Malgré la nonchalance et l'ennui que j'apportais dans l'accomplissement
de mes devoirs ordinaires, je trouvai après cet événement plus de
tolérance dans l'esprit de mes chefs, et plus de sympathie auprès de mes
camarades. Les uns me témoignèrent une indifférente bonté, parce qu'ils
découvrirent que le calme de mon maintien recélait un courage
invincible; les autres, un semblant d'affection, parce que ce courage
apparut à leur pusillanimité comme un puissant soutien. Du reste, pour
contre-balancer la paresse d'une action par l'énergie de l'autre, je me
montrai dans les cas graves d'une activité si diligente, si infatigable,
que non-seulement on m'admirait, mais encore on me remerciait.
Dans la mer des Indes, il n'est pas permis de plaisanter avec les
caprices du temps, car les rafales y sont tellement dangereuses,
qu'après avoir courbé les mâts comme un souffle du vent courbe la frêle
ligne d'un pêcheur, elles font voltiger çà et là par lambeaux les voiles
déchirées, plient les vergues et jettent le vaisseau sur son gouvernail;
alors le rugissement de la mer, le bruit sonore du vent, la rapide et
rouge lueur des éclairs, mêlés aux voix fortes, brèves et haletantes des
officiers de quart, font de ces tempêtes le plus magnifique, mais aussi
le plus effrayant des tableaux. Les premiers instants de ces terribles
scènes me surprenaient parfois endormi; mais au bruissement des vagues
je me réveillais, et, avec la fougue irréfléchie de la jeunesse, je
m'élançais sur le pont pour grimper dans les cordages, et ma voix était
souvent la seule qui répondît à la trompette d'Aston.
Je me sentais à l'aise; j'étais heureux dans ce désordre de
l'atmosphère, dans ce bouleversement de la nature. Je faisais aux vents
en fureur, aux vagues en révolte, une sorte de guerre, et ces luttes
faisaient battre mon coeur et couler en flots de vif-argent le sang de
mes veines. Plus l'orage était dangereux, plus mon bonheur était grand;
mon mépris du danger m'en cachait le péril, et j'étais partout; je me
prêtais à toutes les manoeuvres, tandis que les graves et méthodiques
élèves, qui se piquaient d'une si grande exactitude dans
l'accomplissement de leurs devoirs, regardaient avec étonnement ce
garçon si souvent puni pour sa négligence se jeter volontairement dans
des entreprises presque mortelles, pendant que leur égoïste prudence
leur démontrait l'impossibilité de l'imiter. Les matelots admiraient mon
courage, et leur franche et bonne amitié en suivait les imprudences avec
un dévouement prêt à tout entreprendre pour me sauver la vie. Ils me
prédisaient un avenir glorieux. «C'est un marin, disaient-ils, un vrai,
un brave marin.» Quant aux officiers, leur admiration était surprise,
et l'épithète de fainéant me fut à tout jamais épargnée.
Pendant ces heures de court triomphe, ils concevaient de moi une haute
estime; mais mon intraitable orgueil, mon arrogante indépendance,
anéantissaient dans le temps calme la considération née dans la tempête;
je perdais vite tout mon prestige, et ils me traitaient plus souvent en
élève insubordonné qu'en héros futur; mais leur injustice à mon égard ne
froissait ni mon coeur ni mon orgueil; je n'avais pour eux ni
affection ni estime, mais seulement la conscience de ma propre valeur.
Je trouvais auprès de mes condisciples plus de réelle amitié, car je me
faisais une gloire de protéger les faibles en tyrannisant les forts.
Ma taille, bien supérieure à mon âge, me donnait une force corporelle
que mon caractère inflexible rendait presque indomptable, car nulle
énergie physique ne peut être bien réelle si elle n'est appuyée par
l'énergie morale; ainsi, dans mes fréquentes disputes avec mes
camarades, j'arrivais toujours à leur prouver que j'avais raison, dans
ce sens que, battus et hors de combat, ils étaient forcés de me déclarer
leur vainqueur. Ma hardiesse et mon impétuosité brisaient tous les
obstacles, et pour moi ce mot était le synonyme de bataille.
Parmi les plus âgés et les plus forts des élèves, il n'en existait pas
un seul qui voulût disputer avec moi pour le plaisir de disputer; il
était trop assuré de la défaite, car, ne voulant jamais avoir le
dessous, je continuais la querelle sans respect ni pour les lieux, ni
pour les heures, ni pour les témoins de ces escarmouches. Cette conduite
me fit craindre de mes compagnons, mais cette crainte était admirative
lorsque je leur donnais la preuve que je ne traitais pas mes supérieurs
avec plus de ménagement.
Ces derniers avaient usé envers moi de tant d'injustes représailles; ils
avaient épuisé sur mes premiers jours d'inertie et de découragement un
si grand arsenal de méchanceté, qu'en m'indignant contre eux ils avaient
doublé ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture eût été
impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que
l'airain. Pour me jouer d'eux et uniquement par badinage, j'allais plus
loin que leur esprit dans l'exécution des supplices. Le second
lieutenant, cet Écossais à l'âme chevillée de fer, avait inventé, pour
punition usuelle, d'envoyer l'élève récalcitrant ou paresseux à la cime
du mât, et cette dangereuse position devait être gardée pendant quatre
ou cinq heures.
