nécessaire la destruction des élites qui font la grandeur d’un pays. Le
bolchevisme russe comprit parfaitement cette nécessité quand il procéda
au massacre systématique des intellectuels. Le socialisme
révolutionnaire qui triompha un instant en Allemagne et en Hongrie,
répéta les mêmes destructions.
* * * * *
Le socialisme niveleur, très accessible à l’âme simpliste des foules,
oriente facilement les forces aveugles et dévastatrices du nombre.
* * * * *
La haine intense des socialistes pour le capitalisme ne traduit souvent
qu’une forme aiguë du désir de richesse. Les pays comme les États-Unis,
où l’accès à la fortune est relativement facile, comptent peu de
socialistes.
* * * * *
Les lois dites sociales ont un pouvoir destructeur parfois supérieur à
celui des canons. C’est ainsi que l’application de la loi de huit heures
à notre marine commerciale l’aurait rapidement ruinée au profit de
concurrents trop intelligents pour accepter un tel décret. Il fallut
l’abroger.
* * * * *
Supprimer, comme le voudraient les socialistes, la concurrence entre
peuples et entre individus serait anéantir un grand facteur
psychologique du progrès. Sans l’émulation, la plupart des découvertes
dont bénéficie l’humanité n’eussent jamais vu le jour.
* * * * *
La population ouvrière des États-Unis montre expérimentalement que les
classes déclarées ennemies par les socialistes ont beaucoup plus
d’intérêt à s’associer qu’à se combattre. Si cette vérité pouvait
s’établir en France, notre vie économique et sociale serait transformée.
* * * * *
L’initiative, le jugement, l’émulation, le goût du risque, qualités
génératrices des grandes découvertes qui ont transformé le monde, sont
des aptitudes exclusivement individuelles qu’aucune collectivité ne
posséda jamais. Un pays où les socialistes réussiraient à ruiner
l’effort individuel ne réaliserait plus un seul progrès.
* * * * *
Puisque des expériences répétées pendant de longs siècles d’histoire
n’ont pas suffi à prouver que les progrès des peuples s’effectuent
seulement par leurs élites, il était utile que la ruine de la Russie
vînt le démontrer une fois encore.
III
LE SYNDICALISME
La Révolution avait divinisé la volonté du peuple. Nos révolutionnaires
modernes l’exaltent aussi, mais déjà ils en séparent une sorte
d’aristocratie qualifiée «prolétariat organisé et conscient». En vertu
de ce nouveau concept ils dédaignent la liberté, le suffrage universel
et toutes les conquêtes démocratiques.
* * * * *
La discipline rigide acceptée par les adeptes du syndicalisme montre à
quel point il deviendra despotique. On peut se demander si l’esclavage
total de l’individu ne constitue pas l’aboutissement nécessaire de
l’évolution démocratique.
* * * * *
Si les syndicats groupaient seulement des intérêts matériels similaires
leur influence serait faible; mais, en associant des mécontentements et
des haines, ils acquièrent une grande puissance révolutionnaire.
* * * * *
Les plus dangereux conflits de l’avenir ne se produiront pas toujours
entre peuples rivaux. Ils éclateront entre syndicats d’un même peuple,
rendus concurrents par leurs divergences d’intérêts. Les républiques
syndicalistes italiennes du moyen âge, celle de Florence notamment,
périrent tour à tour en de pareils conflits.
* * * * *
Si la dictature du prolétariat que réclament les socialistes devait être
exercée par la totalité des travailleurs, elle ne différerait pas d’un
gouvernement démocratique ordinaire. Pratiquée seulement par quelques
individus, elle serait identique à celle des anciens régimes
autocratiques.
* * * * *
Les théoriciens de la raison pure n’ont pas été heureux dans leurs
tentatives pour l’appliquer au gouvernement des peuples. La première,
celle de la grande Révolution, réalisée suivant l’évangile de Rousseau,
aboutit aux massacres de la Terreur et à vingt ans de guerres. La
seconde, celle de la Russie, inspirée par l’évangile de Karl Marx, amena
la ruine totale du grand empire des tzars.
