IV

En augmentant de vigueur, mes forces corporelles me rendirent adroit et

leste dans tous les jeux et dans tous les exercices de la gymnastique.

J'acquis en même temps la malice, la finesse et la rouerie d'un singe.

Résolu à ne jamais rien apprendre, je réservais pour le plaisir toute la

vivacité, toute la fougue de mon esprit; je dominais si entièrement mes

camarades, qu'ils me choisirent pour chef dans tous leurs complots de

rébellion. Lorsque je fus certain de l'ascendant que j'avais sur eux, je

songeai à la possibilité de me venger de M. Sayers; mais, avant

d'arriver à lui, je voulus essayer ma puissance sur le sous-maître.

Après avoir fait un choix parmi les élèves les plus forts et les plus

intrépides, je leur communiquai mon intention, à laquelle ils

applaudirent avec des transports de joie et de reconnaissance.

Tout bien projeté, discuté, arrangé, nous attendîmes la première sortie.

Une fois par semaine, on nous faisait faire dans la campagne une longue

promenade, et le pédagogue désigné pour être le support de notre colère

était d'ordinaire le surveillant qui nous accompagnait.

Le jour de sortie arriva le surlendemain, à la grande satisfaction de

notre impatience. Nous partîmes joyeusement pour la campagne, et le

maître arrêta notre course sous l'ombre d'un grand bois de chênes et de

noisetiers. Les élèves qui ignoraient le complot se dispersèrent dans le

taillis, tandis que ceux qui étaient initiés à la préparation de la

bastonnade attendirent le signal en armant leurs mains du bouleau

vengeur. Le sous-maître s'était solitairement assis, un livre à la main,

sous l'ombre d'un arbre. Nous approchâmes de lui en silence, et lorsque

la position de la bande en révolte m'eut assuré la victoire, je sautai

sur notre ennemi, que je maintins immobile en le saisissant par les

bouts de sa cravate nouée en corde. Au cri d'effroi et au geste violent

qu'il fit pour se dégager de ma furieuse étreinte, mes compagnons

tombèrent les uns sur ses jambes, les autres sur ses bras, et nous

réussîmes, après de prodigieux efforts, à le jeter sans défense sur le

gazon. Nous eûmes alors l'indicible plaisir de lui rendre largement les

coups que nous en avions reçus, entre autres un échantillon du fouet

dont il garda longtemps le visible souvenir.

Je fus aussi insensible à ses cris, à ses prières et à ses plaintes,

qu'il l'avait été aux sanglots de mes souffrances et je laissai à demi

mort de rage, de honte, d'indignation et de douleur.

À notre retour au collége, notre maître et pasteur (car M. Sayers était

ecclésiastique) resta stupéfait en entendant la narration de notre

conduite: il commença à comprendre jusqu'à quel point nous étions

irrités contre les règlements de sa maison, et de quels emportements la

colère nous rendait capables. L'idée terrible que le sous-maître lui

donna de ma violence éveilla la crainte que la sainteté de sa vocation

et de sa robe sacerdotale ne fût pas plus respectée que ne l'avait été

le grade de premier maître d'étude. M. Sayers comprit qu'ayant une fois

goûté les douceurs de la victoire, nous serions assez présomptueux pour

refuser nettement d'obéir à ses ordres, que le mauvais exemple de ma

rébellion et mon influence pernicieuse, en encourageant les élèves dans

l'indiscipline, nuiraient à son autorité, qui deviendrait alors de jour

en jour plus faible et plus chimérique.

Ce châtiment si durement infligé au professeur confondit son esprit en

lui ouvrant les yeux sur la nécessité de prendre, pour préserver

l'avenir, des mesures fermes et décisives: il lui conseilla de faire un

exemple en me punissant sévèrement avant que je devinsse assez

audacieux pour comploter quelque méchanceté contre lui. Sa prévoyance et

ses précautions étaient trop tardives.

À la classe du soir, le lendemain, M. Sayers entra, et s'assit sur

l'estrade à la place du maître. Quand il eut promené sur nous son oeil

de faucon, redressé ses lunettes, il m'appela d'une voix dure. Comme de

jeunes chevaux qui viennent d'apprendre tout nouvellement leur force et

leur pouvoir, les élèves bondissaient sur leurs siéges, et les

énergiques soufflets appliqués par les professeurs n'arrêtaient pas leur

turbulente agitation. J'escaladai mon banc, et je parus devant M.

