Ma famille manifesta le désir de m'envoyer à l'université d'Oxford, car
un de mes oncles avait à sa disposition plusieurs bénéfices, et mon père
eût été désolé d'en perdre les avantages; mais, soit dans la crainte
d'être obligé d'entrer en lutte avec l'insubordination de mon caractère,
soit dans le désir de connaître sérieusement mes goûts, ma famille usa
d'un meilleur procédé que celui par lequel elle m'avait conduit chez M.
Sayers. Mon père daigna me consulter sur l'urgence de ce prochain
départ; mieux encore, il voulut bien en préciser le lieu et me présenter
l'image de ma future position sous l'aspect le plus séduisant.
Malheureusement pour la réalisation des espérances de mon père, je
réfutai ses arguments à l'aide d'une parole si ferme et avec des
manières si éloignées de toute concession, qu'il comprit enfin que je ne
serais jamais guidé dans ma conduite ni par l'égoïsme ni par l'intérêt
personnel.
À ma grande joie, je fus quelques jours après conduit à Portsmouth et
embarqué comme passager sur un vaisseau de ligne nommé le _Superbe_, qui
allait rejoindre à Trafalgar l'escadre de Nelson.
Le _Superbe_ était commandé par le capitaine Keates. De Portsmouth, nous
mîmes à la voile pour Plymouth, afin de prendre à bord l'amiral
Duckworth; mais un ordre de l'amiral contraignit le vaisseau à
stationner trois jours dans la rade, et ces trois jours furent employés
par les officiers à maugréer tout bas contre un ordre qui retardait la
satisfaction de leur vif désir d'être joints à l'escadre, et par les
matelots à transporter sur le bâtiment des moutons et des pommes de
terre de Cornwall, destinés à la table de l'amiral.
Ce maudit délai jeta tout l'équipage dans le désespoir, car nous
rencontrâmes la flotte de Nelson deux jours après sa victoire
immortelle.
J'étais bien jeune à cette époque mémorable de ma vie, et cependant je
fus vivement impressionné par la scène qu'amena l'approche du schooner
_le Pickle_, qui portait les premières dépêches de la bataille de
Trafalgar et le récit circonstancié de la mort du héros. Le commandant
du schooner brûlait d'une si ardente impatience pour être le premier à
porter la grande nouvelle en Angleterre, que nos signaux furent
vainement aperçus; il n'arrêta pas sa course, et nous nous trouvâmes
dans l'obligation de nous détourner de notre route pendant plusieurs
heures pour lui donner la chasse, afin de le contraindre à venir sur
notre vaisseau.
Le capitaine Keates reçut le commandant sur le pont, et lorsque d'une
voix tremblante il lui demanda des nouvelles de l'escadre, je me
trouvais à côté de lui. Un profond silence régnait partout; les
officiers se tenaient immobiles, pâles et frémissants, à quelques pas de
leur chef, qui marchait sur le pont tantôt avec une précipitation
fiévreuse, tantôt avec un calme d'écrasant désespoir.
Bataille, Nelson, vaisseaux, étaient les seules paroles intelligibles
que pouvaient recueillir les oreilles avides de ces jeunes officiers,
bouillants d'impatience et d'ardeur. Le capitaine trépignait, le sang
avait jailli à sa figure, et sa voix haletante saccadait les
interrogations.
L'amiral Duckworth, retiré dans sa cabine, attendait le résultat des
ordres qu'il avait donnés d'arrêter le schooner. Son humeur irritable
et violente s'était justement exaspérée du refus d'obéissance qu'avait
opposé le commandant à son pressant appel; dès qu'il fut instruit de
l'arrivée du schooner, il fit demander le capitaine. Mais Keates
n'entendit ni l'ordre ni même la voix qui le transmettait, car il
s'appuyait chancelant contre une batterie; et, frappé au coeur, il
méconnut pour la première fois la voix de son chef.
--Maudite destinée! murmurait sourdement le capitaine, déplorable délai
qui nous enlève la gloire d'avoir participé à la plus magnifique
bataille, au plus illustre combat de l'histoire navale!
Un nouvel ordre de l'amiral, qui bouillait de rage et d'impatience,
interrompit le sombre monologue du capitaine.
Je suivis Keates dans la cabine du chef, et je m'arrêtai derrière lui
sur le seuil de la porte violemment ouverte par l'amiral.
--Une grande bataille vient d'avoir lieu à Trafalgar, dit le capitaine
d'une voix basse et entrecoupée par l'émotion, les flottes combinées de
la France et de l'Espagne sont entièrement détruites, et Nelson a rendu
le dernier soupir. Après un court silence, le capitaine ajouta d'un ton
plein d'amertume:
--Si nous n'avions pas perdu trois jours à Plymouth, nous serions au
nombre des vainqueurs... Le commandant du schooner vous supplie,
monsieur, de ne pas le retenir, de ne pas détruire ses espérances comme
vous avez détruit les nôtres...
L'amiral pâlit; mais, sachant qu'il méritait les reproches, il ne fit
aucune observation et monta sur le tillac pour interroger le commandant
du schooner, qui ne répondit aux questions de Duckworth que par des
monosyllabes.
