_Grand_, qui fut le sixième des rois grecs, successeurs d’Alexandre
en Syrie et en Judée; il serait naturel et probable que les Juifs,
persécutés par ces princes, eussent cherché un asyle d’abord dans
la Perse, où ils avaient conservé des relations depuis la captivité
de Babylone, et que, de là ensuite, ils se fussent portés jusqu’aux
provinces orientales de la Chine où on les signale; mais il ne reste
pas de traces directes de cette ancienne colonie: l’on voit seulement à
diverses époques subséquentes les Juifs mentionnés de manière à faire
penser que depuis lors ils n’ont cessé d’exister en cet empire, et d’y
avoir leurs synagogues et leurs livres, sinon tels, du moins semblables
à ce que les jésuites y ont trouvé dans le dix-septième siècle.
La _relation_[199] _de deux voyageurs mahométans_ en Chine, entre les
années 851, et 877, parlant d’un massacre terrible qui fut fait dans
la ville de _Caï-fond-fou_, mentionne expressément les _Juifs_ comme
y ayant été compris avec les Mahométans et les Chrétiens: puisque ces
_Juifs furent en nombre_, l’on peut assurer qu’ils eurent une synagogue
et tout ce qui en est inséparable, c’est-à-dire la loi de Moïse et
les livres qui lui sont habituellement joints. M. de Sacy, dans un
mémoire inséré tome 4 des Manuscrits orientaux, page 592, passe en
revue diverses dates où ces Juifs sont cités depuis le onzième et le
douzième siècle; il cite plusieurs particularités mentionnées par les
jésuites au sujet de leurs livres; il en résulte que ces livres ont
essuyé de très-fâcheux accidens d’inondations et d’incendies qui en
ont détruit une partie et endommagé l’autre: que l’un des manuscrits
est venu de la main d’un mahométan qui dut le tenir (s’il ne l’apporta
lui-même) des pays d’Occident; que l’écriture de tous ces manuscrits
est du genre _chaldaïque_ sans aucune idée ni mention du _samaritain_:
par conséquent, dussent-ils venir de la colonie de l’an 224, on doit
les regarder comme ayant celui d’Ezdras pour type primitif; il est
très-fâcheux que des corrections modernes les aient altérés, et que
nous n’ayons pas les copies des premières dates.
[199] Traduite de l’arabe par Eusèbe Renaudot, in-8º.
L’état de ces Juifs peut nous faire juger de ce qu’ils ont été dans
les divers pays de notre occident pendant les siècles de guerres et
de barbarie; leur ignorance est profonde; ils conservent leurs livres,
mais ils ne les comprennent point. Leurs riches et leurs docteurs
ne portent aucun zèle, ni à les étudier ni à les transcrire; ils
ont tellement pris les mœurs et l’accent chinois, qu’ils ne peuvent
prononcer plusieurs lettres essentielles à l’hébreu: ils disent
_Tavit_ pour David; _ïalemeiohang_ pour ïeremiah, etc. Walton, citant
l’autorité d’un jésuite[200], dit qu’ils ne se donnent point le nom de
_Juifs_, mais qu’ils s’appellent seulement _Israël_; cela indiquerait
une assez grande antiquité; il ajoute d’abord qu’ils n’avaient point
ouï parler de _Jésus_ ni de _chrétiens_; cela ne prouverait pas du
tout qu’ils fussent partis de l’occident avant notre ère; car, n’ayant
d’autre livre que la Bible, ils n’ont eu ni intérêt ni moyen de garder
le souvenir de leurs ennemis. M. de Sacy observe qu’ils ont divers mots
persans, cela prouve seulement qu’ils ont eu avec la Perse des rapports
de commerce qui peuvent être assez récens.
[200] Prolégomènes.
[F6] Note pour la page 374.
_Extrait du Livre intitulé_: Elementa linguæ hebraicæ, auctore
Rodolpho Cevallerio, etc.
Les grammairiens divisent les accens ou signes de prononciation en deux
grandes sections, les accens grammatiques et les accens historiques.
