religions montrèrent leur influence. Les grandes œuvres d’art de
l’Égypte, de l’Inde et de l’Europe furent surtout des monuments
religieux. A des dieux supposés éternels il fallait bien construire des
temples également éternels.
* * * * *
Une des forces des dieux réside dans la difficulté de les remplacer. Les
illusions socialistes sont encore moins satisfaisantes pour l’esprit que
les illusions religieuses.
* * * * *
La psychologie explique la propagation des croyances religieuses, mais
la naissance des dieux est d’une interprétation beaucoup plus difficile.
Comment naquirent: Moloch, Jupiter, Apollon, Jéhovah et bien d’autres?
Certaines religions, comme l’islamisme, sortirent tout entières du
cerveau d’un halluciné, mais cette genèse n’est pas applicable à
l’histoire de tous les dieux.
* * * * *
Ce sera seulement sans doute avec les derniers hommes que disparaîtront
les derniers dieux.
II
LE POUVOIR DES CROYANCES
L’homme dominé par une croyance voit son énergie notablement accrue. La
foi constitua toujours un très puissant mobile d’action. On a dit
justement qu’elle peut soulever des montagnes.
* * * * *
La force d’une croyance telle que l’islamisme ou le bolchevisme ne
dépend pas des dogmes qu’elle enseigne, mais de l’énergie des
convictions qu’elle inspire.
* * * * *
L’unité de pensée, qui confère une grande force à un peuple, ne fut
guère fondée jusqu’ici que sur des croyances religieuses. La raison
seule n’a pas encore réussi à solidariser les hommes.
* * * * *
C’est surtout quand une religion est morte ou va mourir que son utilité
apparaît. Plusieurs peuples ont vu leur civilisation périr ou se
transformer avec la mort de leurs dieux.
* * * * *
Alors même que l’usure du temps fait disparaître une croyance, elle
conserve longtemps encore dans les âmes une influence assez forte pour
devenir mobile d’action. La haine de certains diplomates anglais
puritains à l’égard des Musulmans n’a probablement pas d’autres causes.
* * * * *
La faim et l’amour ne suffiraient pas à soutenir la vie du monde, comme
l’affirmait un grand poète. Il faut y ajouter l’espoir créé par les
croyances.
* * * * *
Les dieux vindicatifs condamnant leurs créatures à des supplices
éternels pour des fautes légères eurent une utilité certaine aux âges de
grande barbarie. A une époque éclairée, leur férocité n’est plus
défendable.
III
LES FORMES DIVERSES DE CROYANCES
Les adeptes des grandes religions monothéistes ne sauraient être
tolérants. Détenteurs de la vérité pure, ils considèrent comme un devoir
de massacrer les infidèles pour extirper l’erreur. Si le protestantisme
est devenu tolérant, c’est que sa division en sectes nombreuses l’a
rapproché du polythéisme.
* * * * *
Les religions polythéistes furent toujours tolérantes. Les croisades,
les guerres de religion, l’inquisition auraient été impossibles chez les
peuples polythéistes. Si Rome, dont la tolérance religieuse était
complète, finit par persécuter les Chrétiens, c’est qu’ils cherchaient à
ébranler son pouvoir politique.
* * * * *
Si le fait d’être monothéiste constituait une supériorité pour une
religion, il faudrait mettre l’islamisme au premier rang. Il représente,
en effet, la seule religion vraiment monothéiste. Le Jéhovah des Juifs
avait des rivaux qu’il ne domina jamais complètement. Le Dieu des
Chrétiens comprend trois personnes et une armée de saints, divinités
secondaires comparables à celles du paganisme.
* * * * *
Les fondateurs de religions ont sagement agi en dotant leurs dieux de
toutes les passions animant les hommes. Si ces dieux sont jaloux,
irritables et vindicatifs, c’est que, représentés autrement, ils
n’eussent séduit personne.
* * * * *
Tanit, à Carthage, ordonnait des immolations d’enfants. Les dieux
d’Homère exigeaient qu’Agamemnon leur sacrifiât sa fille. Les idées
modernes héritières des anciens dieux réclament encore plus
d’hécatombes. A l’époque de la Révolution les divinités nouvelles
désignées sous les noms de Liberté et d’Égalité ensanglantèrent vingt
ans l’Europe. On ne compte plus les massacres engendrés par l’idée
communiste.
