II

Mon frère James, garçon à peu près de mon âge (nous étions entre neuf et

dix ans), avait un caractère doux, inoffensif, généreux. Il ne se

plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait

passivement. Quant à moi, j'étais sans cesse grondé par mon père, car,

en suivant les caprices de mon imagination, je me révoltais violemment

contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volonté,

le transport de ses furieuses colères ne servaient qu'à augmenter mon

vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient

l'étroit horizon de notre liberté, il en était une que je n'ai jamais pu

admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir

les allées.

Mon frère se soumettait tranquillement à cette règle, tandis que

j'allais chercher une compensation à ce plaisir restreint en maraudant

dans les propriétés voisines, d'où je revenais les mains et les poches

remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone

promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route

peu fréquentée qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James

arpentait lentement l'espace fixé, je grimpais sur les collines, et là,

riche de mes frauduleuses récoltes, je passais une grande partie du jour

mangeant, dormant, rêvant, sans être préoccupé une seule minute de

l'accueil qui attendait mon retour.

À la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude aérienne pour les eaux

bleues du lac dans lequel j'appris à nager. Les coups qui célébraient

mes rentrées nocturnes ne changeaient rien à mes projets pour le

lendemain, car je les réalisais avec autant d'insouciance pour leurs

mauvais résultats que j'avais, avec la même perspective, réalisé ceux

de la veille. Je détestais les réprimandes, les sermons, les maîtres,

les curés, enfin tous ceux qui se prétendent sages et qui ne sont

qu'ennuyeux.

Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle sévérité

de mon père ne faisait qu'en décupler les forces, et je recherchais

toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses à

tenter ou qu'il m'était défendu de faire; car c'était précisément celles

qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'étais

incapable de résister à cet entraînement qui me poussait à la

désobéissance avec une joie d'esclave emporté par le courant d'une

révolte.

Si, à la place de ses brutales remontrances, mon père m'eût témoigné un

peu d'affection ou même un semblant d'amitié, je serais resté doux et

gentil, comme je l'étais aux premiers jours de mon enfance. Mais les

privations, les coups, les pénitences aigrirent mon caractère; et ce

sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir.

Mon père possédait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel

il avait, malgré sa sécheresse de coeur, une profonde amitié. Ce

corbeau, qui était vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie à rôder

solitairement dans le jardin, et détestait les enfants, car lorsque nous

apparaissions à la porte il accourait vers nous en jetant des cris de

fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui

eusse jamais disputé la possession de ce territoire, s'il n'eût mis

tant de méchanceté à en constater les droits. Mais le sauvage égoïsme

de cette odieuse bête, soutenu par mon père, nous la faisait considérer

comme le second tyran du logis.

Il était hideux à voir; sa démarche chancelante sur des pattes roidies

par les années et aussi dures que l'écorce d'un liége, son regard lourd

et faussement engourdi donnaient à son approche quelque chose

d'effrayant. Mon frère en avait peur: quant à moi, il ne m'inspirait

qu'un invincible dégoût. L'affreuse bête passait la moitié du jour

couchée au soleil, sur la crête d'un mur contre lequel était appuyé un

des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes

délicieuses, dont le corbeau défendait énergiquement la possession,

augmenta notre haine et nous fit enfin, épuisés de patience, concevoir

le projet de nous en rendre maîtres.

Avant d'en arriver à de trop vives représailles, nous essayâmes de le

déloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il

aimait, puis enfin par de douces paroles.

Mais tout échoua devant l'impassible regard d'un oeil flasque et

vitreux. L'entêtement raisonné de la méchante bête, qui semblait deviner

nos désirs, l'impossibilité de satisfaire ces désirs et la rage de nous

voir vaincus nous rendirent tout à fait furieux. Nous eûmes alors

recours aux procédés qu'on employait si souvent envers nous, procédés

sans réplique, qui étaient de rosser d'importance la maligne bête. Mais

nous étions trop faibles pour agir avec efficacité sur sa vieille

carcasse, car les pierres et les coups de bâton l'atteignirent à peine;

il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la

bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs

contre le corbeau; mais, dans la crainte de déplaire à son maître, le

jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise.