Les _grammatiques_ se subdivisent en _rois_ et en _vizirs_ (ou
ministres.)
(Je prie le lecteur d’observer que le motif de cette division a dû se
tirer de l’état stationnaire ou _sédentaire_ de certaines lettres, par
opposition à la _mobilité_ officieuse et _servile_ des autres.)
Les _rois_ sont supposés au nombre de dix-neuf.
Les _vizirs_ ou ministres sont au nombre de onze.
Le premier des accens rois se nomme s_i_lωq et signifie la fin d’une
phrase; c’est une petite barre verticale sous la lettre.
Le 2e, nommé a_tnɑ_h ou a_tnɑtɑ_h (respiration), (distingue les
périodes ou repos d’haleine).
Le 3e, z_e_qf qotωn: le petit éleveur de voix.
Le 4e, rɑbîă: le cavalier assis sur la lettre.
Le 5e, z_e_qf gɑdωl: le grand hausseur de voix.
Le 6e, zɑrqa: le répandeur (a la forme du _Ouesl_ arabe).
Le 7e, gɑrš: l’expulseur de voix.
Le 8e, gɑrš_i_m: les expulseurs.
Le 9e, tɑlišɑh gɑdωlɑh: le grand arracheur (qui se met en tête
du mot; il est toujours musical).
Le 10e, tɑbîd: fractus (de sa figure).
Le 11e, t_e_fɦa: le fatigué.
Le 12e, ïɑtid: (de sa figure cornue retournée).
Le 13e, fɑšta: l’étendeur de voix.
Le 14e, lɑgr_e_mîh: la bouche brisée.
Le 15e, fɑzɑr gɑdωl: grand disperseur.
Le 16e, šɑlšɑlat: la chaîne.
Le 17e, fɑsîq: terminant.
Le 18e, q_o_rni fɑrɑh: cornes de vaches.
Le 19e, s_e_gωl: collier.
Les ministres ou serviteurs.
Le premier, qɑd_e_mɑ: qui précède le roi garš en sa marche.
Le 2e, dɑrɑga[201].
[201] Le hamza des Arabes a exactement la forme de ces deux
signes dans l'hébreu.
Le 3e, mωnɑɦ: posé sous la corne.
Le 4e, ï_e_rɑz b_e_t ïωm_e_h: une fille de son jour.
Le 5e, mɑhfɑk: corne retournée.
Le 6e, tɑrša: bouclier.
Le 7e, m_i_rka fɑšωlɑh: prolongeur simple.
Le 8e, kɑfωlɑh: prolongeur double.
Le 9e, m_e_krɑb_e_l.
Le 10e, ăïlωi.
Le 11e, mɑïla: corne de faon.
Ces accens désignent de presser la syllabe sans pause, la pause
n’appartenant qu’au roi assis (le serviteur en Orient toujours debout).
Les accens rhétoriques ont pour but de ralentir un peu la syllabe qui
en est marquée, en lui donnant de la grace.
Le premier, mɑtɑg: le frein, la bride (c’est notre trait-jointure
dans _Hôtel-Dieu_, en hébreu _bɑit-al_).
Le 2e, _mɑ_q_ef_: le lien. Il y a encore le _râfé_, petite barre
verticale sous la lettre, indiquant de _couper_ la voix comme fait
le _hamza_ arabe. Ainsi ï_e_raω signifie _ils voient_; mais si vous
coupez ï_e_-râω, il signifiera _ils ont peur_. (Ce ï_e_-râω hébreu peut
s’écrire en notre alfabet ï_e_’râω).
[F7] Note pour la page 459 ligne 24.
