En second lieu, il remarquera sur la lettre _Bé_, qu’aucune bouche

arabe ne prononce ni ne connaît le _Vé_ que nos hébraïsans lui

comparent; ici, c’est une valeur que les Juifs ont empruntée des

Allemands ou des Grecs du Bas-Empire, chez qui l’ont introduite les

_Slaves_.

Sur _h_, qui est notre aspiration _douce_, il me semble d’un ridicule

parfait de dire comme nos hébraïsans «_h sans aspiration._» Qu’est-ce

que le signe d’aspiration sans aspiration?

Sur Ҥ qui est le signe de l’aspiration _rude_, j’observe que cette

lettre capitale est admise par la commission d’Égypte dans la belle

carte géographique qui va paraître.

Les deux lettres suivantes Ԏ et ȶ, qui désignent le _th_ anglais ou

θ grec, ont l’inconvénient d’être nouvelles; mais elles sont plus

commodes que les deux _T_, _t_, avec cédille, que j’ai proposé dans

l’_Alfabet européen_.

A l’égard du _K_, il paraît qu’au temps d’Origène et de Jérôme, il

ressemblait au son du _Χi_ grec, qui vaut le _ich_ allemand; mais,

comme chez les Arabes il est toujours prononcé comme notre _Ke_, je

lui en conserve la valeur sans nier sa déviation en Χi _doux_ et en

_ich_, selon les explications que j’ai données, pag. 75, de l’_Alfabet

européen_, et nº 28 du tableau II du même Alfabet.

L’_S_ de _samek_ ne doit jamais être prononcée _z_.

L’Ṣ de _sodi_ est l’ṣ dure particulière à l’Arabe, que j’ai expliquée

ailleurs[154], ainsi que le _qâf_, ou _qouf_, et le _ăïn_, tous trois

inconnus en Europe.

[154] Voyez _Simplification des langues orientales_, pages 210

et 211, et _Alfabet européen_, page 140 et suiv.

_F_ ne doit jamais être prononcé _p_, quoique je ne nie pas que les

anciens Grecs et Latins aient pu prononcer _ph_ autrement que nous; car

je crois, par exemple, que le mot _éphéméride_ n’a pas été prononcé

_éféméride_; mais à raison du grec qui n’écrit point l’_h_ au corps du

mot, il a dû être dit _ép’-héméride_.

La lettre š n’est pas positivement une lettre neuve; je l’avais déjà

projetée et introduite dans l’_Alfabet européen_, où l’on peut la voir

dès la pag. 129, lignes 11, 12 et 13, (Š š); mais parce que alors il

ne me fut pas accordé de diriger moi-même le graveur, elle se trouva

défectueuse (vu sa couronne trop peu sensible), et je fus contraint

de la remplacer par _j_ renversé ou _ſ_, qui est peu gracieux et peu

commode dans l’écriture. Le š, en s’écrivant comme l’_s_ commune, a

cela de facile qu’il suffit d’un petit trait de plume sur sa tête pour

le caractériser.

La dernière lettre, le T, paraît avoir eu diverses valeurs chez les

anciens. Les Syriens en font le _th_ anglais; les Chaldéens l’emploient

là ou les Phéniciens et les Hébreux emploient le _šîn_: par exemple,

ce que ceux-là écrivent _terafim_, ceux-ci l’écrivent _šerafim_

(cherafim). Il est à croire que cette lettre a eu quelque chose du

_tchim_ persan, et alors elle aurait eu de l’analogie avec le _tché_

arabe écrit _Ké_, puisque les Bédouins disent _tchelb_ au lieu de

_Kelb_ (un chien)[155].

[155] Cela expliquerait pourquoi Étienne de Byzance dit que

Ninus régna d’abord à _Télâné_, qui est la grande ville

chaldéenne _Kélâné_, mentionnée dans la Genèse.

Le mérite de ces remarques est surtout pour les étymologistes; car,

relativement à nous, cela seul suffit de savoir et de convenir que les

lettres hébraïques portées au tableau seront constamment représentées

par les lettres _capitales_ européennes qui leur correspondent; de

manière que le lecteur pourra, sur la vue de celles-ci, rétablir

celles-là, avantage que jusqu’ici n’a procuré aucune méthode.

Outre la valeur de son qui appartient aux lettres hébraïques, elles

ont eu, dès leur origine, des noms appellatifs transmis d’âge en âge,

qui ont été et qui sont encore pour les savans un sujet énigmatique de

recherches et de disputes. Ainsi A s’appelle A-LeF; B s’appelle B-aIT;

D se nomme D-aLeT, etc.

