Ces divers emplois indiquent déjà que cette aspiration H_e_ est un

signal naturel _du parleur_ pour appeler l’attention de l’_écouteur_

sur un sujet, ainsi qu’il se pratique presqu’en tout pays, et

ainsi que je l’ai trouvé chez les sauvages d’Amérique. Les emplois

suivans confirment cette idée: on dit L_e_ _n_ăR H_e_ _i_ω_le_D, _à

l’enfant qui naîtra_ (ou _naissant_); ASɑF, H_e_ N_o_Ba-ASɑF, _le

prophétisant_; ou _qui prophétisa_; H_e_ HɑL_e_-KiM, _les allans_;

H_e_ NiRaH, _celle qui a été vue_; H_e_ N_i_MKɑRiM, _les vendus_.

Il s’emploie en signe d’interrogation.

H_e_ Š_o_M_e_R aҤ-I aNoKI?--_Eh, gardien de frère mien, moi_ (suis-je)?

H_e_ N’āŠ_e_H ɑH DɑB_e_R-ω? _Eh! ferons-nous sa parole_ (lui

obéirons-nous)? H’ɑTɑH Z_e_H B_e_N-i.--_Eh! toi? ce fils mien?_

(es-tu mon fils)? Il est le signe propre du vocatif, H_e_ DɑωD, _ô

David_; (nous disons _hê David_. Tous emplois conformes à l’idée et à

l’acte d’exciter, d’appeler l’attention par un bruit qui n’a que cet

objet; supposer, comme quelques hébraïsans, qu’il est diminutif de Hωa,

est une chimère).

Placé à la fin des mots ce même _e_H ou H_e_ prend deux autres valeurs:

en certain cas, il signifie _vers_; par exemple HɑBRωN-_e_H, _vers

Hébron_.

En d’autres cas, il devient le signe du genre féminin, c’est-à-dire

qu’étant ajouté à un mot masculin, il le convertit en féminin; par

exemple, de MɑL_e_K (roi), on fait M_ɑle_K-_eh_ ou _mɑl_’K_ɑh_,

reine; de GɑDωL (grand), on fait GɑDωL-ɑH (grande)[179].

[179] Remarquez ici que de BeN (_fils_) on eût dû faire BeNeH

(_fille_), ou BeNeT (puisque H devient T): pourquoi l’hébreu

dit-il BeT, quand l’arabe a conservé BeNT? n’est-ce pas que

l’N aurait ici disparu par une altération populaire, comme il

a disparu de l’hébreu AT dans le mot ANT (toi) conservé par

le syrien et l’arabe? tout cela ne tend-il pas à confirmer

l’origine _populaire_ que j’ai indiquée à ce dialecte?

Une seconde particule--B--prononcée _be_ devant toute consonne, et B’

devant les voyelles pour éviter _hiatus_. Be dans son sens le plus

général, correspond à nos mots, _dans_, _en_, _à_, _aux_, _pour_, _par_.

_be-rɑšit_, _au commencement_, ou _dans le principe_.

ҤɑRɑB B_e_ Ҥ_arb_ ou Ҥ_orb_, _il a ravagé dans l’épée_,

c’est-à-dire par l’épée.

_iɑDω_ B_e_ KŭL, _sa main sur tous_, au lieu de _contre tous_.

B_e_ Kɑ ou B_e_-K: _pour toi_, _en toi_. B_e_ K_e_SF: _en argent_,

_pour de l’argent_, etc.

Une troisième particule est L prononcé L_e_, devant toute consonne,

et L’ devant voyelle. Son sens le plus général est de donner _à_,

d’attribuer _à_; aussi est-il le signe propre du _datif_, et là il ne

varie ni pour les nombres, ni pour les genres des noms; mais, parce que

l’hébreu en fait quelquefois des emplois singuliers, notre langue est

obligée de le rendre par des locutions diverses.

Nous disons _Béni de Dieu_, l’hébreu dit _Béni à Dieu_, BɑRωK L’aL.

_Retirez-vous des entours de la tente._--L’hébreu dit:

H’ăLω. M_e_ SɑBÎB L_e_ mɑšKɑN.

Eh! _montez_ (retirez-vous) de l’entour à la tente (ou habitation).

ωɑ ï_e_hɑšTɑҤωh l’hω.

