CADET DE FAMILLE

I

Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dénoncé

comme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fière de son

antiquité. Dans une telle maison, mon inopportune arrivée fut à peu près

accueillie comme celle des jeunes loups, sur la tête desquels le bon roi

Edgard avait mis un prix, à l'époque de l'invasion de ces animaux, qui

infestèrent de leur désolante présence les années de son règne.

Mon grand-père était général. À sa mort, il ne laissa à l'auteur de mes

jours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans la

carrière qu'il avait parcourue. La nature avait été plus généreuse à

l'égard de mon père, en lui prodiguant toutes les qualités extérieures

qui mènent à la fortune plus promptement encore que le travail, le

courage et la vertu. Il était jeune, beau, spirituel, et avait des

manières gracieuses, simples et distinguées. La jeunesse de mon père ne

se signala par aucun fait remarquable; il menait la vie aventureuse et

galante des jeunes gens de l'époque. Le vin, les femmes, la cour et le

camp formaient le théâtre de ses exploits, mais il jouait parfaitement

son rôle.

À l'âge de vingt-quatre ans, il devint amoureux d'une douce et charmante

jeune fille. Ses pensées prirent alors une nouvelle direction, et en

apportant un peu de régularité dans le désordre de sa vie, elles

calmèrent l'effervescence de son goût effréné pour les plaisirs.

Mon père découvrit bientôt que la jeune fille partageait son amour (car

il était savant dans l'étude des sentiments du coeur), que le seul

obstacle qui s'opposait à leur union était la fortune. Leurs familles,

non leurs espérances d'avenir, se trouvaient égales: car la jeune fille

était pauvre, et l'ambition de mon père aurait pu, en dirigeant sa

conduite, le faire arriver à une brillante fortune. Mais la jeunesse et

l'amour ne calculent pas, et l'argent, les contrats, les douaires, sont

des mots dont ils n'apprécient nullement la valeur; puis, lorsque ce

sentiment se révèle pour la première fois, il est trop sincère, trop

vif, trop passionné pour être retenu par l'intérêt personnel. Intérêt

sordide, qui, à une certaine époque de la vie, se trouve si bien mélangé

à tous les sentiments, qui les fait naître et mourir à l'aide d'un

chiffre. Des passions nobles et généreuses, animées par le premier

amour, impriment souvent sur le caractère incertain et irrésolu de la

jeunesse une stabilité que le temps ne peut pas tout à fait détruire.

Plût au ciel que mon père eût uni sa destinée à celle de cette charmante

femme, car son mérite et sa constance ont résisté aux épreuves du temps

et de ses vicissitudes!

Pendant que mon père essayait de vaincre les difficultés matérielles qui

s'opposaient à son mariage, il lui fut soudainement ordonné de partir

pour l'Ouest avec son régiment.

Pensant que leur séparation ne serait que momentanée, les deux jeunes

gens se dirent adieu, comme tous ceux qui se trouvent dans la même

situation, avec des larmes et des serments de fidélité éternelle; et

quoique mon père fût un soldat joyeux et galant, il s'éloigna avec

l'accablement du regret, et fit honneur à ses promesses pendant trois

mois entiers.

Pour célébrer sa nouvelle dignité, le shérif du comté où mon père était

en garnison donna un bal à ses administrés.

Mon père y fut invité, ainsi que les premiers officiers de son grade,

car il était capitaine.

Les honneurs de la soirée étaient faits par la fille du riche gentleman.

Celle-ci était le bonheur, l'idole et l'unique héritière de son père. À

l'ouverture du bal, le shérif engagea sa fille à choisir pour cavalier

l'homme le plus haut placé dans le monde par ses distinctions sociales:

la jeune personne répondit qu'elle n'accorderait cette faveur qu'au plus

charmant, et tendit la main à mon père. Cette flatteuse préférence

enivra l'orgueilleux capitaine, car elle attira sur lui l'attention

générale, et le brillant officier fut dès ce moment le sujet de toutes

les causeries. Dès lors une modification complète s'opéra dans les idées

de mon père, et lui fit concevoir des désirs que, sans cet événement, il

n'eût jamais soupçonnés.

La fille du shérif avait vingt-huit ans, les traits prononcés, la

tournure sans grâce. Ses gestes, ses allures et le son de sa voix

avaient quelque chose de masculin et de peu agréable; mais elle était

riche, et en parant ses imperfections des splendeurs de la fortune, elle

les rendait intéressantes.

Naturellement, ou par l'exemple du monde, mon père était très-égoïste.

Son ambition, prenant un nouveau point de départ, lui fit abandonner le

chemin de l'amour et considérer la richesse et la beauté comme des dons

semblables. Les constantes attentions de l'héritière, en élevant mon

père au-dessus de ses rivaux, lui donnèrent encore le désir de les

vaincre complétement par l'éclat d'une triomphante victoire, et ceux

dont il avait autrefois envié le sort devinrent alors jaloux de lui.

