III

D'après le règlement établi dans notre famille par les convictions de

mon père sur l'inutilité de l'enseignement précoce, on nous laissa

jusqu'à l'âge de dix ans sans nous apprendre à lire.

J'étais à cette époque d'une taille élancée, grand, maigre, gauche dans

tous mes mouvements, surtout en présence de mon terrible père.

En me voyant si rapidement atteindre la stature d'un adolescent, ma

famille commença à entrevoir la nécessité de me mettre au collége, et on

s'occupa journellement à discuter l'instant précis de ce départ et du

choix à faire de la maison d'enseignement.

Comme mes parents n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la solution

de ces importantes affaires, elles traînèrent en longueur, et ne se

seraient peut-être jamais résolues si un événement puéril, et même

trivial, n'était venu couper court à toutes leurs discussions.

La fatigante oisiveté qui absorbait lentement les longues heures du

jour, en laissant mon esprit occupé à la recherche des distractions, me

conduisait naturellement à mal faire, et cela parce que je ne savais que

faire.

Un jour donc, excédé d'ennui et de désoeuvrement, j'entrai au jardin,

malgré la défense que nous avions reçue de ne jamais y reparaître,

éternelle expiation de la mort du corbeau. Mon frère m'avait suivi. Je

grimpai lestement sur un pommier, et nous nous amusâmes, moi à lui jeter

des pommes, lui à riposter à mes agaceries par la dégringolade de celles

qu'il atteignait avec des projectiles. Au milieu de l'animation d'un

plaisir qui provoquait nos éclats de rire, nous fûmes violemment

interrompus par cette foudroyante exclamation:

--Ah! les voleurs!

C'était la voix de mon père.

James voulut s'enfuir, mais, pris par l'oreille, il fut contraint

d'attendre que mon père m'eût jeté en bas de l'arbre. Lorsque nous nous

trouvâmes tous deux en sa possession, il nous dit d'un ton furieux:

--Suivez-moi, brigands!

Je m'attendais aux inévitables coups de canne dont mon père gratifiait

si généreusement nos épaules pour la moindre faute; mais il passa devant

la maison sans s'y arrêter, traversa la route et se dirigea vers la

ville.

Nous marchâmes ainsi pendant une heure et sans échanger la moindre

parole. Moi, je suivis mon père d'un air bourru, tandis que le pauvre

James, ivre de peur, trébuchait à chaque pas, et, sans ma main qui

saisit la sienne, il serait infailliblement tombé de faiblesse et

d'épouvante.

Arrivés à l'extrémité de la ville, mon père questionna un marchand assis

devant sa porte, et d'après la réponse qui lui fut faite, il se dirigea

d'un air superbe vers un sombre édifice entouré de hautes murailles.

Nous suivîmes automatiquement notre majestueux conducteur dans un long

passage, au bout duquel se trouvait une porte massive, lourde et chargée

de serrures comme celle d'une prison. Mon père frappa, le domestique qui

ouvrit nous fit traverser d'abord une immense salle remplie d'ombre et

d'une atmosphère glaciale, puis enfin il nous laissa dans un petit

parloir sévèrement et tristement meublé de quelques chaises.

Après dix minutes d'une silencieuse attente, minutes dont l'anxieuse

longueur me parut éternelle, un petit homme parut. La tête de cet homme,

renversée en arrière, soit dans le dessein de relever par la fierté de

cette pose la médiocre apparence de sa frêle personne, soit par

l'habitude de regarder du haut en bas son interlocuteur en le toisant

comme une bête de somme, donnait à sa physionomie, à demi cachée sous de

grandes lunettes bleues, quelque chose de faux, de lâche et de

servilement bas. Les grandes boucles d'argent qui reluisaient sur ses

souliers, le col étroit qui emprisonnait son cou comme un carcan de fer,

ajoutaient à la première impression produite par son aspect un air

précis, froid et terriblement méthodique pour l'imagination d'un enfant.

