GUSTAVE LE BON
LES
INCERTITUDES
de l’Heure présente
RÉFLEXIONS
sur la politique, les guerres, les alliances,
le droit, la morale,
les religions, les philosophies, etc.
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE
1923
DU MÊME AUTEUR:
Voyage au Népal (Publié par le _Tour du monde_.)
L’Évolution de la Matière. 1 vol. in-18 illustré de 63 figures
photographiées au laboratoire de l’auteur, 37e mille.
L’Évolution des Forces. 1 vol. in-18 illustré de 40 figures, 24e mille.
Les Monuments de l’Inde. In-folio illustré de 400 planches, par
l’auteur. (_Épuisé._)
Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 1 vol. in-18, 17e
édition.
Psychologie des foules. 1 vol. in-18, 24e édition.
Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º, 8e édition.
Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18, 21e mille.
Psychologie politique. 1 vol. in-18, 18e mille.
Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18, 16e mille.
La Révolution française et la Psychologie des révolutions. 1 vol. in-18,
15e mille.
La Vie des Vérités. 1 vol. in-18, 10e mille.
Enseignements Psychologiques de la guerre européenne. 1 vol. in-18, 36e
mille.
Premières conséquences de la guerre. 1 vol. in-18, 29e mille.
Hier et Demain. Pensées brèves. 1 vol. in-18, 10e mille.
Psychologie des temps nouveaux. 1 vol. in-18, 10e mille.
Il existe des traductions en allemand, anglais, italien, russe,
polonais, espagnol, portugais, suédois, danois, tchèque, arabe, turc,
hindoustani, japonais, etc. de plusieurs des précédents ouvrages.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1923,
by ERNEST FLAMMARION.
A
MON AMI
ARISTIDE BRIAND
ANCIEN PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES
En souvenir
de nos longues causeries philosophiques
durant
les pesantes années de guerre
et les heures incertaines qui la suivent.
Gustave Le Bon.
PRÉFACE
L’évolution scientifique moderne a fait naître des nécessités
économiques nettement contraires aux impulsions affectives et mystiques
qui, depuis les débuts de l’histoire, dirigent les actions des hommes.
Cette opposition, accentuée chaque jour, est une des causes profondes du
déséquilibre actuel. Notre époque oscille entre les influences
héréditaires qui orientaient jadis le monde et les nécessités issues des
découvertes scientifiques nouvelles.
Comment concilier les ambitions, les rivalités et les haines poussant
les races à de furieuses luttes, avec l’engrenage économique qui les lie
d’une si étroite interdépendance que le dommage subi par l’une d’elles
atteint bientôt toutes les autres?
Si cette interdépendance n’a pas réussi à faire de la solidarité une des
lois du monde moderne, c’est que les passions et les sentiments,
générateurs habituels de la conduite, sont l’héritage d’un long passé,
alors que les nécessités économiques nouvelles, datant d’hier, pèsent
peu encore dans la balance des motifs qui font agir les hommes.
* * * * *
La domination des forces rationnelles par les forces affectives et
mystiques doit être toujours présente à l’esprit quand on veut
comprendre la genèse des grands événements qui perturbent la vie des
peuples.
Croire ces événements déterminés par la pure logique rationnelle conduit
à de redoutables illusions.
Ils en furent victimes, les pacifistes qui, à la veille de la guerre,
soutenaient, avec un éminent professeur de la Sorbonne, qu’un conflit
entre la France et l’Allemagne étant rationnellement impossible, une
coûteuse préparation militaire devenait inutile.
Les faits leur prouvèrent bientôt que la logique savante des professeurs
ne régit pas encore l’Histoire. Les logiques affective et mystique qui
l’orientent obéissent à de tout autres lois. Nous aurons plus d’une fois
à en marquer la nature dans cet ouvrage.
* * * * *
Les réflexions provoquées par les agitations de l’heure présente varient
naturellement suivant les habitudes mentales de l’observateur. Les
points de vue du savant ne sauraient être ceux du croyant dont la foi
limite l’horizon, ni ceux de l’homme d’État absorbé par les nécessités
journalières, moins encore ceux des adeptes d’un parti politique,
uniquement préoccupés des intérêts de ce parti.
S’élever au-dessus de ces barrières est nécessaire pour percevoir les
origines et les conséquences des problèmes qui troublent si profondément
aujourd’hui l’âme des nations.
* * * * *
Dans l’état présent de nos connaissances, et après les bouleversements
qui ont ébranlé l’antique armature sociale, quelles idées peut-on se
faire du droit, de la morale, des institutions, des croyances
religieuses, politiques et sociales qui ont guidé la marche des
civilisations et la guident encore?
Une réponse suffisante à de telles questions exigerait des volumes. Mais
les phénomènes sociaux, de même d’ailleurs que les phénomènes physiques,
sont dominés, malgré leur complexité, par quelques principes
fondamentaux dont les cas particuliers découlent et qu’il est possible
de formuler brièvement. Ces principes, véritable substratum des choses,
sont plus suggestifs, souvent, que de longues explications.
C’est pourquoi je me suis décidé une fois encore à condenser en pensées
brèves les observations dérivées des grands événements qui troublent
notre époque.
Les vues d’un philosophe ayant beaucoup exploré le monde et recherché
aussi des vérités nouvelles dans le silence des laboratoires,
présenteront peut-être quelque intérêt.
Dégagées des passions trompeuses et des récriminations stériles, elles
pourront contribuer à dissiper les brumes qui obscurcissent le présent
et rendent si incertain l’avenir.
CHAPITRE PREMIER
LA VIE POLITIQUE
I
PERTURBATIONS POLITIQUES ET MORALES CRÉÉES PAR LA GUERRE
L’instabilité universelle est une des plus visibles conséquences de la
guerre: instabilité des institutions, instabilité des alliances,
instabilité des pensées.
* * * * *
Ce n’est pas seulement l’Europe matérielle, mais l’Europe morale, qu’il
faudrait pouvoir reconstruire. Cependant, les ambitions, les haines et
les besoins grandissent, alors que le goût du travail, la discipline et
le sentiment du devoir ne cessent de faiblir.
