6º Que, confié à la garde des prêtres, il a dû être difficile d’en

multiplier les copies, vu leur caractère mystérieux et jaloux; et que

cependant il a dû en être tiré quelques-unes, puisque ce fut un devoir

imposé au roi d’en tirer _copie de sa propre main pour son usage_

(ainsi qu’il est dit au _Deutéronome_, chap. 17, verset 18 et 19).

D’ailleurs quelques personnages éminens par leurs richesses et leur

zèle ont dû avoir le désir de posséder un livre aussi précieux. Ici la

richesse a été une condition nécessaire, vu l’extrême cherté des livres

anciens[204];

[204] Un beau manuscrit du Pentateuque a dû passer 3000 fr.

7º Qu’il y a eu un grand intérêt et assez de facilité de sauver cet

ouvrage, lors de la prise de Jérusalem et de la captivité au pays de

Babylone (cinq cent quatre-vingt-sept ans avant notre ère, et trente et

un an depuis Helqîah);

8º Qu’après le retour de la captivité (vers l’an 450 avant notre ère),

le lévite Ezdras a certainement eu à sa disposition un exemplaire du

_Pentateuque_, et qu’il a pu en avoir plus d’un;

9º Que ce prêtre en ayant opéré la transcription et refonte en

caractères chaldéens (notre hébreu actuel), son nouveau manuscrit

devint le prototype dominant parmi les Juifs; mais qu’il ne s’ensuit

pas de là que les copies de Helqîah aient été immédiatement détruites

ou n’aient plus été consultées;

10º Qu’au contraire il est possible qu’elles l’aient été par les

traducteurs du texte grec, composé environ 180 ans plus tard (vers l’an

277 avant notre ère), en sorte que l’autorité de ce texte ne saurait

être mise légèrement au dessus de l’hébreu lui-même;

11º Que le texte dit _samaritain_ a pu émaner directement des copies de

Helqîah, par la voie des Saducéens, et cependant avoir reçu quelques

corrections posthumes de la part de ses conservateurs, qui l’auraient

confronté au grec ou à l’hébreu d’Ezdras;

12º Qu’en considérant la traduction libre et quelquefois inexacte du

grec que nous possédons, on est obligé de croire que ses auteurs n’ont

pas parfaitement compris la langue hébraïque, ou qu’ils ont été peu

scrupuleux envers un livre que le temps et l’engouement n’avaient pas

encore consacré;

13º Que, malgré ses défauts, le texte grec, dans les premiers temps du

christianisme, fut généralement préféré à l’hébreu;

14º Que les copies de l’un et de l’autre, multipliées successivement,

reçurent les altérations inévitables en ce genre de travail, et que,

par ses altérations, il est devenu impossible de dire laquelle, ou si

aucune, est conforme au manuscrit d’Ezdras;

15º Qu’Ezdras, dans sa transcription, ayant été le maître absolu de

faire tels changemens et corrections qu’il lui a plu, même aux copies

de Helqîah, nous n’avons aucune certitude de posséder l’ouvrage

autographe de celui-ci;

16º Que les énormes différences de la chronologie anté-diluvienne

qui se trouvent maintenant entre les trois textes hébreu, grec, et

samaritain, ne peuvent être attribuées à des fautes de copiste, mais

à une intention préméditée de reculer la fin du monde, qui, selon une

croyance populaire en cette partie de l’Asie, devait clore la période

de 6000 ans, alors très-avancée; et, parce que le grec et le samaritain

ont conservé le nombre des années le plus considérable, il y aurait

lieu d’attribuer la suppression des quinze cents ans de l’hébreu au

sanhédrin des princes Asmonéens, environ un siècle et demi avant notre

ère, et il y aurait une analogie frappante entre cette opération et

celle qui fut faite chez les Perses au temps d’Ardschir Ier, vers les

années 226 à 230 de notre ère, où les mages, de concert avec ce roi,

supprimèrent trois cents ans de la série des rois Parthes;

17º Que les livres juifs, dans leurs moyens de transmission, de

transcription et traduction, n’ont différé en rien de tous les autres

livres dits _profanes_ qui nous sont venus de l’antiquité, en sorte que

l’on ne voit ni sur quoi se fonde, ni à quoi sert le moyen d’invention

surnaturelle qu’une aveugle passion a imaginé de leur attribuer;

18º Enfin, l’imprimerie employée en Europe depuis trois siècles n’a

pas empêché que de nouvelles altérations s’introduisissent dans les

livres juifs, puisque leurs traducteurs, surtout français et anglais,

se sont permis de changer le sens de plusieurs mots et passages, contre

l’autorité de toutes les anciennes versions, et contre le génie de la

langue originale elle-même; je n’en citerai qu’un exemple capable de

donner une idée des autres.