Nous savons, par autorités raisonnables, que ces noms, introduits dans

l’alfabet grec, n’ont point de sens dans cette langue, mais qu’ils en

avaient un dans l’idiome des Phéniciens, de qui vint l’alfabet: l’on

est d’accord que A-LeF signifie _bœuf_[156]; B-aIT, _maison_; G-IMeL,

_chameau_; D-aLeT, _porte_, etc.; mais l’on n’est pas du tout d’accord

sur plusieurs autres lettres. Il paraît qu’au troisième et quatrième

siècle de notre ère, on expliquait ces mots bien différemment, comme

on le voit dans une citation de l’évêque Eusèbe[157]: son explication

est si peu raisonnable, que l’on a droit de penser que, vu la haine

rendue aux chrétiens par les Juifs, les rabbins se sont moqués de

nos docteurs; d’autre part, il est constant que ces rabbins, livrés

à leur esprit d’allégorie, ont supposé à ces mots une profondeur de

sens mystique qu’ils n’ont pu avoir; il appartenait à notre âge, où se

rajeunissent tant de vieilles rêveries, de voir celles-ci reproduites

et amplifiées par des hommes, d’ailleurs doués d’_esprit_; mais comme

l’esprit n’est que la _faculté d’apercevoir des rapports_, et comme

cette faculté peut mener à voir _ce qui n’est pas_; quelques-uns se

sont jetés dans l’_imaginaire_. Court de Gebelin en a été un premier

exemple; un second se trouve dans l’auteur du livre intitulé, la

_Langue hébraïque restituée_, etc., etc., avec une analyse de _Sepher_,

etc., etc., un volume in-4º.

[156] C’est le témoignage positif de Plutarque, Sympos., lib.

9, quest. 2: Alpha dictum quia Phœnices sic bovem appellant.

[157] Prépar. Évang., liv. X, chap. 5. _Voyez_ à la fin de ce

volume une note[F3] relative à ce sujet.

Selon cet auteur, «la lettre A est le signe de la _puissance_ et de la

_stabilité_: elle renferme les idées de l’_unité_ et du principe qui la

détermine.

«B est le signe _paternel_ et _viril_, l’image de l’_action_ intérieure

et _active_.

«G, image d’un canal, est le signe _organique_; celui de

l’_enveloppement_ matériel et de toutes les idées dérivant des organes

corporels, ou de leur action.

«D, signe de la _nature_ divisible et divisée.

«ω offre l’image du mystère _le plus profond_, _le plus inconcevable_;

l’image, du _nœud_ qui réunit, ou du point qui sépare le néant et

l’être: c’est le signe _convertible_ universel, qui fait passer d’_une

nature à l’autre_; communiquant d’un côté avec le _signe des ténèbres_,

etc.»

J’avoue, pour mon compte, que cette sphère d’idées aériennes est

tout-à-fait hors de la portée de mon esprit terrestre: leur motif

a pourtant ceci de naturel que, ayant pour base cette supposition

rabbinique, que l’_alfabet_ et la _langue_ hébraïques sont le propre

et _immédiat_ ouvrage de la puissance divine, qui régit l’univers, et

qui, malgré cette grande occupation, a bien voulu descendre à de telles

bagatelles, il a bien fallu attribuer à cet ouvrage quelque chose de

mystérieux et d’incompréhensible comme elle: mais moi, qui ne sais et

ne puis raisonner que par les analogies que l’état présent et connu

peut avoir avec l’antécédent inconnu, je vois la chose d’une manière

différente, et beaucoup plus simple.

Je suppose que les lois physiques qui régissent notre monde et notre

espèce humaine existent depuis son origine; que par suite de ces lois,

l’homme est né ignorant, et n’a développé son intelligence que par le

moyen de ses sens; je suppose que ses besoins, plus ou moins pressans,

ont été le mobile de toutes ses inventions, et que celle de l’alfabet

est le produit de l’un de ses besoins: selon moi, ce sont des hommes

voyageurs et marchands, qui par le besoin de leur trafic avec diverses

nations dont ils n’entendaient pas la langue, ont imaginé l’art de

donner aux _sons fugitifs_ des _signes fixes_; et parce que, m’étant

moi-même trouvé dans un cas presque semblable, j’ai eu l’occasion et le

besoin de méditer les moyens que purent employer les premiers auteurs,

je me suis trouvé conduit aux résultats suivans.

