multiplier les copies, vu leur caractère mystérieux et jaloux; et que
cependant il a dû en être tiré quelques-unes, puisque ce fut un devoir
imposé au roi d’en tirer _copie de sa propre main pour son usage_
(ainsi qu’il est dit au _Deutéronome_, chap. 17, verset 18 et 19).
D’ailleurs quelques personnages éminens par leurs richesses et leur
zèle ont dû avoir le désir de posséder un livre aussi précieux. Ici la
richesse a été une condition nécessaire, vu l’extrême cherté des livres
anciens[204];
[204] Un beau manuscrit du Pentateuque a dû passer 3000 fr.
7º Qu’il y a eu un grand intérêt et assez de facilité de sauver cet
ouvrage, lors de la prise de Jérusalem et de la captivité au pays de
Babylone (cinq cent quatre-vingt-sept ans avant notre ère, et trente et
un an depuis Helqîah);
8º Qu’après le retour de la captivité (vers l’an 450 avant notre ère),
le lévite Ezdras a certainement eu à sa disposition un exemplaire du
_Pentateuque_, et qu’il a pu en avoir plus d’un;
9º Que ce prêtre en ayant opéré la transcription et refonte en
caractères chaldéens (notre hébreu actuel), son nouveau manuscrit
devint le prototype dominant parmi les Juifs; mais qu’il ne s’ensuit
pas de là que les copies de Helqîah aient été immédiatement détruites
ou n’aient plus été consultées;
10º Qu’au contraire il est possible qu’elles l’aient été par les
traducteurs du texte grec, composé environ 180 ans plus tard (vers l’an
277 avant notre ère), en sorte que l’autorité de ce texte ne saurait
être mise légèrement au dessus de l’hébreu lui-même;
11º Que le texte dit _samaritain_ a pu émaner directement des copies de
Helqîah, par la voie des Saducéens, et cependant avoir reçu quelques
corrections posthumes de la part de ses conservateurs, qui l’auraient
confronté au grec ou à l’hébreu d’Ezdras;
12º Qu’en considérant la traduction libre et quelquefois inexacte du
grec que nous possédons, on est obligé de croire que ses auteurs n’ont
pas parfaitement compris la langue hébraïque, ou qu’ils ont été peu
scrupuleux envers un livre que le temps et l’engouement n’avaient pas
encore consacré;
13º Que, malgré ses défauts, le texte grec, dans les premiers temps du
christianisme, fut généralement préféré à l’hébreu;
14º Que les copies de l’un et de l’autre, multipliées successivement,
reçurent les altérations inévitables en ce genre de travail, et que,
par ses altérations, il est devenu impossible de dire laquelle, ou si
aucune, est conforme au manuscrit d’Ezdras;
15º Qu’Ezdras, dans sa transcription, ayant été le maître absolu de
faire tels changemens et corrections qu’il lui a plu, même aux copies
de Helqîah, nous n’avons aucune certitude de posséder l’ouvrage
autographe de celui-ci;
16º Que les énormes différences de la chronologie anté-diluvienne
qui se trouvent maintenant entre les trois textes hébreu, grec, et
samaritain, ne peuvent être attribuées à des fautes de copiste, mais
à une intention préméditée de reculer la fin du monde, qui, selon une
croyance populaire en cette partie de l’Asie, devait clore la période
de 6000 ans, alors très-avancée; et, parce que le grec et le samaritain
ont conservé le nombre des années le plus considérable, il y aurait
lieu d’attribuer la suppression des quinze cents ans de l’hébreu au
sanhédrin des princes Asmonéens, environ un siècle et demi avant notre
ère, et il y aurait une analogie frappante entre cette opération et
celle qui fut faite chez les Perses au temps d’Ardschir Ier, vers les
années 226 à 230 de notre ère, où les mages, de concert avec ce roi,
supprimèrent trois cents ans de la série des rois Parthes;
17º Que les livres juifs, dans leurs moyens de transmission, de
transcription et traduction, n’ont différé en rien de tous les autres
livres dits _profanes_ qui nous sont venus de l’antiquité, en sorte que
l’on ne voit ni sur quoi se fonde, ni à quoi sert le moyen d’invention
surnaturelle qu’une aveugle passion a imaginé de leur attribuer;
18º Enfin, l’imprimerie employée en Europe depuis trois siècles n’a
pas empêché que de nouvelles altérations s’introduisissent dans les
livres juifs, puisque leurs traducteurs, surtout français et anglais,
se sont permis de changer le sens de plusieurs mots et passages, contre
l’autorité de toutes les anciennes versions, et contre le génie de la
langue originale elle-même; je n’en citerai qu’un exemple capable de
donner une idée des autres.