* * * * *
Dans le domaine de la foi religieuse l’absurde est inconnu. On ne
citerait pas au cours de l’histoire une seule croyance, si monstrueuse
qu’elle pût être, n’ayant pas trouvé de défenseurs.
* * * * *
L’ardeur des disciples de la religion communiste tient à ce que les
croyances religieuses nouvelles inspirent toujours à leurs adeptes un
désir intense de détruire les vestiges de l’ancienne foi. Les nouveaux
convertis n’hésitent pas, comme jadis Polyeucte, à sacrifier leur vie
pour détruire les faux dieux.
* * * * *
A chaque période de leur histoire les hommes adoptent des religions et
des philosophies à leur mesure. Bien que n’ayant généralement aucun
rapport avec la réalité, elles sont fort utiles pour créer les
explications dont l’esprit humain ne saurait se passer.
* * * * *
«S’il y a un Dieu, écrivait Pascal, il est infiniment
incompréhensible... Nous sommes donc incapables de connaître, ni ce
qu’il est, ni s’il est.» La science n’est pas plus avancée aujourd’hui.
Elle admet cependant de plus en plus que si les Dieux existent, ils
n’interviennent jamais dans la vie des êtres.
* * * * *
Croire qu’on doit croire, c’est déjà croire.
IV
LA RAISON ET LA FOI
L’absurdité d’un rêve ne choque pas plus le rêveur que l’absurdité d’une
croyance religieuse ou politique ne choque le croyant. Rêves et
croyances ont ce caractère commun d’échapper entièrement au pouvoir de
la raison.
* * * * *
L’irrésistible force des croyances religieuses et l’impuissance de la
raison sur elles apparaissent clairement quand on voit de grands génies
comme Descartes et Pascal accepter des dogmes religieux qui depuis
longtemps n’étaient plus défendables. Quand Newton, par exemple,
dissertait sur les divagations de l’Apocalypse, sa raison était
évidemment paralysée par des influences mystiques qui la dominaient
entièrement.
* * * * *
Au point de vue de la raison pure, toutes les croyances religieuses,
depuis l’adoration du serpent jusqu’à celle d’Allah, ont une valeur
sensiblement égale, parce qu’elles dérivent d’illusions psychologiques
identiques.
* * * * *
Si les croyants pouvaient se préoccuper de la valeur rationnelle de
leurs croyances, il n’y aurait bientôt plus de croyants.
* * * * *
Le croyant refusant de raisonner sa foi pour ne pas la perdre est
victime d’une crainte très chimérique. Une croyance n’est détruisible
par la raison que lorsqu’elle était près de mourir dans l’âme du
croyant.
* * * * *
Pour concevoir avec quelle lenteur la raison agit sur les croyances, il
faut se rappeler que, pendant plusieurs siècles, des milliers d’hommes
furent brûlés vifs à la suite de leurs relations supposées avec le
diable.
* * * * *
Prétendre détruire une religion en persécutant ses disciples, comme le
firent si longtemps les radicaux en France, montre à quel point les
fondements psychologiques des croyances restent méconnus.
* * * * *
«C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison», disait Pascal. Les dieux
périraient vite si les jugements du cœur étaient ceux de la raison.
* * * * *
Les parfaits dévots, comme cherchait vainement à l’être Pascal et comme
l’étaient réellement les solitaires de Port-Royal, mènent une existence
assez misérable. L’espoir du paradis est annulé chez eux par une
horrible peur de l’enfer où ils redoutent de brûler toujours.
* * * * *
Une des erreurs du catholicisme moderne fut de ne pas avoir compris à
quel point il devenait inacceptable en continuant à parler de supplices
éternels dans un enfer sans espoir.
* * * * *
On peut se demander où en seraient aujourd’hui les civilisations, si
l’humanité avait consacré à la poursuite de vérités scientifiques une
faible partie des efforts accomplis pour obéir aux volontés de divinités
imaginaires. Mais peut-être ces illusoires fantômes étaient-ils seuls
capables de contraindre l’homme aux efforts dont tous ses progrès
naquirent.