Je me suis dit: J’entends de la bouche d’un Arménien, d’un Turk, d’un

Persan, le son A; supposons que je sois Phénicien; ce son A est le

même que j’emploie dans le mot _A-lef_: voilà mon terme de comparaison

établi; comment établirai-je la figure? Mon _A-lef_ signifie _bœuf_

ou _taureau_; eh bien, je vais esquisser le _croquis_ de l’animal,

l’_abrégé_ de son image, sa tête: ce croquis, en me rappelant le nom,

me rappellera le son A par lequel il _commence_.

J’entends le son B; il est le même que dans mon phénicien _Bait_; qui

signifie _maison_ ou _tente_; je peins le trait principal du circuit de

la tente et de la petite cour d’entrée que trace une corde ou barrière.

J’entends le son G, qui est le premier du mot _Guimel_, signifiant

_chameau_; j’esquisse la tête et le cou de cet animal. De même pour la

lettre M qui commence le mot _Mem_, signifiant les _eaux_; je peins

l’ondulation des flots.--Pour la lettre ă commençant le mot _ăïn_, et

signifiant _œil_, je peins un rond.--Pour la lettre š qui commence

_šin_, signifiant une _dent_, je peins une _dent_ arrachée avec ses

trois racines; ainsi du reste.

Dans mon hypothèse, il faut m’accorder que les lettres primitives de

l’alfabet phénicien ont effectivement été chacune le croquis de l’objet

dont elles portent le nom: ceci permet des objections raisonnables;

mais l’on doit observer que si ces lettres ont subi les altérations que

nous leur voyons dans un laps de temps connu de huit à dix siècles, il

n’en a pas fallu davantage antérieurement pour les avoir déjà beaucoup

défigurées au temps plus reculé où elles nous apparaissent: et si

l’on compare le peu d’analogie qui existe entre les petites figures

astronomiques des douze signes du Zodiaque, telles que nous les voyons

dans nos almanachs, et les portraits bien faits des douze animaux que

ces figures retracent, l’on ne sera pas surpris du peu de ressemblance

entre les lettres phéniciennes et les objets qui leur ont servi de type.

En les examinant une à une, on pourrait indiquer cette ressemblance en

plusieurs d’elles; mais parce qu’un tel travail n’est point mon objet

spécial, et parce que le vrai sens des noms de plusieurs lettres n’est

pas aussi bien fixé[158] qu’on l’a prétendu, je me borne à présenter

mon idée pour ce qu’elle vaut, laissant au lecteur la liberté d’en

juger, et me réservant à moi-même celle d’en adopter une meilleure qui

me serait présentée. Comment peut-on s’entêter d’amour-propre sur de

telles matières? Une circonstance favorable à mon opinion est encore

cette règle commune aux _noms_ de toutes les lettres, savoir que chacun

de ces noms commence par la lettre qu’il désigne: ainsi _Alef_ commence

par A; _Dalet_ commence par D; _Lamed_ par L; _Mem_ par M, etc., sans

exception. Ne voit-on pas ici une intention marquée dans le choix de

l’exemple, qui autrement eût été équivoque, si la lettre eût été mise

au corps du mot?

[158] Il paraît même que plusieurs lettres, telles que tau,

sodi, lamed, samek, heit, n’ont aucun sens en hébreu; c’est une

preuve additionnelle que l’alfabet vient d’un peuple antérieur

à celui-ci.

Une dernière circonstance, favorable à mon hypothèse sur la simplicité

des causes et des moyens d’invention, est le désordre où se trouvent

ces lettres dans leur série: remarquez qu’elles ne sont point classées

selon ces _affinités_ d’organes dont la loi est si naturelle, si

frappante (comme je l’ai démontré dans l’_Alfabet européen_), que

son infraction ou son omission est une preuve certaine d’absence de

système et d’ignorance réelle. Dans cet alfabet hébréo-phénicien,

voyelles, consonnes, aspirations, tout est pêle-mêle comme jeté aux

dés: les labiales M, B, F sont disséminées parmi les dentales D, T; les

palatales Gué, Ké, parmi les gutturales A, ăin: n’est-il pas clair que

nous avons ici une opération mécanique qui n’a eu pour guide que la

convenance accidentelle de ces _marchands_ à qui je l’attribue?