On lit au _Deutéronome_, chap. 1, vers. 1 et 5, et chap. 4, vers.
46: Ce sont ici les paroles que Moïse dit à tout Israël _au-delà_
du Jourdain: cette expression _au-delà_ est répétée trois fois.
Les versions grecque, latine, syriaque, arabe, et la paraphrase de
Jonathan sont toutes d’accord sur ce mot _au-delà_ du Jourdain. Le mot
hébreu B_e_-ăB_e_R comporte si positivement ce sens, que c’est par
cette raison que les Israélites reçurent ou prirent le nom d’Hébreux
ăberim, c’est-à-dire, d’hommes venus d’_au-delà_ de l’Euphrate (d’où
vint réellement leur auteur, Abraham). Eh bien! malgré toutes ces
autorités, la Bible française de Lemaitre de Sacy, approuvée, en 1701,
par les autorités ecclésiastiques, a commencé de traduire _au-deçà_,
n’osant dire _en-deçà_, et les Bibles françaises, l’une des _pasteurs
de Genève_, imprimée à Paris en 1805, l’autre des protestans, imprimée
à Bâle en 1818, ont franchi le pas, et traduit _en-deçà_. Pourquoi
ce faux matériel? parce que nos modernes théologiens se sont aperçus
que le mot _au-delà_ plaçait le narrateur sur la rive _ouest_ du
Jourdain (à Jérusalem); or, comme Moïse n’est jamais venu de ce côté,
et qu’ils veulent absolument le constituer _narrateur_ immédiat, ils
aiment mieux faire des faux matériels que de renoncer à leurs décrets;
maintenant, si des hommes, d’ailleurs éclairés, se permettent de telles
violations en face du public, sur des imprimés, qu’on juge de ce qu’a
osé l’ignorance fanatique sur des manuscrits qui n’avaient que peu de
témoins. Que de livres, que de passages _assassinés_ pour _exterminer_
les témoins de vérités contrariantes!
L’ardente dévotion des biblistes anglais est allée plus loin: ouvrez
la bible de Wil. _Tyndale_, traduite par ordre du roi Henri VIII,
imprimée vers 1549, petit in-folio, beaux caractères gothiques, vous
lirez, au chap. 1, et au chap. 5, première colonne du verso de la page
93, XCIII et XCVI recto: Moïse parla à Israël: _on the other syde
Jordan_, sur l’autre _côté_ du Jourdain, ce qui est bien littéralement
_au-delà_. Actuellement, comparez la Bible moderne publiée par la
société établie à Londres en 1804, _traduite par ordre spécial de Sa
Majesté_, et imprimée, petit _in-4º_, stéréotype, à Cambridge, vous
lirez aux endroits cités sans nombre de page (ces docteurs n’ayant pas
trouvé convenable de les coter, plus que l’année de l’impression),
vous trouverez, dis-je: ce _sont ici les paroles que Moïse dit à tout
Israël: on this syde Jordan_, de _ce côté_ du Jourdain, c’est-à-dire,
_en-deçà_. Le contraste est manifeste, le faux matériel est saillant;
si un tel délit avait lieu dans un acte du parlement, dans un titre de
famille, que prononcerait un jury anglais?
Chez nous il serait grave; au reste, scrutez cette Bible anglicane si
vantée, et vous y trouverez cent altérations aussi graves du texte
hébreu; et voilà ce livre dont on répand un demi-million d’exemplaires
dans l’Asie et dans l’Amérique, jusqu’aux îles de la mer du Sud! Mais
ce livre est une clef _sourde_ qui ouvre les portes des nations;
par lui, avec lui on leur glisse pieusement des marchandises, des
baïonnettes, et des chaînes. Qu’importe la vérité? Il est plein de
récits qui choquent la pudeur, qui heurtent la justice. Qu’importe
la morale? Le fait est que tous ces manufacturiers de bibles, ces
colporteurs de religion, ne sont que des aventuriers spéculateurs, qui
rêvent au fond du cœur de petites dominations à la jésuite, en des
pays neufs et niais. Princes prudents, défiez-vous de ces hommes à
_sandales_ qui, d’abord prosternés aux vôtres, ont fini par vous faire
baiser la leur! Peuples simples, défiez-vous de ces hommes qui, en se
présentant avec l’_anneau_ et le _filet_ du pêcheur, insinuent qu’ils
vous regardent comme des poissons. Ces gens-là n’ont à vous donner pour
pâture que la _coque de Levant_[205].