Et il se prosterna à lui (pour _devant lui_.)

Ainsi ce mot L_e_ fait quelquefois fonction de nos génitifs et même

de nos ablatifs. Le sens général détermine sa valeur, comme de bien

d’autres prépositions et particules hébraïques.

Néanmoins nous avons des locutions populaires qui lui correspondent: on

dit l’armoire _à madame_ pour _de madame_. La canne _à monsieur_ pour

_de monsieur_.

Nous disons _un but devant la flèche_: l’hébreu dit _à la flèche_,

MɑԎRɑH L’ă_s_.

_Grands chez les Juifs_, GɑDωl l’iωDim, grand _aux_ Juifs.

_Près de vous_, l’ɑK ou L_e_ _ka_ (_à_ vous.)

_Vers le soir_, l’ăT ăR_e_B, _au temps de soir_.

_Autour de l’arche_, L’ɑRωN, (à l’arche).

_Soyons prudens contre lui_: N_e_T_e_Ҥ_kɑ_MɑH L’ω: (sapiamus ipsi).

_Et il se prosterna devant le roi_: ωɑ ï_e_šTɑҤω l’_e_ MɑL_e_K (au

roi).

_Jusqu’à leur mort_: L’_e_ MωT_e_M (_à_ leur mort).

Une quatrième particule est la lettre--M--qui se dit M_e_--devant toute

consonne, et M’ devant voyelle. Elle est comme l’abrégé de M_e_N et

signifie également tout ce qui ôte et retire _de_ et _par_. Elle est le

signe de l’ablatif en opposition à L_e_, qui est signe de l’attributif.

_Prenez garde à vous de parler_: H_e_ŠM_e_R L’_ɑk_ M_e_ DɑB_e_R:

eh! cave tibi ab verbo.

--aT-i Masω M_e_ M_e_LK

--_Me rejecerunt ab regno._

Notre grammairien français[180] a traduit ici _pour que je ne règne

point_, ou _de peur que je règne_. Comme nous n’avons pas l’équivalent

de _regno_, l’hébreu et le latin avec leur substantif sont bien plus

précis, _ils m’ont rejeté du règne_, ils m’ont rejeté de _régner_.

C’est à imiter cette concision que consiste surtout l’art de traduire.

[180] L’abbé Ladvocat, auteur de la meilleure grammaire

hébraïque en français.

Les autres mots ou particules de ce genre, du moins les plus

remarquables, sont:

Les négations.--1º aL (_non_ et _ne_), qui s’applique surtout au

futur du verbe;

2º La et Lωa, qui s’appliquent aux divers temps, hors l’impératif;

3º a_i_n, qui se joint aux noms, aux participes et adjectifs.--BɑL,

B_e_LI et B_e_LɑTi, _non_, _sans_, _excepté_.--ăM, _avec_,

_chez_.--Q_ob_L, _avant_.

AL, _à un lieu_;--ăl, _dessus_;--ăD, _à_, _jusqu’à_. aT, _quand_;

--TɑҤT, _dessous_: aҤR, _après_. Ces cinq derniers prennent

après eux un--i--. On dit aɦriK, _après vous_; tɑɦt-i, _sous moi_; ăLi

H_e_M, _sur eux_.

B_e_IN, _entre_, _b’ăbωr_, _proche_; B’ă_br_, au-delà; H_e_N,

H_e_N_e_H, _voici_, _voilà_; F_e_N, _de peur que_; az, _alors_; ăωD,

_de plus_; aTTɑH, _alors_, _c’est pourquoi_; T_e_R_e_M, _nondùm_; GɑM,

_aussi_ (_jam_ en latin); Ki, _car_, _si_, _parce que_, _mais_; GɑM-Ki,

_bien que_; KɑN, _ainsi_, _de même_; L_e_ KɑN_, _sur quoi_; aω et ω

pour notre _ou_ français, et _alors_; L_e_-Ma, _pourquoi_, qu’il faut

distinguer de l’arabe L’aMMa, _quand_; Kɑ, comme Kɑ-Ԏel, _comme rosée_,

etc.

CHAPITRE V.

_Des Noms._

Dans l’hébreu et dans ses analogues, l’arabe, le syrien, etc., le nom

est indéclinable comme dans notre français et autres langues modernes

de l’Europe.