* * * * *
Toutes les anciennes armatures sociales ayant été ébranlées par la
conflagration universelle, les peuples cherchent à tâtons des
institutions nouvelles. S’ils reviennent invariablement aux anciennes,
c’est probablement qu’il n’en existe pas d’autres.
* * * * *
Les équilibres d’États formés avant la guerre étaient stables parce
qu’ils avaient mis des siècles à se former. Les équilibres artificiels
créés depuis la paix sont instables parce qu’ils dérivent de principes
théoriques, étrangers aux réalités.
* * * * *
L’Europe marche visiblement vers de nouveaux groupements politiques qui
ne seront ni ceux antérieurs à la guerre, ni ceux fondés par elle.
L’Italie s’oriente vers l’Angleterre, l’Allemagne vers l’Angleterre et
la Russie, la France vers la Turquie, la Pologne et les États
balkaniques. Des luttes nombreuses deviendront nécessaires pour
stabiliser ces nouveaux équilibres.
* * * * *
La ruine des classes intellectuelles moyennes et leur retour forcé à un
demi-prolétariat coïncidant avec l’aisance des anciens prolétaires est
une des plus dangereuses conséquences de la guerre.
* * * * *
Le nombre des soldats victimes de la grande guerre est connu. Celui des
idées et des croyances détruites par elle reste encore ignoré.
* * * * *
Parmi les causes profondes du déséquilibre social actuel, figure la
perte partielle des habitudes mentales qui orientaient jadis la conduite
et dispensaient d’avoir trop à réfléchir avant d’agir.
* * * * *
Quand les idées qui soutiennent une société s’écroulent, cette société
tombe dans l’anarchie jusqu’au jour où elle retrouve d’autres principes
directeurs assez puissants pour lui constituer une nouvelle armature.
Tout changement d’idéal impliquant de profonds bouleversements, le
passage d’un idéal à un autre est toujours fort long.
II
LES DIFFICULTÉS MODERNES DES GOUVERNEMENTS
La vérité, pour la grande majorité des hommes, étant ce qu’ils croient,
c’est surtout avec leurs croyances qu’on doit gouverner les peuples.
* * * * *
Parmi les connaissances psychologiques les plus nécessaires aux
gouvernants figure l’art de pénétrer la mentalité d’hommes dont les
idées diffèrent des leurs et de raisonner avec ces idées.
* * * * *
Une des graves difficultés de la politique est l’obligation de gouverner
avec des idées tenues pour vraies par les multitudes alors que ces idées
sont erronées.
* * * * *
Jadis, les hommes d’État gouvernaient en s’appuyant sur des coutumes et
des traditions très fixes. Obligés aujourd’hui de suivre des convictions
populaires mobiles, ils doivent se borner à suggérer des opinions
acceptables et essayer de modifier celles qui ne le sont pas.
* * * * *
Un pays peut changer de gouvernement mais ses traditions politiques ne
changent guère. La Convention a continué sur bien des points la
politique de Louis XIV. Les bolchevistes eux-mêmes poursuivent en Orient
celle des tsars.
* * * * *
Les gouvernants doivent savoir discerner les sentiments qui font mouvoir
les hommes, sans se préoccuper beaucoup des influences rationnelles qui
devraient les faire agir.
* * * * *
Quel que soit le mode de gouvernement, il aboutit toujours à une
oligarchie: permanente dans le régime monarchique, éphémère dans le
régime démocratique.
* * * * *
Les gouvernants doivent savoir ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent,
mais aussi ce que veulent et peuvent leurs adversaires.
* * * * *
Bien connaître les bornes de son pouvoir est nécessaire afin de ne
jamais s’approcher des limites où se manifesterait l’impuissance.
* * * * *
Le déclanchement des événements appartient souvent aux hommes d’État,
mais devant leur déroulement ils restent impuissants. L’Allemagne
pouvait décider ou ne pas décider la guerre sous-marine à outrance: une
fois commencée, elle entraînait fatalement l’intervention de l’Amérique.
Le premier ministre anglais conseillant aux Polonais de traiter avec
l’armée bolcheviste qui cernait leur capitale, préparait l’invasion de
l’Europe, s’il eût été écouté.
* * * * *
Dans les pays composés de peuples différant par la religion, la race et
la langue, un régime despotique est seul capable d’empêcher de
sanguinaires luttes intestines. Jamais les Balkaniques ne se sont autant
massacrés que depuis leur affranchissement de la domination turque. Elle
seule avait réussi à maintenir la paix parmi eux pendant cinq cents ans.
* * * * *
Reculer devant un danger a pour résultat certain de le grandir.
* * * * *
Ne pas résister, en politique, à une force antagoniste naissante est se
condamner à la voir devenir irrésistible. Les Girondins de tous les âges
en ont fait l’expérience. Cette éternelle loi conduisit la révolution
russe, d’abord pacifique, à sombrer dans une sanglante dictature.
* * * * *
Les apôtres ne se combattant qu’avec des apôtres, on ne triomphe des
meneurs qu’en leur opposant d’autres meneurs.
* * * * *
Un ministre ne saurait être le même homme au pouvoir et hors du pouvoir.
Au pouvoir, il s’occupe nécessairement des intérêts généraux. Hors du
pouvoir, il perçoit seulement ses intérêts personnels, dont le plus
essentiel est de remonter au pouvoir.
* * * * *
Entre hommes politiques de partis différents l’amitié est possible.
Entre hommes d’un même parti la jalousie est généralement trop intense
pour permettre l’amitié.
* * * * *
Si la carrière diplomatique exigeait un examen prouvant la connaissance
du caractère des divers peuples, de leurs réactions possibles suivant
les circonstances et des moyens d’influencer efficacement leur conduite,
on ne trouverait sans doute pas dix hommes en Europe capables de bien
passer cet examen.
* * * * *
Une science approfondie des choses paralyse souvent l’action. Des hommes
d’État possédant un esprit assez vaste pour percevoir toutes les
conséquences possibles de leurs décisions agiraient fort peu.