On lit au _Deutéronome_, chap. 1, vers. 1 et 5, et chap. 4, vers.

46: Ce sont ici les paroles que Moïse dit à tout Israël _au-delà_

du Jourdain: cette expression _au-delà_ est répétée trois fois.

Les versions grecque, latine, syriaque, arabe, et la paraphrase de

Jonathan sont toutes d’accord sur ce mot _au-delà_ du Jourdain. Le mot

hébreu B_e_-ăB_e_R comporte si positivement ce sens, que c’est par

cette raison que les Israélites reçurent ou prirent le nom d’Hébreux

ăberim, c’est-à-dire, d’hommes venus d’_au-delà_ de l’Euphrate (d’où

vint réellement leur auteur, Abraham). Eh bien! malgré toutes ces

autorités, la Bible française de Lemaitre de Sacy, approuvée, en 1701,

par les autorités ecclésiastiques, a commencé de traduire _au-deçà_,

n’osant dire _en-deçà_, et les Bibles françaises, l’une des _pasteurs

de Genève_, imprimée à Paris en 1805, l’autre des protestans, imprimée

à Bâle en 1818, ont franchi le pas, et traduit _en-deçà_. Pourquoi

ce faux matériel? parce que nos modernes théologiens se sont aperçus

que le mot _au-delà_ plaçait le narrateur sur la rive _ouest_ du

Jourdain (à Jérusalem); or, comme Moïse n’est jamais venu de ce côté,

et qu’ils veulent absolument le constituer _narrateur_ immédiat, ils

aiment mieux faire des faux matériels que de renoncer à leurs décrets;

maintenant, si des hommes, d’ailleurs éclairés, se permettent de telles

violations en face du public, sur des imprimés, qu’on juge de ce qu’a

osé l’ignorance fanatique sur des manuscrits qui n’avaient que peu de

témoins. Que de livres, que de passages _assassinés_ pour _exterminer_

les témoins de vérités contrariantes!

L’ardente dévotion des biblistes anglais est allée plus loin: ouvrez

la bible de Wil. _Tyndale_, traduite par ordre du roi Henri VIII,

imprimée vers 1549, petit in-folio, beaux caractères gothiques, vous

lirez, au chap. 1, et au chap. 5, première colonne du verso de la page

93, XCIII et XCVI recto: Moïse parla à Israël: _on the other syde

Jordan_, sur l’autre _côté_ du Jourdain, ce qui est bien littéralement

_au-delà_. Actuellement, comparez la Bible moderne publiée par la

société établie à Londres en 1804, _traduite par ordre spécial de Sa

Majesté_, et imprimée, petit _in-4º_, stéréotype, à Cambridge, vous

lirez aux endroits cités sans nombre de page (ces docteurs n’ayant pas

trouvé convenable de les coter, plus que l’année de l’impression),

vous trouverez, dis-je: ce _sont ici les paroles que Moïse dit à tout

Israël: on this syde Jordan_, de _ce côté_ du Jourdain, c’est-à-dire,

_en-deçà_. Le contraste est manifeste, le faux matériel est saillant;

si un tel délit avait lieu dans un acte du parlement, dans un titre de

famille, que prononcerait un jury anglais?