_Sur la langue des Berbères._
Le nom de Berbères que nous appliquons à une race d’indigènes africains
est plus ancien et plus universel qu’on ne l’imagine; il est le même
que le _barbare os_ et _us_, des Grecs et des Latins, cités dès le
temps d’Homère. Hérodote nous apprend que c’était un mot de la langue
des Égyptiens, qui s’en servaient pour désigner tout peuple étranger,
parlant ou bredouillant un langage qu’ils n’entendaient pas. Il existe
dès long-temps dans la langue arabe, quelle qu’y soit son origine
égyptienne ou grecque. Par un cas plus singulier il existe dans le
Sanskrit, qui donne le nom de barbara à quelques pays ainsi nommés par
les anciens géographes occidentaux; et de plus il est chez les Brahmes
un terme presque injurieux, comme chez les Grecs et chez nous.
Un ancien pays de Barbara est cité près du détroit de _Bab-el-mandem_,
ayant à son sud un pays de Zengitan, comme aujourd’hui notre Barbarie
sur la Méditerranée tient vers son ouest au pays de Tengitania des
Latins que nous appelons Maroc.
L’ancien zingui-tan se retrouve dans le Zingui ou Zingue-Bar, côte Est
de l’Afrique; ce mot _Barr_ est arabe et signifie terre et pays.
Le mot _zingui_, prononcé _tsingui_ et _tchingui_, se retrouve dans
_Zingari_ race errante que nous appelons Bohémiens, démontrée depuis
quelques années par de savans anglais et allemands n’être qu’une race
d’Indous émigrés depuis quelques siècles, laquelle heureusement a
conservé assez de son langage originel pour y faire reconnaître celui
qui se parle encore aux bords de l’Indus, et qui sûrement s’y parle
depuis bien des siècles: je laisse aux savans étymologistes à expliquer
comment ce mot _zingui_, indiquant un peuple, s’est trouvé près de
Maroc.
Me bornant aux Berbères, je dis que les nombreuses peuplades désignées
par ce nom sont encore aujourd’hui répandues depuis Maroc jusqu’à
l’Égypte et l’Abyssinie, et de plus vers le sud, jusqu’à la ville et
au pays de Tim-boucktou: des voyageurs anglais récens en fournissent
la preuve en nous apprenant que, près de cette ville célèbre, sont des
tribus de _Shillahs_ ou _Shelous_, nom qui est précisément celui que,
dans les pays de Maroc et d’Alger, on donne aux Berbères montagnards.
Les Berbères des plaines portent celui de Qabaïlis: mais ces peuples
eux-mêmes ne se nomment point ainsi en leur langue; ils se donnent
le nom de _Amzir_ au singulier en grasseyant fortement l’_r_, et de
_Mazir_ au pluriel, l’_r_ toujours grasseyé. Dans mon alfabet européen,
je peins cet _r_ par _g_ ou ɠ; j’écrirai donc désormais _Amzig_ et
_Mazig_.
Ces deux mots signifient libre et libres; ainsi ils s’appellent
eux-mêmes hommes libres.
C’est évidemment le mot _Mazig_ que nous trouvons dans _Mazikes_ que
des auteurs grecs nous citent comme le nom de peuplades africaines
existantes dès les premiers temps de notre ère: ces peuplades vexèrent
beaucoup les anachorètes de la Thébaïde et de la Nubie; elles étaient
alliées des Blemmies, autre race sauvage. Le savant grec Eustathios,
commentateur d’Homère, parlant de Iarbas, roi de Gétulie au temps de
Didon, dit qu’il était roi des Mazikes; Virgile nous dit qu’il était
roi des Gœtules; et cela reporte l’existence des Berbères et leur
nom de _Mazikes_ plus de huit siècles au-delà de notre ère, en même
temps que cela les identifie aux Gœtules, qui nous sont désignés comme
indigènes ou autochthones.
De nos jours où le langage des peuples est devenu un sujet de
recherches si intéressant, celui-ci méritait d’exciter le zèle de
quelques voyageurs éclairés: cette honorable tâche fut remplie, en
1787, par feu M. Vanture, l’un de nos plus habiles drogmans en turk
et en arabe: tandis qu’il remplissait près du dey d’Alger une mission
diplomatique et commerciale dont il était chargé, le hasard lui procura
la connaissance d’un chef de Berbères, qui eut besoin de sa protection.