Sayers, non pas comme autrefois, pâle, tremblant, mais le regard

hautain, le pied ferme, le front calme, et, par moquerie de la tenue de

mon juge, audacieusement renversé en arrière. L'air sévère du prêtre ne

me fit pas rougir. Mon oeil se fixa hardiment sur le sien, et

j'attendis son accusation avec arrogance.

Après avoir froidement écouté le récit de ma faute, je répondis en

énumérant les griefs que j'avais à venger, et je plaidai, non pas ma

cause, mais celle de mes camarades. Sans attendre la fin de ma défense,

M. Sayers me frappa à la figure, et cela si violemment, que mes dents

s'entrechoquèrent. Je devins furieux, et par un effort soudain, plutôt

irréfléchi que calculé, je saisis le féroce directeur par les jambes, je

le renversai en arrière, et il tomba lourdement sur la tête. Les

professeurs accoururent à son secours, mais les élèves ne firent pas un

geste; ils ricanaient entre eux, attendant avec anxiété le résultat de

ma brusque revanche. Peu désireux d'être saisi par le sous-maître déjà

bâtonné, qui, entre la peur que je lui inspirais et ses devoirs envers

son chef, demeurait irrésolu, je m'élançai hors de la classe.

J'avais pris depuis longtemps la détermination de quitter le collége;

l'invincible effroi que m'inspirait mon père avait toujours mis un

sérieux obstacle à ce projet. Mais en me promenant dans la cour du

pensionnat, je résolus de ne jamais y remettre les pieds, et de m'évader

le soir même. Depuis deux ans que duraient mes souffrances, elles

avaient tellement accablé ma patience, qu'il était impossible de songer

à la mettre plus longtemps à l'épreuve. J'étais désespéré, et par

conséquent sans espoir de résignation et sans peur de personne.

Vers la nuit tombante, je reçus l'ordre par un domestique de rentrer

dans la maison; l'impossibilité d'un départ subit me contraignait

forcément à l'obéissance, et, après quelques minutes d'hésitation, je le

suivis sans réplique.

Un des professeurs m'enferma sans mot dire dans une chambre élevée de la

maison, et, à l'heure du souper, on me donna un morceau de pain. C'était

un pauvre repas, mais celui que nous faisions ordinairement n'était pas

meilleur.

Le lendemain, je ne vis que la servante; elle m'apporta encore la maigre

pitance du régime des prisonniers.

Le soir de ce même jour, on me laissa, sans doute par inadvertance, un

bout de chandelle pour me coucher.

Une idée affreuse me vint à l'esprit; mais elle ne fut point dictée par

un désir de vengeance: ce fut plutôt l'espoir de conquérir ma liberté.

Je pris cette chandelle, et j'enflammai les rideaux de mon lit: le feu

se propagea rapidement, et sans même avoir la pensée de m'enfuir, je

regardais les progrès avec un plaisir joyeux et enfantin.

Après avoir consumé les rideaux, le feu gagna le lit, la boiserie, les

meubles, et la chambre devint le centre d'un violent incendie.

Je commençais à suffoquer de chaleur et d'étourdissement, car une

épaisse fumée obscurcissait par intervalles la brillante clarté des

flammes. Le domestique vint reprendre sa chandelle; à son entrée, le

vent s'engouffra par la porte et augmenta rapidement l'intensité du feu.

--Georges, criai-je au domestique, dont la peur avait paralysé les

mouvements, vous m'avez dit que, malgré le froid, je me passerais de

feu; eh bien, j'en ai allumé un moi-même.

Le valet me prit sans doute pour un démon, car il s'enfuit en jetant des

rugissements d'épouvante et d'alarme. On accourut; l'incendie fut

rapidement éteint, mais il avait entièrement dévoré les meubles. Je fus

transporté dans un autre appartement, et un homme resta toute la nuit

pour me surveiller. Cette précaution me rendit extrêmement fier, et

doubla, à mes yeux, la terrible crainte que j'inspirais. Cependant,

lorsque j'entendais appeler mon action sacrilége, blasphème, frénésie,

j'en restais un peu surpris, car je n'en comprenais pas le sens. On me

laissa entièrement seul pendant toute la journée, et, à mon grand

étonnement, je ne vis point mon révérend professeur; sans doute, il se

ressentait encore de sa chute sur la tête. Mes maîtres défendirent

expressément aux élèves de pénétrer jusqu'à moi, et cette recommandation

se montra encore plus sévère à l'égard de mon frère, auquel on assura

que j'étais un être maudit, et que mon contact serait sa perdition.

