mesure. Le passage du qualitatif au quantitatif, qui transforma toutes
les sciences, reste à réaliser dans le cycle de l’affectif.
* * * * *
Si la science arrivait à découvrir un thermomètre des sentiments, des
passions et des volontés, la conduite de l’homme dans une circonstance
donnée serait aussi facile à calculer que la trajectoire d’une planète.
* * * * *
La civilisation réelle est celle des sentiments, disait un Japonais. On
pourrait ajouter que si quelques années d’enseignement universitaire
procurent une dose suffisante de civilisation intellectuelle, il faut
beaucoup plus de temps pour civiliser les sentiments. Les cruautés et
les dévastations des Allemands pendant la guerre ont de nouveau montré à
quel point la civilisation de l’intelligence reste étrangère à celle des
sentiments.
* * * * *
Le fondement principal de la grandeur d’un peuple ne réside ni dans le
chiffre de ses habitants, ni dans l’étendue de son territoire, ni dans
le nombre de ses canons, mais dans la force de son caractère.
* * * * *
Une volonté forte est beaucoup plus utile dans la vie qu’une instruction
forte superposée à une volonté faible.
* * * * *
Loin d’être une preuve de caractère, la violence constitue souvent une
manifestation de faiblesse. L’homme faible se montre parfois violent
pour cacher sa faiblesse.
* * * * *
L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions instinctives devient
facilement esclave de ceux qui lui proposent de les satisfaire.
* * * * *
Dans toutes les affaires humaines il faut risquer pour réussir. C’est de
la juste évaluation des chances de gain et de perte que dépendent les
grands succès.
* * * * *
Bien des événements de la dernière guerre ont prouvé quels désastres
peuvent causer l’indécision et l’absence d’initiative. Il a été reconnu
devant le Parlement anglais que la guerre eût été très brève si, au
début des hostilités, les navires alliés avaient eu à leur tête un
amiral assez hardi pour entrer à Constantinople comme le firent les
Allemands. Pour tâcher de réparer cette insuffisance du caractère,
100.000 hommes périrent inutilement dans l’expédition des Dardanelles.
* * * * *
Dans les civilisations compliquées où la moindre profession se hérisse
de concours mnémoniques éliminatoires, il arrive fatalement que des
capacités réelles ne peuvent se libérer de ces artificielles barrières.
Ainsi se produisent des pertes de forces et des haines de classes
inconnues dans les pays neufs comme l’Amérique, où ces entraves sont
ignorées.
* * * * *
Un sentiment fort ne pouvant être dominé que par un sentiment plus fort,
on comprend l’usage de la terreur par les conquérants et les fondateurs
de croyances. Les codes civils ou religieux eurent toujours de
terrifiantes menaces pour soutiens.
* * * * *
Pour agir sur les êtres qui nous entourent, la connaissance de leurs
défauts est parfois plus utile que celle de leurs qualités.
* * * * *
Une des grandes causes de faiblesse des peuples latins tient à ce que
tout leur personnel dirigeant est issu d’examens universitaires prouvant
la mémoire des candidats, mais nullement les qualités de caractère qui
font la valeur de l’homme dans la vie.
III
L’INTELLIGENCE, LES SENTIMENTS ET L’INTUITION
L’intelligence et les sentiments sont des compagnons inséparables, mais
qui, depuis l’origine des âges, ont rarement réussi à s’entendre.
* * * * *
L’intelligence ayant considérablement évolué dans le cours des siècles,
alors que les sentiments ont peu changé, il en résulte une discordance
croissante entre la logique sentimentale, qui détermine la conduite, et
la logique rationnelle, qui cherche à la diriger, mais y réussit
rarement.
* * * * *
Dans le domaine de l’intelligence, la différence entre les hommes est
immense. Dans les cycles de l’affectif et du mystique où s’élaborent les
causes de nos actions, l’inégalité disparaît. C’est pour cette raison
qu’un bolcheviste sans culture et un professeur instruit peuvent
accepter des illusions identiques.