Le regard rapide de ses yeux de faucon, sous ses lunettes relevées,

tomba d'abord sur mon père, et, quand il nous eut également examinés, il

comprit sans doute le but de notre visite, car il avança une chaise à

mon père, et d'un signe brusque et impératif il nous engagea tous deux à

nous asseoir.

--Monsieur, dit mon père après avoir répondu à la profonde salutation du

petit homme, vous êtes, je crois, monsieur Sayers?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous disposer de deux places dans votre pension?

--Certainement, monsieur.

--Eh bien! répliqua mon père, maintenant, monsieur, voulez-vous vous

charger de ces indomptables vagabonds qui me rendent fort malheureux,

car il m'est impossible d'en obtenir respect et obéissance? Celui-ci,

continua mon père en me désignant, fait plus de mal, cause plus de

tourments et de discorde dans ma maison que ne le font ici, bien

certainement, vos soixante pensionnaires.

En entendant ces paroles, le pédagogue remit ses lunettes sur le bout

pointu de son nez, et me regarda en dessous. Ses deux mains se

joignirent comme rapprochées par l'étreinte d'un bouleau correcteur, et

il jeta à mon père un coup d'oeil oblique.

--Ce mauvais garçon, ajouta mon père, qui comprit l'éloquente réponse de

son interlocuteur, a un naturel féroce, sauvage; je le crois

incorrigible.

Un petit ricanement déplissa les lèvres froncées du maître.

--Incorrigible! s'écria-t-il en faisant un pas vers moi.

--Oui, et tout à fait. Il montera un jour sur l'échafaud si vous ne

fouettez énergiquement le diable qu'il a dans le corps. Je l'ai vu

commettre ce matin un acte de déloyauté, d'insubordination, de félonie,

pour lequel il mérite la corde. Mais je me contente de satisfaire ma

juste fureur par son exil, et c'est, je vous assure, trop d'indulgence.

Mon fils aîné, que voici, est déjà gâté par les insinuations de ce

vaurien, dont il a eu la faiblesse de se faire le complice. Cependant il

y a plus à espérer de sa nature, qui est douce, tranquille, et que le

travail polira complétement.

Quand mon père eut enfin achevé la longue énumération de nos crimes,

dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les

arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement à

toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans même nous

regarder.

Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche

béante, immobile, terrifié, ne comprenant que trop la cruauté de la

conduite de mon père, qui nous arrachait sans commisération du lieu de

notre enfance, des bras de notre mère, dont il ne nous avait même pas

été permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir étranger, cette

maison à l'extérieur horrible, me causaient une si vive impression, que

je ne m'aperçus pas que j'étais poussé par M. Sayers dans une vaste et

triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous,

grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions

déplacées, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de

toutes les puissances de mon âme que la terre s'entr'ouvrît pour me

dérober à leur insolente inspection et à la misérable existence qui

m'était promise.

Le coeur gonflé par les larmes que je n'osais répandre, je demandai

intérieurement au ciel, avec une énergie bien au-dessus de mon âge, la

fin de ma vie, et je venais d'atteindre à peine ma neuvième année!

Eh bien! si à cette époque il m'eût été permis d'apercevoir l'avenir qui

m'attendait, je me serais brisé la cervelle contre le mur auquel je

m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard.

Le caractère tranquille et doux de mon frère le rendait capable de

supporter patiemment sa destinée; mais sa figure pâle et triste, mais

l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupières,

la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances étaient

dissemblables dans l'expression, elles avaient la même force et nous

oppressaient également le coeur. Quoique je me sois constamment trouvé

malheureux pendant mes deux années de collége, les douleurs qui

marquèrent le premier jour de mon installation se sont plus fortement

encore que les autres gravées dans mon souvenir. Je me rappelle que le

soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu'à mes lèvres,

tremblantes de fièvre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en

portions d'une cruelle mesquinerie.

Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misérable grabat qui me

fut assigné loin de mon frère, car déjà on nous séparait.

