Mon frère James, garçon à peu près de mon âge (nous étions entre neuf et
dix ans), avait un caractère doux, inoffensif, généreux. Il ne se
plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait
passivement. Quant à moi, j'étais sans cesse grondé par mon père, car,
en suivant les caprices de mon imagination, je me révoltais violemment
contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volonté,
le transport de ses furieuses colères ne servaient qu'à augmenter mon
vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient
l'étroit horizon de notre liberté, il en était une que je n'ai jamais pu
admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir
les allées.
Mon frère se soumettait tranquillement à cette règle, tandis que
j'allais chercher une compensation à ce plaisir restreint en maraudant
dans les propriétés voisines, d'où je revenais les mains et les poches
remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone
promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route
peu fréquentée qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James
arpentait lentement l'espace fixé, je grimpais sur les collines, et là,
riche de mes frauduleuses récoltes, je passais une grande partie du jour
mangeant, dormant, rêvant, sans être préoccupé une seule minute de
l'accueil qui attendait mon retour.
À la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude aérienne pour les eaux
bleues du lac dans lequel j'appris à nager. Les coups qui célébraient
mes rentrées nocturnes ne changeaient rien à mes projets pour le
lendemain, car je les réalisais avec autant d'insouciance pour leurs
mauvais résultats que j'avais, avec la même perspective, réalisé ceux
de la veille. Je détestais les réprimandes, les sermons, les maîtres,
les curés, enfin tous ceux qui se prétendent sages et qui ne sont
qu'ennuyeux.
Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle sévérité
de mon père ne faisait qu'en décupler les forces, et je recherchais
toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses à
tenter ou qu'il m'était défendu de faire; car c'était précisément celles
qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'étais
incapable de résister à cet entraînement qui me poussait à la
désobéissance avec une joie d'esclave emporté par le courant d'une
révolte.
Si, à la place de ses brutales remontrances, mon père m'eût témoigné un
peu d'affection ou même un semblant d'amitié, je serais resté doux et
gentil, comme je l'étais aux premiers jours de mon enfance. Mais les
privations, les coups, les pénitences aigrirent mon caractère; et ce
sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir.
Mon père possédait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel
il avait, malgré sa sécheresse de coeur, une profonde amitié. Ce
corbeau, qui était vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie à rôder
solitairement dans le jardin, et détestait les enfants, car lorsque nous
apparaissions à la porte il accourait vers nous en jetant des cris de
fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui
eusse jamais disputé la possession de ce territoire, s'il n'eût mis
tant de méchanceté à en constater les droits. Mais le sauvage égoïsme
de cette odieuse bête, soutenu par mon père, nous la faisait considérer
comme le second tyran du logis.
Il était hideux à voir; sa démarche chancelante sur des pattes roidies
par les années et aussi dures que l'écorce d'un liége, son regard lourd
et faussement engourdi donnaient à son approche quelque chose
d'effrayant. Mon frère en avait peur: quant à moi, il ne m'inspirait
qu'un invincible dégoût. L'affreuse bête passait la moitié du jour
couchée au soleil, sur la crête d'un mur contre lequel était appuyé un
des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes
délicieuses, dont le corbeau défendait énergiquement la possession,
augmenta notre haine et nous fit enfin, épuisés de patience, concevoir
le projet de nous en rendre maîtres.
Avant d'en arriver à de trop vives représailles, nous essayâmes de le
déloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il
aimait, puis enfin par de douces paroles.
Mais tout échoua devant l'impassible regard d'un oeil flasque et
vitreux. L'entêtement raisonné de la méchante bête, qui semblait deviner
nos désirs, l'impossibilité de satisfaire ces désirs et la rage de nous
voir vaincus nous rendirent tout à fait furieux. Nous eûmes alors
recours aux procédés qu'on employait si souvent envers nous, procédés
sans réplique, qui étaient de rosser d'importance la maligne bête. Mais
nous étions trop faibles pour agir avec efficacité sur sa vieille
carcasse, car les pierres et les coups de bâton l'atteignirent à peine;
il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la
bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs
contre le corbeau; mais, dans la crainte de déplaire à son maître, le
jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise.