* * * * *
La conversion à une religion nouvelle est généralement instantanée, mais
il lui faut des siècles pour s’implanter définitivement dans les âmes et
des siècles encore pour en disparaître. Malgré la longue existence du
christianisme, le paganisme gréco-latin n’est pas complètement mort
puisque l’art sous toutes ses formes en reste imprégné.
* * * * *
Les chrétiens qualifiant d’absurde l’adoration du crocodile par les
Égyptiens ou du serpent par les Hindous ne se doutent pas que leurs
descendants jugeront aussi absurde l’adoration d’un Dieu jugeant
nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter une désobéissance
à ses ordres.
* * * * *
Alors même que les civilisations futures n’accepteraient que la science
pour guide, elles auraient cependant intérêt à construire encore des
cathédrales, des mosquées, des pagodes, où les hommes se
solidariseraient un peu en méditant sur les forces mystérieuses dont ils
sont enveloppés et que personnifiaient leurs anciens Dieux.
* * * * *
Au point de vue purement rationnel le laboratoire est évidemment
supérieur à la caserne et à l’église, mais il s’écoulera probablement
bien des siècles avant qu’il soit possible de renoncer à l’église et à
la caserne.
* * * * *
Le vrai miracle du Christianisme est d’avoir pu faire accepter pendant
vingt siècles à des esprits capables de raisonner la prodigieuse légende
d’un Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice et fabriquant un
enfer éternel pour y punir ses créatures.
* * * * *
Une des forces du Christianisme aux États-Unis est d’être uniquement
envisagé au point de vue de son utilité sociale sans se préoccuper de la
part de vérité ou d’erreur qu’il contient.
* * * * *
Les créateurs des dieux ont donné à l’homme la précieuse espérance, mais
en échange ils l’enfermèrent pendant des siècles dans une prison
d’ignorance et d’erreurs.
* * * * *
Il n’est guère d’idéal qui ne contienne une forte part d’illusions et
cependant aucun peuple n’a pu prospérer sans l’influence d’un idéal.
* * * * *
L’expression «je ne veux pas croire que» dérive d’une erreur
psychologique. Ce n’est jamais par un effort de la volonté consciente
que l’on croit ou que l’on ne croit pas.
CHAPITRE X
VISIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE
I
CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE
Le monde est-il réel ou irréel, fini ou infini, créé ou incréé, éphémère
ou éternel? La science n’entrevoit pas le moment où elle pourra répondre
à une seule de ces questions.
* * * * *
L’impossibilité de découvrir la nature intime de la vie de la matière et
de la force montre que l’esprit humain reste encore confiné dans la
connaissance des effets sans pouvoir remonter à leurs causes.
* * * * *
La physique est la science du réel, la métaphysique celle de l’irréel,
mais jusqu’ici le monde a été beaucoup plus guide par l’irréel que par
le réel. La métaphysique reste donc la grande théoricienne du monde.
* * * * *
Vouloir comprendre trop vite est se condamner à ne jamais comprendre.
* * * * *
Les grands progrès résultent de la substitution du quantitatif au
qualitatif. Des instruments de mesure comme la balance, le galvanomètre
et le thermomètre, ont plus modifié nos pensées et nos conditions
d’existence que toutes les dissertations philosophiques.
* * * * *
La vie d’un pur esprit, c’est-à-dire d’un être dépourvu d’organes des
sens et, par conséquent, de sensibilité, serait fort misérable. Homère
l’avait pressenti quand il fait dire à l’ombre d’Achille évoquée par
Ulysse: «Je préférerais n’être qu’un pauvre laboureur sur terre que roi
dans l’empire des ombres.»
* * * * *
Lorsque les êtres qui nous entourent semblent disparaître, ils ne font
en réalité que changer de forme. L’évanouissement total étant
scientifiquement impossible, les éléments fondamentaux des êtres ne sont
concevables que sous un aspect éternel.
* * * * *
Le passé est formé d’événements définitivement fixés. L’éphémère présent
devient rapidement un passé, fixé à son tour. L’avenir se compose
d’éléments non fixés encore, mais déterminés déjà par l’état présent.
* * * * *
Le présent résultant du passé qui l’a précédé, on peut dire que le
présent se compose surtout de passé.