Ce point établit une différence notable entre le système des langues

sémitiques et celui des langues _sanskritiques_ (ou _ïaphétiques_) dont

le grec et le latin font partie. En ces dernières, le nom change de

forme à chaque cas: le latin dit, Rex, Regis, Regi, Regem, Rege, pour

notre mot _Roi_ indéclinable, celui-là même que les Hébreux rendent par

_mɑlek_, aussi indéclinable. Ils ne distinguent leurs cas que par des

particules semblables aux nôtres le, la, les, de, du, des. En voici

l’exemple:

ARABE. HÉBREU. FRANÇAIS. LATIN.

al ou el h_e_ } le } Reg s

[181] id. ---- } du } Reg is

l’al ou l’el l_e_ } Mal_e_k au } Roi Reg i

al at h_e_ } le } Reg em

ïa h_e_ } ô } Reg s

m_e_n al m_e_ } du } Reg e

L’on voit par ce tableau que les cas ne sont caractérisés en hébreu et

en arabe que par des particules posées avant le mot, tandis que, dans

le latin, ils le sont, on peut dire, par des particules aussi placées à

la fin du mot. A bien le prendre, le mot latin est lui-même un radical

fixe (Reg)[182], qui, dans son nominatif, _Rex_, a le mérite de nous

donner la valeur de la lettre _x_ décomposée en ses élémens: nous y

trouvons la preuve que les Latins l’ont prononcée _ks_ ou _gs_.

[181] Le syrien n’a de différence remarquable pour ses cas que

dans sa particule _di_ ou D’, qui est le signe du génitif.

[182] Dans le sanskrit et l’indien moderne, _Radjâ_ et _Raguiâ_

ont le même sens.

Dans le grec il y a cette autre particularité que, outre les particules

finales ος, ον, ους, il y en a encore avant le nom d’autres, telles

que -ὁ, τοῦ, ἡ, etc., répondant aux nôtres _le_, _la_, _du_, etc., ὁ

λόγ-ος, τοῦ λόγου; ἡ μοῦσ-α, etc. Tout ceci est un sujet de méditation

pour les savans étymologistes[183].

[183] Dans l’arabe ancien ou littéral (nahou), il y a aussi des

finales qui caractérisent les cas:

el mɑl_e_k-_o_, le Roi;

l’el mɑl_e_k-_i_, au Roi;

accusatif el mɑl_e_k-ɑ, le Roi.

Il est remarquable que, dans l’hébreu et l’arabe, le génitif n’a point

de signe propre: on ne le reconnaît que par l’antécédence d’un autre

nom qui le régit; par exemple le mot QeN ou Qun signifie _un nid_: le

mot ŠɑFωR, signifie _oiseau_: si l’on dit QuN ŠɑFωR, c’est _nid

d’oiseau_ ou nid de l’oiseau[184].

[184] En latin, _cuniculus_, _trou_, _nid_ de lapin, n’est

qu’un diminutif de _cunn-us_: les mots _cunæ_ et _cunabula_,

_berceau_ d’enfant, sont de cette même famille, et ont pour

radical _cun_ ou _qun_.

Au pluriel les articles restent les mêmes; seulement le singulier

reçoit une finale qui, pour le masculin est _im_; ainsi on dit

mɑl_e_k-im, ou, h_e_ mal_e_kim, _les rois_; le mal_e_kim, _aux rois_,

etc.; h_e_ šɑFωr, _l’oiseau_, h_e_ šɑfωrim, _les oiseaux_.

Si l’on voulait croire les grammairiens juifs et leurs disciples, il

faudrait varier les petites voyelles des noms selon les cas et les

nombres; ainsi DɑBɑr, parole, ferait en construction D_e_Bɑr, au

pluriel DɑBɑr-im; mais quand ce pluriel retranche l’m, comme il

arrive souvent, il ferait DiBri ou DiBrɑi (DiBr-ê).

NɑHR, rivière, ferait N_e_hɑr im, nɑhɑri: il est bien possible

que, dans leur langue parlée, les Hébreux de divers cantons aient eu de

telles variétés mises en règles; mais, parce que l’écriture alfabétique

n’en a point conservé de traces, et que les rabbins n’en ont pas de

certitude, on a le droit de considérer leurs règles à cet égard comme

arbitraires et de nul service, puisque le sens des mots n’en est pas

affecté. Le judicieux grammairien français _l’abbé Ladvocat_ en a

lui-même jugé ainsi[185].