* * * * *
L’homme d’État capable de prévoir toutes les répercussions de ses actes
serait comparable au joueur d’échecs lisant sur l’échiquier de son
adversaire les possibilités invisibles résultant du déplacement des
pièces visibles.
* * * * *
La vie politique et sociale n’étant possible qu’au moyen de transactions
et de compromis, l’intransigeance constitue la plus dangereuse des
doctrines.
* * * * *
Un gouvernement quelconque est toujours entouré de forces hostiles.
L’habileté consiste à les orienter pour n’avoir pas à les combattre.
* * * * *
En politique, il est à peu près impossible de juger avec équité les
opinions d’un adversaire.
* * * * *
Les hommes d’État font bien d’utiliser la logique rationnelle dans leurs
discours, mais ils ne doivent jamais oublier que les peuples sont
souvent conduits par des passions, des croyances, des intérêts fort
étrangers à la logique des livres.
* * * * *
Pour qu’une menace politique conserve son prestige, il faut reculer le
plus possible sa réalisation.
* * * * *
Le temps aide les gouvernements forts, mais rarement les gouvernements
faibles.
* * * * *
Les maîtres des peuples n’ont pas seulement à régir les vivants. Il leur
faut tenir compte aussi de l’impérieuse volonté des morts.
III
LES CROYANCES POLITIQUES
Croyances religieuses et croyances politiques ont des fondements
psychologiques identiques. Elles naissent et se propagent de la même
façon.
* * * * *
La propagation de certaines croyances politiques, telles que le
communisme, est incompréhensible quand on ignore le mystique besoin de
croyance qui domine la vie des peuples.
* * * * *
Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. Les croyances
politiques, tenues pour des vérités, représentent habituellement des
convictions transitoires, issues de passions et de sentiments que la
raison ne gouverne pas.
* * * * *
Alors même que les religions semblent ne plus agir sur les âmes, leur
puissance se maintient dans l’inconscient et reste mobile d’action. La
haine contre la Turquie, si énergiquement manifestée par les Anglais et
les Américains, représente une survivance ancestrale de la lutte
séculaire entre la Croix et le Croissant.
* * * * *
Une croyance politique n’est, souvent, qu’un acte de foi dépourvu de
support rationnel. Elle a pour origine le mécontentement chez les
illettrés, l’envie et l’ambition chez les hommes instruits.
* * * * *
Si destructive que soit une croyance politique, elle trouve toujours
pour la défendre des intellectuels dont les ambitions dépassaient les
capacités.
* * * * *
Certaines croyances politiques attirent une foule de rhéteurs totalement
indifférents à ces croyances, mais espérant les utiliser au profit de
leurs convoitises. Catilina vivant aujourd’hui se déclarerait
syndicaliste ou bolchéviste.
* * * * *
Une croyance rationnellement fausse, mais capable de solidariser les
hommes, est politiquement supérieure à une doctrine rationnellement
exacte, mais impuissante à créer l’unité de pensée sans laquelle les
peuples ne peuvent prospérer. C’est à la lumière de ce principe que
l’histoire des croyances politiques et religieuses doit se juger.
* * * * *
On se représente difficilement l’existence d’un peuple gouverné par des
réalités au lieu de l’être par des illusions religieuses, politiques ou
sociales. L’histoire n’en cite pas d’exemple.
* * * * *
Dans les cycles de l’affectif et du mystique, où s’élaborent les
croyances politiques et sociales, l’intelligence pénétrant fort peu, les
convictions des illettrés et des savants n’ont pas une valeur bien
différente.
* * * * *
L’exemple du dictateur bolcheviste envoyant du Kremlin ses ordres aux
révolutionnaires respectueusement réunis en congrès à Tours pour les
recueillir, contribue à montrer combien le besoin de soumission à des
dogmes reste intense même chez des révoltés s’imaginant libérés de toute
croyance.
* * * * *
Dès qu’elles atteignent un certain degré, les croyances mystiques,
religieuses ou politiques, deviennent fatalement destructives.
* * * * *
En art comme en politique, le prestige est un grand régulateur des
valeurs. Lorsque le Louvre achetait 700.000 francs un tableau qui lui
avait été offert pour 20.000 quelques années auparavant, il payait
simplement le prestige acquis par le nom de l’auteur. La valeur
numérique de ce prestige était exactement représentée par la différence
entre les deux sommes. Le prestige des formules politiques subit souvent
des variations du même ordre.
* * * * *
Les progrès du bolchevisme contribuent à prouver qu’une doctrine chargée
d’espérances s’impose plus facilement que les vérités rationnelles les
mieux démontrées.
* * * * *
Républicains et socialistes constituent, malgré leur collaboration
éphémère, deux partis politiques opposés. Les premiers représentent la
démocratie, les seconds la dictature.
* * * * *
Une des forces du convaincu est de ne pas discuter la valeur rationnelle
de sa croyance.
* * * * *
En politique et en religion, le rêve des convaincus fut toujours de
pouvoir massacrer sans pitié les hommes qui ne pensent pas comme eux.
* * * * *
Une excellente définition du radicalisme est celle qu’en donna jadis le
président Wilson. «Ce terme signifie, disait-il: simplisme, violence et
envie.»
* * * * *
Le radicalisme durera longtemps sans doute, parce que la nature humaine
suppose volontiers que des mesures simples et violentes peuvent remédier
instantanément à des maux résultant, en réalité, d’un ensemble de causes
lointaines et profondes.
* * * * *
Lorsque les raisons psychologiques des événements et leur complication
seront mieux comprises, bien peu d’hommes instruits consentiront à se
dire radicaux.
* * * * *
En politique, une vérité indiscutée n’est souvent qu’une erreur
suffisamment répétée.
IV
LES FORMULES POLITIQUES
Dans les sciences, la valeur d’une idée demeure indépendante des
formules qui la traduisent. En politique ce sont uniquement les formules
qui agissent sur les multitudes.
* * * * *
Dans les assemblées politiques, le prestige du verbe domine généralement
la compétence.
* * * * *
Une idée n’acquiert d’influence qu’après être devenue collective. Elle
s’extériorise alors en formules, et peut devenir assez forte pour
orienter la vie d’un peuple.