* * * * *
Le temps ne nous est accessible que sous forme de changement: changement
de position d’un astre, de l’aiguille d’un cadran ou encore des êtres
qui nous entourent. Les Cieux éternels des religions ne pouvant changer,
le temps y serait nécessairement inconnu.
* * * * *
Certains métaphysiciens contestent la réalité du temps, mais ils ne
sauraient nier qu’une loi universelle oblige les êtres à naître,
grandir, décliner et mourir. C’est à cette loi du changement que nous
pouvons donner le nom de temps.
* * * * *
Vivre c’est changer. Le changement est l’âme des choses.
* * * * *
La façon d’envisager la vie se transforme dès qu’au lieu de la
considérer à travers notre personnalité éphémère nous l’envisageons à
travers la personnalité collective durable de la race. Xerxès était
attristé à l’idée qu’aucun homme de son immense armée ne survivrait dans
un siècle. Revenu au bout de ce siècle et retrouvant la même armée
formée d’hommes aussi jeunes, possédant les mêmes visages, il eût
compris que la mort n’est pas définitive puisque les défunts d’un jour
revivent bientôt dans leurs descendants.
* * * * *
Si tous les phénomènes physiques, chimiques et biologiques dépassant
notre compréhension devaient être qualifiés de surnaturels, il n’y
aurait guère que du surnaturel dans le monde.
* * * * *
Certains philosophes admettent que le monde perçu par nos sens est une
création artificielle de ces sens. Il importe peu que le monde observé
soit un monde artificiel déformé puisque l’ensemble des déformations qui
le constituent est soumis à des lois dont l’observation vérifie la
constance.
* * * * *
Aimez-vous les uns les autres, disent les religions. Dévorez-vous les
uns les autres, prescrit la nature. Si l’homme n’avait pas, comme tous
les êtres, respecté les prescriptions de la nature, il vivrait encore au
fond des cavernes sans ébauche de civilisation.
* * * * *
La vie des plus grands génies semble avoir pour la nature juste autant
d’importance que celle d’une colonie de microbes ou d’une fourmilière.
* * * * *
La compréhension des causes premières semble si au-dessus de notre
intelligence qu’un être supérieur venu d’un monde lointain pour nous les
expliquer n’y réussirait probablement pas mieux que si nous voulions
apprendre l’algèbre à un singe.
* * * * *
Le savant est souvent embarrassé pour déterminer les causes d’un
phénomène. L’ignorant ne l’est jamais.
* * * * *
L’avenir est contenu dans le présent comme le chêne l’est dans le gland.
Le temps fait sortir le chêne du gland, mais ne le crée pas.
II
LA VÉRITÉ ET LA CERTITUDE
Les hommes se passent facilement de vérités. Ils n’ont jamais vécu sans
certitudes.
* * * * *
Les croyances les plus visiblement absurdes aux yeux de la raison sont
généralement celles qui font naître le plus de certitudes. Pendant de
longs siècles les hommes eurent la certitude que Moloch exigeait qu’on
lui immolât des enfants et que Jéhovah condamnait à des supplices
éternels les créatures n’obéissant pas à ses lois. Les communistes
modernes possèdent des certitudes du même ordre.
* * * * *
L’ère des grands progrès scientifiques qui transformèrent les
civilisations naquit seulement lorsque l’homme réussit à distinguer la
vérité de la certitude.
* * * * *
Les illusions tenues pour des certitudes furent parfois aussi fécondes
que des vérités. La raison construit des gares et des laboratoires, mais
elle n’eût jamais fait surgir du néant les pyramides, les mosquées, les
cathédrales et toutes les merveilles qui ornent nos civilisations.
* * * * *
Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. Les certitudes
religieuses ou politiques tenues pour des vérités sont généralement des
convictions transitoires issues de passions et de sentiments n’ayant
aucun élément rationnel pour soutien.
* * * * *
Les certitudes chimériques étant chargées d’inépuisables espérances, la
froide raison restera toujours impuissante contre elles.
* * * * *
Les philosophes qui, jadis, considéraient comme vérité toute opinion
acceptée par le consentement universel confondaient la vérité et la
certitude. L’adhésion universelle crée des certitudes. La science seule
édifie des vérités.