IV
LE COMMUNISME
Le bolchevisme communiste, comme le socialisme, a pour caractéristiques
essentielles le mécontentement, la haine des supériorités et le désir de
détruire violemment l’ordre de choses établi.
* * * * *
Quand, par une cause quelconque, le mécontentement grandit chez un
peuple, il accepte d’emblée la première doctrine proposée pour remédier
à ses maux. Le succès du communisme chez diverses nations est une
conséquence de cette loi.
* * * * *
On trouve facilement des hommes disposés à massacrer, mais fort peu qui
soient capables de diriger les mécanismes compliqués d’une civilisation.
Les communistes russes ne soupçonnaient pas cette vérité élémentaire
quand ils assassinèrent systématiquement les intellectuels de leur pays.
Ils n’aperçurent leur erreur que devant la ruine économique qui résulta
de ces hécatombes.
* * * * *
La désorganisation de la Russie, dont les ouvriers travaillent douze
heures par jour sous la férule de maîtres très durs, pour un maigre
morceau de pain, montre une fois encore combien les sociétés sont des
organismes compliqués. Fils de la nécessité et du temps, ils sont aussi
impossibles à transformer avec des décrets que la structure d’un être
vivant.
* * * * *
Contrairement à ses théories, le communisme évolue de plus en plus vers
un nationalisme jadis inconnu. Les Russes ne comprirent la force de
l’idée de patrie que le jour où cette patrie parut menacée par
l’étranger.
* * * * *
On a dit, avec raison, au Parlement anglais, que la Russie ne manquait
pas d’argent, mais des cerveaux de l’Occident. L’expérience seule put
faire entrer cette vérité dans la faible cervelle des communistes.
* * * * *
Si les théories communistes avaient régi l’humanité à travers les âges,
l’homme vivrait encore au fond des cavernes, vêtu de peaux de bêtes et
disputant aux animaux féroces une problématique pâture. La persistance
du bolchevisme en Russie ramènerait bientôt ce pays aux ténèbres de la
préhistoire.
* * * * *
Une société purement bolcheviste n’a pas plus besoin de savants que les
nègres du continent africain.
* * * * *
Le communisme russe a subi deux phases bien différentes. La première,
l’égalisation générale, obtenue par le pillage des fortunes et le
massacre des intellectuels. Ce fut l’âge d’or de la doctrine. Mais après
l’épuisement des stocks pillés, lorsque, faute de capacités, les usines,
les mines et les moyens de transports cessèrent d’être utilisables,
l’illusion s’évanouit. Il fallut alors solliciter les capitaux et
l’intelligence de l’Occident.
* * * * *
L’extension du socialisme égalitaire, qui ravage la Russie, ramènerait
l’Europe à la phase de barbarie qui suivit les anciennes invasions
germaniques.
V
L’ÉGALITÉ ET LE BESOIN DE SERVITUDE
La liberté n’est, le plus souvent, pour l’homme que la faculté de
choisir sa servitude.
* * * * *
Le premier ministre de l’Empire britannique assurait que «le monde
entier était las de toutes les souverainetés». En réalité, les peuples
n’ont jamais autant demandé qu’aujourd’hui à être gouvernés. Les
révolutionnaires eux-mêmes ne cessent de réclamer des dictateurs.
* * * * *
Le problème socialiste se ramène à savoir si l’égalité dans la misère,
sans moyen d’en sortir, est préférable à des inégalités qui, permettant
toutes les ambitions, constituent pour l’homme un stimulant énergique
d’efforts et de progrès.
* * * * *
Quelles que puissent être les combinaisons rêvées, une dictature du
prolétariat se ramènera toujours à la tyrannie absolue de quelques
meneurs. Le résultat final d’un tel régime serait, comme en Russie,
l’aggravation notable de l’ancien despotisme.
* * * * *
Si les bossus arrivaient à former la majorité d’une société, ils
feraient probablement exterminer tous les individus se permettant de
n’être pas contrefaits. C’est pour une raison du même ordre que les
communistes russes supprimèrent tant d’intellectuels.