Lorsque les lumières furent éteintes, et que les ronflements de mes

nouveaux camarades m'eurent laissé en pleine liberté, je me pris à

pleurer amèrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le

frôlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur éveillé

troublait le silence, j'étouffais vivement le bruit de mes sanglots; et

la nuit s'écoula dans l'épanchement de cette surabondante douleur.

Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car

au point du jour on m'éveilla brusquement, et sitôt habillé il fallut

descendre dans les salles d'étude.

Les enfants élevés sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un

maître sans coeur, perdent complétement les bons instincts qui gisent

au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalité leur

révèle leurs forces, les décuple pour le mal, en comprimant les efforts

généreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles étaient

doucement dirigées vers le bien. Mais la parole sans réplique d'une

volonté supérieure par ordre, et non par mérite, mais la froide cruauté

des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractère à peine

formé d'un enfant, étouffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance

à la ruse, à l'égoïsme et au mensonge, car ce sont alors les seuls

moyens de défense qu'il puisse opposer à d'indignes traitements.

Après le sonore appel de la cloche qui nous réunissait dans la salle, le

professeur parut, sa férule à la main. C'était encore, comme le maître

de la maison, un pédagogue du vieux temps, à l'air dur, à la physionomie

froide, revêche, ennuyée. Il avait aussi une croyance absolue dans

l'efficacité des coups, et la prouvait continuellement en les employant

dans toutes les circonstances où la sagesse de l'élève paraissait

douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin

jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rébellion et des

sanglots d'épouvante, ressemblait bien plus à une maison de correction

qu'à une académie de sciences; et quand je songeais aux recommandations

qu'avait faites mon père de ne point m'épargner la verge, je sentais

dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon coeur palpitait

d'effroi.

Comme mon temps de pension a été, depuis le premier jusqu'au dernier

jour, une horrible souffrance, je suis obligé d'en raconter les détails,

non-seulement parce qu'elle a cruellement influé sur mon caractère, mais

encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien

modérées aujourd'hui, sont cependant encore commises à la sourdine sur

les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulière livre à la

tenace rancune d'un professeur.

Pour suivre à la lettre les ordres de mon père, on me fouettait tous les

jours, et à toutes les heures une volée de coups de canne m'était

administrée. Je m'étais habitué si bien à ces horribles traitements que

j'y étais devenu insensible, et que les heureuses améliorations qu'ils

apportèrent dans mon caractère furent de le rendre entêté, violent et

fourbe.

Mon professeur proclama enfin que j'étais l'être le plus sot, le plus

ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite à mon égard

prouvait et motivait la vérité de ses paroles. Car ses plus terribles

punitions ne faisaient naître en moi qu'un âcre ressentiment, sans même

m'inspirer le désir de m'y soustraire par un peu d'obéissance. J'étais

devenu non-seulement insensible aux coups, mais à la honte, mais à

toutes les privations. Si mes maîtres se fussent adressés à mon coeur,

si le sentiment de ma dégradation intellectuelle m'eût été représenté

avec les images du désespoir que je pouvais répandre dans la vie de ma

mère, mon esprit se fût plié à des ordres amicalement grondeurs; mais la

bonté, la tendresse étaient bien inconnues à des êtres qui martyrisaient

sans pitié un misérable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage

qui me courbait comme un esclave exécré, j'ajoutai à tous les mauvais

instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre

laquelle se brisaient toutes les volontés.

Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes représailles, brutal et

méchant envers mes camarades, sur lesquels je déchargeais ma colère...

La peur me gagna non leur amitié, mais leur respect, et si je n'étais

pas supérieur à tous par mon application ou mes progrès dans l'étude, je

l'étais du moins par la force corporelle et par l'énergie de ma volonté.

J'appris ainsi ma première leçon, de la nécessité de savoir se défendre

et ne compter que sur soi-même. À cette rigide école mon esprit gagna

une force d'indépendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je

grandissais en courage, en vigueur d'âme et de corps, dans mon étroite

prison, comme grandit, malgré le vent destructeur des tempêtes, un pin

sauvage dans la fente d'un rocher de granit.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 8 / 51 题