Le lendemain de cette mémorable journée, je fus reconduit sous bonne

garde au domicile paternel. Fort heureusement pour mes épaules, mon père

était absent, car une fortune imprévue et considérable venait de lui

être léguée.

À son retour au logis, il feignit d'ignorer la cause de mon renvoi du

collége; soit parce que son humeur morose s'était adoucie dans son

enchantement d'hériter, soit par mesure politique; toujours est-il qu'il

ne me parla nullement de mon aventure.

Un jour, en sortant de table, il dit à ma mère:

--Je crois, madame, que vous avez un peu d'influence sur l'indomptable

caractère de votre fils. Donnez-lui vos soins, je vous prie, car je suis

fermement résolu à ne jamais m'occuper de lui. S'il veut se conduire

raisonnablement, gardez-le ici, sinon il faut songer à lui trouver un

autre domicile. J'avais à cette époque à peu près onze ans.

Après une assez vive discussion sur le prix fabuleux qu'avaient coûté

mes deux années de collége, mon père finit par conclure qu'il avait eu

bien tort de sacrifier tant d'argent, parce qu'il eût été tout aussi

bien de m'envoyer à l'école de la paroisse, à laquelle il était obligé

de contribuer. Et pour connaître le bénéfice que cet onéreux déboursé de

pension avait pu rapporter en savoir, il se tourna vers moi et me dit

brusquement:

--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris?

--Appris? répondis-je en hésitant, car je craignais les suites de sa

question.

--Est-ce la manière de répondre à votre père, lourdaud? Parlez plus

fort, et dites _monsieur_. Me prenez-vous pour un laquais? continua-t-il

en élevant sa voix jusqu'à un rugissement.

Cette expression furibonde chassa de ma tête le peu de science que le

maître m'avait enseignée avec des coups et des punitions abominables.

--Qu'avez-vous appris, canaille? redit mon père, que savez-vous,

imbécile?

--Pas grand'chose, monsieur.

--Parlez-vous latin?

--Latin? monsieur, je ne sais pas le latin.

--Vous ne savez pas le latin, idiot? comment, vous ne le savez pas? mais

je croyais que vos professeurs ne vous enseignaient que cela.

--Autre chose encore, monsieur, le calcul.

--Eh bien! quels progrès avez-vous faits en arithmétique?

--Je n'ai pas appris l'arithmétique, monsieur, mais le calcul et

l'écriture.

Mon père avait l'air encore plus stupéfait que grave. Cependant, malgré

l'étrangeté de ma réponse, il continua son interrogatoire.

--Pouvez-vous faire la règle de trois, sot que vous êtes?

--La règle de trois, monsieur?

--Connaissez-vous la soustraction, nigaud? répondez-moi: ôtez cinq de

quinze, combien reste-t-il?

--Cinq et quinze, monsieur; et, comptant sur mes doigts, en oubliant le

pouce, je dis: cela fait... dix-neuf.

--Comment, sot incorrigible, s'écria furieusement mon père, comment!

Voyons, reprit-il avec un calme contraint, savez-vous votre table de

multiplication?

--Quelle table, monsieur?

Mon père se tourna vers sa femme et lui dit:

--Votre fils est complétement idiot, madame; il est fort possible qu'il

ne sache seulement pas son nom; écrivez votre nom, imbécile.

--Écrire, monsieur; je ne puis pas écrire avec cette plume, car ce n'est

pas la mienne.

--Alors, épelez votre nom, ignorant, sauvage!

--Épeler, monsieur?

J'étais si étourdi, si confondu, que je déplaçai les voyelles.

Mon père se leva, exaspéré de colère; il renversa la table, et se

meurtrit les jambes en essayant de me donner un coup de pied.

Mais j'évitai cette récompense de mon savoir en me précipitant hors de

l'appartement.