CHAPITRE VI
L’ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
I
COMMENT LES CIVILISATIONS NAISSENT ET COMMENT ELLES DISPARAISSENT
Les civilisations se fondent sur un petit nombre d’idées tenues pour des
certitudes et universellement respectées. Ce n’est pas leur valeur
rationnelle mais leur rôle qu’il importe de connaître.
* * * * *
Les grandes civilisations furent dominées chacune par un élément
différent. Élément militaire dans la civilisation romaine; élément
artistique et littéraire dans la civilisation grecque; élément religieux
dans la civilisation du moyen âge; élément industriel dans le monde
moderne.
* * * * *
La prédominance actuelle de la technique confère à l’ingénieur et à
l’ouvrier une autorité comparable à celle des hommes d’Église pendant le
moyen âge.
* * * * *
Les peuples dont l’âme est stabilisée par un long passé possèdent seuls,
malgré les divergences de partis, des opinions unanimes sur les
questions fondamentales concernant les intérêts collectifs de leur race.
* * * * *
L’histoire des peuples civilisés retombés dans la barbarie, comme le
monde romain après les invasions germaniques et la Russie de nos jours,
révèle l’importance de certains éléments de civilisation, tels que le
respect des contrats, de la propriété et de la vie des citoyens. Leur
possession semble très naturelle. Pour les acquérir il fallut cependant
des siècles d’efforts.
* * * * *
La civilisation crée forcément plus d’entraves à la liberté que l’état
sauvage, mais il faut supporter ces entraves pour s’élever de la
barbarie à la civilisation.
* * * * *
L’action des hallucinés dans le monde a été prodigieuse. De leurs idées
dérive l’armature des grandes civilisations. Il n’est pas très sûr que
la face du monde aurait changé, comme l’affirmait Pascal, si le nez de
Cléopâtre eût été plus court. Il est certain que de tout autres formes
de civilisations se fussent manifestées si de grands hallucinés comme
Bouddha et Mahomet n’avaient pas possédé le merveilleux pouvoir de faire
accepter par des millions d’hommes les illusions issues de leurs rêves.
* * * * *
Tous les grands empires qui ne furent pas anéantis par des conquêtes
périrent sous l’influence des guerres civiles, c’est-à-dire se
détruisirent eux-mêmes. Tel fut le sort de la Grèce dans le monde
antique, des républiques italiennes au moyen âge, tel sera celui de la
Pologne et probablement de l’Irlande dans les temps modernes.
* * * * *
Un peuple dont la population croît plus vite que ses moyens de
subsistance finit toujours par envahir ses voisins. En s’emparant de
toutes les colonies où l’Allemagne pouvait déverser l’excédent de ses
habitants, l’Angleterre encercla au centre de l’Europe une nation amenée
pour vivre à empiéter sur ses voisins, dès qu’elle se croira la plus
forte.
* * * * *
Il est dangereux pour un peuple de compter dans son sein trop de vanités
individuelles et pas assez d’orgueils collectifs.
* * * * *
A certaines heures de la vie des peuples, l’intelligence d’un seul homme
peut changer leur destinée. L’Angleterre était sur le point de rayer la
Turquie de l’Europe lorsque le génie d’un général sauva cet empire de
l’abîme où il allait sombrer.
* * * * *
Les nouvelles conceptions politiques fondées sur le droit des nations à
disposer d’elles-mêmes ne peuvent s’appliquer ni aux peuples amorphes,
ne sachant pas au juste ce qu’ils veulent, ni à ceux qui sont incapables
de vouloir longtemps la même chose.
* * * * *
Les peuples, comme les individus, ne progressent que par des efforts
continus. Quand leur évolution progressive s’arrête, une évolution
régressive, créatrice de dégénérescence, lui succède bientôt.
II
LES INSTITUTIONS POLITIQUES
Bien des révolutions seront, sans doute, encore nécessaires pour prouver
que les changements d’institutions politiques ont une influence très
faible sur la vie des nations. C’est la mentalité des peuples et non les
institutions qui détermine leur histoire.
* * * * *
L’état actuel d’un être quelconque étant déterminé par la succession de
ses états antérieurs, les transformations réalisables par chaque
génération sont toujours minimes. L’état social d’un peuple se trouvant
également conditionné par ses états antérieurs, les changements absolus
que rêvent les partis politiques ne sont jamais réalisables.