[185] A la page 38 de sa grammaire: «Il se fait, dit-il, un

grand nombre de changemens dans la prononciation, c’est-à-dire

dans les points-voyelles, même quelquefois dans les lettres,

lorsqu’un nom passe du masculin au féminin, ou du singulier

au pluriel, ou de l’absolu au construit: nous conseillons aux

commençans de ne pas s’y arrêter.»

En hébreu comme en toute langue, les noms ont deux genres ou sexes,

le masculin et le féminin, mais il n’y a pas de neutre; le féminin

quelquefois en tient place.

Les noms de femmes, de villes, de contrées ou pays, de vents, etc. sont

presque généralement féminins, quelle que soit leur terminaison.

Il arrive habituellement que des noms masculins, surtout ceux qui

viennent des verbes, à titre de participes ou adjectifs, sont rendus

féminins par la seule addition de la lettre _h_ prononcée _eh_ ou _ah_;

par exemple: de _mɑlek_ on fait _mɑlekeh_ ou _mɑlek-ɑh_, _reine_: si

au lieu de _h_ on met la finale ωT, le singulier devient pluriel; on

dit _mɑlekωt_, _les reines_; du reste les particules de déclinaison

restent les mêmes.

Le substantif masculin ṣ_e_dq, signifiant ce qui est _juste_, devient

féminin si l’on dit _ṣedq-ah_; le mot TωB, signifiant _bon_, devient

TωB-_ah_, _bonne_; NɑBɑl, _fou_; Nɑb_al-ah_, _folle_; GɑDω_l_,

_grand_; _gɑ_Dωl-ɑh, _grande_, etc.

Si ce féminin est suivi d’un mot qui commence par une voyelle, le _ah_

devient _at_.

La même chose arrive quand il est suivi d’un nom qu’il régit, dût ce

nom commencer par une consonne: ainsi l’on dit, Tω_rɑt_ M_o_š_eh_

(prononcez en français _mouchek_), la _loi_ de Moyse, et non _Tωrɑh

mušeh_.

Si un mot par lui-même finit en i et qu’on veuille le rendre féminin,

l’on y ajoute le seul t: on dit šenî, _second_, _deuxième_; š_e_nît,

_seconde_, et non š_e_niɑt; mais il y a des exceptions: š_e_bi, au

masculin, fait _esclavage_; š_e_BiωT, _captivité_.

L’impératif Dă, _sachez_, ou le substantif _savoir_, fait DăT,

_science_; ZɑMR, _chant_, fait zɑmr_ɑt_, _chanson_ (de cette

famille est mɑzMωr, _psaume_); les psaumes n’étaient qu’un chant.

Quand le pluriel masculin entre en construction, il supprime l’_m_

de sa finale _im_: par exemple, _les paroles du roi_ se disent

D_e_bɑri-Mɑl_e_k et non D_e_b_arim_ Mɑl_e_k; ici, c’est devant

une consonne; une voyelle n’y change rien: on dit D_e_bɑri i_e_hωh,

_les paroles de iehωh_.

Si, au contraire, ce pluriel ne construit rien, il reste entier; on

dit: _hommes sages_, an_o_šim[186] ҥa-k_e_mim; _une fille jeune_ ou

_vierge_, nărɑh b_e_tωlɑh et non pas nărɑt.

[186] anoš ou en_o_š ressemble beaucoup au latin _ens_, _un

être_.

On veut que l’hébreu ait eu un duel comme l’arabe, qui, ayant dit

_Rɑdjol_ (ou rɑg_o_l) _un homme_, et _Redjâl_, _les hommes_, dit

_radjolain_, _deux hommes_; mais en hébreu, cette forme n’a point

de signe marqué et n’y a que des besoins rares; on y écrit _iωm_ un

jour, _iωmim_, des jours. Sur ce dernier mot il plaît d’ajouter un

point-voyelle, et l’on veut prononcer _iωmaim_, deux jours; où est

l’autorité, où est la preuve? Il y a lieu de penser que cette règle

comme beaucoup d’autres est un emprunt que les Massorètes du second âge

ont fait aux Arabes musulmans.

