Si un bouleversement géologique avait détruit, il y a un siècle, toutes

les mines de charbon et de pétrole de l’univers, cet événement n’aurait

entraîné aucune conséquence importante. S’il se produisait aujourd’hui,

les chemins de fer et les usines cesseraient aussitôt de fonctionner. La

régression immédiate de nos civilisations en résulterait. Un abîme

sépare le monde actuel de son état antérieur.

* * * * *

Les discours, les conférences, les lois elles-mêmes sont impuissantes à

combattre les nécessités économiques qui étreignent le monde. Il faut

s’y adapter ou périr.

* * * * *

Les vérités scientifiques s’établissent facilement parce qu’elles

s’adressent à l’intelligence. Les vérités économiques, se heurtant à des

sentiments et à des illusions sociales, ne s’imposent qu’après de

désastreuses expériences. La ruine de la Russie en est le plus récent

exemple.

* * * * *

Dans les questions économiques et sociales, les intérêts déterminent

l’opinion et les institutions qui en dérivent. Les Anglais resteront

libre-échangistes, les Américains protectionnistes, tant qu’ils

trouveront un avantage à maintenir leurs doctrines.

* * * * *

Dans une guerre prolongée, il arrive un moment où vaincu et vainqueur

étant également ruinés, les indemnités exigibles du vaincu ne peuvent

jamais compenser les pertes subies par le vainqueur.

* * * * *

On a justement observé que ce sont les pays à change élevé qui souffrent

le plus du chômage. Le change, en effet, a pour les acheteurs exactement

les mêmes conséquences qu’une élévation considérable du prix des

marchandises. Ces marchandises devenant alors presque invendables, il en

résulte la fermeture des usines et le chômage.

* * * * *

Un peuple vivant d’emprunts étrangers tombe fatalement sous la

dépendance du prêteur obligé de surveiller les garanties de sa créance.

Une nation assez riche pour prêter beaucoup à une nation pauvre finirait

par la dominer plus étroitement qu’au moyen d’une conquête militaire.

* * * * *

La richesse d’un pays ne réside pas dans des billets sans garantie qu’il

peut émettre à volonté, mais dans son industrie et son agriculture.

L’Allemagne, n’ayant perdu ni ses champs ni ses usines, reste presque

aussi riche qu’avant la guerre malgré la perte à peu près totale de sa

monnaie.

* * * * *

Les problèmes financiers actuels n’auront de solution possible

qu’étudiés en fonction du temps. Avec son concours, la dette la plus

colossale devient aussi petite qu’on le désire. La somme la plus minime,

au contraire, peut devenir considérable. Les collectivités seules sont

capables de réaliser des combinaisons basées sur la puissance du temps,

parce que leur vie est illimitée.

* * * * *

Le change représente simplement le degré de la confiance du monde dans

le crédit d’un État. On ne stabilise pas plus le change qu’on ne

stabilise un baromètre ou tout autre instrument de mesure. Les

oscillations du change révèlent surtout les oscillations de la

confiance.

* * * * *

Une grève pour l’augmentation des salaires ne représente pas en réalité

une lutte entre ouvriers et patrons, mais entre les ouvriers et le

public. C’est le public, en effet, qui paie toujours l’élévation de prix

déterminée par le succès d’une grève. S’il prend généralement le parti

des grévistes, c’est que les collectivités sont incapables de saisir les

conséquences un peu lointaines des phénomènes.

* * * * *

Les énergies invisibles qui mènent le monde sont comparables à

l’électricité, force de nature ignorée, connue seulement par les

résultats visibles qu’elle produit.

III

LES TRAITÉS DE PAIX ET LES CONGRÈS POLITIQUES

L’idée que des collectivités puissent découvrir la solution de problèmes

ayant échappé à des individualités compétentes serait reconnue erronée

depuis longtemps si les déterminations collectives ne représentaient, le

plus souvent, la décision d’une personnalité assez forte pour s’imposer.

La résolution supposée collective n’est alors, en réalité, qu’une

décision personnelle.