Chez nous il serait grave; au reste, scrutez cette Bible anglicane si

vantée, et vous y trouverez cent altérations aussi graves du texte

hébreu; et voilà ce livre dont on répand un demi-million d’exemplaires

dans l’Asie et dans l’Amérique, jusqu’aux îles de la mer du Sud! Mais

ce livre est une clef _sourde_ qui ouvre les portes des nations;

par lui, avec lui on leur glisse pieusement des marchandises, des

baïonnettes, et des chaînes. Qu’importe la vérité? Il est plein de

récits qui choquent la pudeur, qui heurtent la justice. Qu’importe

la morale? Le fait est que tous ces manufacturiers de bibles, ces

colporteurs de religion, ne sont que des aventuriers spéculateurs, qui

rêvent au fond du cœur de petites dominations à la jésuite, en des

pays neufs et niais. Princes prudents, défiez-vous de ces hommes à

_sandales_ qui, d’abord prosternés aux vôtres, ont fini par vous faire

baiser la leur! Peuples simples, défiez-vous de ces hommes qui, en se

présentant avec l’_anneau_ et le _filet_ du pêcheur, insinuent qu’ils

vous regardent comme des poissons. Ces gens-là n’ont à vous donner pour

pâture que la _coque de Levant_[205].

[205] Drogue enivrante qui trouble _l’instinct_ du poisson

à _se conserver_, comme la crédulité trouble _l’instinct_

de l’homme à _raisonner_. Ce poison est indigène du Levant,

d’où il s’est répandu dans le monde par la main des Juifs et

adhérens.....

VUES NOUVELLES

SUR L’ENSEIGNEMENT

DES LANGUES ORIENTALES.

L’enseignement des langues _orientales_, dans les divers états de

l’Europe, doit se considérer sous un double point de vue;

1º Comme un moyen de fournir des _drogmans_[206] ou _interprètes_ à la

diplomatie du gouvernement, et au commerce de la nation;

[206] Mot qui nous vient de l’italien _dragomanno_, lequel

n’est lui-même qu’une altération de l’arabe _targoman_,

_interprète_, homme qui _explique_.

2º Comme un moyen de fournir des traducteurs aux manuscrits asiatiques,

acquis à grands frais pour enrichir les bibliothèques publiques.

Sous le premier rapport, la culture des langues orientales ou

asiatiques mérite d’autant plus de fixer l’attention d’un

gouvernement, que, par leur nature, elles exigent une éducation

particulière, poursuivie de longue main, et que, si l’on ne prend pas

la précaution de former une pépinière d’interprètes, on doit renoncer

aux relations commerciales et politiques avec les peuples et les états

de l’Asie qui ne prennent aucun soin semblable.

Sous le second rapport, il est encore nécessaire d’assurer un état

fixe, utile et honorable, aux hommes qui se dévouent à un genre d’étude

très-difficile, qui les isole de tout autre.

Le zèle religieux engagea plusieurs souverains d’Europe, dans les

deux ou trois derniers siècles, à favoriser de préférence cette

seconde branche pour arriver à une plus exacte connaissance des livres

juifs, base de notre théologie. Les premiers moyens employés furent

efficaces, parce qu’ils furent judicieux: sous l’influence de Rome, on

fit venir d’Asie des indigènes arabes et syriens, qui, tels que les

_Gabriel Sionita_ et _Abraham Echellensis_, furent des traducteurs

et des professeurs compétents et habiles; à leur suite, vinrent

des _Drogmans_, consommés en pratique, tels que les _Galland_, les

_Cardonne_, les _Legrand_, qui firent entendre à leurs auditeurs le

langage dans sa pureté.

Les gouvernans, qui, par eux-mêmes, ne voient pas clair en cette

matière, ont cru ensuite qu’à leur défaut, ils pouvaient employer

leurs disciples: cela s’est trouvé vrai plusieurs fois quant à la

science de traduire, mais non quant à la science de parler, parce

que ces disciples, nés français, n’ayant point voyagé, n’ont pu avoir

d’idée exacte de cette dernière partie; et, comme néanmoins on leur a

confié l’instruction et la formation des interprètes diplomatiques et

commerciaux, il en est résulté un désordre de plus en plus grave.