* * * * *
La trame de la vie mentale d’un peuple est composée d’idées,
d’habitudes, de croyances, de préjugés même, souvent dépourvus de valeur
rationnelle, mais indispensables cependant à l’existence de ce peuple.
* * * * *
Pour changer les institutions d’un peuple, il faudrait d’abord
transformer les sentiments et les rêves qui forment l’armature de son
âme. L’impossibilité de telles modifications explique pourquoi les
théoriciens du radicalisme n’ont jamais réussi à imposer nos
institutions aux indigènes des colonies.
* * * * *
La dictature du prolétariat réclamée par les dirigeants des partis
socialistes et syndicalistes signifie uniquement la possession, pour ces
dirigeants, de tous les profits que l’exercice du pouvoir entraîne.
* * * * *
Dans les sciences, l’autorité des faits a depuis longtemps remplacé
l’autorité des personnes. En politique, l’autorité personnelle reste
toujours nécessaire.
* * * * *
L’unité d’un peuple peut être artificiellement créée par la force d’un
chef, mais elle dépend alors de l’action de ce chef et ne lui survit
pas. La seule unité durable est celle que réalise dans les âmes la
communauté d’institutions, d’intérêts et de croyances.
* * * * *
Un parti politique prétendant dominer tous les autres finit par
engendrer des réactions qui déterminent sa fin. Les croissants
privilèges de la noblesse et du clergé amenèrent la révolution
française. Les prétentions de l’Allemagne à l’hégémonie déclanchèrent la
guerre où elle devait sombrer.
* * * * *
Au point de vue des institutions politiques possibles, les peuples
peuvent être divisés en stables, instables et amorphes.
* * * * *
La Russie étant une masse amorphe de peuples primitifs sans intérêts
communs, sans traditions et sans culture que recouvre une mince
pellicule de civilisation, l’autocratie peut seule y établir l’unité.
* * * * *
Chez les peuples inférieurs, un pouvoir politique ne subsiste qu’en
devenant absolutiste ou théocratique.
* * * * *
Les populations asiatiques ne supportant que des institutions
autocratiques, le communisme russe fut bientôt obligé d’adopter un
régime pratiquement identique à celui des anciens tsars.
* * * * *
En politique, l’action engendrant comme en mécanique une réaction égale
et contraire, toute tyrannie grandissante crée rapidement une réaction
destructrice de cette tyrannie.
III
QUELQUES CONSÉQUENCES DES IDÉES DÉMOCRATIQUES
Une démocratie se définit théoriquement: le gouvernement par le peuple.
En réalité, aucune démocratie ne se maintient sans la direction d’une
élite. Quand un gouvernement démocratique comme celui de l’Angleterre
dure longtemps, c’est qu’il a fini par devenir une aristocratie de la
fortune et de l’intelligence.
* * * * *
Le triomphe d’une démocratie marque souvent la fin du pays où il se
produit. Sous les influences démocratiques, la Grèce sombra dans la
servitude, Rome dans la décadence, les Républiques italiennes du moyen
âge et la Russie moderne dans l’anarchie et la dictature.
* * * * *
Platon soutenait que tous les progrès de l’esprit humain sont dus à
l’aristocratie de l’intelligence. Contrairement à cette doctrine, les
dictateurs russes divisèrent les hommes en quatre classes, dont la plus
haute se trouvait représentée par les ouvriers manuels et la plus basse
par les intellectuels. Une ruine totale montra vite les conséquences de
cette classification.
* * * * *
L’expérience russe aura définitivement prouvé qu’un gouvernement
bourgeois, si médiocre qu’on le suppose, est infiniment moins despotique
qu’un gouvernement prolétarien, si parfait qu’il puisse être.
* * * * *
Loin de réduire les haines internationales, le progrès des démocraties
les rend chaque jour plus fortes.
* * * * *
Une des plus fréquentes erreurs du régime parlementaire consiste à
renverser les dirigeants au moment précis où les événements, dominant
les volontés, ne permettent pas aux successeurs des ministres renversés
de rien changer à la politique de leurs prédécesseurs.