* * * * *

Il y a peu de rapports entre les principes formulés par les hommes

d’État dans les congrès et ceux qui guident leur conduite. Pendant les

conférences de la paix, l’âme des diplomates anglais fut dominée par

trois principes inavoués: 1º accroître les possessions britanniques, 2º

empêcher la France de devenir trop forte, 3º laisser l’Allemagne assez

puissante pour faire équilibre à la France.

* * * * *

Il faudrait supposer beaucoup de candeur aux dirigeants britanniques

pour admettre qu’ils aient cru remédier à la situation économique de

l’Europe en réunissant des conférences. Le but poursuivi était donc tout

autre que le but proclamé.

* * * * *

La plupart des congrès de l’histoire ont fait surgir des causes de

guerre et n’en ont empêché aucune.

* * * * *

La seule utilité possible d’un congrès aux yeux des hommes politiques

assez influents pour imposer leur volonté, est de renforcer par

l’autorité du nombre les décisions personnelles qu’ils veulent faire

accepter.

* * * * *

Si la rédaction du traité de paix eût été soumise à l’opinion publique,

et non discutée en secret, toute la subtilité de certains diplomates

n’aurait jamais fait admettre que le chiffre des réparations dues à la

France serait fixé par une commission composée en majorité des

représentants de pays n’ayant aucun intérêt à ces réparations.

* * * * *

Les conséquences du traité de paix qui termina la grande guerre,

montrent combien fut complète la cécité mentale de ses auteurs,

expulsant la Turquie de l’Europe et découpant l’Autriche en petits États

sans ressources économiques pouvant les soustraire à la misère et à

l’anarchie. Il devient évident aujourd’hui que, dans l’intérêt de

l’Europe, l’unité de l’Autriche devait être soigneusement conservée et

l’Allemagne ramenée à des États séparés comme elle l’était avant de

tomber sous la domination prussienne.

* * * * *

La rédaction du traité de Versailles ne fut pas gênée seulement par la

contradiction des intérêts en présence, mais aussi par le désir de céder

à certaines exigences en raison de la reconnaissance due à l’Angleterre

et à l’Amérique. Venus, croyait-on, au secours de la France, pour

sauvegarder le droit et la justice, ces États reconnaissent aujourd’hui

être entrés dans la lutte uniquement pour défendre leurs intérêts

menacés.

* * * * *

Les conférences atteignent fréquemment un but contraire à celui qu’elles

se proposaient. La conférence de Gênes ne fit que consolider la

situation des soviets et favoriser le rapprochement, si opposé aux

intérêts français, de la Russie et de l’Allemagne.

* * * * *

Lorsque des diplomates se réunissent pour résoudre une question sur

laquelle ils sont certains de ne pas s’entendre, la discussion se porte

immédiatement sur des détails accessoires afin d’éviter le sujet

principal. C’est ainsi qu’à Washington la question du libre

établissement des Japonais aux États-Unis, qui obsédait tous les

esprits, ne fut même pas effleurée.

IV

LES TRAITÉS D’ALLIANCE ET LEUR VALEUR

Il devient impossible de prévoir où conduira une alliance, et c’est sans

doute pourquoi certains grands peuples hésitent aujourd’hui à en

contracter. Ils n’ont pas oublié que l’alliance de la France avec la

Russie entraîna une guerre ruineuse, et que la trahison de l’alliée pour

laquelle nous étions entrés en lutte avec l’Allemagne faillit nous faire

perdre la guerre.

* * * * *

Quand on étudiera les origines de la grande guerre il faudra remonter

assez loin pour déterminer la genèse des sentiments qui animaient alors

les divers pays. Si, par exemple, la Russie se détourna de l’Allemagne

pour aller vers la France, ce fut surtout parce que Bismarck, après le

conflit russo-turc, empêcha les Russes de prendre Constantinople.

L’empereur Guillaume le rappelle dans ses _Mémoires_ lorsqu’il dit qu’en

1914 «la revanche pour Sedan s’unit à la revanche pour Stefano».

* * * * *

Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable qu’un ennemi

déclaré. L’alliance d’un peuple faible avec un peuple fort ne constitue

généralement pour le peuple faible qu’une forme atténuée de la

servitude.