[205] Drogue enivrante qui trouble _l’instinct_ du poisson
à _se conserver_, comme la crédulité trouble _l’instinct_
de l’homme à _raisonner_. Ce poison est indigène du Levant,
d’où il s’est répandu dans le monde par la main des Juifs et
adhérens.....
VUES NOUVELLES
SUR L’ENSEIGNEMENT
DES LANGUES ORIENTALES.
L’enseignement des langues _orientales_, dans les divers états de
l’Europe, doit se considérer sous un double point de vue;
1º Comme un moyen de fournir des _drogmans_[206] ou _interprètes_ à la
diplomatie du gouvernement, et au commerce de la nation;
[206] Mot qui nous vient de l’italien _dragomanno_, lequel
n’est lui-même qu’une altération de l’arabe _targoman_,
_interprète_, homme qui _explique_.
2º Comme un moyen de fournir des traducteurs aux manuscrits asiatiques,
acquis à grands frais pour enrichir les bibliothèques publiques.
Sous le premier rapport, la culture des langues orientales ou
asiatiques mérite d’autant plus de fixer l’attention d’un
gouvernement, que, par leur nature, elles exigent une éducation
particulière, poursuivie de longue main, et que, si l’on ne prend pas
la précaution de former une pépinière d’interprètes, on doit renoncer
aux relations commerciales et politiques avec les peuples et les états
de l’Asie qui ne prennent aucun soin semblable.
Sous le second rapport, il est encore nécessaire d’assurer un état
fixe, utile et honorable, aux hommes qui se dévouent à un genre d’étude
très-difficile, qui les isole de tout autre.
Le zèle religieux engagea plusieurs souverains d’Europe, dans les
deux ou trois derniers siècles, à favoriser de préférence cette
seconde branche pour arriver à une plus exacte connaissance des livres
juifs, base de notre théologie. Les premiers moyens employés furent
efficaces, parce qu’ils furent judicieux: sous l’influence de Rome, on
fit venir d’Asie des indigènes arabes et syriens, qui, tels que les
_Gabriel Sionita_ et _Abraham Echellensis_, furent des traducteurs
et des professeurs compétents et habiles; à leur suite, vinrent
des _Drogmans_, consommés en pratique, tels que les _Galland_, les
_Cardonne_, les _Legrand_, qui firent entendre à leurs auditeurs le
langage dans sa pureté.
Les gouvernans, qui, par eux-mêmes, ne voient pas clair en cette
matière, ont cru ensuite qu’à leur défaut, ils pouvaient employer
leurs disciples: cela s’est trouvé vrai plusieurs fois quant à la
science de traduire, mais non quant à la science de parler, parce
que ces disciples, nés français, n’ayant point voyagé, n’ont pu avoir
d’idée exacte de cette dernière partie; et, comme néanmoins on leur a
confié l’instruction et la formation des interprètes diplomatiques et
commerciaux, il en est résulté un désordre de plus en plus grave.