Il profita de cette occasion pour l’attirer fréquemment chez lui; et,
dans un espace de quelques mois, au moyen de la langue arabe, qu’ils
parlaient tous deux, il dressa une Grammaire et un recueil de mots
berbères très-considérable. A son retour à Paris, en 1788, nos études
communes nous rapprochèrent: il me montra sa minute, composée de 89
feuillets in-fol., et finit par vouloir me la donner: je le priai de
faire mieux, je le déterminai à en dresser une copie au net, qui se
trouve formée de 9 cahiers, même in-fol., en tout 178 pages. Alors,
j’acceptai la minute, et il garda la copie. Le berbère était exprimé
en caractères arabes, je voulais l’établir en caractères français;
la politique survint et gâta tout. En 1795, à mon départ pour les
États-Unis, je déposai ma minute à la bibliothèque royale, afin qu’elle
ne pût se perdre. En 1798, à mon retour, je trouvai la belle copie aux
mains de madame Vanture: lorsque ensuite nous apprîmes la mort de son
mari, en Syrie, je l’engageai à céder ce manuscrit à la bibliothèque
du Roi, qui le paya une modique somme. Le savant conservateur, M.
Langlès, qui a connu ces faits, les a indiqués sommairement dans sa
traduction du Voyage de Hornemann en Afrique, tome II, imprimé en 1803;
il y a inséré un extrait de la Grammaire et du Vocabulaire; mais il
nous reste toujours à regretter que l’ouvrage entier de Vanture n’ait
pas été mis en ordre et imprimé. Ce travail était digne de la libérale
et philanthropique société africaine-anglaise. Un tel volume, qui
serait léger, procurerait aux voyageurs d’Europe, dans tout le nord de
l’Afrique jusqu’au Niger, non seulement un moyen de reconnaître les
tribus berbères, mais encore de se faire entendre d’elles, ce qui est
inappréciable.
Du reste, d’après les extraits que j’ai conservés, je me crois
autorisé à regarder ce langage comme d’origine particulière; il s’est
rempli d’arabe, peut-être de phénicien; sa prononciation abonde en
grasseyemens comme le provençal, en θ grec, en _th_ anglais dur, en
notre _ja_ pur, usité des Perses et des Turks seulement. Il n’est pas
construit précisément comme l’arabico-hébreu; mais il a un fond de
simplicité que l’on ne juge bien qu’en le dépouillant de ce que depuis
tant de siècles ce peuple errant et inculte a emprunté des étrangers, à
commencer par les Carthaginois.
_Extrait du Livre intitulé_: Arcanum Punctationis revelatum,
auctore Th. Erpenio, Leyden, 1624. 312 pages in-4º.
Cet ouvrage, imprimé sous le nom d’Erpenius, a eu pour véritable auteur
Louis Cappel, Français protestant de Saumur, qui ne put le publier
en France. Si un tel livre paraissait aujourd’hui en notre langue,
il serait considéré comme un modèle de saine argumentation et de
judicieuse critique. L’histoire des points-voyelles y est traitée avec
une clarté qui ne laisse plus de doute sur la question; je crois faire
une chose agréable au lecteur de lui en citer quelques passages.
C’était une opinion dominante, chez les savans juifs et chrétiens,
que les points-voyelles sont inhérens aux livres de Moïse et qu’ils
ont été établis par lui même ou par Ezdras, lorsque vers l’an 1530
le témoignage du rabbin _Elias-Levita_ vint y apporter un trouble
inattendu. On produisit un passage de son livre sur la Massore, dans
lequel il dit:
«Qu’après la confection du Talmud, les docteurs massorètes
commencèrent à imaginer et à poser des signes appelés points-voyelles
sur les consonnes; puis, après un laps de temps, il en fut arrêté
un système complet, par un concile de rabbins, et dans la ville de
Tibériade, environ 436 ans après la ruine du second temple par Titus,
qui eut lieu l’an 72 de Jésus-Christ.»