* * * * *

L’alliance de plusieurs peuples durant une guerre est généralement très

stable, parce que leurs intérêts sont alors identiques. L’union pendant

la paix s’affaiblit au contraire très vite parce que les intérêts en

présence deviennent bientôt divergents.

* * * * *

Les traités d’alliance ou de paix perpétuelle ne peuvent jamais être une

œuvre d’entière bonne foi. Les politiciens qui les signent connaissent

trop bien l’Histoire pour ignorer qu’un pacte entre puissances liées par

des intérêts communs se dissout dès que disparaît la communauté

d’intérêts qui le fit naître.

* * * * *

Parmi les difficultés qui accompagnèrent la rédaction du traité de paix

figura l’obligation où se trouvaient nos gouvernants de choisir entre

une solitude pleine de futurs dangers et une alliance fertile en

déboires, mais qui semblait nécessaire. Il n’est pas certain que la

solution choisie fut la meilleure.

* * * * *

Une entente sans écrit vaut mieux, dit-on, qu’un écrit sans entente. Il

ne faut pas oublier, cependant, que ce fut surtout l’absence d’écrit

entre la France et l’Angleterre qui fit espérer à l’Allemagne la

neutralité britannique, et lui suggéra de nous déclarer la guerre.

* * * * *

Les traités d’alliance chargés de réticences sont plus dangereux

qu’utiles par la fausse sécurité qu’ils inspirent.

* * * * *

Lorsque, après avoir été un lien qui unit, les alliances deviennent une

chaîne qui entrave, leur désagrégation est prochaine.

V

LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

Le palais de la Société des nations à Gênes est aux yeux des

psychologues un palais d’illusions, mais ces illusions se trouvent

enveloppées d’espérances assez fortes pour en voiler la médiocrité. Les

peuples s’imaginent que cet aréopage de sages vieillards découvrira le

moyen de soustraire le monde à l’enfer de ruines et de désolation auquel

aboutissent les guerres modernes.

* * * * *

Les juristes vertueux mais bornés qui, aux conférences de la Haye,

prétendaient proscrire l’usage de certaines armes, ne soupçonnaient pas

la supériorité militaire qu’ils auraient ainsi attribuée aux pays

dédaignant leurs prescriptions sur ceux qui les auraient respectées.

* * * * *

Les rêveries humanitaires, et notamment le principe des nationalités,

ont contribué à plonger l’Europe dans un état d’anarchie dont nul ne

peut prévoir le terme.

* * * * *

La Société des nations restera une absurdité psychologique jusqu’au jour

où elle possédera une force morale ou matérielle suffisante pour la

transformer en un super-État dont les décisions seraient aussi

universellement respectées que celles des Papes au moyen âge.

* * * * *

Tous les projets d’arbitrage international par une Société des nations

semblent devoir rester bien illusoires lorsqu’il s’agira de concilier

des intérêts nettement inconciliables. Était-il un arbitrage possible

entre Rome et Carthage à l’époque des guerres puniques ou entre

l’Angleterre et la France quand elles se disputaient la domination de

l’Inde? Nul arbitrage n’est possible entre le Japon cherchant à déverser

sur les États-Unis l’excédent de sa population et la grande République

qui refuse l’invasion de la race jaune. De tels intérêts étant aussi

différents que ceux du mouton et du boucher, du gibier et du chasseur,

la guerre constitue le seul arbitre dont les décisions soient

respectées.

* * * * *

La lutte récente des Turcs contre les Grecs montre une fois de plus que

certaines questions ne peuvent être résolues que par le canon.

CHAPITRE IV

LE DROIT ET LA MORALE

I

LES COUTUMES ET LES LOIS

Le roi, la loi et l’opinion représentent les divers principes de

gouvernement. Les rois ayant perdu leur prestige restent sans force.

L’opinion est trop mobile pour donner de la stabilité à un peuple. La

loi seule peut aujourd’hui créer la stabilité. Dès qu’elle cesse d’être

respectée, l’anarchie commence.

* * * * *

Refuser d’obéir à un chef, à une loi, à une croyance, en un mot à une

contrainte, c’est se condamner à n’avoir pour guides que des impulsions

instinctives et retourner, par conséquent, à l’état de barbarie dont les

peuples mirent tant de siècles à sortir.