Le lendemain de cette orageuse journée, en jouant sur la route avec la
petite fille d'un de nos voisins, je fus entraîné à lui offrir des
fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son départ eût
suspendu nos plaisirs. Sans être vus, même de mon père, nous entrâmes
tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement
nos poches de poires. Mais au moment où, joyeux de notre mystérieuse
escapade, nous commencions notre récolte, le corbeau fondit sur nous et
saisit la petite fille par la manche de sa robe. Éperdue d'épouvante et
trop effrayée pour se débattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse,
auquel je répondis en me précipitant sur le corbeau.
À mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de
fer mordit violemment ma main, à laquelle il se cramponna. Mais,
insensible à la douleur, car la colère de voir couler les larmes de ma
compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le
corbeau par le cou, et le forçant de lâcher prise, je le frappai
violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui
faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle élastique, et
son regard restait terne et froidement féroce. Nous combattîmes ainsi
pendant quelques minutes, et ses efforts pour échapper à l'énergique
pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causèrent de
vives douleurs. J'étais évidemment moins fort que lui, et j'allais
succomber.
--Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait
suspendu les larmes.
--Non, car il dirait à mon père que nous avons pris des poires. Je vais
prendre ce lâche oiseau; donne-moi ta ceinture.
La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa
robe, et je réussis, malgré mes blessures, à l'attacher au cou de notre
ennemi. Après avoir grimpé sur l'arbre, j'attachai le ruban à une
branche, et nous eûmes le plaisir de voir le corbeau à la portée de nos
coups et dans l'impossibilité de se défendre.
Nous commencions à peine à prendre notre revanche, lorsque mon frère
arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause
qu'en apercevant lié comme un criminel celui qui les avait faites,
changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida à assaillir le
corbeau d'une volée de pierres.
Quand nous fûmes fatigués de ce divertissement, et que, d'après
l'immobilité de l'oiseau, nous le jugeâmes mort, je remontai sur
l'arbre, et je repris le ruban de notre petite amie. Le corbeau détaché
tomba au pied du poirier. Pour compléter notre triomphante victoire, mon
frère prit une branche de sureau et le frappa encore violemment sur la
tête, quand tout à coup,--à notre grande surprise et surtout à notre
grande consternation,--l'infernal oiseau s'élança dans l'air en jetant
un cri aigu. Mais sa méchanceté fut sa perte; car après avoir tournoyé
un instant au-dessus de nous, il dirigea son vol oblique contre mes
regards, levés vers lui, et auxquels il préparait un aveuglant coup de
bec. Je le saisis par ses ailes en criant à mon frère de ne pas fuir,
car la terreur l'avait jeté à vingt pas de moi, et nous emprisonnâmes de
nouveau notre invincible ennemi. Mais il était enfin comme anéanti. Son
regard terrifiant se voilait des ombres de la mort, le sang coulait de
son bec entr'ouvert et ses ailes battaient la terre. J'avais le pied sur
sa queue à moitié arrachée, et cependant l'expirante bête employait
encore son dernier souffle à la conservation de sa vie. J'étais aussi
ensanglanté que le corbeau, qui mourut enfin sous nos piétinements.
Nous lui attachâmes une pierre au cou, afin de cacher son corps et notre
impardonnable crime dans la profondeur de l'étang. Ce duel est le
premier et le plus redoutable que j'aie jamais eu. Je le raconte,
quoiqu'il soit puéril, non-seulement parce qu'il s'est fortement imprimé
dans ma mémoire, mais ensuite parce que la revue de ma vie m'a prouvé
qu'il fut l'anneau auquel se sont liées toutes mes actions. Cet
événement est une preuve que, jusqu'à une certaine limite, je puis
supporter les ennuis et les vexations, mais qu'une fois révolté contre
ma chaîne, je la brise sans souci, sans crainte, sans arrière-pensée,
sans réflexion surtout. Je vois le but, je le saisis sans regarder ni en
avant ni en arrière.
Cette brusque révélation d'une nature fort patiente, mais inexorable
dans la démonstration de sa force trop longtemps contenue, est un grand
défaut, et ce défaut m'a donné de vifs, de profonds remords; car j'ai
tué sans justice, par violence, dans des circonstances où les
corrections eussent été suffisantes. En commettant une action que mon
emportement me faisait trouver naturelle et justiciable, ceux qui en
souffraient ou qui vivaient avec moi la considéraient comme une horrible
vengeance.