'impression d'une révolte d'équipage que je venais
de lire, je crus à un commencement de mutinerie.
Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les
matelots se précipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au
travers des écoutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant
qui commandait le pont était debout, pâle, stupéfait; le capitaine et la
plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions
tout en essayant de pénétrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le
pont avec des cris et des gémissements inarticulés. Mais ni le capitaine
ni le lieutenant ne réussirent à se faire entendre; ils avaient perdu
toute l'autorité de leurs voix, et, entraînés par la foule compacte, ils
se trouvèrent confondus avec elle.
Je vis bientôt que c'était le désespoir et non la fureur qui était peint
sur les fronts rudes et brunis des matelots.
Enfin, le premier instant de la peur passé, le secret de cette épouvante
s'échappa en un cri lugubre de toutes les bouches.
--Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant!
Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur.
Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du
combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se
présageait.
Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort
hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni
de la terre!
L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir
entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de
l'unique torpeur.
Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les
fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards
étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un
oeil insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter.
Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas
une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon.
Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui
s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle
montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à
chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de
l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence
lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et,
poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se
précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les
côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de
chercher un refuge.
Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné
dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles,
attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide.
La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer
leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs
armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres
énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main:
--Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.
Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur
engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les
disciplinèrent, et un peu de calme rendit la manoeuvre possible.
Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant:
--Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers
pour me passer de l'eau.
Sans attendre la réponse d'Aston, je me précipitai dans la grande
ouverture à travers les écoutilles; je hâtai ma course le long du second
pont, entièrement abandonné, et, saisissant une corde, je descendis, à
travers la fumée, directement dans le magasin. L'obscurité y était plus
profonde qu'elle ne peut l'être dans la plus profonde nuit, de sorte
qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'où sortait le
feu. Je tâtai partout, et je sentis que mes mains et ma tête étaient
atteintes par l'incendie; je pouvais à peine respirer la fumée
qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma
marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui
gisait au milieu de la pièce.
Le contre-maître canonnier était l'individu couché par terre. Sa pipe
cassée dans sa bouche avait allumé (car tout abruti qu'il était, il
fumait encore) des mèches qu'on tenait amorcées pour les canons. La
négligence de cet ivrogne avait alimenté ce lent et étouffant brasier de
plusieurs centaines de ces mèches; elles causaient donc l'effroyable
fumée qui avait mis tout le vaisseau en révolution. Le seul danger qu'il
y eût réellement était leur proximité de la poudre.
--Envoyez des hommes! criai-je.
À ce moment, Aston parut.
--Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et
dans quelques secondes tout sera fini.
Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant:
--Vous êtes tout en feu!
Mes cheveux et ma chemise brûlaient. Cette aspersion saisissante, jointe
à la fumée, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston
qui était descendu. Il me remplaça.
L'air frais me rendit à la vie. L'incendie était éteint, la joie et le
calme avaient reparu.
Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont.
Mes traits noircis par la fumée, mes cheveux et mes sourcils brûlés,
mes vêtements en désordre, ou plutôt en lambeaux, donnaient à ma
personne un extérieur si diabolique que j'avais l'air d'un démon
nouvellement arrivé des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils
parurent sincèrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils
semblèrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en
exprimer davantage. Me remercier eût été s'adresser à eux-mêmes une
réprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des
soins et un _second poulet_!
L'impression produite par l'opportunité de mon secours ne s'effaça pas
aussi promptement que le souvenir de mon impétueuse attaque contre le
vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de
paresser pendant des journées entières. Si, par habitude, on revenait
aux anciennes exigences, aux anciennes épithètes de lâche, de paresseux,
je riais d'un air dédaigneux, et les officiers prenaient ma défense en
disant:--En vérité, ce pauvre garçon mérite un peu de repos et beaucoup
d'indulgence.