Si l’on nous disait qu’à Pékin, le gouvernement, pour continuer l’école
française des Jésuites éteints, a pris quelques jeunes Chinois, leurs
élèves, qui ne prononcent ni _d_, ni _r_, ni _v_, afin d’en former des
professeurs et une école de la langue française; que pour directeur il
leur a donné un Japonais ayant vécu trois ans, non pas tant à Paris
qu’à la Bastille, cela nous paraîtrait d’un ridicule _mantchou_: eh
bien! avec tout notre esprit, c’est notre cas. Nous avons à Paris
un établissement appelé les _Jeunes de langues_ (ci-devant les
_Arméniens_); ils sont au nombre de douze: le bureau des affaires
étrangères les choisit parmi ses protégés; le gouvernement fait tous
les frais de leur éducation; ils sont destinés à vivre en Turkie, en
Arabie, en Perse. Pour leur enseigner le turk, le persan, l’arabe, on
les place dans un collége où tout parle français et latin; un seul
maître leur donne trois ou quatre leçons par semaine des langues qu’ils
doivent spécialement apprendre, et ce maître est un _allemand_, qui
a vécu trois ans, non pas dans Constantinople, mais dans la prison
des Sept-Tours; il est bien vrai qu’en sa personne, en sa moralité,
c’est un homme digne d’estime, mais il n’en est pas moins un national
_allemand enseignant le turk à des Français_[207]. Aussi qu’est-il
arrivé et qu’arrive-t-il-encore? que ces jeunes gens, apprenant avec
peine des langues difficiles, contractent des habitudes vicieuses
de prononciation, lesquelles, à leur arrivée en Turkie, les rendent
ridicules et à peu près inintelligibles; d’où résulte de leur part un
juste découragement, au moyen duquel, depuis la prétendue restauration
de cette école, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, il n’en est pas sorti
deux sujets dignes de remarque. On se récriera contre ce tableau; qu’on
le démente.
[207] Pour compléter la bizarrerie, le nom allemand de ce
professeur, interprète officiel, lu en chancellerie turke, est
une injure signifiant _l’infidèle_, _l’apostat_, et voilà notre
tact.
A l’égard des chaires de langues arabe, turke, persane, chinoise,
tartare, malaise, hébraïque, chaldaïque, syriaque, établies au collège
de France au nombre de six, il est de fait que, chaque année, leurs
cours respectifs commencent avec dix ou douze élèves au plus, et que
trois mois après il n’en reste pas plus de deux ou trois, de manière
qu’en résultat, l’on peut dire que le produit scientifique, s’il n’est
pas nul, est bien peu de chose comparé à la dépense du trésor public et
à la munificence du gouvernement.
Cette munificence et cette dépense reçoivent encore un double emploi
par l’institution d’assez fraîche date d’une école spéciale près
la bibliothèque du roi. Cinq professeurs y sont entretenus pour le
persan, le malais, l’arabe, le turk, et l’arménien: l’on ne peut
nier que de cette école il ne soit sorti depuis vingt ans plusieurs
sujets distingués; mais, parce que cette école dépend du ministère
de l’intérieur, et que le placement des sujets se fait par le
ministère des affaires étrangères, on a remarqué qu’être élève de la
_bibliothèque_ est un titre d’exclusion, surtout quand on annonce des
dispositions capables d’éclipser les faibles protégés de _langues_.--Je
ne dis rien du double emploi des dépenses; ce n’est pas quand il y a
cent millions à économiser dans les prodigalités des hautes branches,
que je chicanerai sur quelques mille francs de luxe en instruction.
Depuis longues années, ayant acquis des notions théoriques et pratiques
sur cette matière, ayant eu la volonté de me rendre utile et le temps
d’en méditer les moyens, j’ai conçu des idées et un plan que je soumets
à l’attention, à la censure publiques: ses détails sont imparfaits, je
le sais; les autorités compétentes en feront peu de cas, j’en conviens;
mais parce que, dans les chances de l’avenir, il peut quelque jour se
trouver un administrateur hors de la routine, je me suis fait un devoir
de consigner ici mes rêveries.
1º Dans mon plan, il serait formé un _Lycée asiatique_, partagé en deux
_sections_ ou _colléges_; l’une appelée _collége des Drogmans_ ou
_Interprètes_; l’autre _collége des Traducteurs_.
2º Le collége des Drogmans serait placé dans Marseille, ou le plus
près possible de cette ville, parce qu’étant destiné à l’enseignement
pratique des langues du Levant, il doit être placé là où se trouvent
les plus grands moyens de cette pratique, là où abordent, où vivent
nos nationaux qui ont passé des années au Levant, et les indigènes du
Levant qui viennent commercer à Marseille.
3º Le collége des Traducteurs resterait placé à Paris, où l’abondance
des livres et les secours littéraires de tout genre lui fournissent des
moyens et les alimens qu’il ne trouverait pas ailleurs.