CHAPITRE VI.

_Du Verbe en général._

Jusqu’ici cette première partie de la grammaire ne nous a offert

que des mots isolés, mis l’un à côté de l’autre pour exprimer des

objets peu ou point liés entre eux: on peut dire qu’il n’y a eu dans

l’entendement que des images, successives comme dans une lanterne

magique; maintenant le _verbe_ va tout changer. Comme cet élément du

discours exprime l’action compliquée des personnes et des choses avec

des circonstances de temps, de lieu, de nombre, de genre, les idées

vont devenir des _scènes_ dramatiques; la phrase va être un tableau

complet dont l’esprit doit saisir toutes les parties à la fois.

Dans la nomenclature première que je viens d’exposer, les auteurs

du langage hébreu ou phénicien n’ont pas développé un grand talent

d’invention: beaucoup de langues sauvages offrent plus de fécondité

en combinaisons grammaticales. Cette simplicité, vantée par quelques

écrivains, ressemble beaucoup à la grossièreté du jargon nègre dans

nos colonies, du _petit franc_, usité sur la côte de Barbarie, et

surtout de l’idiome _Berbère_ que parlent de temps immémorial les

tribus Libyennes répandues depuis Maroc jusqu’à l’Abissinie[187]. Il y

a lieu de croire que les inventeurs du langage _phénicien-hébreu_ ont

eux-mêmes été des sauvages placés dans les marais de la Chaldée, où la

fécondité du pays les multiplia, tandis que les difficultés d’un sol

aquatique les protégèrent contre l’étranger. Quoi qu’il en soit des

hypothèses historiques, voyons comment ils ont organisé le verbe, cet

_élément_ si difficile et si compliqué de l’art de parler.

[187] _Voyez_ la note[F7] à ce sujet parmi les autres.

On ne saurait douter qu’en des temps postérieurs les peuples civilisés

et savans qui nous sont connus sous le nom d’_Égyptiens_, de

_Chaldéens_, d’_Assyriens_ et _Syriens_, de _Tyriens_, de _Sidoniens_,

etc., n’aient cultivé l’art de la grammaire, n’aient eu des livres

traitant de cette science. Les auteurs grecs et latins nous en

fourniraient au besoin des témoignages positifs: quelque isolés que les

Hébreux fussent dans leurs montagnes, leurs prêtres, leurs poètes, sous

le nom de _Prophètes_, n’ont pu manquer d’avoir quelque participation

à cette branche de connaissances, et de posséder quelque grammaire

composée dans les grandes cités des empires voisins, de la même manière

que les Druzes de nos jours possèdent des grammaires arabes composées

hors de leur pauvre et ignorante société; mais, lors même que l’on

voudrait supposer qu’il n’y eût eu dans Jérusalem aucune grammaire

avant la captivité de _Babylone_, l’on ne pourrait nier qu’au retour

de cet exil, les riches et les prêtres, élevés dans les _sciences

chaldéennes_, n’aient connu et apporté les grammaires d’une langue si

cultivée par un peuple puissant.

Lorsque ensuite les Grecs et les Romains, maîtres de la Syrie et de

l’Égypte, firent dominer leur langage, les docteurs juifs ne purent

manquer de connaître les grammaires de ces conquérans; mais, en

examinant la différence notable que nous allons voir entre les uns et

les autres dans la manière d’envisager _le verbe_, on finit par être

convaincu que les Orientaux ont tiré de leur propre fonds, sur ce sujet

subtil, une doctrine qui leur est propre et qui leur est venue de leurs

ancêtres.

D’abord, il est remarquable que ce qui porte le nom de _verbe_ chez

tous les Occidentaux, est nommé _acte_ et _action_ par les Orientaux,

qui, en cela, se montrent meilleurs analystes que nous et nos maîtres,

car tout _verbe_ quelconque bien analysé est une _action_; ainsi

_aimer_, _penser_, _parler_, _voir_, _frapper_, _grossir_, etc.,

présentent toujours l’idée d’un _acte_ quelconque: il n’y a pas

jusqu’au verbe _être_, quoi qu’on en ait dit, qui ne soit un _acte_,

une _action_; car _être_, _avoir existence_ porte l’idée d’_apparaître_

où d’avoir apparu hors du _néant_.