* * * * *
Une formule bien choisie est capable de bouleverser le monde. Simple,
brève et violente, elle impressionne beaucoup plus que tous les
raisonnements. Avec la formule «Dieu le veut» l’Europe fut lancée sur
l’Orient à l’époque des croisades. La formule «dictature du prolétariat»
ruina la Russie. La formule «l’Allemagne paiera» a créé des gaspillages
financiers dont le poids nous écrase.
* * * * *
Les réformateurs n’influencent les âmes qu’à la condition d’avoir pour
soutiens des formules mystiques chargées d’espérances.
* * * * *
La puissance des formules politiques populaires disparaît généralement
avec leur réalisation. Après avoir fait plusieurs révolutions afin
d’obtenir le suffrage universel, les révolutionnaires de divers pays
fascistes en Italie, sinn-feiners en Irlande, communistes en Russie,
syndicalistes en France, etc., le rejettent de plus en plus pour lui
substituer des formes diverses de dictature.
* * * * *
Constituer un parti politique revient généralement à revêtir de noms
nouveaux des choses fort anciennes.
* * * * *
Les réalités cachées sous les formules n’ont souvent aucun rapport avec
ces formules. Lorsque, par exemple, un gouvernement réclame la liberté
des détroits conduisant à Constantinople, cela signifie simplement qu’il
voudrait devenir maître de ces détroits pour empêcher, au besoin, ses
rivaux d’y pénétrer.
* * * * *
Sur mille hommes répétant avec enthousiasme une formule politique pour
laquelle ils sont prêts à sacrifier leur vie, on n’en trouverait souvent
aucun capable de définir exactement le sens de cette formule.
V
LES ERREURS DE PSYCHOLOGIE EN POLITIQUE
Le chaos où s’enlise l’Europe dérive tout autant d’une succession
d’erreurs psychologiques que des perturbations économiques créées par la
guerre.
* * * * *
La logique qui mène le monde étant sans rapport avec la logique
livresque, il serait dangereux pour un pays d’avoir à sa tête trop
d’hommes uniquement formés par les livres.
* * * * *
Dans les temps modernes, les erreurs politiques sont chargées de
conséquences formidables. Les Anglais ont perdu l’Égypte, la
Mésopotamie, la Perse et voient leur puissance menacée dans l’Inde pour
avoir voulu rayer de l’Europe la Turquie, considérée par tous les
musulmans comme le centre de leur foi.
* * * * *
Ne pas tenir compte d’événements possibles, mais improbables, est
toujours imprudent. L’intervention de l’Amérique, la trahison de la
Russie, la défaite de l’Allemagne après de nombreuses victoires et bien
d’autres événements de la dernière guerre montrent, une fois de plus, le
rôle de l’improbable en histoire.
* * * * *
Dans un parlement ou une assemblée délibérante quelconque, le parti qui
gouverne en réalité n’est pas le plus nombreux, mais le plus violent.
Notre Parlement resta pendant vingt ans dominé par une minorité
socialiste.
* * * * *
Malgré les illusions socialistes, le travail collectif exige des
capacités d’autant plus hautes qu’il est plus collectif. C’est pourquoi
notre époque a besoin de beaucoup plus de chefs qu’elle n’en trouve. Le
célèbre industriel allemand, Hugo Stinnes, disait à ce sujet: «Si cette
décadence de l’individualité continue, aucun progrès n’est plus
possible.»
* * * * *
Pour ôter aux socialistes leurs illusions sur les avantages de
l’administration étatiste, il leur suffirait de remarquer que dans
certaines entreprises gérées par l’État, telles que les postes, les
frais du personnel représentent 78 % des dépenses totales de
l’exploitation. Aucune industrie, aucun commerce ne pourrait vivre dans
des conditions semblables.
* * * * *
Aux époques agitées, les grands problèmes qui surgissent chaque jour ne
comportent guère de solutions simples et immédiates. Suivre alors
l’opinion simpliste des foules conduit vite à des catastrophes.
* * * * *
Les impulsifs sont toujours dangereux, car les réalités échappent à
l’homme qui agit sans réfléchir. Les êtres capables de réflexion, mais
dépourvus de volonté, sont aussi nuisibles parce que leur irrésolution
les paralyse devant les événements exigeant une décision immédiate.
* * * * *
En politique, les conséquences d’un acte ont parfois plus d’importance
que cet acte lui-même.
* * * * *
Bien des catastrophes seront évitées le jour, probablement lointain, où
les gouvernants posséderont un thermomètre psychologique capable de leur
apprendre quand il faut résister et quand il faut céder. Charles Ier
perdit sa tête pour avoir trop résisté; Louis XVI pour avoir trop cédé.
* * * * *
Une pénétration psychologique supérieure peut seule prévoir les
réactions de l’âme des peuples sous des influences diverses. Les
Allemands n’auraient pas irrité l’Amérique et perdu la guerre, si leurs
chefs avaient possédé une telle pénétration.
* * * * *
Une des plus fréquentes sources d’erreurs politiques est d’attribuer à
des causes uniques des événements issus de causes nombreuses et
compliquées.
* * * * *
C’est la série d’erreurs psychologiques commises par les Alliés qui
permit à l’Allemagne d’obtenir ces deux grands résultats: dissocier
l’Entente et rendre impossible par la dépréciation de sa monnaie le
paiement de l’indemnité due aux vainqueurs.
* * * * *
La véritable force de l’Autriche résidait dans les aspirations
contraires des races différentes qui la composaient. Ce grand empire
était fondé sur un équilibre de haines.
* * * * *
Quelle que soit l’intelligence d’un homme d’État, en arrivant au pouvoir
il cherche à suivre l’opinion mobile des foules pour se rendre
populaire. C’est ainsi que, souvent, il perd le pouvoir.
* * * * *
La crainte des électeurs, la peur des responsabilités, la préoccupation
exclusive de l’heure présente, constituent pour un homme politique
moderne trois sources d’erreur auxquelles il lui est difficile
d’échapper.