D’autre part, le rabbin Abenezra écrivait vers l’an 1150:
«Tel est l’usage des sages de Tibériade, qui sont nos guides (de
lecture) et de qui viennent les _massorètes_ ou traditionnaires
auxquels nous devons toute la ponctuation.»
Notre auteur, dans les chapitres III et IV, démontre la force de ces
assertions; il cite de plus un autre passage d’Elias-Levita, ainsi
conçu:
«Il est très-certain que la loi présentée par Moïse fut un livre
écrit sans aucun point, sans aucune distinction de versets.»
Au chapitre V, viennent de nombreuses preuves tirées du Talmud et des
cabalistes.
Le _Talmud_ est une masse de _doctrine_ divisée en deux parties: l’une
dite mišnɑh, est l’ouvrage de Rabbi-Juda, environ 180 ou 200 ans
après notre ère; l’autre, _gemara_, est une compilation par divers
inconnus, jusqu’à l’an 500 où elle fut close. Dans l’une et dans
l’autre, il n’est pas dit un seul mot des _points-voyelles_. Notre
auteur cite des passages concluans.
Chapitre VI, page 37, il produit des preuves tirées de l’ancien
caractère hébraïque, c’est-à-dire, de notre _samaritain_ actuel.
«Les Juifs, dit-il, sont d’accord que leurs lettres actuelles ont
été introduites par Ezdras, et qu’auparavant régnaient les lettres
kananéennes.» Ce sont les propres expressions de Saint-Jérôme _in
prologo galeato_, et dans son commentaire sur Ezéchiel, chapitre IX,
verset 4, où il dit que la dernière lettre de l’alphabet a la figure
d’une croix dans l’ancien caractère hébreu, encore usité de son temps
par les Samaritains.
D’autre part, Walton remarque, dans ses prolégomènes, que ces
Samaritains furent une branche de Juifs, qui ne voulurent point
reconnaître Ezdras; ils n’ont conservé de livre national que le
Pentateuque; leur texte diffère en plusieurs endroits de l’hébreu
et du grec; il est cité par l’évêque Eusèbe, par saint Jérôme, etc.
Ses propres adversaires ne peuvent nier qu’il n’existe _sain_ au
moins depuis l’an 300 de notre ère; ce texte n’a aucune trace de
points-voyelles, etc., etc.
L’auteur de l’_Arcanum Punctationis_ continue d’exposer ses preuves
dans la fin de ce chapitre, et dans le suivant, chapitre VII, page 40,
etc.; il démontre, par nombre de passages concluans, que ni Origène, né
l’an 185 de notre ère, ni Jérôme, mort après l’an 400, n’ont donné la
moindre indication de l’existence des _points_ à cette époque.
Au chapitre IX, page 58, passant en revue le _Targum_ de Onkelos,
écrit un peu avant notre ère, et celui de Jonathan, vers l’an 200,
il montre que s’ils eussent lu un texte ponctué, ils n’auraient pas
différé, comme ils le font, sur la lecture et le sens de plusieurs
mots maintenant divers chez les Massorètes. Les traductions latines
d’Aquila et de Jérôme lui fournissent les mêmes argumens; il continue
dans le chapitre X, où il cite beaucoup de mots qui, écrits des mêmes
lettres, ont été pris en des sens divers, parce qu’ils n’avaient pas de
points-voyelles. Il cite ce passage de Jérôme, qui dit: «Il n’importe
qu’on dise _salem_ ou _salim_, puisque rarement les Hébreux emploient
les _lettres-voyelles_ au corps des mots (in medio verborum), et que,
selon l’usage (volonté) des lieux et la diversité des pays, l’on
prononce les mêmes mots par divers sons et accens.»