Par opposition à ceci, voyez combien est impropre l’expression latine

_verbum_, c’est-à-dire _le mot_; est-ce que toutes les parties de la

phrase, le nom, la particule, le pronom, l’adjectif, ne méritent pas

aussi le nom de _mot_?

J’avoue, pour mon compte, que, plus je scrute cette grammaire latine

dont on a pris soin, dès le berceau, d’emmailloter mon esprit comme

de tant d’autres _maillots_, plus je m’étonne de l’ignorance de

ses inventeurs. Que sont ces prétendues définitions, de _pronom_,

ou _mot au lieu de nom_? d’_adjectif_, ou _mot ajouté_ au nom? de

_préposition_, ou _mot mis devant_ un autre? de _subjonctif_, ou _mot

joint dessous_, etc.? n’a-t-on pas droit de penser que la fortuite

coalition des bannis[188] qui fondèrent la langue et la puissance de

Rome, n’eut d’abord aucune idée de la science grammaticale; et que,

lorsqu’elle vint à s’en occuper tardivement, ses sauvages guerriers,

novices dans l’art, tirèrent de leur fonds unique ces dénominations

vagues et presque ridicules?

[188] En italien _Banditi_.

Quoi qu’il en soit, il y a entre les deux doctrines cette première

différence, que l’une nomme _acte_ et _action_ ce que l’autre nomme

_mot_ ou _verbe_.

Ensuite vient une seconde différence, savoir, que

l’_Asiatique-hébreu-arabe_, etc., en énonçant l’_acte_ ou _verbe_,

spécifie le _temps_ et la _personne_, tandis que l’Européen latin,

grec, etc., laisse tout dans le vague de ce qu’il appelle _infinitif_;

car, lorsqu’on dit _aimer_, _regarder_, _frapper_, _visiter_, on ne

sait ni qui est l’agent, ni quand se fait l’action; au contraire

l’hébreu et l’arabe, quand ils énoncent un verbe, disent _le verbe il a

aimé_, _le verbe il a regardé_, _le verbe il a visité_; de manière que,

chez eux, le type fondamental du verbe est à la _troisième personne

masculine_ du _prétérit_ ou temps passé.

Cette méthode me semble plus dans la nature de l’entendement humain

à son premier degré de culture, où tout est _image physique_; tandis

que l’autre est une _abstraction_ qui n’a dû être imaginée que

postérieurement dans un état social déjà avancé.

Le mot qui exprime cette _troisième_ personne est ce qu’en hébreu

on nomme _racine ou mot radical_, duquel dérivent tous les mots qui

ensuite apparaissent dans la conjugaison.

Rien de plus simple que cette conjugaison, puisque les verbes hébreux

n’ont d’autres temps que le _passé_ ou _prétérit_, le _futur_,

l’_impératif_, avec un _participe_ déclinable et un _substantif_, qu’il

a plu d’appeler _infinitif_, sans aucun de ces modes _subjonctifs_,

_conditionnels_, _imparfaits_, _plus que parfaits_ du latin et du grec.

Quand l’hébreu, l’arabe, etc., veulent appeler le verbe en général, ils

disent le -FăL-, comme si nous disions l’_acte_, ou plus littéralement

le _il a fait_, _il a agi_, car c’est ce que signifie -FăL-: cela

choque nos habitudes, mais chacun s’entend dans les siennes et prétend

y avoir raison.

Or comme ce mot -FăL- est devenu le modèle radical de toutes les

conjugaisons, soit _actives_ et _passives_, soit _factitives_,

c’est-à-dire _transmissives_ d’action, ses diverses combinaisons sont

devenues chez les grammairiens orientaux le terme _apellatif_ de

chacune.

De là sont nés ces mots _phaal_, _niphal_, _phiel_, _phual_, _hiphil_,

_hophal_, _hithphael_, qui, assaisonnés de _phatach_, _kamets_,

_schourec_, _kibbus_, etc., forment un jargon vraiment barbare et

rebutant pour tout novice; jargon d’autant plus ridicule, d’autant plus

vicieux, que l’instituteur prétend expliquer l’hébreu par de l’hébreu,

et qu’il emploie une orthographe qui, masquant les lettres radicales,

ôte le moyen de les reconnaître.