Jusqu’à ce moment, je n’ai point essentiellement différé des

grammairiens sur les principes de l’alfabet, ni même sur la valeur des

lettres. Ici commence mon schisme: ils prétendent que les vingt-deux

lettres hébraïques sont toutes _consonnes_; je soutiens que plusieurs

sont _voyelles_, savoir: _Alef_, _Iod_, _ouau_ et _Aïn_; et que _He_

et _Heit_ sont de pures aspirations. Cette question a été un sujet

de disputes scientifiques pendant plus d’un siècle: j’en ai donné la

solution à l’occasion de l’arabe, dans mon _Alfabet européen_; et parce

que cette solution s’applique entièrement à l’hébreu, je n’en ferai

point ici la répétition; elle serait inutile pour le lecteur qui la

connaît, et prématurée pour celui qui ne la connaît pas; je vais l’y

conduire par une route plus simple en lui développant la nature et

l’emploi des voyelles dans la langue hébraïque.

§ V.

_Des Voyelles et des Points-Voyelles dans la Langue hébraïque._

La plupart des langues anciennes qui nous sont connues ont ceci

de singulier pour nous autres modernes, que leurs voyelles sont

_obligatoirement_ divisées en deux classes, savoir: les _longues_ et

les _brèves_. Les unes et les autres sont de même nature; mais le

_temps_ ou la _mesure_ de leur prononciation diffère. Cette différence

de la _brève_ à la _longue_ consiste en ce que la voyelle _longue_ veut

un _temps_ double de la _brève_, sans compter un peu plus d’emphase

dans l’intonation: ainsi A _long_ prend la _mesure_ de deux A brefs:

Itălĭ-ām fā-tō prŏfŭ-gūs Lā-vīnăquĕ vēnīt

Pareillement pour l’I, pour l’O, pour l’U, etc. Les grammairiens sont

d’accord sur ce point.

De ce mécanisme naquit la poésie, qui, bien analysée, n’est autre chose

que _l’art d’encadrer en certains temps_ et _mesures_ de la respiration

un nombre plus ou moins grand de syllabes _comptées_, lesquelles, par

leurs diverses combinaisons de _brèves_ et de _longues_, frappent

l’oreille d’une sensation de cadence presque musicale qui la flatte.

Cette cadence et ce _nombre_ obligé (_numerus_) de syllabes _comptées_,

devinrent, dès l’origine, un moyen naturel et sûr de fixer dans la

mémoire de l’homme des récits qui autrement se seraient altérés: aussi

chez tous les peuples anciens et modernes, voyons-nous la poésie

établie avant la prose, et le chant intimement lié au débit du vers

scandé.

Les Grecs et les Latins sont pour nous des exemples frappans de ces

vérités; il est hors de mon sujet d’examiner pourquoi nos langues

modernes, formées des débris confus des leurs, n’ont point conservé

cette manière d’être. Ce qui m’intéresse, c’est de dire que l’arabe

moderne, dans tous ses dialectes, est resté fidèle à ce principe

constitutif de l’arabe ancien. Quiconque a vécu chez les Arabes assez

de temps pour habituer son oreille à leur langage, n’a pu manquer de

sentir une mesure cadencée frappante, surtout dans ces déclamations

de vers que vont faisant par les rues ces aveugles lettrés qui nous

retracent les _Rapsodes_ anciens.

La structure du vers arabe est fondée sur la distinction des voyelles

longues et des voyelles brèves. Pourquoi n’est-il pas coupé et scandé

selon les principes du grec et du latin? Pourquoi observe-t-il des

portées de voix bien plus longues, des combinaisons de syllabes moins

variées? Cette question appartient à l’observateur physiologiste qui

voudra rechercher si l’air brûlant que respire l’homme arabe, comparé

à l’air froid qu’a respiré l’homme scythe (auteur du grec), n’a pas

établi quelque différence dans le jeu de leur respiration plus ou moins

fréquente ou prolongée, et dans la dilatation des poumons plus libres

par la vacuité habituelle des intestins. Je me borne à mon sujet, et,

me prévalant de l’analogie intime, ou, pour mieux dire, de l’identité

des deux idiomes hébreu et arabe, je dis que l’ancien peuple hébreu a

eu des voyelles _longues_ et des voyelles _brèves_, exactement comme

ses parens et frères les modernes Arabes: or, puisqu’il est démontré

d’une part que, dans l’alfabet arabe, les voyelles _Alef_, _Iod_,

_Ouau_, _O_, _aî_ (ou _ê_) sont de vraies voyelles _longues_, nous

pouvons assurer qu’il en fut ainsi, qu’il en est ainsi dans l’alfabet

hébreu; et puisque, d’autre part, il est démontré que, dans l’idiome

arabe actuel subsistant depuis nombre de siècles, il existe une classe

de voyelles qui ont la double condition d’être prononcées brèves, et de

ne pas être écrites dans le corps des mots et des lignes, il s’ensuit

clairement que ce même état de choses a dû avoir et a eu lieu chez les

Hébreux[159].