Si l’on nous disait qu’à Pékin, le gouvernement, pour continuer l’école

française des Jésuites éteints, a pris quelques jeunes Chinois, leurs

élèves, qui ne prononcent ni _d_, ni _r_, ni _v_, afin d’en former des

professeurs et une école de la langue française; que pour directeur il

leur a donné un Japonais ayant vécu trois ans, non pas tant à Paris

qu’à la Bastille, cela nous paraîtrait d’un ridicule _mantchou_: eh

bien! avec tout notre esprit, c’est notre cas. Nous avons à Paris

un établissement appelé les _Jeunes de langues_ (ci-devant les

_Arméniens_); ils sont au nombre de douze: le bureau des affaires

étrangères les choisit parmi ses protégés; le gouvernement fait tous

les frais de leur éducation; ils sont destinés à vivre en Turkie, en

Arabie, en Perse. Pour leur enseigner le turk, le persan, l’arabe, on

les place dans un collége où tout parle français et latin; un seul

maître leur donne trois ou quatre leçons par semaine des langues qu’ils

doivent spécialement apprendre, et ce maître est un _allemand_, qui

a vécu trois ans, non pas dans Constantinople, mais dans la prison

des Sept-Tours; il est bien vrai qu’en sa personne, en sa moralité,

c’est un homme digne d’estime, mais il n’en est pas moins un national

_allemand enseignant le turk à des Français_[207]. Aussi qu’est-il

arrivé et qu’arrive-t-il-encore? que ces jeunes gens, apprenant avec

peine des langues difficiles, contractent des habitudes vicieuses

de prononciation, lesquelles, à leur arrivée en Turkie, les rendent

ridicules et à peu près inintelligibles; d’où résulte de leur part un

juste découragement, au moyen duquel, depuis la prétendue restauration

de cette école, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, il n’en est pas sorti

deux sujets dignes de remarque. On se récriera contre ce tableau; qu’on

le démente.

[207] Pour compléter la bizarrerie, le nom allemand de ce

professeur, interprète officiel, lu en chancellerie turke, est

une injure signifiant _l’infidèle_, _l’apostat_, et voilà notre

tact.

A l’égard des chaires de langues arabe, turke, persane, chinoise,

tartare, malaise, hébraïque, chaldaïque, syriaque, établies au collège

de France au nombre de six, il est de fait que, chaque année, leurs

cours respectifs commencent avec dix ou douze élèves au plus, et que

trois mois après il n’en reste pas plus de deux ou trois, de manière

qu’en résultat, l’on peut dire que le produit scientifique, s’il n’est

pas nul, est bien peu de chose comparé à la dépense du trésor public et

à la munificence du gouvernement.

Cette munificence et cette dépense reçoivent encore un double emploi

par l’institution d’assez fraîche date d’une école spéciale près

la bibliothèque du roi. Cinq professeurs y sont entretenus pour le

persan, le malais, l’arabe, le turk, et l’arménien: l’on ne peut

nier que de cette école il ne soit sorti depuis vingt ans plusieurs

sujets distingués; mais, parce que cette école dépend du ministère

de l’intérieur, et que le placement des sujets se fait par le

ministère des affaires étrangères, on a remarqué qu’être élève de la

_bibliothèque_ est un titre d’exclusion, surtout quand on annonce des

dispositions capables d’éclipser les faibles protégés de _langues_.--Je

ne dis rien du double emploi des dépenses; ce n’est pas quand il y a

cent millions à économiser dans les prodigalités des hautes branches,

que je chicanerai sur quelques mille francs de luxe en instruction.

Depuis longues années, ayant acquis des notions théoriques et pratiques

sur cette matière, ayant eu la volonté de me rendre utile et le temps

d’en méditer les moyens, j’ai conçu des idées et un plan que je soumets

à l’attention, à la censure publiques: ses détails sont imparfaits, je

le sais; les autorités compétentes en feront peu de cas, j’en conviens;

mais parce que, dans les chances de l’avenir, il peut quelque jour se

trouver un administrateur hors de la routine, je me suis fait un devoir

de consigner ici mes rêveries.

1º Dans mon plan, il serait formé un _Lycée asiatique_, partagé en deux

_sections_ ou _colléges_; l’une appelée _collége des Drogmans_ ou

_Interprètes_; l’autre _collége des Traducteurs_.

2º Le collége des Drogmans serait placé dans Marseille, ou le plus

près possible de cette ville, parce qu’étant destiné à l’enseignement

pratique des langues du Levant, il doit être placé là où se trouvent

les plus grands moyens de cette pratique, là où abordent, où vivent

nos nationaux qui ont passé des années au Levant, et les indigènes du

Levant qui viennent commercer à Marseille.

3º Le collége des Traducteurs resterait placé à Paris, où l’abondance

des livres et les secours littéraires de tout genre lui fournissent des

moyens et les alimens qu’il ne trouverait pas ailleurs.

