En outre de l'affection que j'avais pour Aston, je me sentais vivement
entraîné vers un jeune élève nommé Walter. Il n'y avait cependant entre
nos deux caractères aucune ressemblance, ou pour mieux dire, nous
différions dans nos goûts, dans nos habitudes et même dans notre manière
de juger les choses. Cependant un motif puissant m'avait jeté vers lui
avec l'amitié d'un frère dans le coeur. Walter avait été fort
malheureux, et son père s'était montré envers lui plus cruel encore que
le mien. Peut-être, dans les esprits scrupuleux, le pauvre enfant
avait-il mérité la haine de son père en faisant son entrée dans le monde
humanitaire d'une manière hétérodoxe et contraire aux lois. Parents,
amis et tuteurs n'avaient pas été consultés, l'Église s'était vue
frustrée de ses droits, ses saints ministres fraudés de leurs gages.
Il n'y avait point eu de gai carillon aux cloches du village où il était
né, point de joyeux amis, point de voix harmonieuses pour souhaiter au
petit étranger la bienvenue de sa présence.
Rien de tout cela; mais, au lieu des bons présages qui fêtent
ordinairement l'entrée d'un enfant dans son berceau, ce furent des
figures attristées, des femmes craintives, des mains tremblantes qui
reçurent le nouveau-né.
Sa mère avait été transportée nuitamment dans l'obscur faubourg d'une
grande ville, et on employa pour la dissimuler aux regards autant de
précautions, de soins, d'artifices, d'argent qu'il en faut pour cacher
un crime de meurtre.
Ce mystère fut la seule attention paternelle que donna à Walter l'auteur
de ses jours.
La mère du pauvre abandonné était une de ces mille malheureuses qu'a
séduites une promesse de mariage, une de ces infortunées qui ont cru aux
protestations d'amour éternel, de constante adoration, d'inviolable
fidélité, aux serments d'un lord! Comme si un lord pouvait aimer et
rester fidèle à autre chose qu'à l'orgueil de son nom, qu'à la vanité de
sa couronne. Comme si un lord pouvait hésiter un instant à sacrifier
femme, enfant, famille, repos des uns, honneur de l'autre, à la crainte
de paraître coupable, à la crainte d'entacher, même d'une ombre, la
pureté de son écusson! Un lord ne peut tenir ses serments ainsi qu'un
plébéien, il ne peut non plus reconnaître son enfant illégitime: il faut
laisser cette prud'homie au peuple.
Walter fut élevé dans une maison de charité. Le _Blue-coat-School_ est
un établissement fondé par la royauté pour l'éducation des pauvres
orphelins, enfants sans famille, et qui étaient moins pauvres que ce
fils d'un homme qui avait cinquante mille livres de rente! Cette
institution, qui n'est pas la seule en Angleterre, est une admirable
place pour élever les bâtards de l'aristocratie, et le peuple doit être
fier du haut et puissant privilége qui lui accorde de dépenser son
argent pour l'entretien et l'éducation des enfants abandonnés de ses
arrogants seigneurs. Ce serait en vérité un horrible sacrilége si une
seule goutte de ce sang noble ne s'alimentait pas de la sueur du peuple.
La mère de Walter employa tout son courage et toutes ses ressources pour
placer son fils dans la marine; mais, pauvre et sans protection, Walter
n'y mena qu'une vie triste, sans espoir d'avenir, une vie de
persécutions qui ne fut point améliorée sous la domination du lieutenant
écossais. Ce brutal personnage appesantit sa force sur la faiblesse du
pauvre garçon, et l'attrista tellement que, presque sans se rendre
compte à lui-même des changements de son esprit, Walter devint pensif,
soucieux, presque indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.
Après avoir fui nos réunions, il s'éloigna complétement de nous et ne
nous adressa plus la parole.
Cette conduite, dans laquelle se révélait une immense douleur, m'attira
à lui, et je devins, malgré son mutisme, le plus attaché de ses amis.
Souvent, et sans qu'il s'en aperçût, tant le pauvre enfant était absorbé
dans ses sombres rêveries, je remplissais ses devoirs, et peu à peu, de
jour en jour, j'arrivai à conquérir sa confiance et son amitié.
En cherchant par quel moyen il me serait possible d'infliger au second
lieutenant la juste punition de la revanche que je m'étais promis de
prendre, il me vint à l'esprit de compléter le rôle ridicule que nous
lui faisions jouer depuis l'aventure du vaisseau malais en traçant au
crayon le tableau de son obéissance empressée à se rendre au signal du
rappel pendant que les deux autres bateaux se hâtaient impatiemment
d'arriver sur le malais.
Je fis la composition de mon oeuvre; mais, comme Walter avait plus de
talent que moi pour le dessin, je lui persuadai de faire une bonne copie
de mon travail.