* * * * *
Le principe du service universel obligatoire substituant aux petites
armées de jadis la totalité des habitants valides d’un pays, est
évidemment parfait au point de vue démocratique. Dans la pratique, il
engendre de véritables guerres d’extermination et, par conséquent, la
destruction des démocraties créatrices de ce principe.
* * * * *
L’âge moderne se trouve obligé de faire vivre ensemble des hommes
exigeant l’égalité, alors que les progrès des civilisations, comme ceux
de la nature, se réalisent seulement par des inégalisations successives.
IV
LES RÉCITS HISTORIQUES
Les historiens se mettraient peut-être d’accord si les événements ne
présentaient qu’une seule face; mais comme ils en ont plusieurs,
susceptibles d’interprétations diverses, l’accord devient impossible.
* * * * *
Les livres d’histoire révèlent surtout les croyances de leurs auteurs.
* * * * *
Si l’histoire est une science très conjecturale, ce n’est pas seulement
en raison de notre faible connaissance des événements, mais aussi parce
que les sentiments qui les déterminèrent restent ignorés.
* * * * *
Certains événements comme la Saint-Barthélemy semblent
incompréhensibles, parce que nous n’éprouvons plus les sentiments qui
les firent naître. Il faudrait posséder la mentalité de l’époque pour
comprendre l’enthousiasme provoqué par ce massacre dans l’Europe
catholique. De nombreuses médailles furent frappées, notamment par
Grégoire XVI, pour fêter l’événement. Les tableaux que fit exécuter ce
pape pour en perpétuer les détails figurent toujours au Vatican.
* * * * *
Les narrations historiques sont tellement incertaines qu’on y rencontre
les mêmes erreurs répétées indéfiniment. Quelques auteurs ayant assuré
que l’empire byzantin constituait une période de décadence, tous les
écrivains l’ont redit. Il fallut les ressources de l’érudition moderne
pour démontrer que l’Empire byzantin posséda pendant mille ans une des
plus brillantes civilisations de l’histoire.
* * * * *
On a justement fait observer que les guerres modernes ruinent autant le
vainqueur que le vaincu. Il ne faudrait pas, cependant, les croire
inutiles, puisque quelques batailles suffisent parfois pour transformer
entièrement les conditions d’existence d’un peuple. C’est par sa lutte
avec la Russie que le Japon devint une grande puissance. C’est par sa
guerre avec la Grèce que la Turquie, sur le point de disparaître, reprit
son ancienne puissance. C’est encore par la guerre que fut transférée à
l’Angleterre l’hégémonie germanique.
* * * * *
En politique, les principes théoriques déduits de la raison pure créent
facilement des désastres. Le principe d’équilibre résultant de la lente
action des siècles avait amené l’Europe à un certain état de stabilité.
Le nouveau principe théorique des nationalités la conduira fatalement à
des guerres répétées jusqu’à ce que des équilibres nouveaux soient
établis.
* * * * *
Des ententes provisoires sont supérieures aux alliances parce qu’une
alliance, quelle que soit sa forme, ne survit pas à l’évanouissement des
intérêts qui la firent naître.
* * * * *
Le grand talent des historiens doués de prestige est de rendre
vraisemblables les invraisemblances de l’histoire.
* * * * *
Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer que l’histoire
classique est le récit d’événements aussi incompris de leurs auteurs que
des écrivains qui les racontèrent.
* * * * *
L’étude de l’histoire ne semble pas donner aux historiens une grande
faculté de prévision. On sait avec quelle ardeur beaucoup de
professeurs, et surtout Renan, formaient jadis des vœux pour la
réalisation de l’unité allemande qui nous valut les guerres de 1870 et
de 1914.
CHAPITRE VII
L’INTELLIGENCE, LE CARACTÈRE ET L’ÉDUCATION
I
L’INCOMPRÉHENSION ET LES CONFLITS DE MENTALITÉS
Les mêmes mots pouvant évoquer des idées différentes, la communauté de
langage n’implique nullement celle des pensées. L’incompréhension domine
les relations entre individus de sexe, d’éducation, de race, différents.