[159] Ceci juge radicalement les prétentions de nos savans

d’Europe, qui, sans être sortis, pour ainsi dire, de leur

cabinet, et sans avoir de notions pratiques de la prosodie

_arabe_, ont fait des traités sur la _poésie hébraïque_,

laquelle pourtant n’est accessible que par cette voie: je

citerai le célèbre docteur Robert _Louth_, et je demanderai

comment il a pu raisonner sur le _vers hébreu_, quand il a

cru que A, ï, ω, étaient des consonnes; quand il a prononcé à

_l’anglaise_ les consonnes hébraïques, et tout-à-fait méconnu

la valeur des petites voyelles: comment a-t-il osé démentir de

savans rabbins anciens, qui, avec saint Jérôme, ont déclaré

que l’hébreu n’a point de _vers métriques?_ 800 pages sont

employées en extases sur des beautés très-souvent contestables!

Quel dommage que ce savant professeur de poésie n’ait pas vécu

dix ans chez les sauvages de _North-Amérique!_ il eût trouvé

dans _leurs harangues_, dans _leurs chants de combat_, dans

leurs _chansons de mort_, des richesses poétiques non moins

brillantes; et il eût appris, par une analyse comparée, que là

où le langage est pauvre d’idées scientifiques et de termes

complexes, il y a, non pas _richesse_, mais _nécessité_ de

style par _figures_, parce que le type primitif de toutes

les idées consiste en _objets physiques_, lesquels, dans le

langage, restent long-temps bruts et en _nature_ avant d’être

élaborés, et pour ainsi dire _monnoyés_, pour une plus rapide

circulation.

Ce fait, hors de doute pour le temps présent, est également bien

prouvé pour les temps anciens par les nombreux témoignages d’écrivains

authentiques; car, lorsque les écrivains grecs ou latins, avant ou

après notre ère, nous citent des mots ou des noms hébreux, syriens,

phéniciens, arabes, nous y trouvons des voyelles qui aujourd’hui ne

sont point tracées dans ces mêmes mots écrits à la manière orientale.

Par exemple, l’hébreu actuel nous offre composé de trois consonnes le

mot DBR; il est clair que, pour le prononcer, il a fallu des voyelles:

eh bien, au quatrième siècle de notre ère, un disciple chrétien de

l’école juive[160] a dit: «Si vous prononcez _DaBaR_, le sens est

_parole_ et _discours_; si vous prononcez _DeBeR_, c’est _peste_ et

_destruction_; si _DaBeR_, c’est l’impératif _parle_ ou _parlez_. De

même pour le mot ZCR; si vous dites _ZaCaR_, c’est _mâle_; si _ZeCeR_

(_ZeKeR_), c’est _souvenir_[161];» (en latin, _ce_, _ci_ se disent

_ke_, _ki_.)

[160] Saint Jérôme, Commentaire sur Habacuc, chap. 3, et sur

Isaïe, chap. 26.

[161] Il serait facile de multiplier ces exemples: Origène en

fournit un grand nombre à la fin du deuxième siècle, dans ce

que nous avons de ses fragmens.

Or, puisqu’aujourd’hui nous ne voyons point ces voyelles latines _a_,

_e_, écrites au corps des mots hébreux, mais seulement tracées dessous,

par les signes appelés _points-voyelles_, il est évident que ces points

sont les équivalens de ces voyelles, et que c’est à cette fonction

qu’ils doivent leur nom de _points-voyelles_.

Ici se démontre palpable l’erreur de cette classe de savans qui,

comme Masclef et Houbigant[162], veulent que les _points-voyelles_ ne

soient pas des voyelles, et qui prétendent que l’on peut s’en passer

en attachant aux consonnes, d’une manière invariable, les voyelles qui

servent à les appeler dans le canon alfabétique; mais alors comment un

même mot pourra-t-il prendre divers sens, comme nous venons de le voir

dans les exemples ci-dessus (_DaBaR_, _DeBeR_, _ZaCaR_, _etc._)? Cette

opinion est trop déraisonnable pour s’y arrêter.