* * * * *
La raison se met facilement au service des sentiments, alors que ces
derniers se mettent rarement au service de la raison. Cette loi
psychologique explique l’origine de guerres qu’aucun argument rationnel
ne pourrait justifier.
* * * * *
L’être dont l’intelligence ne réussit pas à dominer la sensibilité
pourra devenir un remarquable artiste, un éminent écrivain, mais non un
homme d’État supérieur.
* * * * *
Une conviction fondée seulement sur la raison devient rarement mobile
d’action. Les influences mystiques et sentimentales sont indispensables
pour faire agir.
* * * * *
L’homme est en progrès quand il commence a séparer sa raison de ses
passions. Le progrès s’accentue lorsque sa raison devient assez forte
pour dominer un sentiment présent en lui opposant l’influence d’un
sentiment lointain.
* * * * *
L’acquisition de l’aptitude à dominer ses sentiments exigea des siècles
d’efforts. Bien des peuples en sont restés à l’âge où Ésaü vendait
contre un plat de lentilles présent son droit d’aînesse futur.
* * * * *
Grâce au mode de connaissance qualifié intuition, les femmes arrivent à
deviner des conséquences que la logique rationnelle ne perçoit pas
aisément.
* * * * *
La raison seule peut montrer si les certitudes intuitives constituent
des réalités ou des erreurs. L’intelligence est donc le complément
nécessaire de l’intuition.
* * * * *
Les intuitions intellectuelles sont génératrices de découvertes dans
tous les domaines de l’art et de la pensée. Les intuitions sentimentales
représentent les véritables guides dans les circonstances difficiles de
la vie.
* * * * *
On reconnaît qu’une poussière d’hommes est devenue une nation lorsque,
dans les grands événements comme la dernière guerre, se forment
instantanément des intuitions collectives conduisant tous les citoyens à
une conduite identique malgré les divergences de croyances.
* * * * *
L’habitude, permettant de canaliser les intuitions et refréner les
impulsions, constitue un guide de la vie plus sûr que tous les
enseignements des livres.
IV
L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION
Dans les discussions sur la réforme de l’enseignement, un éminent
orateur assurait que «l’hellénisme donne à l’esprit l’équilibre et
l’harmonie d’un temple». Cet équilibre de l’esprit ne suffit pas, sans
doute, à créer l’équilibre des sentiments puisque les permanentes
dissensions des anciens Grecs les conduisirent à la servitude.
* * * * *
Chaque phase d’une civilisation, différant des phases antérieures,
nécessite une éducation adaptée aux besoins nouveaux et aux mentalités
nouvelles. C’est méconnaître cette vérité banale qu’imposer à la
jeunesse actuelle la culture gréco-latine du monde antique et du moyen
âge.
* * * * *
Les défauts d’un peuple n’étant visibles qu’aux étrangers ne se
corrigent guère. Tous connaissent l’infériorité de nos méthodes
universitaires, mais comme nous ne l’apercevons pas, aucune réforme
réelle n’est possible.
* * * * *
La nourriture intellectuelle donnée par l’instruction est comparable à
la nourriture matérielle. Ce n’est pas ce qu’on mange qui nourrit, mais
seulement ce qu’on digère.
* * * * *
Beaucoup de nos idées sociales seront transformées lorsqu’on découvrira
qu’un ouvrier habile est intellectuellement fort supérieur à un
bachelier médiocre.
* * * * *
Il n’est d’éducation utile que celle cultivant les aptitudes spéciales
de chaque être. On obtient alors tout ce que l’élève peut donner sans
exiger un inutile travail.
* * * * *
En imposant à tous les élèves une instruction identique, on obtient un
minimum de rendement avec un maximum d’effort.
* * * * *
Une des erreurs latines qui ont le plus pesé sur la vie de nos colonies
fut de croire que l’instruction classique permettait de franchir
rapidement les étapes séparant la barbarie de la civilisation. Un nègre
peut recevoir une éducation classique complète sans devenir un homme
civilisé.
* * * * *
Les expériences permettant de remplacer la tête d’un insecte par celle
d’un autre insecte de sexe différent ont montré que les femelles à tête
de mâle prennent les instincts des mâles. On peut se demander si
l’éducation masculine donnée au sexe féminin ne réalisera pas
indirectement cette substitution.
