D'après le règlement établi dans notre famille par les convictions de
mon père sur l'inutilité de l'enseignement précoce, on nous laissa
jusqu'à l'âge de dix ans sans nous apprendre à lire.
J'étais à cette époque d'une taille élancée, grand, maigre, gauche dans
tous mes mouvements, surtout en présence de mon terrible père.
En me voyant si rapidement atteindre la stature d'un adolescent, ma
famille commença à entrevoir la nécessité de me mettre au collége, et on
s'occupa journellement à discuter l'instant précis de ce départ et du
choix à faire de la maison d'enseignement.
Comme mes parents n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la solution
de ces importantes affaires, elles traînèrent en longueur, et ne se
seraient peut-être jamais résolues si un événement puéril, et même
trivial, n'était venu couper court à toutes leurs discussions.
La fatigante oisiveté qui absorbait lentement les longues heures du
jour, en laissant mon esprit occupé à la recherche des distractions, me
conduisait naturellement à mal faire, et cela parce que je ne savais que
faire.
Un jour donc, excédé d'ennui et de désoeuvrement, j'entrai au jardin,
malgré la défense que nous avions reçue de ne jamais y reparaître,
éternelle expiation de la mort du corbeau. Mon frère m'avait suivi. Je
grimpai lestement sur un pommier, et nous nous amusâmes, moi à lui jeter
des pommes, lui à riposter à mes agaceries par la dégringolade de celles
qu'il atteignait avec des projectiles. Au milieu de l'animation d'un
plaisir qui provoquait nos éclats de rire, nous fûmes violemment
interrompus par cette foudroyante exclamation:
--Ah! les voleurs!
C'était la voix de mon père.
James voulut s'enfuir, mais, pris par l'oreille, il fut contraint
d'attendre que mon père m'eût jeté en bas de l'arbre. Lorsque nous nous
trouvâmes tous deux en sa possession, il nous dit d'un ton furieux:
--Suivez-moi, brigands!
Je m'attendais aux inévitables coups de canne dont mon père gratifiait
si généreusement nos épaules pour la moindre faute; mais il passa devant
la maison sans s'y arrêter, traversa la route et se dirigea vers la
ville.
Nous marchâmes ainsi pendant une heure et sans échanger la moindre
parole. Moi, je suivis mon père d'un air bourru, tandis que le pauvre
James, ivre de peur, trébuchait à chaque pas, et, sans ma main qui
saisit la sienne, il serait infailliblement tombé de faiblesse et
d'épouvante.
Arrivés à l'extrémité de la ville, mon père questionna un marchand assis
devant sa porte, et d'après la réponse qui lui fut faite, il se dirigea
d'un air superbe vers un sombre édifice entouré de hautes murailles.
Nous suivîmes automatiquement notre majestueux conducteur dans un long
passage, au bout duquel se trouvait une porte massive, lourde et chargée
de serrures comme celle d'une prison. Mon père frappa, le domestique qui
ouvrit nous fit traverser d'abord une immense salle remplie d'ombre et
d'une atmosphère glaciale, puis enfin il nous laissa dans un petit
parloir sévèrement et tristement meublé de quelques chaises.
Après dix minutes d'une silencieuse attente, minutes dont l'anxieuse
longueur me parut éternelle, un petit homme parut. La tête de cet homme,
renversée en arrière, soit dans le dessein de relever par la fierté de
cette pose la médiocre apparence de sa frêle personne, soit par
l'habitude de regarder du haut en bas son interlocuteur en le toisant
comme une bête de somme, donnait à sa physionomie, à demi cachée sous de
grandes lunettes bleues, quelque chose de faux, de lâche et de
servilement bas. Les grandes boucles d'argent qui reluisaient sur ses
souliers, le col étroit qui emprisonnait son cou comme un carcan de fer,
ajoutaient à la première impression produite par son aspect un air
précis, froid et terriblement méthodique pour l'imagination d'un enfant.