* * * * *

La vie sociale et la vie scientifique constituent deux faces de la

civilisation régies par des principes bien différents. Dans la vie

sociale, le respect du principe d’autorité--autorité du chef, de la loi,

des coutumes--est une condition fondamentale d’existence. Dans la vie

scientifique, le rejet absolu du principe d’autorité représente, au

contraire, la condition nécessaire du progrès. Dès que le principe

d’autorité s’introduit dans une science, le développement de cette

science s’arrête.

* * * * *

Édicter des lois violant les habitudes et les intérêts généraux, et ne

pouvant donc être observées, c’est ébranler dans les âmes le respect des

codes, ciment essentiel des grandes civilisations.

* * * * *

Prétendre combattre avec des lois les nécessités économiques qui mènent

le monde est une dangereuse erreur. Les lois restrictives accumulées

depuis quelques années pour obéir aux exigences de théoriciens

simplistes, n’ont fait que paralyser la vie industrielle, agricole,

économique de plusieurs peuples.

* * * * *

Les luttes de l’avenir entre les diverses classes d’un même peuple ne se

feront probablement pas toujours à main armée. Elles se traduiront

surtout, comme chez les anciens Grecs, par des lois sociales provoquant

la ruine totale des plus faibles.

* * * * *

Les lois répressives deviennent préventives dès qu’elles sont imposées

avec rigueur. La crainte du châtiment est alors plus efficace que son

application. La méconnaissance de ce principe psychologique contribua

beaucoup à l’accroissement de la criminalité dans divers pays.

* * * * *

Les effets d’une loi dépendent toujours de la mentalité des hommes

qu’elle est destinée à régir. Les juristes répètent que les lois ne sont

rien sans les mœurs, mais dès qu’ils se mettent à légiférer, ils

oublient cette maxime.

* * * * *

Les lois sociales, qui représentent des contraintes artificielles,

restent bientôt sans force. Les lois économiques résultant de nécessités

naturelles s’imposent au contraire toujours, malgré les efforts tentés

pour les violer.

* * * * *

Une des erreurs démocratiques les plus répandues est de croire que les

lois peuvent établir des coutumes. En réalité, les coutumes engendrent

finalement des lois, mais les lois ne créent que rarement des coutumes.

* * * * *

Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le règne du droit et de

la justice, bien peu seraient capables de définir le droit et la

justice.

II

LE DROIT ET LA FORCE

La force ne prime pas le droit, mais le droit ne se démontre que par la

force.

* * * * *

Le droit sans force est comparable aux décors de forteresses peints sur

les toiles d’un théâtre. Incapables de résister au moindre choc, ils ne

conservent leur aspect redoutable que si l’on n’y touche pas.

* * * * *

Une force quelconque ne peut évidemment être annulée que par une autre

au moins égale. Assurer que le droit domine la force serait absurde si

l’on ne sous-entendait ainsi que le droit arrive à susciter des forces

supérieures aux puissances matérielles qu’il doit vaincre.

* * * * *

On peut médire de la force et assurer qu’elle ne saurait triompher du

droit, mais en politique rien ne la remplace. Quelques semaines avant la

foudroyante victoire de Kemal, le premier ministre anglais dédaignait de

recevoir son envoyé. Le lendemain de la victoire, le même ministre

traitait sur un pied d’égalité avec la Turquie si méprisée la veille et

lui abandonnait des provinces où avait flotté le drapeau britannique.

* * * * *

Le droit et la force acquièrent un grand pouvoir par leur association.

La force seule n’engendre pas de succès durable. Les Allemands en ont

fait l’expérience.

* * * * *

La force a toujours gouverné le monde, mais ce ne furent pas les mêmes

forces qui prédominèrent aux divers âges de l’histoire. Les forces

économiques tendent à devenir aussi souveraines du monde actuel que les

forces religieuses le furent jadis.

* * * * *

Où sévit l’inégalité, sévit aussi l’injustice. Ne pouvant empêcher

l’inégalité, loi irréductible de la nature, il faut bien se résigner à

subir l’injustice.