* * * * *
Les méthodes propres à la culture de l’intelligence sont diverses. Pour
agir sur le caractère, il n’en existe qu’une: la pratique des qualités à
développer. L’initiative, la persévérance et la volonté ne s’acquièrent
pas autrement.
* * * * *
Notre enseignement universitaire se transformera seulement quand il sera
généralement admis que les livres ne suffisent pas à éduquer le
caractère, la morale et l’intelligence.
* * * * *
C’est avec raison que les Anglais et les Américains attribuent une forte
influence éducatrice aux jeux sportifs. Ces jeux enseignent, notamment,
l’art d’obéir, sans lequel ne saurait s’acquérir l’art de commander.
* * * * *
Les peuples ayant découvert que l’éducation du caractère est plus
importante que celle de l’intelligence sont très en avance sur ceux qui
n’ont pas fait cette découverte. Les universités latines ne l’ont pas
réalisée encore.
* * * * *
La grande habileté de la Prusse fut de transformer, grâce à son système
d’éducation pratique et à sa discipline militaire, une poussière
d’individualités médiocres, provenant de races diverses, en un bloc
collectif très fort.
* * * * *
Après avoir constaté que, depuis la paix, le goût du travail,
l’honnêteté professionnelle et la politesse disparaissaient de
l’Allemagne, une revue germanique attribuait très justement cette
décadence à ce que la jeunesse allemande n’est plus soumise à la
discipline militaire.
* * * * *
Un système quelconque d’instruction ou d’éducation est parfait s’il
réussit à créer des automatismes inconscients utiles. L’intelligence
possède alors des serviteurs dociles prêts à exécuter ses ordres. Mal
dressés, ils ne les exécutent pas.
* * * * *
La discipline peut remplacer bien des qualités. Aucune ne remplace la
discipline.
* * * * *
L’intelligence est un vernis qui recouvre les sentiments mais ne les
transforme pas.
* * * * *
Le temps et l’habitude usent rapidement l’amour mais fortifient au
contraire l’amitié, même quand elle succède parfois à l’amour.
* * * * *
Le jugement sans volonté est aussi inutile que la volonté sans jugement.
CHAPITRE VIII
LES INFLUENCES CONSCIENTES ET INCONSCIENTES DANS LA VIE DES PEUPLES
I
LA VIE CONSCIENTE ET LA VIE INCONSCIENTE
La vie inconsciente est à la vie consciente ce qu’est une montagne à un
grain de sable, la mer profonde aux vagues qui la recouvrent. Son étude
éclaire déjà d’une lumière toute nouvelle les mobiles de la conduite.
* * * * *
C’est la volonté inconsciente qu’il faut influencer pour déterminer les
hommes à l’action. L’âme consciente peut être convaincue par persuasion,
mais la conviction seule ne suffit pas à faire agir.
* * * * *
Les causes de certains événements historiques, les origines de la grande
guerre notamment, demeurent incompréhensibles quand on ignore les
différences qui séparent la volonté consciente de la volonté
inconsciente.
* * * * *
La substitution de la pensée collective à la pensée individuelle
représente une des caractéristiques de l’âge actuel. Les hommes capables
de pensées personnelles deviennent chaque jour plus rares. En politique
ils ont à peu près disparu.
* * * * *
C’est parce que les influences collectives agissent profondément sur
l’inconscient, que la part d’indépendance possible à l’individu isolé
devient fort restreinte.
* * * * *
Ce n’est pas toujours la mauvaise foi qui empêche de conformer les actes
aux discours. Les actes importants traduisent les impulsions
inconscientes de l’âme ancestrale, alors que les discours dérivent de
l’âme consciente individuelle. Si, en 1914, les socialistes qui avaient
juré de déserter en cas de guerre rejoignirent le front sans hésiter,
c’est que l’âme inconsciente de la race qui dirigea leur conduite fut
plus forte que la raison consciente inspirant leurs discours.