* * * * *
Les interventions étatistes troublant le jeu des lois naturelles sont
chargées d’incidences invisibles qui perturbent profondément la vie d’un
pays. La taxe sur le blé pendant la guerre en constitue un exemple
frappant. Les paysans délaissèrent aussitôt sa culture et le
gouvernement dut se procurer à grands frais, au dehors, le blé
nécessaire, puis abolir la taxe.
* * * * *
Un gouvernement faible a pour terminaison nécessaire un gouvernement
anarchique, auquel succède bientôt un gouvernement despotique.
* * * * *
L’impartialité en politique est impossible parce que l’homme impartial
aurait immédiatement contre lui tous les partis, y compris celui auquel
il appartient.
* * * * *
Dans le régime démocratique, les chefs sont souvent plus disposés à
obéir qu’à commander. Ils finissent ainsi par perdre tout prestige.
* * * * *
Suivre toujours l’opinion mobile des multitudes, c’est se résigner à ne
rien prévoir, rien empêcher, rien pouvoir.
* * * * *
En politique comme en agriculture, on récolte ce qu’on a semé. Les
Anglais, reprochant à la France d’avoir favorisé la Turquie, oubliaient
les ennuis que pendant quatre ans ils nous suscitèrent un peu partout.
* * * * *
Les erreurs politiques peuvent engendrer par contagion mentale des
épidémies dévastatrices. La contagion bolcheviste a fait périr plus
d’hommes que bien des batailles et ramené la Russie aux périodes
sauvages de la préhistoire.
* * * * *
L’homme d’État qui ne sait pas orienter les événements est bientôt
submergé par eux.
* * * * *
Bien que la politique soit certainement l’art dont la pratique exigerait
le plus de jugement, c’est celui où il s’en dépense le moins.
* * * * *
L’arsenal psychologique contient des armes qui, bien maniées, peuvent
dépasser le pouvoir des canons. Ce maniement, que n’enseignent pas les
livres, exige une longue expérience.
CHAPITRE II
LES GUERRES, LES RÉVOLUTIONS ET LE DÉSARMEMENT
I
LES CAUSES FUTURES DE GUERRE ET LA REVANCHE GERMANIQUE
Les anciennes guerres, dérivant surtout de l’ambition personnelle des
souverains, n’avaient aucun caractère de nécessité. Les conflits
modernes résultant de luttes d’intérêts collectifs sont bien plus
difficilement évitables. Alexandre et César pouvaient ne pas
entreprendre leurs conquêtes. De nos jours, la volonté de l’empereur
d’Allemagne fût, tôt ou tard, devenue impuissante à dominer les
aspirations d’un peuple hanté par le besoin mystique d’hégémonie.
* * * * *
Les accroissements de territoires récemment réalisés par l’Angleterre
montrent à quel point l’idée de s’agrandir au moyen de conquêtes reste
une des conceptions directrices de certains peuples.
* * * * *
A l’heure de la victoire, il est facile au vainqueur d’imposer ses
volontés. Cette possibilité s’atténue progressivement jusqu’au jour où
la résistance du vaincu ne pouvant plus être anéantie que par la force,
une nouvelle guerre devient nécessaire.
* * * * *
Les peuples ne se résignent pas à la défaite quand ils se croient
supérieurs à leurs vainqueurs. Une tentative de revanche germanique peut
donc être considérée comme un des plus sûrs événements de la future
Histoire.
* * * * *
L’idéal de l’empereur Guillaume, d’après ses _Mémoires_, était d’avoir
une armée et une flotte assez puissantes pour que nul n’osât les
attaquer. Il oubliait alors que le possesseur de pareils moyens de
défense songe bientôt à les utiliser pour se débarrasser de rivaux
gênants. Ce fut justement la notion de sa force qui le conduisit à la
guerre.
* * * * *
Deux formes de revanche sont rêvées en Allemagne: 1º par les armes; 2º
par l’expansion commerciale. Le succès de la seconde tentative
entraînerait fatalement la réalisation de la première.
* * * * *
L’unique moyen--en dehors de formidables armements--d’empêcher une
future agression de l’Allemagne, eût été son retour aux provinces
autonomes qui la composaient avant 1871. Elle-même le réclamait après
l’armistice, pour se soustraire à la domination prussienne. Les
historiens s’étonneront sûrement que les auteurs du traité de paix
n’aient pas compris une telle évidence.
* * * * *
Beaucoup de phénomènes sociaux possèdent un point critique comparable à
celui de certains phénomènes physiques. Dans son voisinage, de faibles
influences peuvent déterminer des changements très grands, la paix ou la
guerre, par exemple. L’origine des guerres de 1870 et de 1914 vérifie
cette observation.
* * * * *
Le conflit mondial a révélé deux principes que les guerres antérieures
ne permettaient pas de pressentir. Le premier, que le vainqueur se
trouve aussi ruiné que le vaincu. Le second, que les indemnités
incombant au vaincu sont indirectement payées par les autres peuples, y
compris ceux qui n’ont pris aucune part au conflit.
* * * * *
Le capital matériel d’un peuple peut être détruit dans une guerre. Le
capital moral, constitué par l’intelligence, le pouvoir d’organisation
et la capacité technique, étant indestructible, permet de reconstituer
rapidement le capital matériel. L’Allemagne en fournit un nouvel
exemple.
* * * * *
La prochaine histoire de l’Europe dépendra surtout de l’intérêt
qu’auront les grandes nations à prolonger, durant la paix, les alliances
formées pendant la guerre.
* * * * *
Il est de toute évidence que si trois grands pays comme la France,
l’Angleterre et l’Amérique avaient accepté de s’unir contre un agresseur
quelconque, la paix se fût trouvée assurée. Les divergences d’intérêts
et de mentalité de ces nations et la méfiance réciproque de leurs
gouvernants, ayant empêché cette alliance de se réaliser, les peuples
sont condamnés à se ruiner en armements.
* * * * *
Si la raison pouvait exercer un rôle quelconque sur les relations entre
les peuples, ils seraient vite persuadés que leur intérêt est de
s’entr’aider au lieu de s’entre-détruire.