* * * * *

Il est difficile de reprocher aux Allemands leur persistance à proclamer

la supériorité de la force. Vaincus par les armées que leur besoin

d’hégémonie déchaîna, ils voient à quel état misérable le manque de

force peut conduire un peuple.

III

LES FORCES MORALES

Il n’est pas d’exemple de peuples arrivés à la civilisation sans

discipline, sans respect des lois et sans morale.

* * * * *

Un peuple ne sort de la barbarie que par l’acquisition d’une morale très

stable. Dès qu’il l’a perdue, il retourne à la barbarie.

* * * * *

La guerre a montré une fois encore que la puissance d’une nation réside

beaucoup plus dans sa force morale que dans sa culture intellectuelle.

* * * * *

La lutte mondiale fut peut-être la première au cours de l’histoire où le

succès final dépendit autant de la résistance des soldats que de la

capacité des généraux. Ludendorff, dans ses _Mémoires_, reconnaît que la

guerre lui sembla perdue quand il vit fléchir le moral de son armée.

* * * * *

Les liens moraux peuvent devenir aussi forts que des liens matériels.

Sur la trirème qui le ramenait volontairement à Carthage, où il se

savait condamné à périr, le consul Régulus était attaché par sa parole

plus rigoureusement qu’il ne l’eût été par des chaînes de fer. Rome

domina le monde tant qu’elle posséda de tels hommes.

* * * * *

Les lois scientifiques gardent leur invariabilité à travers le temps

chez les peuples les plus divers. La morale change au contraire selon

les besoins de chaque époque. Si, comme le remarquait Pascal, ce qu’on

appelle vice et vertu varie avec les climats, c’est que le vice et la

vertu, étant l’expression des nécessités sociales d’une époque, se

transforment forcément quand ces nécessités évoluent. Il est donc

naturel qu’en matière sociale «la vérité en deçà des Pyrénées devienne

erreur au delà».

* * * * *

La caractéristique des natures primitives est de céder facilement à

leurs impulsions. Il faut une longue éducation ancestrale pour apprendre

au cerveau à dominer les impulsions des sens, et acquérir ainsi ce

_self-control_ que les Anglais considèrent comme une des plus

importantes qualités du caractère.

* * * * *

L’homme vraiment moral n’a pas besoin de discuter sa morale avant

d’agir. Une morale débattue demeure généralement sans force.

* * * * *

Les canons restent des armes vaines quand ils ne sont pas soutenus par

la force morale des combattants.

* * * * *

Un peuple ayant perdu son armature morale est bien près d’avoir tout

perdu.

IV

LES SOURCES DE LA MORALE

La morale servant de guide dans la vie a de tout autres sources que

celle enseignée par les livres.

* * * * *

La discipline externe, momentanément imposée par une force matérielle,

disparaît avec cette force. Une discipline interne, fondée sur

l’habitude, se maintient au contraire sans la nécessité d’une loi ou

d’un maître.

* * * * *

Si la religion avait beaucoup d’influence sur la morale, les peuples les

plus religieux seraient les plus moraux. Or, si l’on vante la

religiosité des Espagnols et des Russes, personne ne loue beaucoup leur

moralité.

* * * * *

Une morale ayant la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis pour bases

n’est qu’une forme un peu inférieure de la morale utilitaire. Les

théologiens auraient dû le remarquer depuis longtemps.

* * * * *

La vertu ne reposant que sur la crainte de l’enfer et l’espoir du

Paradis, est entièrement dépourvue de mérite. Les solitaires de

_Port-Royal_ obsédés par la terreur de la damnation suivaient des

mobiles égoïstes ne méritant aucune considération.

* * * * *

Les disciplines purement rationnelles qu’on prétend généraliser

aujourd’hui resteront toujours impuissantes à dominer les impulsions

instinctives.

* * * * *

Quelles sont les bases possibles de la morale? La peur des dieux? Leurs

châtiments sont lointains et peu redoutés aujourd’hui. La crainte des

lois? Elles s’éludent facilement. La raison? Il n’y a plus que de rares

professeurs pour lui attribuer un tel rôle. La seule morale efficace est

la morale inconsciente créée par les habitudes. Ces habitudes se

développent à l’école, puis à la caserne, par une discipline d’abord

sévèrement imposée, mais pratiquée ensuite sans effort grâce au

mécanisme de la répétition.