4º Le collége des Drogmans aurait des professeurs, d’abord au nombre

de quatre, savoir: un pour le turk, un pour le persan, un pour l’arabe

barbaresque, et l’autre pour l’arabe d’Égypte, de Syrie, etc. Ces

professeurs seraient nés dans les langues qu’ils enseigneraient,

sans égard à leurs opinions religieuses, dont ils conserveraient une

raisonnable liberté.

5º Tout professeur serait tenu de savoir deux langues asiatiques, l’un

le turk et l’arabe, l’autre le persan et l’arabe, parce que cette

dernière est devenue partie intégrante des deux autres.

6º Si d’abord ils n’entendaient pas le français, on leur donnerait pour

adjoints des Français sachant la langue de chacun d’eux.

7º L’établissement des Jeunes de langues, qui est à Paris, serait

fondu dans celui-là: les dix ou douze places que le gouvernement y

solde seraient occupées de préférence par les enfans des drogmans,

chanceliers, consuls français, dont les services au Levant auraient le

mieux mérité ce genre de récompense.

8º Ces jeunes gens arriveraient à l’âge de dix ans au plus tôt, de

douze au plus tard, et déjà ils apporteraient un fonds très-précieux

de langage, puisque dans nos échelles du Levant, tous les enfans de

résidents parlent trois et quatre langues sans confusion d’aucune.

9º A ce premier fond du collége, se joindrait un nombre de

pensionnaires que fourniraient, de leur plein gré, les négocians

français qui font ou voudraient faire le commerce du Levant.

10º Le nombre total de ces élèves ne devrait pas d’abord s’élever

au-delà de quarante ou cinquante, afin qu’ils reçussent des soins

suffisans.

11º La méthode serait celle de l’enseignement mutuel.

12º L’on n’enseignerait pas d’abord _officiellement_ la méthode de

_transcription_ en _caractères européens_, dont j’ai tracé le plan,

mais on la ferait connaître _librement_ aux professeurs et aux élèves,

qui en feraient usage à volonté, sauf, lorsqu’elle aurait pris

consistance, à la faire entrer dans l’enseignement régulier.

13º Toutes les langues enseignées dans ce collége seraient apprises,

d’abord, par la seule pratique, par l’usage familier de toute la

vie domestique. Ce ne serait que plus tard, vers l’âge de quinze

ans, lorsque le raisonnement se développe chez les jeunes gens, que

les principes grammaticaux et scientifiques leur seraient démontrés

méthodiquement. L’expérience a prouvé, et prouve chaque jour, que les

pauvres enfans n’entendent rien à leur _rudiment classique_, qu’ils ne

sont que de petits perroquets, répétant ce qu’ils ne comprennent point,

et perdant, avec labeur et larmes, un temps précieux, qui s’emploierait

si bien à leur apprendre des choses agréables et utiles.

14º Les serviteurs de cette maison seraient, autant que possible, des

gens nés dans les langues que l’on y apprendrait.

15º L’édifice devrait avoir une enceinte de cours et de jardins

suffisante, et occuper un local isolé de tout autre, soumis à un régime

particulier, adapté à son but.

16º Tout le système financier et administratif de cette maison serait

sous la surveillance d’un comité nommé par le commerce de Marseille.

Quand les habitans d’une ville ont eu le bon esprit d’organiser une

administration comme celle du Lazareth de santé, l’on peut s’en reposer

sur eux pour une institution nouvelle, même très-compliquée.

17º L’enseignement consisterait tout entier en sciences physiques,

géographiques, mathématiques, dessin, et pratique du commerce; et ce

qu’on appelle littérature serait réservé pour le dernier terme de

l’éducation, et laissé au goût de chaque élève.

18º Le culte serait une chose à part, soumise à la volonté des

parens ou des individus libres; il n’aurait pas la publicité capable

d’éveiller le choc des opinions et des passions.

19º Les travaux consisteraient sur-tout à lire, à traduire, en

langues orientales, les meilleurs livres européens dans les sciences

exactes, dans les arts utiles, et en tout ce qui peut contribuer à

éclairer, à civiliser une nation. Ces traductions seraient imprimées

ou lithographiées, pour être répandues dans le Levant, où leur débit

deviendrait une branche importante de commerce.

20º La loi prononcerait une immunité de conscription militaire pour cet

établissement.