II
LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE
Les conséquences réelles de la grande guerre diffèrent beaucoup des
résultats prévus. Certains peuples s’aperçoivent maintenant qu’après
avoir écarté au prix de gigantesques efforts l’hégémonie militaire
allemande, il leur faut subir l’hégémonie économique et politique de
l’Angleterre. Elle ne paraît pas moins lourde.
* * * * *
L’hégémonie anglaise n’a plus aujourd’hui d’autre contrepoids que le
pouvoir grandissant des États-Unis.
* * * * *
Parmi les signes divers révélant l’aspiration à l’hégémonie figure le
langage des diplomates. L’Angleterre s’est emparée des flottes et des
colonies germaniques, puis a proclamé son protectorat sur la Perse et
l’Égypte; mais quand les alliés voulurent défendre leurs droits, le
langage des dirigeants anglais devint agressif. Le monde comprit alors
qu’une hégémonie nouvelle était née.
* * * * *
Le jour où l’expérience prouva que, malgré flottes et sous-marins,
l’Amérique pouvait envoyer en Europe un million d’hommes armés, la
situation mondiale de l’Angleterre s’est trouvée virtuellement
transformée. La domination des mers et la suprématie commerciale lui
échapperont fatalement dans l’avenir au profit de l’Amérique.
* * * * *
Si l’Angleterre avait réussi, au moyen de ses tentatives répétées, à
empêcher la France d’exiger les réparations dues par l’Allemagne, elle
eût retiré de la guerre ces deux immenses résultats: 1º se débarrasser
de la rivalité maritime allemande; 2º supprimer la rivalité commerciale
possible de la France, forcée de consacrer toutes ses ressources à la
restauration des départements dévastés.
* * * * *
Lorsque l’Allemagne rêvait d’une paix universelle par l’établissement de
son hégémonie, elle subissait une illusion psychologique dont furent
victimes tous les grands conquérants. Son succès eût fatalement
déclanché une série de coalitions qui auraient détruit sa puissance,
comme le fut celle de Napoléon.
* * * * *
La grande rivalité entre l’Angleterre et l’Allemagne s’est terminée par
l’hégémonie anglaise en Europe. La lutte pour l’hégémonie de l’Asie ne
fait que commencer.
* * * * *
L’importance donnée au Japon par la guerre et sa rapide conquête du
Pacifique hâteront nécessairement le choc colossal entre la race blanche
et la race jaune. Les résultats du conflit diront dans quelles mains le
sceptre de l’Asie devra passer.
* * * * *
Les hommes d’État actuels se défendent bien haut de toute pensée
d’impérialisme et affectent de considérer cette accusation comme une
injure. Ils savent cependant que seules des visées impérialistes ont
édifié et fait prospérer les grands empires dont est formée l’Europe.
* * * * *
Le premier acte de la guerre mondiale, la lutte militaire, est
aujourd’hui terminé. Le second acte, la guerre économique, commence. Le
troisième acte, lutte de la race jaune contre la race blanche pour
l’hégémonie de l’Asie, semble prochain.
* * * * *
Si la notion d’interdépendance des peuples n’arrive pas à remplacer
celle d’hégémonie, l’Europe devra subir des guerres d’extermination qui
la plongeront dans une décadence sans espoir.
III
LES ILLUSIONS SUR LA POSSIBILITÉ D’UN DÉSARMEMENT
A tous les âges de l’histoire, et aujourd’hui plus que jamais, le
respect qu’inspire un peuple dépend surtout de son prestige militaire.
* * * * *
Les grandes nations modernes sont oppressées par ce dilemme: renoncer à
leurs armements pour éviter une ruine financière, ou les accroître pour
empêcher des invasions plus coûteuses encore.
* * * * *
Un peuple ne se protège contre les attaques de ses rivaux qu’en restant
fort. Si les idées pacifistes propagées avant la guerre par les
socialistes n’avaient pas considérablement affaibli notre préparation
militaire, il est infiniment probable que l’Allemagne n’aurait jamais
songé à nous attaquer.
* * * * *
Guillaume II, dans ses _Mémoires_, écrit un véritable traité de la
guerre et de la paix en deux lignes quand il dit qu’un peuple doit être
assez armé sur terre et sur mer pour créer chez son adversaire la peur
du risque. On ne se permet guère, en effet, d’attaquer les forts, alors
que les faibles restent toujours menacés.
* * * * *
Les guerres ne pourront disparaître qu’avec la suppression des causes
qui les font naître: haine entre les races, besoin d’hégémonie des
peuples forts, rivalités économiques, etc. La science devra donc d’abord
découvrir un moyen de transformer complètement la nature de l’homme.
* * * * *
Depuis les origines de l’histoire, les relations entre peuples faibles
et peuples forts furent exactement celles du gibier avec le chasseur.
* * * * *
L’idée finit quelquefois par dominer le canon, mais privée de la
protection du canon elle reste sans force.
* * * * *
Les philosophes soutenant que la philanthropie occasionnera encore plus
de ravages que les épidémies et les canons auraient peut-être raison, si
les harangues des philanthropes avaient jamais exercé une influence
quelconque sur la conduite des peuples. Mais elles ne servent guère qu’à
orner des discours.
* * * * *
Aimez-vous les uns les autres, conseillent inutilement les religions;
supportez-vous, exigent simplement les codes. Aidez-vous deviendra la
maxime de l’avenir quand les peuples auront découvert l’interdépendance
qui les lie.
* * * * *
Dans l’état de déséquilibre du monde actuel, le terme désarmement est
synonyme de servitude.
IV
LES INCERTITUDES SUR LES ORIGINES DE LA GUERRE
Il n’est pas toujours facile de découvrir les vrais auteurs d’une
guerre. Il fallut longtemps pour reconnaître qu’en 1870, le roi de
Prusse et l’Empereur des Français firent la guerre malgré eux.
* * * * *
Les origines de la guerre mondiale sont incompréhensibles quand on
l’imagine issue de la volonté des trois empereurs qui l’ordonnèrent. Il
faut l’envisager comme la résultante inévitable non seulement de
l’histoire des États européens depuis un siècle, mais aussi de
l’enseignement des historiens et des universités germaniques depuis
cinquante ans.