* * * * *

Les universitaires qui, depuis Kant, prétendent édifier la morale sur

une base à la fois rationnelle et mystique, au lieu de la fonder sur des

habitudes issues de l’éducation, ne donnent qu’un enseignement

totalement dépourvu d’efficacité.

* * * * *

La morale individuelle a pour soutien puissant la morale collective.

Dans les manifestations de leur vie journalière, les hommes pensent et

agissent généralement comme les autres membres du groupe professionnel,

politique ou social auquel ils appartiennent. Leurs actes individuels

sont alors régis par des influences collectives.

* * * * *

Le problème de l’organisation--industrielle ou sociale--représente

surtout une question de discipline morale. Il échappe à l’action des

institutions et des lois.

CHAPITRE V

LES FORMES MODERNES DU DESPOTISME

I

L’EXTRÉMISME

L’extrémisme observé chez tous les partis révolutionnaires est un état

mental où l’homme, dominé par une idée fixe, devient incapable de

percevoir les réalités et leurs conséquences.

* * * * *

Les extrémistes de toutes opinions possèdent, malgré la divergence des

buts poursuivis, des caractères identiques. L’extrémiste sincère est

mystique, violent et borné.

* * * * *

Un extrémiste qui posséderait quelque trace de jugement et de

clairvoyance cesserait aussitôt d’être extrémiste.

* * * * *

Le Conventionnel, pourvoyeur fervent de la guillotine, qui se déclarait

prêt à transformer son pays en cimetière pour imposer ses croyances,

traduisait la mentalité des extrémistes de tous les âges. Les apôtres du

syndicalisme, du communisme et du socialisme rêvent les mêmes massacres.

* * * * *

La suggestion et la contagion mentale conduisent facilement une foule à

l’extrémisme, mais cet extrémisme est généralement éphémère.

* * * * *

Dans les assemblées révolutionnaires, les opinions extrêmes tendent à

engendrer des opinions plus extrêmes encore. Après les Girondins, ce fut

la Terreur. Aux révolutionnaires russes modérés qui renversèrent le

tsarisme, se substituèrent bientôt les sanguinaires bolchevistes.

* * * * *

Depuis les origines de l’histoire, tous les partis politiques extrêmes

débutent dans la splendeur des illusions et finissent dans la bassesse

des rivalités intestines.

* * * * *

Les progrès de certaines opinions extrémistes, visiblement absurdes,

confirment cette fondamentale notion, que la force d’une théorie sociale

ou religieuse ne dépend pas de sa valeur rationnelle, mais seulement de

son empire sur les âmes.

* * * * *

L’ambition et le besoin de popularité ont pu conduire certains hommes

clairvoyants à l’extrémisme; mais, sachant très bien que son application

rendrait tout gouvernement impossible, ils le rejettent en arrivant au

pouvoir.

* * * * *

A la phase ultime de son évolution, l’extrémisme ressort beaucoup plus

du domaine de la pathologie mentale que de la politique. Les

établissements d’aliénés sont remplis d’extrémistes.

II

LE SOCIALISME

Le socialisme, terme incertain, recouvre, suivant les races, des

concepts très différents. Il en résulte que, dans leurs congrès, les

socialistes de divers pays ne s’entendent guère.

* * * * *

Le socialisme aux États-Unis diffère totalement du socialisme européen.

L’idéal du travailleur américain est de devenir patron, alors que

l’ouvrier latin rêve surtout la suppression du patron.

* * * * *

L’hypertrophie de certains sentiments est fort dangereuse pour un

peuple. Celle de l’envie, fondement principal du socialisme, a déjà

occasionné autant de ravages en Europe que les plus redoutables fléaux.

* * * * *

Si la jalousie, l’envie et la haine pouvaient être éliminées de

l’univers, le socialisme disparaîtrait le même jour.

* * * * *

Les incertitudes de l'heure présente · 第 2 / 6 段