Le lendemain de cette orageuse journée, en jouant sur la route avec la

petite fille d'un de nos voisins, je fus entraîné à lui offrir des

fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son départ eût

suspendu nos plaisirs. Sans être vus, même de mon père, nous entrâmes

tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement

nos poches de poires. Mais au moment où, joyeux de notre mystérieuse

escapade, nous commencions notre récolte, le corbeau fondit sur nous et

saisit la petite fille par la manche de sa robe. Éperdue d'épouvante et

trop effrayée pour se débattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse,

auquel je répondis en me précipitant sur le corbeau.

À mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de

fer mordit violemment ma main, à laquelle il se cramponna. Mais,

insensible à la douleur, car la colère de voir couler les larmes de ma

compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le

corbeau par le cou, et le forçant de lâcher prise, je le frappai

violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui

faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle élastique, et

son regard restait terne et froidement féroce. Nous combattîmes ainsi

pendant quelques minutes, et ses efforts pour échapper à l'énergique

pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causèrent de

vives douleurs. J'étais évidemment moins fort que lui, et j'allais

succomber.

--Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait

suspendu les larmes.

--Non, car il dirait à mon père que nous avons pris des poires. Je vais

prendre ce lâche oiseau; donne-moi ta ceinture.

La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa

robe, et je réussis, malgré mes blessures, à l'attacher au cou de notre

ennemi. Après avoir grimpé sur l'arbre, j'attachai le ruban à une

branche, et nous eûmes le plaisir de voir le corbeau à la portée de nos

coups et dans l'impossibilité de se défendre.

Nous commencions à peine à prendre notre revanche, lorsque mon frère

arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause

qu'en apercevant lié comme un criminel celui qui les avait faites,

changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida à assaillir le

corbeau d'une volée de pierres.

Quand nous fûmes fatigués de ce divertissement, et que, d'après

l'immobilité de l'oiseau, nous le jugeâmes mort, je remontai sur

l'arbre, et je repris le ruban de notre petite amie. Le corbeau détaché

tomba au pied du poirier. Pour compléter notre triomphante victoire, mon

frère prit une branche de sureau et le frappa encore violemment sur la

tête, quand tout à coup,--à notre grande surprise et surtout à notre

grande consternation,--l'infernal oiseau s'élança dans l'air en jetant

un cri aigu. Mais sa méchanceté fut sa perte; car après avoir tournoyé

un instant au-dessus de nous, il dirigea son vol oblique contre mes

regards, levés vers lui, et auxquels il préparait un aveuglant coup de

bec. Je le saisis par ses ailes en criant à mon frère de ne pas fuir,

car la terreur l'avait jeté à vingt pas de moi, et nous emprisonnâmes de

nouveau notre invincible ennemi. Mais il était enfin comme anéanti. Son

regard terrifiant se voilait des ombres de la mort, le sang coulait de

son bec entr'ouvert et ses ailes battaient la terre. J'avais le pied sur

sa queue à moitié arrachée, et cependant l'expirante bête employait

encore son dernier souffle à la conservation de sa vie. J'étais aussi

ensanglanté que le corbeau, qui mourut enfin sous nos piétinements.

Nous lui attachâmes une pierre au cou, afin de cacher son corps et notre

impardonnable crime dans la profondeur de l'étang. Ce duel est le

premier et le plus redoutable que j'aie jamais eu. Je le raconte,

quoiqu'il soit puéril, non-seulement parce qu'il s'est fortement imprimé

dans ma mémoire, mais ensuite parce que la revue de ma vie m'a prouvé

qu'il fut l'anneau auquel se sont liées toutes mes actions. Cet

événement est une preuve que, jusqu'à une certaine limite, je puis

supporter les ennuis et les vexations, mais qu'une fois révolté contre

ma chaîne, je la brise sans souci, sans crainte, sans arrière-pensée,

sans réflexion surtout. Je vois le but, je le saisis sans regarder ni en

avant ni en arrière.

Cette brusque révélation d'une nature fort patiente, mais inexorable

dans la démonstration de sa force trop longtemps contenue, est un grand

défaut, et ce défaut m'a donné de vifs, de profonds remords; car j'ai

tué sans justice, par violence, dans des circonstances où les

corrections eussent été suffisantes. En commettant une action que mon

emportement me faisait trouver naturelle et justiciable, ceux qui en

souffraient ou qui vivaient avec moi la considéraient comme une horrible

vengeance.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 7 / 51 题