Ma méthode a du moins l’avantage de balayer tout cet imbroglio: parlant

à des Européens, j’emploie le langage qui leur est connu; j’applique

aux grammaires d’Orient les termes de nos habitudes; le disciple n’est

pas effarouché par une nomenclature baroque à laquelle il n’entend

rien, et de plus il retrouve dans toutes les formes de la conjugaison

les lettres radicales soigneusement conservées.

Cette barbare nomenclature n’est pas la seule maladresse qu’aient

commise nos hébraïsans d’Europe; dès le principe, ils en ont commis

une autre plus grave en adoptant la vieille méthode des Orientaux qui

_déraisonnablement_ ont pris le mot FăL pour type de conjugaison: je

dis _déraisonnablement_, je dois expliquer pourquoi.

Dans la structure du verbe hébreu, arabe, etc., il y a ce mécanisme

remarquable, que le verbe n’est considéré comme _sain_ et _régulier_

que quand son mot radical est composé de _trois lettres_ alfabétiques:

les grammairiens disent _trois lettres_; moi, je dis _trois syllabes_,

en priant qu’il me soit accordé d’appeler _syllabe_ une _portée de

voix_, un _son entier_, soit _voyelle simple_, soit _voyelle vêtue

d’une consonne_, puisqu’en l’un et l’autre cas, il n’y a qu’un seul

_temps de voix_, une seule prononciation.

Nous disons donc que le mot _radical_, est composé de _trois lettres_

ou _syllabes_ radicales; maintenant un principe constitutif de la

langue veut que ces syllabes soient toujours prononcées en _ɑ_ bref.

Par exemple, le _radical_ étant DBR (il a parlé), ou FQD (il a visité),

ces trois lettres doivent être prononcées en _ɑ_, DɑBɑRɑ,

FɑQɑDɑ: ceci veut une explication.

Les grammairiens hébreux et syriens déclarent que les _deux_ premières

lettres _seulement_ se prononcent en _ɑ_, et que la troisième reste

muette (DɑBɑR, FɑQɑD); je n’ai rien à leur objecter; ils ont

pour eux un usage qui paraît immémorial, et qui existe encore dans

l’arabe vulgaire; mais, dans l’arabe ancien, appelé _littéral_ ou

_Naɦou_, la chose se trouve comme je viens de l’établir, c’est-à-dire

que la troisième lettre radicale prend toujours une voyelle, d’autant

plus nécessaire qu’elle a servi à caractériser divers états du mot,

non-seulement dans le _verbe_, mais encore dans le _nom_; car, selon

que l’on ajoute à un _nom_ l’une des trois petites voyelles _a_, _i_,

_o_, ou _u_, ou l’une des nasales _an_, _on_, _in_, on leur imprime ou

on leur confirme un état nominatif, ou génitif, datif, accusatif, etc.

Par exemple:

ARABE ANCIEN _ou_ NAHOU.

NOM. al ou el mɑl_e_k _u_ | le }

GÉN. el mɑl_e_k _i_ | du }

DAT. l’el mɑl_e_k _i_ | au } Roi.

ACC. el mɑl_e_k _ɑ_ | le }

VOC. ïa mɑl_e_k _ɑ_ | ô }

ABL. m_e_n el mɑl_e_k _i_ | du }

On voit ici quelque chose de semblable au latin et encore plus au

grec; en ce que, outre les articles _le_, _du_, _au_, qui précèdent

le nom (comme font ὁ, τοῦ, τὸν), ce nom reçoit encore les _finales

_ù_, _i_, _a_, qui, comme ος, ου, ω, ον, ε, servent, pour ainsi dire,

par surabondance, à spécifier son cas. Dans le vieil arabe, comme

dans le grec et le latin, cette addition suit des règles fixes, tant

au singulier et pluriel du _nom_, qu’aux cas et nombres de _son_ ou

de _ses_ adjectifs. Laquelle de ces deux races d’hommes, lequel de

ces deux systèmes, le _scythique-sanskrit_ ou l’_arabique-chaldéen_,

doit-on considérer comme inventeur ou comme imitateur d’une telle

méthode? C’est une question intéressante et profonde, dont la

recherche appartient à d’habiles étymologistes.

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 22 / 28 段