L’interprétation de ce passage a égaré plusieurs savans, qui ont voulu
donner aux mots _sons_ et _accens_ des acceptions forcées: la preuve
qu’_accent_ signifie un _son vocal_, _une voyelle_, est que le même
Jérôme dit ailleurs (Commentaire sur Amos, chapitre VIII): «_Bersabeæ_,
selon les divers _accens_ qu’on lui donne, signifie puits du _serment_
ou de la _satiété_ ou du _septième_.» Il est évident que les _accens_
sont ici les petites voyelles, ainsi que je l’ai développé dans les
préliminaires. Au chapitre XI, page 73, il discute les variantes
diverses qui existent entre les textes et les manuscrits de chaque
texte; il produit des mots en plus, des mots en moins, des lettres
omises, des lettres surabondantes, etc. Les notes Qori et Kat eurent
pour objet d’indiquer ou de corriger ces fautes; il est arrivé que
les _correcteurs_ ont quelquefois laissé en blanc la place d’un mot,
en y posant seulement les points-voyelles qui lui conviennent: il se
récrie sur le procédé _étrange_ des massorètes qui ont appliqué à un
mot désigné, la ponctuation d’un autre établi par eux en marge, et cela
répété de manière à prouver que ce n’est point par erreur, mais par
dessein prémédité. Les talmudistes citent cinq accidens de cette espèce
en _toute l’écriture_; aujourd’hui l’on en compte onze.
Il est encore arrivé que le texte portant des mots trop grossiers, les
_annotateurs_ se sont permis de les changer; notre auteur en cite des
exemples dans le discours du général assyrien, qui, parlant aux gens du
roi Ezéchias, emploie le mot ɦɑRaïH_e_m, qui signifie _leur merde_,
et le mot šiNih_e_m, _pissat_, _urine_. Les docteurs ont substitué des
mots signifiant l’_eau des pieds_ et les _excrémens_.
Un autre genre d’altération, plus grave peut-être, a échappé aux
recherches de notre savant critique: on lit au chap. XV verset 33
du livre Ier de Samuel le mot--ïŠsF--toutes les versions grecque,
latine, syriaque, arabe, et le Targum de Jonathan l’ont lu ïɑŠs_e_F,
signifiant que, (Samuel) _hacha lui-même à coups répétés_ (le roi
Agag). Aujourd’hui le texte hébreu veut lire ï_e_Šɑss_e_F avec le
sens de _fit hacher par autrui_. Comment obtient-il cette lecture? par
la seule addition du point _de redoublement_ (daghès), inséré dans
l’s de ïŠsF. Et cette forme est bien plus arabe qu’hébraïque; mais,
lorsque toutes les versions, depuis celle du roi Ptolémée, se sont
accordées à lire ïɑŠs_e_F, n’est-il pas évident que ce sont les
rabbins, qui, par _pudeur_ de l’acte atroce, se sont permis d’ajouter
ce point si petit et si efficace? Qui pourra nous assurer que les
Hébreux aient eu le _factitif_ des verbes, quand il est constant que le
syrien ne l’a pas?
D’autres fois des mots ont été mal-à-propos divisés ou joints. Par
ex.: dans Ezéchiel, chap. 27, vers. 6, on lit: B_e_TaŠ_o_r_i_m traduit
par _fille des Assyriens_, tandis qu’il faut lire B_e_-TaŠ_o_r_i_m
signifiant: (des bancs de rameurs construits) en _bois de buis_[202].
[202] Les Bibles françaises de Paris, de Bâle et de Genève
n’ont pas manqué de conserver cette faute.
Enfin il cite les accidens nombreux d’une lettre écrite au lieu d’une
autre (voy. pag. 79 et 80): les voyelles a, H, I, ω, sont surtout dans
ce cas: le grammairien Elias a compté 488 mots ainsi altérés.
La majeure partie de ces fautes est mentionnée par les _Talmudistes_,
et par conséquent est très-ancienne, puisque les sages de Tibériade,
ayant trouvé les manuscrits en cet état, n’ont osé rien y changer.
Notre auteur, en son chapitre XIII, a payé tribut aux préjugés de son
siècle, en ne voulant reconnaître que _cinq_ voyelles absolues: comme
il n’a eu aucune connaissance pratique de la prononciation arabe, il
n’a pas eu d’idée juste sur la valeur ni des grandes, ni des petites
voyelles; il termine son livre par une longue discussion des objections
opiniâtres qui étaient faites à cette époque, et qui aujourd’hui ne
méritent pas même de mention.