Irrité contre lui-même et contre son entourage, l'amiral renvoya le
messager et fit déployer toutes les voiles, afin de réparer par la
marche d'une double vitesse les heures qu'il venait de perdre.
Pendant l'exécution de cette manoeuvre, l'amiral se promena seul au
milieu des officiers, qui gardaient tous un profond silence, et dont les
physionomies exprimaient la tristesse et le mécontentement.
Placé au centre de cette désolation, j'en subis l'atteinte, et sans me
rendre un compte bien exact du motif de mon chagrin, je m'affligeai avec
tout l'équipage.
Le lendemain matin, nous rencontrâmes quelques vaisseaux de la flotte
victorieuse; notre amiral communiqua avec eux, et reçut des dépêches du
général Callingevood, qui mettait aux ordres du _Superbe_ six vaisseaux
de ligne, pour l'aider dans la poursuite des débris de la flotte
vaincue. Au nombre de ces vaisseaux se trouvait celui sur lequel je
devais prendre une place d'élève: j'y fus donc transbordé.
Il n'est pas nécessaire de dépeindre les misères de l'existence
d'aspirant de marine, je les trouvai moindres que celles que j'avais
supportées à la pension Sayers, et préférables aux bastonnades de mon
père. Du reste, je dois dire en toute franchise que je fus traité par
mes supérieurs et même par mes camarades avec une rare bonté, et que cet
entourage d'extérieure affection me fit trouver heureux un temps de
dure servitude.
--L'inutilité de nos poursuites contre les flottes alliées nous obligea
à voguer vers Portsmouth, et la traversée fut très-orageuse; les
vaisseaux étaient la plupart démâtés, et le nôtre avait subi des
atteintes plus graves; car, fracassé par les boulets ennemis, le pont
supérieur était presque incendié. Ce galant vaisseau, qui peu de jours
auparavant faisait voltiger ses voiles jusque dans les nuages, tandis
qu'il s'avançait fièrement sur les flottes réunies, que l'on nommait
avec ostentation les invincibles, était maintenant--quoique son
victorieux drapeau flottât encore dans les airs--entraîné çà et là à la
miséricorde du vent et des flots. Enfin, après des travaux et des
dangers inouïs, et au milieu des acclamations de triomphe de tous les
navires auprès desquels nous passions, nous arrivâmes en sûreté à
Spithead.
Quelle scène de joie, quel accueil enthousiaste, quel attendrissement
universel célèbrent notre débarquement! Du vaisseau au rivage il y avait
un pont de bateaux, et chacun s'efforçait d'arriver jusqu'à nous. Des
personnes mourantes d'angoisse et d'inquiétude demandaient d'une voix
tremblante et passionnée un père, un frère, un fils chéri, un mari
adoré. Ces appels étaient suivis ou par un cri de joie délirante, ou par
les sanglots déchirants d'un pauvre infortuné qui retournait seul au
rivage.
Après les transports de félicitations qui réunirent les amis aux amis,
les parents aux parents, vint se faire entendre la voix nasillarde des
usuriers juifs, qui offraient aux matelots, d'une main crochue, des
poignées d'or en échange de leur part de butin. Aux juifs succédèrent
les enfants, les femmes et les parents des matelots; toute une
population, tout un peuple qui ne poussait qu'un cri de bonheur; enfin,
avec les provisions fraîches, une nuée de femmes de mauvaise vie envahit
le vaisseau comme les sauterelles d'Égypte.
Ces femmes arrivèrent en une si prodigieuse quantité, que de huit mille
qui demeuraient à cette époque à Portsmouth et à Gaspart, il n'en resta
pas plus d'une douzaine dans les deux villes. En peu de temps elles
eurent achevé ce que les flottes ennemies avaient menacé de faire,
c'est-à-dire de prendre possession de l'escadre de Trafalgar.
Je me rappelle que le lendemain, pendant qu'on déchargeait le vaisseau,
ces effrontées pécheresses enlevèrent les trois canons de 32, et je
pense qu'il y en avait bien trois ou quatre cents qui viraient le
cabestan.
Aussitôt notre débarquement opéré, le capitaine Morris écrivit à mon
père pour lui demander ce qu'il fallait faire de moi, puisque son
vaisseau, hors de service, était obligé de rester en rade.
Mon père répondit que, bien déterminé à ne pas me recevoir dans sa
maison, il priait le capitaine de m'envoyer de suite dans l'école de
navigation du docteur Burney.
Je fus épouvanté à l'annonce de cette nouvelle; je pensais en avoir fini
avec les pensions; car, pour moi, elles ressemblaient toutes à celles
du collége Sayers. Je pressentis donc une vie de pénitences imméritées
et d'impitoyables tortures.
Le capitaine Morris, qui souffrait d'une cruelle blessure, fut obligé de
quitter le vaisseau, et il me plaça, avec deux autres enfants de mon
âge, sous la surveillance d'un contre-maître qui nous amena avec lui à
Gaspart. Ce marin avait reçu l'ordre du capitaine de nous conduire dans
la maison du docteur Burney.