4º Le collége des Drogmans aurait des professeurs, d’abord au nombre
de quatre, savoir: un pour le turk, un pour le persan, un pour l’arabe
barbaresque, et l’autre pour l’arabe d’Égypte, de Syrie, etc. Ces
professeurs seraient nés dans les langues qu’ils enseigneraient,
sans égard à leurs opinions religieuses, dont ils conserveraient une
raisonnable liberté.
5º Tout professeur serait tenu de savoir deux langues asiatiques, l’un
le turk et l’arabe, l’autre le persan et l’arabe, parce que cette
dernière est devenue partie intégrante des deux autres.
6º Si d’abord ils n’entendaient pas le français, on leur donnerait pour
adjoints des Français sachant la langue de chacun d’eux.
7º L’établissement des Jeunes de langues, qui est à Paris, serait
fondu dans celui-là: les dix ou douze places que le gouvernement y
solde seraient occupées de préférence par les enfans des drogmans,
chanceliers, consuls français, dont les services au Levant auraient le
mieux mérité ce genre de récompense.
8º Ces jeunes gens arriveraient à l’âge de dix ans au plus tôt, de
douze au plus tard, et déjà ils apporteraient un fonds très-précieux
de langage, puisque dans nos échelles du Levant, tous les enfans de
résidents parlent trois et quatre langues sans confusion d’aucune.
9º A ce premier fond du collége, se joindrait un nombre de
pensionnaires que fourniraient, de leur plein gré, les négocians
français qui font ou voudraient faire le commerce du Levant.
10º Le nombre total de ces élèves ne devrait pas d’abord s’élever
au-delà de quarante ou cinquante, afin qu’ils reçussent des soins
suffisans.
11º La méthode serait celle de l’enseignement mutuel.
12º L’on n’enseignerait pas d’abord _officiellement_ la méthode de
_transcription_ en _caractères européens_, dont j’ai tracé le plan,
mais on la ferait connaître _librement_ aux professeurs et aux élèves,
qui en feraient usage à volonté, sauf, lorsqu’elle aurait pris
consistance, à la faire entrer dans l’enseignement régulier.
13º Toutes les langues enseignées dans ce collége seraient apprises,
d’abord, par la seule pratique, par l’usage familier de toute la
vie domestique. Ce ne serait que plus tard, vers l’âge de quinze
ans, lorsque le raisonnement se développe chez les jeunes gens, que
les principes grammaticaux et scientifiques leur seraient démontrés
méthodiquement. L’expérience a prouvé, et prouve chaque jour, que les
pauvres enfans n’entendent rien à leur _rudiment classique_, qu’ils ne
sont que de petits perroquets, répétant ce qu’ils ne comprennent point,
et perdant, avec labeur et larmes, un temps précieux, qui s’emploierait
si bien à leur apprendre des choses agréables et utiles.
14º Les serviteurs de cette maison seraient, autant que possible, des
gens nés dans les langues que l’on y apprendrait.
15º L’édifice devrait avoir une enceinte de cours et de jardins
suffisante, et occuper un local isolé de tout autre, soumis à un régime
particulier, adapté à son but.
16º Tout le système financier et administratif de cette maison serait
sous la surveillance d’un comité nommé par le commerce de Marseille.
Quand les habitans d’une ville ont eu le bon esprit d’organiser une
administration comme celle du Lazareth de santé, l’on peut s’en reposer
sur eux pour une institution nouvelle, même très-compliquée.
17º L’enseignement consisterait tout entier en sciences physiques,
géographiques, mathématiques, dessin, et pratique du commerce; et ce
qu’on appelle littérature serait réservé pour le dernier terme de
l’éducation, et laissé au goût de chaque élève.
18º Le culte serait une chose à part, soumise à la volonté des
parens ou des individus libres; il n’aurait pas la publicité capable
d’éveiller le choc des opinions et des passions.
19º Les travaux consisteraient sur-tout à lire, à traduire, en
langues orientales, les meilleurs livres européens dans les sciences
exactes, dans les arts utiles, et en tout ce qui peut contribuer à
éclairer, à civiliser une nation. Ces traductions seraient imprimées
ou lithographiées, pour être répandues dans le Levant, où leur débit
deviendrait une branche importante de commerce.
20º La loi prononcerait une immunité de conscription militaire pour cet
établissement.