* * * * *
Pour écrire aujourd’hui l’histoire de la grande guerre et de ses causes,
ce ne sont pas les documents qui manquent mais la sérénité de jugement
permettant de l’étudier comme s’il s’agissait d’événements anciens, tels
que les guerres puniques ou la bataille d’Actium.
* * * * *
Il est probable qu’en 1914 l’empereur d’Allemagne n’eût pas déclaré la
guerre si l’Angleterre avait manifesté plus tôt son intention de s’unir
à la France, mais étant donné l’état d’esprit créé par les militaires et
les universitaires allemands, il semble que le conflit eût été
simplement retardé.
* * * * *
Les guerres franco-allemandes ne sont intelligibles que considérées
comme des phases successives d’un conflit séculaire dont la fin ne
s’entrevoit pas encore.
* * * * *
Quand on recherche les origines lointaines de la dernière guerre, il
apparaît vite qu’une lutte armée entre l’hégémonie allemande et
l’hégémonie anglaise était aussi fatale que le fut, jadis, celle entre
Rome et Carthage.
* * * * *
V
LES CAUSES DES RÉVOLUTIONS
Les peuples vivent surtout d’espérances. Leurs révolutions ont pour but
de substituer des espérances nouvelles à d’anciennes espérances devenues
sans force.
* * * * *
Un pays est voué aux révolutions dès que les partis ayant intérêt à
défendre l’ordre établi deviennent moins énergiques que ceux qui
aspirent à le détruire.
* * * * *
Le principal résultat des révolutions qui bouleversent l’histoire est de
changer les chefs incarnant le principe d’autorité. Les multitudes
profitent rarement de cette substitution.
* * * * *
Lorsque les nécessités économiques sont contraires aux impulsions
affectives et mystiques qui mènent les hommes, une révolution devient
inévitable.
* * * * *
L’envie et son inséparable compagne, la haine, forment les grands
ressorts des révolutions sociales. La Révolution Française eut pour
cause initiale les différences extérieures et les privilèges qui
séparaient la bourgeoisie de la noblesse. La révolution sociale dont
nous sommes menacés comptera parmi ses origines les distinctions
existant, non dans les codes, mais dans les mœurs, entre les diverses
classes.
* * * * *
Quand la haine remplace chez l’inférieur le respect du supérieur, une
révolution est proche.
* * * * *
Le bolchevisme représente un état mental qui a plusieurs fois sévi dans
l’histoire. Ses éléments psychologiques furent toujours les mêmes:
indiscipline, haine jalouse des supériorités, désir intense de s’emparer
par la violence des biens qu’on se sent incapable d’acquérir par le
travail ou l’intelligence.
* * * * *
Les civilisations modernes traînent derrière elles une foule croissante
d’inadaptés rêvant de les détruire afin de leur substituer des formes de
vie sociale moins compliquées, telles que le communisme.
* * * * *
L’armée des inadaptés devient aussi menaçante aujourd’hui que les
futures invasions germaniques.
* * * * *
Un des grands problèmes modernes consiste à savoir si des bolchevistes
sans culture--ou, ce qui est plus dangereux encore, munis d’une
demi-culture,--réussiront à ramener nos grandes civilisations à des
types inférieurs voisins de la barbarie.
* * * * *
La mentalité d’un peuple déterminant rigoureusement ses institutions et
ses lois, certaines nations l’Irlande en Europe, les républiques latines
dans l’Amérique, semblent condamnées par leur âme même à ne jamais
sortir des révolutions et de l’anarchie.
* * * * *
La Révolution Française, faite par la bourgeoisie contre la noblesse,
réussit parce que les capacités de cette bourgeoisie étaient devenues
supérieures à celles de la noblesse. De nos jours, une révolution
prolétarienne pourrait momentanément triompher, grâce à la puissance du
nombre, mais elle ne saurait durer parce que l’évolution industrielle
exige des compétences directrices que l’ouvrier ne possède pas.
* * * * *
Un parti révolutionnaire doué de prestige rallie facilement des
mécontents de tous les autres partis. Les bolchevistes recrutent des
adeptes en Perse et en Turquie, bien que l’islamisme et le communisme
n’aient aucun caractère commun.
VI
LES RÉSULTATS DES RÉVOLUTIONS
La première phase d’une révolution est consacrée à combattre les
nécessités économiques et sociales qui régissent la vie des peuples.
L’expérience prouvant bientôt que ces nécessités dominent les volontés,
l’ancienne organisation reparaît sous des noms nouveaux. Ainsi se
terminera nécessairement la révolution russe.
* * * * *
Les rêveurs n’ont aucun pouvoir créateur, mais ils possèdent parfois une
puissance destructive considérable. Sous leur dissolvante action, les
institutions péniblement édifiées par le temps se désagrègent avec une
extrême rapidité. Quelques mois suffirent aux communistes russes pour
ramener leur pays à la barbarie.
* * * * *
L’imagination créatrice prépare l’invention. Le laboratoire en fixe les
contours. L’usine la transforme en éléments de progrès qu’utilisent tous
les hommes. Le massacre des intellectuels par les communistes russes
montre combien est ignorée des foules cette genèse des découvertes dont
elles profitent. Le bolchevisme a révélé le degré de misère auquel peut
tomber l’ouvrier privé de la pensée capable d’orienter ses efforts.
* * * * *
Si équitable que puisse être un idéal révolutionnaire, il ne triomphe
qu’au prix de guerres acharnées. Vingt années de luttes meurtrières
furent nécessaires pour établir en Europe le principe d’égalité devant
la loi et supprimer les privilèges de certaines classes.
* * * * *
Un gouvernement révolutionnaire ne subsiste qu’à la condition de tomber
sous le despotisme de quelques meneurs.
* * * * *
Les révolutions ne durent jamais longtemps parce qu’elles se heurtent
bientôt au mur des nécessités économiques et sociales qui dominent le
monde. Percevant alors l’impuissance des théoriciens, la foule se
détourne d’eux. Avant d’arriver à cette dernière phase, bien des ruines
sont accumulées. La Russie en fait aujourd’hui l’expérience.