* * * * *
Depuis l’origine des âges les adorateurs des divinités peuplant les
cieux crurent posséder des certitudes. Il fallut des siècles de
réflexion pour découvrir qu’il n’existait aucune trace de vérité dans
ces certitudes.
* * * * *
Alors que les certitudes religieuses finissent toujours par périr, les
vérités scientifiques restent éternelles. Celles énoncées par Archimède
et Euclide gardent la même valeur qu’il y a 2000 ans.
* * * * *
Dans le domaine de la science, les choses ont une valeur réelle
indépendante des opinions. Dans celui des croyances, elles n’ont guère
d’autre valeur que l’idée qu’on s’en fait.
* * * * *
Il faut parfois longtemps pour qu’une vérité démontrée devienne une
vérité acceptée.
* * * * *
Les faits scientifiquement démontrés restent immuables mais leur
explication varie avec les progrès de la connaissance. Les théories de
Darwin et de Pasteur sont déjà dépassées. L’atome, jadis miracle de
simplicité, est devenu miracle de complexité.
* * * * *
Dans les sciences s’adressant à l’intelligence, la forme offre peu
d’importance. Elle est essentielle au contraire dans la littérature, qui
s’adresse surtout aux sentiments. D’illustres écrivains n’eurent sur la
vie, les sociétés, les conflits des peuples, etc., que de puériles
conceptions. On les admire très justement pourtant, comme on admire la
forme d’une statue sans s’occuper de la matière qui la compose.
* * * * *
Pourquoi les créateurs de légendes n’ont-ils jamais imaginé un monde
peuplé d’êtres dépourvus d’illusion? Sans doute parce que la vie de tels
êtres ne serait pas concevable.
* * * * *
Les réalités scientifiques les plus solides contiennent toujours,
cependant, une part notable d’illusions. Les progrès de la science
consistent surtout à la réduire.
* * * * *
Si une conviction d’origine sentimentale est toujours plus forte qu’une
conviction d’origine rationnelle, c’est que les sentiments dominent
facilement la raison, alors que la raison a peu d’action sur les
sentiments.
III
LES LOIS DE LA VIE
L’enfant venant à la lumière est déjà très vieux, puisqu’il représente
la synthèse d’un immense passé. Son âme individuelle se trouve
constituée par une accumulation de résidus d’âmes ancestrales.
* * * * *
Il est aussi exact d’affirmer qu’on ne revoit jamais le même être que de
constater, avec Héraclite, qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même
fleuve. Cette seconde assertion est évidente, alors qu’il a fallu tous
les progrès de la physiologie pour établir la première.
* * * * *
La vie apparaît aujourd’hui comme une puissance directrice chargée de
passé, capable d’utiliser toutes les forces de la nature mais ne pouvant
être créée par elles. Jusqu’ici la vie n’est sortie que de la vie. Elle
seule peut obliger la microscopique cellule par laquelle débutent tous
les êtres à subir les transformations nécessaires pour devenir un homme,
un éléphant ou un chêne. L’impuissance de la science à interpréter ce
mystère marque nettement les limites de notre intelligence.
* * * * *
Sur toute l’échelle des êtres, les supériorités exceptionnelles
représentent des monstruosités. Pour cette raison, sans doute, la nature
ramène leurs descendants au niveau moyen de l’espèce dont ils font
partie.
* * * * *
Pendant les centaines de siècles qui précédèrent l’apparition de
l’homme, tous les êtres vivaient fort bien sans posséder notre raison.
Affirmer qu’ils étaient guidés par d’aveugles instincts, c’est
simplement constater l’état rudimentaire de notre psychologie.
* * * * *
Dans tous les actes de la vie organique, les choses se passent comme
s’il existait des modes de connaissance parfois très supérieurs, parfois
inférieurs à notre intelligence, mais toujours fort différents de cette
intelligence.
* * * * *
La vie est sans doute aussi indestructible que les autres forces. Si
donc, comme tout semble le prouver, la personnalité est entièrement
détruite par la mort, les éléments de cette personnalité servent à
former de nouveaux êtres. C’est donc la vie collective et non la vie
individuelle qui serait éternelle.