* * * * *
En politique, des mobiles inconscients dirigent souvent les actes que
leurs auteurs croient dictés seulement par la raison. Le projet de
démembrer la Turquie, qui souleva tout l’Islam contre l’Angleterre, eut
pour principal auteur un pieux ministre anglais inconsciemment guidé par
l’idée d’une revanche de la croix sur le croissant.
* * * * *
Les grands bouleversements font naître des idées inconscientes qui,
substituées à celles servant habituellement de guide, engendrent des
mouvements sociaux imprévus.
* * * * *
Une opération intellectuelle consciente suffisamment répétée, passe dans
l’inconscient et devient habitude. Maintenue pendant plusieurs
générations, elle finit par constituer un caractère de race.
* * * * *
Une décision réfléchie ne conduit pas toujours à l’action. L’immense
majorité des hommes agit au contraire sous l’influence d’impulsions
inconscientes dont toute réflexion est exclue.
* * * * *
Il n’est de discipline réelle que la discipline devenue inconsciente.
Celle qui repose uniquement sur la contrainte est sans durée et sans
force.
* * * * *
Les habitudes inconscientes ont une force que ne possèdent jamais les
principes.
II
LA VIE COLLECTIVE ET LE RÔLE DES MENEURS
Les foules et les individus de mentalité inférieure possèdent ce
caractère commun d’être fortement influencés par les événements présents
et très peu par leurs conséquences, si inévitables qu’elles puissent
être.
* * * * *
L’erreur individuelle est tenue pour vérité dès qu’elle devient
collective. Aucun argument rationnel ne peut alors l’ébranler.
* * * * *
Perdue dans les rouages complexes des civilisations modernes, enveloppée
d’effets dont les causes lui échappent, la foule attribue forcément à
des volontés particulières les événements dont elle ne peut saisir les
lois. Ses révoltes n’ont souvent pas d’autres causes.
* * * * *
Dans les grands événements intéressant la vie d’un peuple, l’homme agit
surtout sous des influences collectives. Son égoïsme individuel
s’évanouit alors au point de lui faire sacrifier sans hésiter sa vie à
des intérêts communs.
* * * * *
Les hommes se divisent en meneurs et en menés. L’immense majorité se
compose de menés.
* * * * *
Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de son meneur.
* * * * *
Croyances politiques et croyances religieuses ont un même mécanisme de
propagation. L’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion
suffisent à créer des suggestions auxquelles les collectivités résistent
rarement.
* * * * *
Les plus évidentes vérités restent sans action sur l’âme des multitudes
quand elles manquent d’apôtres pour les propager.
* * * * *
Les illusions que d’ambitieux meneurs font surgir dans l’âme populaire
deviennent souvent redoutables. Si l’illusion des capacités politiques
et industrielles du prolétariat, qui a déjà ruiné la Russie, continuait
à se répandre, elle amènerait la fin des plus brillantes civilisations.
* * * * *
Un meneur doué de prestige n’a pas besoin de donner des explications.
Les ordres expédiés au Congrès socialiste de Tours par les dictateurs de
Moscou et dont ils obtinrent la respectueuse acceptation étaient
formulés en termes impérieux et brefs ne contenant aucun exposé de
doctrine.
* * * * *
La contagion mentale peut se produire sans l’intervention personnelle
d’un meneur. Un mot, une formule, un courant d’opinion suffisent parfois
à suggestionner une multitude.
* * * * *
La mentalité grégaire des foules permettra toujours aux meneurs
d’imposer une doctrine quelconque. Les plus absurdes croyances ne
manquèrent jamais d’adeptes.
* * * * *
Le despotisme des meneurs de la classe ouvrière dépasse de beaucoup
celui des tyrans asiatiques. Aucun de ces derniers n’aurait osé ordonner
l’arrêt total des chemins de fer, imposé en Angleterre pendant un mois
par les chefs syndicalistes, ni la suppression des journaux imposée en
France pendant trois semaines par quelques meneurs.
III
L’AME DES PEUPLES
La vie politique d’un peuple reste incompréhensible quand on ignore
combien les sentiments individuels sont différents des sentiments
collectifs.