* * * * *
Comment espérer une communauté de pensée quand on voit les plus usités
des termes abstraits Dieu, âme, nature, liberté, etc., évoquer des
conceptions très diverses suivant la mentalité des êtres qui les
entendent?
* * * * *
Vouloir interpréter au point de vue rationnel un sentiment ou une
croyance, c’est s’interdire de les comprendre. Le rationnel dont le rôle
se montre si grand dans la genèse des découvertes exerce une très faible
influence dans la vie des peuples.
* * * * *
La compréhension d’un code, d’une institution, d’un traité, variant avec
les passions, les croyances, les préjugés de chaque époque, les
interprétations des historiens changent constamment.
* * * * *
La jeunesse se montre toujours intolérante parce que, n’ayant ni le sens
des possibilités ni celui des nécessités, elle croit facile de réformer
ce qui choque sa logique rationnelle. Il faut réfléchir longtemps pour
découvrir que ce n’est pas cette logique qui mène le monde.
* * * * *
Les contes, les légendes, les œuvres d’art, les romans même, sont
beaucoup plus véridiques que les livres d’histoire. Ils expriment la
sensibilité d’une époque, alors que le langage rationnel des historiens
ne la fait pas connaître.
* * * * *
Notre opinion des choses doit naturellement varier avec l’évolution de
ces choses. L’ignorant seul possède des opinions invariables.
* * * * *
Si l’incompréhension domine les relations entre peuples, c’est que la
plupart des questions impliquent des points de vue divers: rationnel,
sentimental et politique n’ayant pas de commune mesure.
* * * * *
La sympathie naît facilement entre nations éloignées ne se connaissant
pas. Dès qu’elles se trouvent en contact, leurs divergences de
sentiments, d’idées et de croyances éclatent et toute sympathie
s’évanouit.
* * * * *
Avec l’interdépendance économique croissante des peuples, l’Europe
cessera bientôt d’être le centre du monde. Elle ne l’est plus
militairement depuis que l’expérience a prouvé qu’une armée pouvait
facilement franchir l’Océan. Elle ne l’est plus scientifiquement depuis
que les inventions du nouveau monde égalent celles de l’ancien. Elle ne
l’est plus économiquement depuis que la majeure partie de l’or européen
a passé en Amérique.
* * * * *
Il est aussi difficile de vivre avec les hommes ne changeant jamais
d’idées qu’avec ceux qui en changent constamment.
* * * * *
Des événements comme ceux de la grande guerre restent toujours mal
compris quand on les isole de leurs causes passées et de leurs effets
futurs.
II
LE CARACTÈRE ET L’INTELLIGENCE DANS LA VIE DES PEUPLES
L’homme s’avoue rarement les sentiments qui le mènent et que,
d’ailleurs, il ne connaît pas toujours. Les révolutionnaires
extrémistes, dont la haine et l’envie sont les vrais guides, se croient
animés du désir d’établir le règne de la justice et du bonheur.
* * * * *
Les erreurs intellectuelles sont généralement sans durée. Les erreurs
d’origine sentimentale ou mystique persistent, au contraire, longtemps
et réussissent parfois à bouleverser le monde.
* * * * *
Parmi les facteurs actuels de la vie des peuples l’envie est le plus
fort, l’amour du prochain le plus faible, l’espérance le plus incertain.
* * * * *
L’amitié représente un sentiment faible, mais durable; l’amour, un
sentiment fort, mais peu durable. L’envie, dont le rôle social devient
si prépondérant, constitue un des rares sentiments possédant à la fois
force et durée.
* * * * *
On trouve plus facilement mille hommes prêts à obéir qu’un seul capable
de prendre une initiative.
* * * * *
Le plaisir de tuer, qui anime les chasseurs, est si grand qu’on l’offre
avant tout autre aux souverains visitant un pays étranger.
* * * * *
Ne nous plaignons pas trop de voir l’hypocrisie gouverner les hommes. Le
monde deviendrait vite un enfer si l’hypocrisie en était bannie.
* * * * *
On croyait jadis que la science adoucirait les mœurs. L’expérience
prouve, au contraire, qu’elle a rendu les guerres beaucoup plus féroces
et meurtrières que celles du passé.
* * * * *