Un jour il me condamna à cette torture; je me couchai le long du mât en
l'entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j'avais été
parfaitement à mon aise. Mon persécuteur parut effrayé du danger qu'il
courait si mon sommeil, en apparence réel, me faisait faire un faux
mouvement. Il m'ordonna de descendre, et pour changer la punition, me
fit monter sur la vergue de la voile du perroquet; j'y grimpai
lestement, et arrivé sur la périlleuse hauteur, je saisis la balançoire
de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis
encore semblant de dormir.
Le lieutenant m'appela et m'ordonna de me tenir éveillé.
--Vous tomberez par-dessus le bord! cria-t-il plusieurs fois.
Cet avertissement me suggéra une idée, et cette idée, dans laquelle je
trouvai un soulagement pour l'avenir de mes camarades, m'en cacha le
danger.
--Eh bien! pensai-je, bourreau, gibier à potence, je vais antidater tes
craintes, tu vas voir.
Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le
désir d'y trouver la mort, mais avec celui de supprimer à tout jamais
cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j'avais vu un
matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se
jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable: le roulis de
la frégate était doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit,
je tombai sur la crête d'une énorme vague. Je fus si promptement
engouffré dans son sein, qu'après la rapidité de ma chute l'agonie du
manque de respiration fut terrible. Si je n'avais pas eu la prudence de
maintenir mon équilibre en tenant mes mains sur ma tête et en conservant
dans ma descente une position perpendiculaire, j'aurais infailliblement
perdu la vie; mais je fus insensible à tout, excepté à une horrible
sensation de ma poitrine, gonflée et près d'éclater; car j'eus bien vite
acquis l'affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein
de la mer, malgré tous mes efforts pour rester à sa surface. Je souffris
une torture qu'il est impossible de dépeindre. Saisi d'une torpeur
inerte, d'un découragement mortel, je me laissai aller avec une pensée
du ciel et un adieu à la vie; puis j'entendis des voix, un bruit
indistinct; ma poitrine et ma tête semblèrent se fendre, et un monde de
figures bizarres et étranges passa devant mes yeux.
Un affreux mal de coeur, un froid mortel, qui faisait trembler mon
corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs
physiques, laissa à mon imagination la délirante idée que je luttais
encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux
efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premières
paroles qui en calmèrent la terreur furent prononcées par la voix
d'Aston.
--Comment allez-vous, mon ami? me disait-il.
J'essayai vainement de lui répondre; mes lèvres s'ouvrirent, mais aucun
son ne s'échappa de ma poitrine oppressée. Pendant quarante-huit heures
je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur était mille fois
plus aiguë que celle que j'avais ressentie en tombant dans la mer.
Mais qu'importent mes souffrances, qu'importe mon agonie, j'avais gagné
mon enjeu! L'Écossais fut sévèrement réprimandé, et le capitaine fit la
défense formelle de jamais renouveler, ni à mon égard ni envers mes
camarades, les cruautés de cette affreuse punition. Le coeur de notre
fermier-capitaine fut si attendri, qu'il ordonna, non sans émotion, de
tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rôtir
pour mon dîner.
Le supplice au mât fut donc aboli, mais personne ne soupçonna jamais que
j'avais pu être capable de faire la bêtise de risquer ma vie, de me
donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la
colère du capitaine et pour détruire la cruelle invention du mauvais
coeur de ce misérable.
Les élèves gardèrent rancune au lieutenant: ce fut un grief nouveau
qu'ils ajoutèrent au souvenir de sa pusillanimité dans la poursuite du
vaisseau malais. Pour faire comprendre la lâcheté de cet homme, il est
nécessaire d'expliquer qu'un officier envoyé à une expédition doit être
investi d'un pouvoir discrétionnaire et non précisé. Le signal de rappel
fut fait dans la prévision que le vaisseau malais gagnerait le rivage,
et que là, assisté par les natifs, il pourrait, à l'aide de ce puissant
secours, faire une résistance acharnée. Les officiers revêtus de
l'autorité discrétionnaire sont engagés à être économes des matériaux du
vaisseau, c'est-à-dire des hommes. Cet ordre n'est point donné par
humanité, mais pour un plus sérieux motif. La valeur d'un marin est
cotée en chiffres, et le prix d'un matelot habitué au climat, routinier
du service, est trop élevé pour qu'on le perde sans regret. En hissant
son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites
de l'attaque portée contre le bâtiment pirate étaient déplorables, il ne
s'en trouvait nullement compromis. L'officier, commandant à sa guise,
gardait pour lui toute la responsabilité de ses actions; il était libre
de voir ou de ne pas voir le signal.
S'il y a le moindre espoir de succès, un officier vraiment courageux ne
s'inquiète pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine.
Il va en avant, mais alors de son entière volonté, car il est libre
d'agir ou de ne pas agir, et cela sans mériter véritablement le moindre
reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une
promptitude si pusillanime à ce semblant de rappel; la couardise de
l'Écossais ne lui fut jamais pardonnée par les matelots, car ils se
faisaient tous, et d'un commun accord, un réel plaisir de l'appeler tout
bas le lâche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, dérisoires
qualifications que l'officier feignait toujours de ne pas entendre.