* * * * *
L’âme d’un peuple stabilisée par un long passé finit par posséder des
éléments aussi fixes que les caractères anatomiques. Aucune éducation ne
peut alors lui faire subir des transformations profondes.
* * * * *
La connaissance du caractère d’un peuple, de sa morale, des idées qui le
guident et de l’éducation qu’il reçoit, révèle facilement s’il est sur
la voie du progrès ou sur celle de la décadence.
* * * * *
Parmi les facteurs déterminant la force des Anglo-Saxons, aussi bien en
Angleterre qu’en Amérique, il faut citer: le _self-control_ et le
respect des lois. Des siècles d’efforts sont parfois nécessaires pour
acquérir ces qualités. Elles ne s’apprennent pas dans les livres.
* * * * *
Avec une dépêche anodine dont il altéra le sens, Bismarck provoqua en
France une explosion d’indignation qui conduisit le gouvernement à
déclarer la guerre sans vérifier l’exactitude de cette dépêche. Il
fallait bien connaître la grande émotivité du peuple français pour
réussir une telle opération. Son succès eût été probablement nul en
Angleterre.
* * * * *
Ce fut surtout parce qu’ils avaient perdu leur discipline sociale que
les Grecs, dont la pensée et les arts charmèrent le monde, furent
asservis par des Romains ne possédant qu’une faible culture, mais dont
la discipline avait unifié les âmes.
* * * * *
Dans les grands événements menaçant l’existence d’un peuple, la volonté
des morts soutient énergiquement celle des vivants. Les nations n’ayant
pas assez de morts pour les défendre ne résistent guère. Tel fut le cas
de la Russie vers la fin de la grande guerre.
* * * * *
La plupart des hommes, surtout quand ils font partie d’une collectivité,
éprouvent le besoin d’être dirigés dans leurs moindres actes. Ce besoin
de servitude est un des principaux éléments de succès du socialisme.
* * * * *
Dans l’immense majorité de leurs actes, les peuples sont dirigés par des
habitudes et des croyances. Dans les circonstances où ces mobiles
n’agissent plus, les illusions créées par les hasards du moment
deviennent les seuls guides.
* * * * *
Les découvertes individuelles transforment les civilisations. Les
croyances collectives régissent l’histoire.
* * * * *
La grande force des décisions collectives réside dans le pouvoir
mystique que le nombre exerce sur l’âme des multitudes. C’est pour cette
raison que les chefs d’État sont obligés de paraître s’appuyer sur
l’opinion populaire.
* * * * *
Une des bases les plus efficaces de l’éducation morale est la contagion
mentale résultant de l’influence du milieu. Le vice aussi bien que la
vertu se propagent par contagion.
IV
LES OSCILLATIONS DE L’OPINION
Les lois de la genèse des opinions permettent seules de comprendre
comment devint belliqueuse la mentalité pacifique d’Américains désireux
de rester neutres pour commercer fructueusement avec les belligérants.
Sans doute l’hégémonie allemande menaçait leurs futurs intérêts. Mais
comment ces intérêts lointains devinrent-ils visibles? La guerre
sous-marine ne fut qu’une des causes de la transformation des sentiments
qui détermina l’envoi d’un million de soldats en Europe.
* * * * *
Tous les hommes sont plus ou moins suggestionnables, mais ils le sont
surtout dans les sujets qu’ils ne connaissent pas. Ainsi s’explique la
crédulité de nombreux savants.
* * * * *
Avec les moyens actuels de publicité, une opinion une croyance, une
doctrine, peuvent être lancés comme un produit pharmaceutique
quelconque. Ce fut par leur propagande que les communistes russes
recrutèrent tant d’adeptes à l’étranger.
* * * * *
Si la publicité des journaux constitue un moyen de persuasion très
efficace, c’est que peu d’esprits se trouvent assez forts pour résister
au pouvoir de la répétition. Chez la plupart des hommes elle crée
bientôt la certitude.
* * * * *
Les influences déterminant le vote d’un électeur sont bien rarement
d’origine rationnelle. Des haines, des craintes, des espérances,
provoquent généralement son choix.