Le regard rapide de ses yeux de faucon, sous ses lunettes relevées,
tomba d'abord sur mon père, et, quand il nous eut également examinés, il
comprit sans doute le but de notre visite, car il avança une chaise à
mon père, et d'un signe brusque et impératif il nous engagea tous deux à
nous asseoir.
--Monsieur, dit mon père après avoir répondu à la profonde salutation du
petit homme, vous êtes, je crois, monsieur Sayers?
--Oui, monsieur.
--Pouvez-vous disposer de deux places dans votre pension?
--Certainement, monsieur.
--Eh bien! répliqua mon père, maintenant, monsieur, voulez-vous vous
charger de ces indomptables vagabonds qui me rendent fort malheureux,
car il m'est impossible d'en obtenir respect et obéissance? Celui-ci,
continua mon père en me désignant, fait plus de mal, cause plus de
tourments et de discorde dans ma maison que ne le font ici, bien
certainement, vos soixante pensionnaires.
En entendant ces paroles, le pédagogue remit ses lunettes sur le bout
pointu de son nez, et me regarda en dessous. Ses deux mains se
joignirent comme rapprochées par l'étreinte d'un bouleau correcteur, et
il jeta à mon père un coup d'oeil oblique.
--Ce mauvais garçon, ajouta mon père, qui comprit l'éloquente réponse de
son interlocuteur, a un naturel féroce, sauvage; je le crois
incorrigible.
Un petit ricanement déplissa les lèvres froncées du maître.
--Incorrigible! s'écria-t-il en faisant un pas vers moi.
--Oui, et tout à fait. Il montera un jour sur l'échafaud si vous ne
fouettez énergiquement le diable qu'il a dans le corps. Je l'ai vu
commettre ce matin un acte de déloyauté, d'insubordination, de félonie,
pour lequel il mérite la corde. Mais je me contente de satisfaire ma
juste fureur par son exil, et c'est, je vous assure, trop d'indulgence.
Mon fils aîné, que voici, est déjà gâté par les insinuations de ce
vaurien, dont il a eu la faiblesse de se faire le complice. Cependant il
y a plus à espérer de sa nature, qui est douce, tranquille, et que le
travail polira complétement.
Quand mon père eut enfin achevé la longue énumération de nos crimes,
dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les
arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement à
toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans même nous
regarder.
Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche
béante, immobile, terrifié, ne comprenant que trop la cruauté de la
conduite de mon père, qui nous arrachait sans commisération du lieu de
notre enfance, des bras de notre mère, dont il ne nous avait même pas
été permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir étranger, cette
maison à l'extérieur horrible, me causaient une si vive impression, que
je ne m'aperçus pas que j'étais poussé par M. Sayers dans une vaste et
triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous,
grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions
déplacées, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de
toutes les puissances de mon âme que la terre s'entr'ouvrît pour me
dérober à leur insolente inspection et à la misérable existence qui
m'était promise.
Le coeur gonflé par les larmes que je n'osais répandre, je demandai
intérieurement au ciel, avec une énergie bien au-dessus de mon âge, la
fin de ma vie, et je venais d'atteindre à peine ma neuvième année!
Eh bien! si à cette époque il m'eût été permis d'apercevoir l'avenir qui
m'attendait, je me serais brisé la cervelle contre le mur auquel je
m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard.
Le caractère tranquille et doux de mon frère le rendait capable de
supporter patiemment sa destinée; mais sa figure pâle et triste, mais
l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupières,
la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances étaient
dissemblables dans l'expression, elles avaient la même force et nous
oppressaient également le coeur. Quoique je me sois constamment trouvé
malheureux pendant mes deux années de collége, les douleurs qui
marquèrent le premier jour de mon installation se sont plus fortement
encore que les autres gravées dans mon souvenir. Je me rappelle que le
soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu'à mes lèvres,
tremblantes de fièvre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en
portions d'une cruelle mesquinerie.
Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misérable grabat qui me
fut assigné loin de mon frère, car déjà on nous séparait.