Ce dernier succès fut le voile sous lequel disparurent les vivants

souvenirs de sa première affection; car son premier amour passa bientôt

dans son esprit à l'état de folie de jeunesse. L'or devint son unique

idole, car il avait cruellement ressenti les humiliantes souffrances de

la pauvreté. Il prit donc la résolution de sacrifier son coeur au dieu

de la fortune, et n'attendit plus qu'un instant favorable pour dévoiler

son apostasie envers l'amour. Il appelait sa conduite prudence,

sagesse, nécessité, essayant ainsi d'en dissimuler le cruel et froid

égoïsme. Ses lettres à l'aimante jeune fille si lâchement trahie

devinrent moins longues, moins expansives, moins tendres; l'intervalle

entre chaque jour de cette correspondance fut d'une interminable

longueur; puis enfin elle cessa tout à fait, et la pauvre enfant fut

entièrement convaincue de son abandon. Elle pleura ses illusions, son

bonheur et sa jeunesse à jamais flétrie par d'inconsolables regrets; car

la malheureuse fille resta fidèle aux serments violés par le trompeur

oublieux.

Mon père consacra donc tous ses loisirs à sa nouvelle conquête, et finit

par lui donner son nom. Mais pourquoi nous arrêter ainsi sur un

événement si commun dans le monde? N'arrive-t-il pas journellement que

nous jetons loin de nous la vertu et la beauté, pour prendre la laideur

et la richesse, quoique ce soit le diable qui nous les donne?

Une fois initié aux affaires embrouillées du shérif, mon père découvrit

que la fortune de sa femme était des plus médiocres. Désespéré de s'être

si aveuglément laissé éblouir par les luxueuses apparences d'une fausse

splendeur, il rentra au régiment avec la conscience peu satisfaisante

d'avoir mérité sa punition. Non-seulement par l'excès des exigences de

la dame, mais encore pour continuer la parade de son élévation, il

dépensa en bals et en festins une bonne partie de la dot, et six mois

après mon père quittait l'armée sous le faux prétexte d'une maladie de

poitrine, mais véritablement pour se retirer à la campagne et y végéter,

en attendant mieux, dans les privations d'une tardive et sévère

économie.

Le savant Malthus n'avait pas encore éclairé le monde, et chaque année

mon père enregistrait à contre coeur dans la Bible de la famille la

naissance d'un fardeau vivant. Des dépenses inévitables le fatiguèrent

tellement, qu'il s'attrista et perdit le courage de tâcher d'y pourvoir.

Sur ces malheureuses entrefaites, un legs lui fut laissé, et, en

relevant son affaiblissement moral, cette bonne fortune augmenta, s'il

était possible, son système d'économie et ses désirs d'amasser de

l'argent.

Cette avare occupation devint alors l'unique emploi de son temps; il y

concentra toutes ses facultés, et fut enfin ce que l'on appelle un homme

prudent. Si un pauvre parent se hasardait à venir demander à mon père

l'appui d'un secours, il lui était refusé au milieu de phrases sonores

qui élevaient au-dessus de toute considération les devoirs qu'il avait à

remplir envers sa femme, et les nécessités sans cesse renaissantes d'un

essaim d'enfants dont le chiffre n'était pas encore arrêté.

Plus la fortune de mon père prenait d'accroissement, et plus il

s'entourait des apparences de la misère, plus il criait contre le prix

déraisonnable de toutes les denrées. Son avarice, en ne se relâchant

jamais que pour lui-même, mettait dans sa tête des idées absurdes.

D'abord il se persuadait et essayait de persuader aux autres qu'il était

au-dessus de ses moyens de nous envoyer en pension, parce que

l'éducation coûtait bien au delà de sa valeur; il partait de là pour

prouver encore que ses études à Westminster ne lui avaient été ni

utiles ni agréables, et n'avaient apporté aucun changement à la

direction de sa vie, puisqu'il n'avait point relu les livres grecs et

latins qu'il avait été forcé d'y apprendre.

Cependant, disait-il, je ne suis ni plus sot ni plus ignorant qu'un

autre: tout ce que l'on doit savoir, c'est la valeur de l'argent, les

avantages qu'il procure et la nécessité d'en amasser beaucoup; la

science vient quand on en a besoin. Car il croyait peut-être à la

doctrine du talent inné, en trouvant qu'il n'était nécessaire de

s'instruire qu'au moment de faire le choix d'une profession. Comme il me

destinait, ainsi que mon frère, à celle des armes, nos études devaient

se borner à la plus légère superficie de toutes les sciences. Mon père

détestait les superflus onéreux; d'ailleurs il avait observé dans son

régiment que ceux qui étaient instruits étaient les plus niais et les

plus pédants, et que la profondeur de leur érudition ne les avançait pas

d'une ligne dans la carrière militaire.

Un Cadet de Famille, v. 1/3 · 第 6 / 51 题