Parfaitement résolu de quitter la marine pour suivre au gré du hasard,
et à l'aide de mon courage, le cours d'une vie aventureuse, je commençai
à comprendre le prix de la science et à m'occuper d'acquérir
l'instruction qui m'était nécessaire pour me diriger sans conseil.
Mon temps fut dès lors si activement occupé par les leçons de dessin, de
navigation et de géographie, qu'il ne me fut possible de réserver pour
ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou
qui précédaient les heures de repas.
Après avoir longuement questionné les vieux matelots sur les moeurs,
sur les habitudes, sur les goûts des habitants des Indes et de leurs
nombreuses îles, j'acquis une certaine connaissance des lieux et des
usages d'un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que
mes rêves poétisaient au delà du réel.
La marche rapide du vaisseau ne fut arrêtée par aucun accident, et après
avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nous jetâmes l'ancre dans le
port de Bombay.
La seule circonstance qui se rattache à la suite de ma vie et qu'il soit
nécessaire de mentionner ici est l'intimité fraternelle que je formai à
cette époque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau.
J'avais souvent partagé avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces
longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec
moi, approfondi et sondé mon caractère réel, de sorte qu'il avait
découvert que je n'étais pas ce que je semblais être. La bonté de ses
questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante,
avaient tiré de la coquille dans laquelle ils s'étaient cachés les bons
instincts de ma nature. Aston réveilla en moi les sentiments engourdis
de la générosité, de la tendresse; il m'aima, me conseilla, et devint
mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trêve ceux
qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi.
Une des causes de la vive amitié que me témoignait visiblement Aston
était le souvenir d'une scène qui s'était passée entre le second
lieutenant et moi, et à laquelle il avait assisté.
Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit:
--Quand vous répondez à mes demandes, monsieur, il faut ôter votre
chapeau.
--Je vous ai salué comme je salue le capitaine, monsieur, répondis-je en
portant la main à mon chapeau.
Le lieutenant rougit et s'avança vers moi:
--Ôtez votre chapeau, monsieur, vous parlez à votre supérieur!
--Mon supérieur! je n'en ai pas.
--Comment, monsieur, vous n'en avez pas? Ne suis-je donc pas officier,
n'êtes-vous pas sous mes ordres?
--Oui, monsieur, vous êtes officier.
--Eh bien! pourquoi me manquez-vous de respect? Pourquoi n'ôtez-vous pas
votre chapeau?
--Je ne l'ôte jamais, monsieur.
--Obéissez-moi sur l'heure, gronda le lieutenant d'une voix furieuse.
--Non, je ne veux pas.
--Comment, vous ne voulez pas?
--Non, parce que je n'ôte mon chapeau que devant l'image de Dieu... que
devant celle du roi.
Le lieutenant me quitta exaspéré de colère.
Ce parasite croyait,--ou du moins, on l'aurait pensé par sa manière
d'agir,--que la seule utilité d'un chapeau était de pouvoir le tenir
pointé vers la terre, comme la preuve d'une basse et rampante nature.
Quoiqu'il eût adroitement accaparé les bonnes grâces du capitaine, ses
plaintes contre moi, lorsqu'il m'accusa d'une insolente désobéissance,
ne produisirent aucun effet. Il m'en garda une si vive et une si
profonde rancune, qu'il saisit avec une âcre méchanceté toutes les
occasions pour entasser sur ma conduite une innombrable suite de
méfaits. S'il réussit parfois à m'attirer de graves punitions, il fit
grandir dans mon sein une haine qui rêva, qui chercha, et qui enfin
exécuta son projet de vengeance...
Une seconde cause se rattache encore à la naissance de la tendresse
qu'Aston me portait.
Pendant que nous rasions la côte entre Madras et Bombay, un bâtiment aux
allures suspectes, après avoir essayé d'éviter nos regards, chercha à
fuir sans que nous eussions manifesté, ni par un signal ni par un appel,
le désir de le connaître. En voyant cette manoeuvre, le capitaine
donna l'ordre d'apprêter trois bateaux et de poursuivre le mystérieux
bâtiment.
Je fus placé dans le bateau commandé par mon ennemi, le second
lieutenant.
Il était mieux équipé et mieux armé que les autres.
Aston se trouvait dans le second bateau.