[162] Houbigant, Racines hébraïques, in-8º, 1732, préface,

page VII.

Quant à ceux qui veulent qu’il n’y ait pas d’autres voyelles que celles

marquées par les _points_, et qui soutiennent que Alef, Iod, Ouan, Aïn,

sont des consonnes[163], je rendrai bientôt encore leur erreur aussi

palpable, en en démontrant l’origine comme je l’ai fait pour l’arabe.

[163] Parmi les mémoires de l’Académie des Inscriptions,

plusieurs sont faits d’après cette idée: 1º Tome VII, un

mémoire de l’abbé _Renaudot_, sur l’origine des lettres

grecques; 2º Tome XIII, un mémoire de _Fourmont_, sur la

ponctuation des _Massorètes_; 3º Tome XXXVI, mémoire de M. _de

Guignes_, sur les langues orientales, p. 114; 4º même volume,

p. 239, mémoire de M. _Dupuy_, sur les lettres hébraïques. Avec

toute l’érudition possible, ces mémoires n’en sont pas moins un

tissu de paradoxes et de contradictions.

Maintenant si l’on compare le procédé des Grecs et Latins avec celui

des Hébreux et Arabes, quant à la peinture ou écriture des voyelles,

l’on y trouvera cette grave différence, que nos Occidentaux ont

construit leur alfabet sur le principe que les voyelles _quelconques_

doivent avoir leurs lettres _inscrites_ comme les consonnes,

en laissant au lecteur le soin de distinguer les brèves des

longues, tandis que les Orientaux n’ont admis de signes ou lettres

_alfabétiques_ que pour leurs _quatre_ voyelles longues, en laissant au

lecteur l’embarras de suppléer les brèves.

Ce fut cet embarras sans doute qui, lorsque les anciens Grecs

adoptèrent l’alfabet phénicien-hébreu, les conduisit à y faire

l’importante réforme que je viens d’indiquer, réforme qui, à raison

de la clarté qu’elle a produite dans la lecture, a eu des effets plus

grands peut-être et plus heureux qu’on ne l’imagine. Pourquoi les

Orientaux ont-ils persisté dans leur habitude énigmatique? Ma réponse

est: _Parce que ce fut une habitude transmise par l’enseignement_ dès

le bas âge. Mais comment et pourquoi l’invention avait-elle établi

l’habitude? Je crois en trouver la cause dans la nature de la chose

même.

Le premier observateur qui eut l’idée de peindre la parole, ne put

manquer de s’apercevoir qu’elle était composée, 1º de sons simples ou

voyelles, tels que _A_, _I_, _Ou_, et de sons composés, tels que Bé,

Mi, Dé. En décomposant ces derniers, il s’aperçut qu’avant la voyelle,

il y avait un être particulier, essentiellement _sourd_, qu’il dut être

fort embarrassé de qualifier; c’est ce que nous nommons _consonne_, ce

que j’ai prouvé n’être que le _contact_ de deux parties solides de la

bouche. Notre observateur dut reconnaître que la voyelle se prononce

seule, mais que la consonne ne le peut qu’à l’aide d’une voyelle

qui la suit: pour la peindre, il aura dit: puisque la prononciation

d’une consonne entraîne nécessairement une voyelle, il est inutile de

tracer celle-ci, il me suffit de peindre celle-là, l’autre la suivra

de force; cela est vrai; et cela a pu être commode dans l’idiome des

peuples Phénico-Arabes; car chez eux un mot écrit des mêmes consonnes

variait, comme il varie encore, de canton à canton, seulement en

voyelle; comme si chez nous vous supposiez les mots _charpentier_,

_charrier_, _charbonnier_, prononcés par le peuple _cherpentier_,

_cherrier_, _cherbonnier_, et qu’on les écrivît chrpentier, chrrier

et chrbonnier. L’on voit que les consonnes en un tel cas sont un

simple canevas que chacun remplit selon son dialecte: à nous autres

cela semble très-défectueux; mais le pouvoir de l’habitude est si

grand qu’il a suffi d’y être plié dès l’enfance pour ne jamais songer

à un changement. Ce furent les étrangers qui en eurent l’idée quand

cet alfabet vint en Occident; les orientaux en y ayant persisté nous

fournissent la preuve qu’il est né chez eux; encore aujourd’hui les

Arabes, et leurs dérivés les _Turks_ et _Persans_, trouvent tout simple

d’écrire sans points-voyelles, et de tâtonner pour établir la lecture.

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 19 / 28 段