21º Elle autoriserait aussi les dons quelconques, même de biens-fonds,
par legs testamentaires ou autrement, que des particuliers généreux
offriraient à cet établissement, sauf à les clore à une certaine
latitude.
22º Lorsque les élèves auraient acquis l’âge et les connaissances
capables de les mettre en service, ils seraient envoyés à leur
destination. A cette époque, ils prendraient l’engagement envers le
collége, à mesure qu’ils monteraient en grade d’emploi et de fortune,
d’envoyer annuellement pour tribut de gratitude, et pour lien de
fraternité, une très-petite portion déterminée de leur revenu, laquelle
portion serait fixée par un règlement.
23º A l’égard du collége des traducteurs séant à Paris, il serait
composé de _douze_ membres au plus, et de _huit_ au moins; sur ce
nombre, deux seulement seraient qualifiés professeurs, savoir: l’un
d’_hébreu_, l’autre de _sanskrit_.
24º Le professeur d’hébreu serait tenu, par condition nécessaire, de
savoir l’_arabe littéral_ et _vulgaire_, et, à une date donnée, d’avoir
passé deux ou trois ans en pays arabe; en outre, il aurait une idée
suffisante du _syriaque_, du _chaldéen_ et de l’_éthiopien_, qui n’en
sont que des appendices.
25º Le professeur de _sanskrit_ aurait une notion pratique de celui des
dialectes actuels de l’Inde qui s’en écarte le moins.
26º Par la suite, on pourrait instituer une chaire nouvelle pour
quelque autre langue devenue utile.
27º Quant aux huit ou dix autres membres, ils auraient le titre de
_professeurs honoraires_; ils pourraient tenir des cours privés, mais
non publics. Leurs travaux consisteraient, 1º à terminer les notices
des meilleurs livres orientaux qui nous restent à connaître[208], même
à traduire ceux qui pourraient le mériter; 2º à traduire en langue
asiatique quelconque de bons livres élémentaires de nos sciences
d’Europe, et cela concurremment et d’accord avec le collége de
Marseille.
[208] Par exemple: le manuscrit arabe numéroté 695, intitulé:
_Miroir de l’Empire des Mamelouks_, sultans d’Égypte, par
_Kalîl_, fils de _Châin et Zâher_, visir de _Malek-el-Acheraf_.
Ce manuscrit avait été traduit en entier par feu M. _Venture_;
et cette traduction s’est trouvée perdue par la faute d’une
servante.
28º Chaque année ce collége rendrait un compte de ses travaux, dans les
séances publiques, tantôt de l’Académie Française, tantôt de l’Académie
des Inscriptions, auxquelles ses membres pourraient être agrégés.
29º Le traitement de ces membres, professeurs ou traducteurs, serait
composé de deux parties, l’une fixe, l’autre casuelle; cette dernière
composée de gratifications, qui leur seraient allouées dans la
proportion de leurs travaux utiles.
30º Une suffisante quantité des caractères orientaux qui appartiennent
au gouvernement serait mise à la disposition tant de ce collége que de
celui de Marseille; chacun d’eux aurait son imprimeur particulier, avec
la seule obligation d’user paternellement desdits caractères, et de
payer un droit modique pour leur entretien[209].
[209] L’un des moyens de tuer la littérature orientale a été de
la mettre dans la dépendance exclusive de l’Imprimerie Royale.
Ce gigantesque établissement, accablé de travaux politiques,
est dans l’impossibilité de donner des soins suffisans à
d’autres branches: aussi, le moindre ouvrage y reste des
années; et, de plus, l’esprit dominateur de quelques individus
n’accorde pas même aux auteurs la permission de suivre leur
propre orthographe.
31º A l’époque où serait organisé le collége de Marseille, toutes les
chaires et places actuelles des orientalistes à Paris seraient fondues
sous la nouvelle forme. Les anciens possesseurs y seraient placés;
mais, à chaque vacance qui arriverait, la place serait donnée par
concours au sujet le plus capable.
32º A ce concours seraient surtout appelés les drogmans et interprètes
ayant servi un certain nombre d’années, soit au Levant, soit au collége
de Marseille, et qui, à titre de vétérans, désireraient se livrer à
la littérature théorique. Dans cette mutation, ils conserveraient une
partie de leur premier traitement.