21º Elle autoriserait aussi les dons quelconques, même de biens-fonds,

par legs testamentaires ou autrement, que des particuliers généreux

offriraient à cet établissement, sauf à les clore à une certaine

latitude.

22º Lorsque les élèves auraient acquis l’âge et les connaissances

capables de les mettre en service, ils seraient envoyés à leur

destination. A cette époque, ils prendraient l’engagement envers le

collége, à mesure qu’ils monteraient en grade d’emploi et de fortune,

d’envoyer annuellement pour tribut de gratitude, et pour lien de

fraternité, une très-petite portion déterminée de leur revenu, laquelle

portion serait fixée par un règlement.

23º A l’égard du collége des traducteurs séant à Paris, il serait

composé de _douze_ membres au plus, et de _huit_ au moins; sur ce

nombre, deux seulement seraient qualifiés professeurs, savoir: l’un

d’_hébreu_, l’autre de _sanskrit_.

24º Le professeur d’hébreu serait tenu, par condition nécessaire, de

savoir l’_arabe littéral_ et _vulgaire_, et, à une date donnée, d’avoir

passé deux ou trois ans en pays arabe; en outre, il aurait une idée

suffisante du _syriaque_, du _chaldéen_ et de l’_éthiopien_, qui n’en

sont que des appendices.

25º Le professeur de _sanskrit_ aurait une notion pratique de celui des

dialectes actuels de l’Inde qui s’en écarte le moins.

26º Par la suite, on pourrait instituer une chaire nouvelle pour

quelque autre langue devenue utile.

27º Quant aux huit ou dix autres membres, ils auraient le titre de

_professeurs honoraires_; ils pourraient tenir des cours privés, mais

non publics. Leurs travaux consisteraient, 1º à terminer les notices

des meilleurs livres orientaux qui nous restent à connaître[208], même

à traduire ceux qui pourraient le mériter; 2º à traduire en langue

asiatique quelconque de bons livres élémentaires de nos sciences

d’Europe, et cela concurremment et d’accord avec le collége de

Marseille.

[208] Par exemple: le manuscrit arabe numéroté 695, intitulé:

_Miroir de l’Empire des Mamelouks_, sultans d’Égypte, par

_Kalîl_, fils de _Châin et Zâher_, visir de _Malek-el-Acheraf_.

Ce manuscrit avait été traduit en entier par feu M. _Venture_;

et cette traduction s’est trouvée perdue par la faute d’une

servante.

28º Chaque année ce collége rendrait un compte de ses travaux, dans les

séances publiques, tantôt de l’Académie Française, tantôt de l’Académie

des Inscriptions, auxquelles ses membres pourraient être agrégés.

29º Le traitement de ces membres, professeurs ou traducteurs, serait

composé de deux parties, l’une fixe, l’autre casuelle; cette dernière

composée de gratifications, qui leur seraient allouées dans la

proportion de leurs travaux utiles.

30º Une suffisante quantité des caractères orientaux qui appartiennent

au gouvernement serait mise à la disposition tant de ce collége que de

celui de Marseille; chacun d’eux aurait son imprimeur particulier, avec

la seule obligation d’user paternellement desdits caractères, et de

payer un droit modique pour leur entretien[209].

[209] L’un des moyens de tuer la littérature orientale a été de

la mettre dans la dépendance exclusive de l’Imprimerie Royale.

Ce gigantesque établissement, accablé de travaux politiques,

est dans l’impossibilité de donner des soins suffisans à

d’autres branches: aussi, le moindre ouvrage y reste des

années; et, de plus, l’esprit dominateur de quelques individus

n’accorde pas même aux auteurs la permission de suivre leur

propre orthographe.

31º A l’époque où serait organisé le collége de Marseille, toutes les

chaires et places actuelles des orientalistes à Paris seraient fondues

sous la nouvelle forme. Les anciens possesseurs y seraient placés;

mais, à chaque vacance qui arriverait, la place serait donnée par

concours au sujet le plus capable.

32º A ce concours seraient surtout appelés les drogmans et interprètes

ayant servi un certain nombre d’années, soit au Levant, soit au collége

de Marseille, et qui, à titre de vétérans, désireraient se livrer à

la littérature théorique. Dans cette mutation, ils conserveraient une

partie de leur premier traitement.

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 27 / 28 段