* * * * *
Les révolutions enrichissent quelques-uns des chefs qui leur survivent,
mais elles augmentent invariablement la misère des foules qui les ont
réalisées. Cette vérité étant inaccessible aux multitudes, les meneurs
révolutionnaires pourront continuer longtemps à bouleverser le monde.
* * * * *
L’histoire des assemblées révolutionnaires de tous les temps montre que
les fanatiques n’ont encore découvert aucune autre méthode de persuasion
que le massacre systématique de leurs adversaires.
* * * * *
Ce n’est pas à la liberté mais à la servitude que beaucoup de
révolutionnaires modernes aspirent sans le savoir. La liberté n’est
conçue par eux que sous forme de soumission à un maître dont les
moindres paroles sont des oracles. Toutes les révolutions modernes se
terminent par la création d’un autocrate.
* * * * *
La soif d’inégalité semble un besoin irréductible de la nature humaine.
On sait avec quelle ardeur les Conventionnels échappés à la guillotine
sollicitaient de Napoléon des titres nobiliaires. Le rêve égalitaire qui
les avaient conduits à tant de massacres n’était donc en réalité qu’un
violent désir d’inégalité à leur profit. L’histoire n’a pas encore cité,
d’ailleurs, de pays où régnât l’égalité.
* * * * *
Jamais baron féodal ne manifesta pour les serfs un mépris égal à celui
que témoignent au peuple les chefs des nouveaux partis révolutionnaires,
le communisme russe notamment. Dès l’arrivée au pouvoir des dictateurs
bolchevistes, la liberté de la presse, la journée de huit heures, le
suffrage universel, furent supprimés et l’ouvrier devint un simple
esclave.
* * * * *
On ne rencontre guère d’exemple dans l’Histoire de révolutions n’ayant
pas finalement engendré des résultats absolument contraires à ceux que
poursuivaient leurs auteurs.
* * * * *
La Révolution bolcheviste est une de celles qui montrent le mieux
combien les buts atteints par les révolutions peuvent différer des buts
poursuivis. Elle triompha en promettant la paix, et se trouva bientôt en
guerre avec tous ses voisins. Elle voulait supprimer le militarisme et
n’a fait qu’établir un régime militaire plus dur que tous les régimes
antérieurs. Elle prétendait abolir le droit de propriété et n’a réussi
qu’à créer la propriété individuelle dans un pays qui n’avait encore
connu que la propriété collective.
* * * * *
Étant donné le nombre immense de paysans russes devenus propriétaires et
possédant, dès lors, la mentalité particulière que détermine la
propriété, on peut affirmer que la Russie sera bientôt le pays du monde
qui renfermera le moins de socialistes.
* * * * *
Ce n’est pas d’une révolution, mais d’une transformation profonde des
idées que résultent les réformes durables.
* * * * *
D’après tous les enseignements de l’histoire des révolutions,
l’extrémisme en politique a comme terminaison nécessaire soit la
destruction de la civilisation où il sévit, soit l’anarchie et la
dictature.
* * * * *
Il faut beaucoup d’années à un peuple pour acquérir un équilibre durable
et peu de temps pour le perdre.
CHAPITRE III
LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LES ALLIANCES
I
LES RELATIONS INTERNATIONALES
Alors que la solidarité des peuples devrait être la loi des temps
modernes, une haine intense plane sur l’univers. Haine entre nations,
entre classes diverses d’une même nation, haine entre partis politiques
de chaque classe. L’interdépendance des peuples est une nécessité qui
finira peut-être par les solidariser, mais son influence reste
actuellement nulle.
* * * * *
La haine entre peuples, la défiance entre gouvernants, sont devenues les
grands ressorts psychologiques de la politique actuelle. On put évaluer
l’intensité de ces sentiments quand on vit l’Amérique et l’Angleterre
renoncer à la paix future, que leur promesse d’intervention en cas
d’attaque de l’Allemagne eût rendue certaine.
* * * * *
Si, dans leurs relations, les individus se conduisaient avec autant de
mauvaise foi et de méfiance que les peuples entre eux, aucune société ne
pourrait durer.
* * * * *
L’union entre citoyens à l’intérieur, entre alliés à l’extérieur, est
reconnue comme seule base possible d’une paix durable. Les haines
grandissantes de peuple à peuple et d’une classe à l’autre, dans un même
pays, prouvent malheureusement que des intérêts évidents, mais
lointains, restent sans force contre les impulsions passionnelles du
moment.
* * * * *
L’amitié entre individus peut subsister malgré les différences
d’intérêts. Entre peuples, l’amitié ne représentant qu’une communauté
d’intérêts ne saurait survivre à leurs divergences. Ce principe de
psychologie collective conditionne la durée possible d’une alliance.
* * * * *
Le monde oscille aujourd’hui entre le nationalisme, impérialiste et
l’internationalisme. Le nationalisme implique, avec la solidarité
sociale, le culte de la patrie. L’internationalisme, remplaçant la
solidarité par la lutte des classes, rendrait un peuple aussi impuissant
à se protéger contre les guerres civiles que contre les invasions.
* * * * *
Le nationalisme, qui seul donne aux peuples leur cohésion, a des chances
de durée parce qu’il constitue un sentiment naturel. Mais la force même
de ce sentiment le fait souvent dégénérer en impérialisme agressif. Il
substitue alors les guerres extérieures aux guerres intérieures.
* * * * *
Si intense soit la haine entre peuples, elle n’est jamais aussi vive
qu’entre les partis politiques d’un même peuple.
* * * * *
Le monde changera de face et les rapports entre les divers pays seront
profondément transformés lorsque les politiciens qui en dirigent les
destinées auront découvert que l’intérêt d’une nation n’est pas basé sur
le dommage causé à une autre. Ils renonceront alors au besoin
d’hégémonie qui continue d’aveugler l’esprit des gouvernants.
* * * * *
En politique internationale, les coups d’épingle répétés finissent par
engendrer des coups de canon.
II
LES FORCES ÉCONOMIQUES
Ce n’est plus la volonté des dieux, mais les lois économiques qui, dans
les temps modernes, déterminent la destinée des nations.
* * * * *