_Sur la Bible vulgate.--Ses sources et ses antécédens._
On parle souvent de la bible vulgate, en distinguant la vulgate
ancienne de la vulgate moderne: bien des personnes ne savent pas
clairement ce que c’est; le voici:
Lorsque le christianisme commença d’acquérir des sectateurs lettrés,
c’est-à-dire, vers la fin du deuxième siècle, ce fut, parmi eux,
une émulation de traduire l’ancien Testament en latin; mais comme
ils ne savaient pas l’hébreu et que le grec leur était usuel, leurs
traductions latines furent toutes faites sur les copies grecques: à
cette époque le texte hébreu était pour ainsi dire décrédité. L’une
de ces traductions, plus estimée par les anciens docteurs ou pères de
l’Église, est devenue ce qu’on appelle _première vulgate_ sans nom
d’auteur. Ensuite, combinée avec la traduction de saint Jérôme, elle
est devenue la vulgate actuelle, consacrée par une assemblée encore
assez récente, de théologiens italiens, dont la presque totalité ne
savait pas un mot d’hébreu. Il est remarquable que la traduction de
saint Jérôme n’eut aucun crédit de son temps; qu’elle fut vivement
blâmée par saint Augustin et autres pères éminens de l’Église: si
aujourd’hui elle est canonisée par les théologiens dominans, quels sont
les vrais infaillibles, ou de ceux-là qui disent _noir_, ou de ceux-ci
qui disent _blanc_?
Un utile ouvrage serait une impartiale histoire des livres juifs
considérés en leur origine, en leurs divers textes et versions. Il
paraît que, depuis cinquante ans, les universités allemandes ont
produit beaucoup de bons matériaux pour cet édifice. En France, notre
vieille école est toujours sorbonnique, c’est-à-dire, fixe dans les
vieilles idées et à peu près hostile pour les nouvelles. Néanmoins,
en recueillant les aperçus les plus raisonnables de quelques esprits
indépendans, nous commençons à voir, comme assez clairement prouvés,
les faits suivants:
1º Que le Pentateuque actuel n’est point l’ouvrage immédiat de Moïse,
comme l’ont tardivement décidé de _prétendus infaillibles_; mais que,
contenant réellement des pièces originales venues de ce législateur,
leur assemblage et leur union à d’autres pièces posthumes, ont été
l’ouvrage du grand-prêtre Helqîah, tuteur du roi Josiah, et régent du
royaume de Juda, pendant la minorité de ce prince;
2º Qu’il n’est pas probable que des manuscrits de papyrus, tels qu’ils
furent usités au temps de Moïse, aient pu se conserver pendant près de
huit cents ans, dans un climat aussi rongeur que celui de Jérusalem, où
les vers et les mites dévorent tous les matériaux des livres avec une
incroyable activité; qu’il est plus naturel de penser que des copies
en avaient été faites au temps des rois David ou Salomon, encore que
l’absolu silence de leurs archives soit un grand préjugé contraire;
3º Qu’il paraît démontré que ce fut le grand prêtre Helqîah qui, vers
l’an 621 avant notre ère, mit au jour pour la première fois le _Livre
de la loi_, nommé aujourd’hui _Pentateuque_, compilé et rédigé par lui,
ou sous sa direction, par des prêtres dont Jérémie est indiqué avoir
été l’un[203];
[203] _Voyez_ le tome I des _Recherches nouvelles sur
l’Histoire ancienne_.
4º Que le manuscrit autographe, envoyé par Helqîah au roi Josiah, selon
qu’il est écrit au _Livre des rois_, lib. II, chap. 22, fut écrit en
lettres phéniciennes, dites aujourd’hui samaritaines (sans idée de
points-voyelles);
5º Que ce manuscrit a été le prototype unique de tout ce qui, depuis, a
pu être publié de semblable;