L'ouvrage terminé, je saisis pour faire éclater ma bombe le moment où,
rassemblés autour de la table servie, tous les officiers étaient en
présence.
Mon dessin glissa comme une flèche sur la table, passa de main en main
et excita un rire général.
Quelques minutes se passèrent avant que le principal personnage
s'aperçût qu'il était le héros de mon oeuvre; mais quand le dessin
arriva à lui, sa longue et blafarde figure devint livide, puis couleur
de citron; nous crûmes qu'il allait avoir une attaque de jaunisse.
L'Écossais n'épargna ni les questions ni les recherches pour connaître
l'auteur de la satire. J'oublie d'ajouter que nous avions joint à cette
esquisse, pour en expliquer ironiquement le sujet, une chanson en
mauvais vers, et, avec la vanité d'un auteur, ou peut-être suivant
l'exemple des anciens bardes et d'un poëte moderne, je m'amusais
constamment à la chanter, et cela sans souci du lieu, du temps ou des
oreilles. Cette chanson devint bientôt aussi familière à l'équipage que
_Cessez_, _Hude Boreas_, et _Tom Bouling_. Moi, je trouvais que la
mienne leur était bien supérieure, mais cela parce que j'ignorais à
cette époque que l'auteur de la dernière de ces chansons nationales
avait obtenu une pension du gouvernement, et certes, si je l'avais su,
je n'aurais point osé me mettre sur le même rang de versification et
d'esprit. La seule récompense que me donna cet ingrat lieutenant, que
j'étais si infatigable à immortaliser, fut un ordre de me taire; c'était
animer la flamme: je chantais, ou, pour mieux dire, nous chantions de
plus belle.
Quelques jours après le premier acte de notre petite comédie de
vengeance, le lieutenant apprit que le dessin avait été fait par Walter.
--Je croyais que cet infâme barbouillage était l'oeuvre du
vagabond--j'étais ledit vagabond--l'oeuvre de cet enfant du diable,
car il est capable de toutes les atrocités, mais on le protége ici; son
insolence n'a-t-elle pas le soutien du premier lieutenant, celui
d'Aston? Petit misérable, petit brigand, il mourra sur les pontons: je
ne puis rien contre lui; mais quant à Walter, à ce blême et maladif
garçon qui est battu et maltraité par tout le monde, pardieu! je le
dégoûterai tellement de la vie, qu'il finira par se noyer.
L'Écossais s'appliqua si lâchement à tenir sa parole, qu'à force de
ruse, de lâcheté, de perfidie, il arriva à persuader au capitaine et au
premier lieutenant que Walter était indiscipliné, paresseux, insolent,
incapable de remplir le plus simple devoir.
Walter fut donc constamment puni, et tomba dans le désespoir.
Un jour, exaspéré par l'injustice d'une punition sans motif, il répondit
insolemment à l'Écossais et refusa de lui obéir.
Son insubordination prit sur les lèvres du lieutenant des proportions si
révoltantes contre la discipline, que Walter fut dégradé de son titre
d'officier et attaché au mât comme un criminel.
Malgré la défense expresse de parler au malheureux garçon, j'essayai de
le consoler; mais son coeur si doux, si patient, si bon, était
littéralement brisé: il se dégoûta de la vie, et j'eus la douloureuse
crainte qu'il ne réalisât le monstrueux souhait du lieutenant, qui
tentait de le pousser à se donner la mort.
Toutes mes paroles d'amitié et d'encouragement restaient perdues: Walter
ne les entendait pas, il ne les écoutait pas. Cette inertie m'affectait
horriblement. Enfin j'employai le dernier moyen que me suggérait ma
tendresse pour le pauvre enfant, en lui disant que j'avais pris la
détermination de quitter le vaisseau et la marine aussitôt que nous
serions arrivés à un port. En l'engageant à prendre courage, à me
suivre, je lui dépeignis le délicieux plaisir que nous ressentirions en
prenant une vengeance terrible des méchancetés de notre ennemi. L'espoir
de cette revanche fit plus que toute la tendresse de mes paroles. Walter
se ranima et parut reprendre ses devoirs avec le désir d'attirer sur lui
la bienveillance de ses chefs.
Son persécuteur infernal continua de le tourmenter avec une inexorable
persistance; il contraignit Walter à travailler avec les garçons de
l'artimon; il l'obligea à s'habiller comme les matelots, à manger avec
eux. Ce lâche, qui ne rougissait pas de torturer un enfant, usa de toute
son influence sur le capitaine pour flétrir Walter par la honte d'une
punition corporelle. Le commandant, juste et bon malgré sa faiblesse,
refusa avec énergie d'accéder à cette demande.