Le bâtiment, que nous supposions être un pirate des côtes de Goa,
continuait, à force de voiles, sa course vers le rivage, et nous eûmes,
malgré la rapidité de notre marche, une vive crainte de ne pouvoir
l'atteindre avant qu'il fût arrivé à son but.
Un vent frais qui s'éleva au même instant nous en rapprocha, et nous
allions l'atteindre, lorsque la frégate tira un coup de canon et hissa
son pavillon de rappel.
Nous nous avançâmes encore, car nous nous trouvions à portée de mousquet
de la barque étrangère, qui était tout près de la terre, et déjà les
natifs armés se rassemblaient en foule sur le rivage.
En entendant le signal de rappel, le lieutenant donna l'ordre de virer
de bord pour retourner au bâtiment.
--Aston, cria-t-il à mon ami, voyez-vous le signal de rappel?
--Quel signal? répondit Aston, je ne le vois pas.
--Si vous regardez, vous le verrez, répondit brusquement le lieutenant.
--Je n'ai pas l'intention de regarder, s'écria mon ami; il nous a été
ordonné d'examiner cette barque, je le fais. Avançons, mes braves!
Je priai Aston de s'arrêter un instant, et, me tournant vers le
lieutenant, je lui demandai d'une voix presque respectueuse:
--Avançons-nous, monsieur?
--Non, et je vous ordonne de naviguer pour regagner le vaisseau.
En entendant cette réponse, je quittai le gouvernail, et me précipitant
dans la mer, je gagnai à la nage le bateau commandé par Aston.
--Je rendrai compte de votre conduite! cria le lieutenant en fureur.
--Ramez vers le rivage, dit Aston à ses hommes, dans dix minutes nous
atteindrons le malais.
Au moment où notre vaisseau toucha la proue du malais, je saisis un
cordage, m'élançai à son bord, et avant que mon pied eût touché le pont,
j'avais fendu la tête à un homme d'un violent coup de sabre. Deux ou
trois matelots m'avaient suivi, et nous faisions sans miséricorde un
massacre de tous ceux qui nous tombaient sous la main. Les Malais
sortaient hors du bâtiment dans un effroyable désordre. J'étais
tellement excité, tellement exaspéré par ma propre violence, que, rendu
tout à fait furieux en les voyant fuir, je saisis un mousquet et je fis
feu.
Tout à coup Aston me saisit violemment par le bras:
--Ne m'entendez-vous pas? cria-t-il, je vous appelle à tue-tête; au nom
du ciel, que faites-vous? Êtes-vous fou? êtes-vous enragé? Votre exemple
a rendu tous mes gens insensés. Posez votre mousquet, vous n'avez pas le
droit de toucher ces hommes.
--Ce bâtiment n'est donc pas un pirate malais? demandai-je étonné.
--Comment puis-je savoir ce qu'il est? me répondit-il; vous auriez dû
attendre mes ordres avant d'agir. Peut-être n'est-ce qu'un innocent
vaisseau du pays.
Ma rage se calma soudain, et j'eus l'angoisse affreuse d'avoir peut-être
compromis Aston.
Mais je vis bientôt avec une joie inexprimable que mon emportement
serait sans résultat désavantageux pour mon ami. Les sauvages
commençaient à faire feu sur nous, et notre agression allait se changer
en défense. Pendant que leurs canots armés s'arrêtaient pour secourir
leurs compatriotes tombés ou nageant dans la mer, nous coulâmes à fond
leur vaisseau; et, lancés activement sur nos bateaux, nous regagnâmes la
frégate, qui s'était rapprochée. Aston amenait avec lui deux Malais
blessés.
Après l'escarmouche, j'essayai d'adoucir la colère d'Aston, et j'y
réussis si bien, qu'après m'avoir réprimandé, il fit au premier
lieutenant un éloge si pompeux de mon courage et de mon intrépidité, que
la plainte d'insubordination qu'avait portée contre moi le second
lieutenant ne m'attira aucune punition.
La haine que cet officier avait conçue à mon égard s'envenima encore,
mais elle fut impuissante contre le bouclier protecteur de l'amitié
d'Aston.
D'ailleurs, la pusillanimité du second lieutenant avait été une source
de ridicule, et les marins, qui considèrent le courage comme le plus
grand des mérites, m'applaudissaient et m'encourageaient tous.