* * * * *
La lutte pour l’existence et l’aptitude à s’adapter aux variations de
milieu font survivre et évoluer les mieux doués des êtres. L’hérédité
transmet les changements ainsi acquis. Malgré de patients efforts, la
science ne peut rien ajouter à ces bien sommaires notions sur les
origines et l’évolution des êtres vivants. La partie essentielle de ces
phénomènes nous échappe entièrement.
* * * * *
La mort intellectuelle commence dès que les opinions deviennent trop
fixées pour changer. L’homme, même resté jeune, entre alors dans le
domaine des morts. Le présent et l’avenir ne sont plus concevables pour
lui qu’enveloppés de passé.
* * * * *
Si les forces qui ont fait surgir la vie de l’inerte matière sont douées
d’intelligence, cette intelligence paraît dominée par d’aveugles
nécessités lui ôtant toute liberté. Ce n’est pas assurément à la suite
de raisonnements savants que furent créés tant de malfaisants microbes.
Des raisons que ne comprend pas encore notre raison et où
l’intelligence, telle que nous la connaissons, ne saurait jouer aucun
rôle, semblent avoir dirigé l’évolution des êtres.
* * * * *
Pour les forces inexpliquées qui firent sortir la vie de la matière, et
après des entassements de siècles surgir la pensée de la vie, tous les
êtres sont égaux. L’existence du plus pernicieux microbe est aussi
protégée par la nature que celle des autres êtres.
IV
LA SAGESSE ET LE BONHEUR
Unanimes pour admettre que le bonheur constitue le but principal de la
vie, les hommes furent rarement d’accord sur les moyens de l’obtenir.
Suivre aveuglément ses passions? Elles procurent moins de joie que de
douleur.--Se guider d’après la raison? Ses clartés sont bien
incertaines.--Obéir aux ordres des dieux? Ils se taisent depuis
longtemps.--S’adapter simplement aux nécessités de son milieu semble le
plus sage.
* * * * *
On ne gagne pas beaucoup à trop réfléchir sur la destinée. La vraie
philosophie consiste peut-être à traverser la vie avec la sérénité
tranquille de l’animal broutant l’herbe du sentier qui le mène à
l’abattoir. Le même animal deviendrait fort misérable s’il soupçonnait
l’existence de l’abattoir.
* * * * *
Un des meilleurs moyens d’être heureux consiste à croire qu’on l’est
réellement ou qu’on le sera un jour. Les religions créant cette
certitude devaient pour cette seule raison jouer un rôle important dans
la vie des peuples.
* * * * *
Une course trop rapide au bonheur n’est souvent qu’une course au
malheur.
* * * * *
Il est utile de penser quelquefois. Pour rester heureux, on ne doit pas
trop penser.
* * * * *
L’espérance de posséder les choses rend-elle plus heureux que la
possession de ces choses? Répondre à cette question impliquerait la
connaissance d’un thermomètre du bonheur.
* * * * *
Se nourrir, se reproduire et s’entre-détruire, furent les principales
occupations des peuples depuis les origines de l’histoire. Rien
n’indique encore que leur existence puisse être différemment orientée.
* * * * *
Dans le monde physique comme dans le monde moral règne une dualité, loi
fondamentale des phénomènes. Attractions et répulsions du monde physique
deviennent plaisir et douleur, haine et amour du monde moral.
* * * * *
La hardiesse sans jugement est dangereuse; le jugement sans hardiesse,
inutile.
* * * * *
Rien ne sert d’agir si une idée directrice n’oriente pas utilement la
volonté d’agir.
* * * * *
Savoir sans vouloir ne crée pas de pouvoir.
* * * * *
La vieillesse représente souvent une forme peu atténuée de la servitude.
* * * * *
Dans les relations entre individus et entre peuples la méfiance est
nécessaire, mais jusqu’au jour de sa justification elle doit rester
expectante et non agissante.
* * * * *
C’est surtout dans le déroulement des événements que le rigoureux
enchaînement qualifié de fatalité joue son rôle.
* * * * *
L’héroïsme peut sauver un peuple dans les circonstances difficiles, mais
c’est l’accumulation journalière de petites vertus qui détermine sa
grandeur.
* * * * *