Lorsque les lumières furent éteintes, et que les ronflements de mes
nouveaux camarades m'eurent laissé en pleine liberté, je me pris à
pleurer amèrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le
frôlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur éveillé
troublait le silence, j'étouffais vivement le bruit de mes sanglots; et
la nuit s'écoula dans l'épanchement de cette surabondante douleur.
Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car
au point du jour on m'éveilla brusquement, et sitôt habillé il fallut
descendre dans les salles d'étude.
Les enfants élevés sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un
maître sans coeur, perdent complétement les bons instincts qui gisent
au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalité leur
révèle leurs forces, les décuple pour le mal, en comprimant les efforts
généreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles étaient
doucement dirigées vers le bien. Mais la parole sans réplique d'une
volonté supérieure par ordre, et non par mérite, mais la froide cruauté
des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractère à peine
formé d'un enfant, étouffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance
à la ruse, à l'égoïsme et au mensonge, car ce sont alors les seuls
moyens de défense qu'il puisse opposer à d'indignes traitements.
Après le sonore appel de la cloche qui nous réunissait dans la salle, le
professeur parut, sa férule à la main. C'était encore, comme le maître
de la maison, un pédagogue du vieux temps, à l'air dur, à la physionomie
froide, revêche, ennuyée. Il avait aussi une croyance absolue dans
l'efficacité des coups, et la prouvait continuellement en les employant
dans toutes les circonstances où la sagesse de l'élève paraissait
douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin
jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rébellion et des
sanglots d'épouvante, ressemblait bien plus à une maison de correction
qu'à une académie de sciences; et quand je songeais aux recommandations
qu'avait faites mon père de ne point m'épargner la verge, je sentais
dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon coeur palpitait
d'effroi.
Comme mon temps de pension a été, depuis le premier jusqu'au dernier
jour, une horrible souffrance, je suis obligé d'en raconter les détails,
non-seulement parce qu'elle a cruellement influé sur mon caractère, mais
encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien
modérées aujourd'hui, sont cependant encore commises à la sourdine sur
les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulière livre à la
tenace rancune d'un professeur.
Pour suivre à la lettre les ordres de mon père, on me fouettait tous les
jours, et à toutes les heures une volée de coups de canne m'était
administrée. Je m'étais habitué si bien à ces horribles traitements que
j'y étais devenu insensible, et que les heureuses améliorations qu'ils
apportèrent dans mon caractère furent de le rendre entêté, violent et
fourbe.
Mon professeur proclama enfin que j'étais l'être le plus sot, le plus
ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite à mon égard
prouvait et motivait la vérité de ses paroles. Car ses plus terribles
punitions ne faisaient naître en moi qu'un âcre ressentiment, sans même
m'inspirer le désir de m'y soustraire par un peu d'obéissance. J'étais
devenu non-seulement insensible aux coups, mais à la honte, mais à
toutes les privations. Si mes maîtres se fussent adressés à mon coeur,
si le sentiment de ma dégradation intellectuelle m'eût été représenté
avec les images du désespoir que je pouvais répandre dans la vie de ma
mère, mon esprit se fût plié à des ordres amicalement grondeurs; mais la
bonté, la tendresse étaient bien inconnues à des êtres qui martyrisaient
sans pitié un misérable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage
qui me courbait comme un esclave exécré, j'ajoutai à tous les mauvais
instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre
laquelle se brisaient toutes les volontés.
Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes représailles, brutal et
méchant envers mes camarades, sur lesquels je déchargeais ma colère...
La peur me gagna non leur amitié, mais leur respect, et si je n'étais
pas supérieur à tous par mon application ou mes progrès dans l'étude, je
l'étais du moins par la force corporelle et par l'énergie de ma volonté.
J'appris ainsi ma première leçon, de la nécessité de savoir se défendre
et ne compter que sur soi-même. À cette rigide école mon esprit gagna
une force d'indépendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je
grandissais en courage, en vigueur d'âme et de corps, dans mon étroite
prison, comme grandit, malgré le vent destructeur des tempêtes, un pin
sauvage dans la fente d'un rocher de granit.