Dès que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec
ardeur le plus futile prétexte pour prouver la nécessité de mon
débarquement, et tant que le pavillon n'était pas hissé au grand mât,
il était inutile de songer à me voir reparaître sur le pont de la
frégate. Quand nous entrâmes pour la seconde fois dans le havre de
Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit à
terre, et j'allai établir mon quartier général dans une taverne de la
ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prédilection.
Là, libre de toute entrave, de toute autorité, je me plongeais sans
réflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures
que je ne consacrais ni à la société des femmes ni aux libations des
festins, s'écoulaient en longues excursions faites à cheval autour de la
ville. Pendant ces courses, je m'arrêtais quelquefois dans les bazars,
bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau,
j'étais la cause des bruits et des émeutes, le boute-en-train de toutes
les querelles.
Dans l'Inde, les Européens tyrannisent les natifs et leur font
rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages
peuvent être commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de
la plus complète impunité. La douceur faible et flexible du caractère
des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et
la résistance ou les plaintes leur sont à peu près inconnues. La
bienveillance des Européens, le témoignage de leur reconnaissance pour
les Indiens après de longs et fidèles services, sont exprimés par des
flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais
aussi par des traitements d'une insensible cruauté aux heures de
spleen. Je parle ici du passé, et j'ignore si les rapports de ces deux
peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas
complétement changés.
Quoique plongé dans les enchantements d'une liberté ivre de plaisir, je
n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point été permis de
venir à Bombay. Je lui écrivais tous les jours, et j'avais arrangé qu'il
resterait sur le vaisseau jusqu'au moment où ce dernier mettrait à la
voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du départ,
il eût à se jeter à la mer à l'avant du vaisseau, et à nager jusqu'à la
barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant.
Quant à notre projet de vengeance relativement à l'Écossais, je me
chargeais seul de l'exécution, car j'étais assez grand et assez fort
pour lutter avec lui, et avec avantage.
Dans la taverne où j'avais établi le lieu de ma résidence, je fis la
rencontre d'un marchand avec lequel je parvins à me lier intimement.
Dans la première jeunesse, on forme ainsi sans arrière-pensée, sans
méfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence
du moment qui les voit naître, et dans les souvenirs qui en rappellent
les joies.
À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières
pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux
individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris
en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à
leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami
l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement
la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à
écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents
vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et
les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa
conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la
plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter
eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant
et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs.
J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il
faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul
dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut
notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que
je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et
exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.
Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son
véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une
occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de
toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre
les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était
une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point
mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide
du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le
moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise.
De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la
plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son
investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à
courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des
propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu.
Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les
différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité.
Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais,
tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et
harmonieuse langue persane.
La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait
jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez
les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux
Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient
au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.
Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux
négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de
Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans
arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend
pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou
pour des fripons.
Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus
insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un
imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et
moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je
pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente
au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à
pouvoir le faire.
La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de
magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout
son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les
habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était
possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se
cachait la force du chêne.
Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de
largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair,
intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc,
que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants,
ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter
étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en
déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient
pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes
les impressions de son esprit.
Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage
bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la
conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard
disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un
rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards,
qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos
yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits
et saillants.
De Ruyter avait contracté, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est,
l'habitude de fermer à demi ses paupières, et ce mouvement, presque
continuel, avait fini par tracer au coin de l'oeil une infinité de
petites lignes, mais ces lignes étaient légères, délicates comme des
ombres, et n'avaient rien qui pût rappeler ou les signes prématurés
d'une vieillesse précoce ou ceux d'une débauche constante, ainsi que le
révèlent souvent les tempes des hommes du Nord.
La bouche était nettement, hardiment coupée, pleine d'expression, et la
proéminence de la lèvre supérieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un
mouvement nerveux et indépendant de sa compagne. Les contours fiers et à
la fois suaves de cette bouche donnaient à la physionomie un air posé,
sérieux, bienveillant, mais d'une invincible détermination. On sentait
qu'après avoir prononcé un refus, elle ne devait jamais revenir sur
l'expression et sur l'exécution de sa volonté.
Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de
Ruyter était, en certains endroits, presque brûlé par le soleil; mais
cette nuance foncée s'alliait bien à l'ensemble de toute sa personne,
quoique le vieillissant un peu; car il avait à peine trente ans.
Si je suis minutieux, si je m'arrête aux détails en faisant la
description de de Ruyter, c'est pour arriver à faire comprendre
l'influence extraordinaire qu'il exerça sur mon esprit et sur mon
imagination. Il devint le modèle de ma conduite, et le but de mon
ambition fut de l'imiter, même dans ses défauts. Mon émulation s'était
éveillée pour la première fois de ma vie. Je me trouvais impressionné
par l'intelligence, par la grandeur, par l'évidente supériorité d'un
être humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une
manière d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontanée, que cette
manière semblait être produite inopinément par sa propre individualité,
et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation
affectée.
L'influence énervante d'une longue résidence dans un climat tropical
n'avait pas fatigué de Ruyter; la vigueur de son tempérament, sa force
et son énergie semblaient insurmontables. Les fièvres mortelles des
Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient
impunément sur sa tête nue, car il vaquait en plein jour à ses
occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait à
peine et mangeait très-frugalement.
De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait à mes
orgies, se joignait à nous; mais il ne buvait que son café en fumant son
hooka; néanmoins, il nous surpassait en gaieté, et malgré la vertu
soporifique du moka berrie, il suivait la vivacité de nos causeries.
Quand l'entraînement en était excité par le jus de la grappe ou par
l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de
la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de
son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il eût
pu plier à l'ordre de sa volonté ou au souhait de son caprice
l'entêtement du plus obstiné d'entre nous tous. Mais de Ruyter préférait
faire ressortir le caractère des autres; il préférait les voir dans
leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par
cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa
sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possédée.