* * * * *
En matière scientifique, pour être cru il faut prouver. En politique,
les discours d’un orateur doué de prestige suffisent à créer
d’imaginaires certitudes.
* * * * *
La presse canalise l’opinion beaucoup plus qu’elle ne la dirige. Elle
sert aussi à condenser en termes nets des milliers de petites opinions
fragmentaires trop incertaines pour être clairement formulées.
* * * * *
C’est parce que la répétition transforme facilement l’erreur en vérité
que fut acceptée dans les milieux militaires la croyance au respect de
la neutralité belge par les Allemands. Elle nous coûta l’invasion de dix
départements.
* * * * *
Les événements capables d’agir violemment sur la sensibilité collective
produisent ce qu’on appelle une explosion d’opinions, c’est-à-dire
l’orientation instantanée d’émotions collectives dans le même sens.
Ainsi naissent les révolutions. Telle, par exemple, celle du 4 septembre
1870 qui renversa instantanément l’Empire. Telle encore la révolution
allemande qui, au moment de l’armistice, contraignit l’empereur
d’Allemagne et tous les souverains germaniques à une abdication
immédiate.
* * * * *
C’est s’illusionner sur les hommes d’État que s’imaginer qu’ils
apporteront dans leurs actes l’énergie manifestée dans leurs discours.
* * * * *
Si les peuples sont souvent déçus par leurs gouvernants, c’est qu’ils
leur demandent de réaliser le meilleur, alors qu’un homme d’État ne peut
réaliser que le possible.
* * * * *
Pour beaucoup d’êtres la vie serait parfois bien lourde si la nature ne
leur avait donné la faculté de parler sans réfléchir et d’émettre des
opinions dépourvues de tout fondement.
* * * * *
C’est du besoin de récriminer que dérivent la plupart des opinions
populaires. Pour beaucoup d’esprits, récriminer représente un grand
bonheur, souvent même le seul bonheur.
CHAPITRE IX
L’ÉVOLUTION DES DIEUX DANS L’HISTOIRE
I
LE RÔLE DES DIEUX
L’histoire des peuples est dominée par celle de leurs dieux. Dans les
temps modernes cette domination est restée aussi grande, mais les
divinités ont changé de nom. Elles sont remplacées par des idées et des
formules auxquelles leurs adorateurs attribuent la même puissance qu’aux
anciens dieux.
* * * * *
Aucun peuple ne vécut sans dieux. L’usure du temps, et non la raison,
quelquefois les renverse, mais leur trône ne reste jamais vide. Le
paganisme usé fit place au Christianisme, qui, usé à son tour, tend à
être remplacé par la foi socialiste.
* * * * *
Une civilisation entièrement dégagée d’influences mystiques serait-elle
viable? Nous l’ignorons. Aucune civilisation semblable ne s’est encore
manifestée à la surface du globe.
* * * * *
Bien que les croyances religieuses n’aient eu que des illusions pour
soutien, elles ont servi d’armature aux grandes civilisations. Pour les
propager ou les combattre, le monde fut souvent bouleversé.
* * * * *
Toutes les grandes divinités de l’histoire: Jupiter, Jéhovah, Bouddha,
Allah et tant d’autres que des millions d’hommes ont adorées ou vénèrent
encore ne furent pas des créations de la peur, comme le voulait Lucrèce.
Elles naquirent de l’espérance, seule divinité que le temps n’ait pu
ébranler.
* * * * *
Les dieux étant issus des mêmes illusions, et ayant exercé le même rôle,
on ne saurait établir de hiérarchie entre eux.
* * * * *
Les croyants imaginent toujours à leur image le dieu qu’ils adorent. Les
Hindous pacifiques attribuent à Bouddha leur tolérance et leur douceur.
Les Carthaginois, les Chrétiens et les Juifs dotèrent leurs Dieux de
l’esprit vindicatif qui les animait.
* * * * *
Un des plus utiles rôles des religions fut de créer des certitudes
d’existence future capables d’embellir la vie présente. L’homme assuré
d’un bonheur éternel est plus heureux que s’il croit son existence
éphémère. Seule, la peur de l’enfer l’empêche d’être tout à fait
heureux.
* * * * *