V

Malgré son augmentation de fortune, mon père n'augmenta pas ses

dépenses. Bien au contraire, il établit un système d'économie plus

sévère encore que celui qui régissait sa maison à l'époque de ses

désastres. Il éprouvait plus de bonheur dans la sourde accumulation de

ses richesses qu'il n'en avait jamais ressenti dans le cours de son

existence, dont la jeunesse avait été pourtant si joyeusement occupée.

L'unique symptôme de vivacité d'esprit et d'imagination que montra

encore mon père, au milieu des soucis abrutissants de l'avarice, était

dans l'élévation fabuleuse de ses châteaux en Espagne; mais,

heureusement pour lui, ses chimères étaient posées sur un piédestal plus

solide que celles de la généralité des visionnaires. Les lingots,

l'argent monnayé, les terres, les maisons, enfin tout ce qui a une

valeur positive et réelle, étaient les objets de ses rêves, l'unique

espoir de son ambition.

À ce travail de tête se joignit bientôt le travail plus sérieux de

l'arithméticien. Mon père fit l'acquisition d'un petit livre tout rempli

de règles de calcul, et sur lequel il chiffra, à un sterling près, la

valeur relative de toutes les fortunes dont il pouvait espérer une

parcelle. En écrivant sur les marges de ce précieux volume, son

inséparable compagnon, le nom de ses parents, de ceux de la famille de

sa femme, il y joignit leur âge, leur filiation, l'état moral, physique

et financier de leur position; et quand il se fut rendu un compte exact

de la valeur de chacun, en faisant la part des maladies, des accidents,

de la goutte, il décida qu'on entretiendrait avec les riches une

correspondance suivie et amicale, mais que les pauvres seraient

entièrement expulsés du cercle des relations familières.

Comme mon père ne se trouvait jamais dans la dure nécessité d'emprunter

de l'argent, il éprouvait une horreur profonde pour ceux qui avaient ce

triste besoin, et cette horreur doubla son antipathie pour la

générosité, car il lui était difficile de débourser sans tristesse même

la valeur d'un penny. Si, par le hasard de ses relations, mon père se

rencontrait avec des gens dont il fût présumable ou prouvé que la

position était précaire, il se lançait alors dans de graves discours sur

la cherté des vivres, sur ses obligations personnelles, sur la

prévoyance de l'avenir. Toute cette phraséologie était entremêlée de

proverbes, de citations faisant preuves, du récit fabuleux des plus

fabuleuses tromperies. En ajoutant à cela le témoignage de son dédain

pour les pauvres et de son horreur pour l'aventureuse condescendance de

prêteur, il épouvantait les plus hardis, et on renonçait promptement à

tenter une inutile démarche; car le vol, les tortures de la faim ou le

suicide étaient préférables à l'insolent refus de mon père, dont la

fortune et l'avarice avaient fermé le coeur.

Nous ne nous sommes jamais mis à table sans un discours en trois points

sur l'économie. Ce discours produisait l'effet ordinaire des

remontrances et des sermons sur ma nature toujours en révolte. Je

prenais l'ordre, la parcimonie, la prévoyance en dégoût, me jurant en

mon âme d'être toujours généreux, prodigue et dépensier.

L'excessive mesquinerie de nos repas, en me faisant souffrir la faim,

m'indiqua la ruse et le vol comme les remèdes à opposer aux

tiraillements de mon estomac. Je m'emparai donc sans scrupule des

fruits, du vin, des confitures, pour lesquelles j'avais un goût

particulier, et j'arrivai à satisfaire, non sans quelques soufflets,

lorsque j'étais pris la tête dans un bol de crème, mon appétit toujours

en éveil.

Un jour cependant je jouai tout à fait de malheur, car les élans

contradictoires de ma générosité, sans cesse en lutte avec l'avarice de

mon père, m'attirèrent une scène semblable à celles dans lesquelles mon

maître, M. Sayers, jouait le premier rôle, celui du plus fort. Mon

action parut si monstrueuse à mon père, qu'il maudit la destinée de lui

avoir donné un fils si infâme, et afin que mon exemple ne nuisît plus à

mes frères et ne le ruinât pas entièrement, il résolut de se débarrasser

de moi.

Le crime odieux que j'avais commis, crime que mon père n'a jamais ni

oublié ni pardonné, était celui d'avoir pris dans le buffet un pâté de

pigeons, et d'avoir donné pâté et plat à une pauvre vieille femme qui se

mourait de faim. Après son succulent dîner, la trop consciencieuse

vieille rapporta le contenant vide du contenu, et cette démarche fit ma

perte.

Je maudis de tout mon coeur l'honnêteté de la pauvresse, et, depuis

cette époque, il m'est impossible de supporter les vieilles femmes.

Appelée devant mon père, la mendiante écouta silencieusement ses cris,

ses reproches, ses menaces de la faire enfermer dans une maison de

correction; puis, lorsque mon père se fut épuisé devant cette statue,

qui paraissait sourde et muette, il la chassa, et me fit avancer près de

lui.

--Vous êtes plus qu'un voleur, me dit-il d'une voix de stentor, vous

êtes un criminel endurci, un monstre!

Et il accompagna ces paroles de soufflets et de coups de pied.

Je me tins ferme, aussi ferme que je m'étais tenu autrefois devant les

fureurs de M. Sayers. J'avais tellement appris à souffrir, que les coups

effleuraient à peine ma peau, épaissie et durcie par de nombreuses

cicatrices.

Lorsque les pieds et les mains de mon père furent fatigués de cet

exercice, il me dit furieusement:

--Hors d'ici, vagabond, hors d'ici!

Mais je ne bougeai pas, et je soutins d'un oeil froid et intrépide le

sanglant regard de ses yeux injectés de sang.

De peur qu'on ne s'imagine que j'étais réellement un mauvais sujet et

que cet excès de sévérité était urgent pour corriger mes défauts, je

dirai que mes frères et mes soeurs ont été gouvernés avec la même

barre de fer. La seule différence qui existât entre nous était qu'ils se

soumettaient avec patience à ces durs traitements, tandis que rien, ni

coups ni sermons, n'avait d'influence sur moi, et que mon

insubordination exaspérait mon père. Mais pour montrer entièrement la

férocité de son coeur, un seul trait suffira.

Quelques années après l'histoire du pâté de pigeons, mon père résidait à

Londres. Il avait toujours eu l'habitude d'accaparer pour lui seul une

chambre de la maison dans laquelle il serrait soigneusement les choses

qu'il aimait, comme les vins rares, les conserves étrangères, les

cordiaux. Ce _sanctum sanctorum_ était une chambre du rez-de-chaussée

ayant un abat-jour au-dessus de la fenêtre. Une après-midi, les enfants

de nos voisins s'amusaient à jouer, quand tout à coup ils eurent la

maladresse d'envoyer leur balle sur le toit plombé de la maison

mystérieuse. Deux de mes soeurs, âgées de quatorze à seize ans, mais

en apparence déjà de grandes et belles jeunes filles, coururent à la

fenêtre du salon pour essayer d'attraper la balle. La plus jeune glissa

sur le toit et fut précipitée, au travers de l'abat-jour, sur les

bouteilles et les pots qui étaient placés sur une table au-dessous. La

pauvre enfant fut horriblement blessée: ses mains, ses jambes et sa

figure étaient toutes meurtries, et elle a longtemps conservé les traces

de cette effrayante chute.

Au cri d'alarme de ma soeur aînée, ma mère courut à la porte de la

chambre, essayant de l'ouvrir avec toutes les clefs de la maison, mais

n'osant en forcer la serrure. Pendant ces infructueux efforts, la pauvre

enfant pleurait en demandant du secours. Si j'avais été là, j'aurais

enfoncé la porte, malgré la défense expresse qu'avait faite mon père de

ne jamais pénétrer dans la chambre bleue. Enfin, ma pauvre soeur

attendit l'arrivée de mon père, qui était à la chambre des communes,

dans laquelle il siégeait. Quel admirable législateur! À sa rentrée, ma

mère l'informa de l'accident survenu, en mettant toute la faute sur la

maladroite exigence des voisins; mais, sans écouter ses tremblantes

explications, mon père se dirigea à grands pas vers sa chambre.

Au bruit sonore de cette rapide approche, l'innocente coupable réprima

ses sanglots; et lorsqu'elle parut devant son juge, pâle, effrayée, la

figure pleine de larmes rougies par le sang de ses blessures, elle reçut

un soufflet et fut chassée de l'appartement.

Lorsque mon père se trouva seul, il transvasa en soupirant le vin qui

restait encore dans les bouteilles cassées.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 9 / 51 题