Il ne faut donc pas croire que nous possédions la langue du peuple

hébreu en général; mais parce que le schisme, arrivé sous le fils de

Salomon, isola les dix tribus, qui ensuite furent presque totalement

enlevées et déportées par les Assyriens de Ninive; parce que les seules

tribus de Juda et de Benjamin se trouvèrent représenter la nation,

nous ne possédons effectivement que le dialecte de Jérusalem; et si

l’on remarque que de ce dialecte nous ne possédons que les mots entrés

dans la composition des livres aujourd’hui en nos mains, mots dont

le nombre total ne s’élève guère qu’à deux mille de ceux que l’on

appelle _radicaux_ (une foule de mots techniques d’arts, de métiers,

d’ustensiles, de meubles, etc., restant inconnus), l’on conviendra que

notre science n’a pas trop de quoi s’enorgueillir.

D’autre part, puisqu’il est certain que, chez aucune nation à nous

connue, jamais aucune langue usuelle, tant écrite que parlée, ne

s’est maintenue dans une identité parfaite à la distance de plusieurs

siècles, l’on a droit de penser que l’hébreu de nos livres, rédigés

pour la plupart dans les derniers temps de la nation, n’est pas

exactement le même qui fut parlé dans les temps de son origine:

nous avons la preuve de ceci dans le mot _nabia_ (prophète), que le

rédacteur final du livre de Samuël (présumé _Ezdras_) nous dit n’avoir

point été connu au temps de David, où l’on employait le mot _râ_

(voyant)[145].

[145] L’idiome arabe dit _nabi_. La finale _a_ dans _nabia_ est

tout-à-fait chaldéo-syrienne.

Quoi qu’il en soit, puisque l’hébreu, tel que nous l’avons, est un

des monumens les plus complets, les plus curieux de l’antiquité, le

développement de sa structure, rendu plus clair qu’il ne l’a jamais

été, devient un travail intéressant sous plusieurs rapports: et

parce que les causes et les moyens de sa formation originelle ne

laissent pas de jeter quelques lumières sur cette question, je vais

d’abord soumettre au lecteur des réflexions qui me semblent appuyées,

non-seulement sur des probabilités naturelles, mais sur les témoignages

mêmes des livres que nous possédons, et dont on se sert pour établir

d’autres hypothèses moins raisonnables.

[F1] Note pour la page 328, ligne 22.

Depuis que nous autres modernes, nous connaissons, par grammaires

et dictionnaires, une langue _arménienne_ totalement différente du

système arabe, quelques savans ont durement tancé Strabon de les avoir

confondues; néanmoins, vis-à-vis d’un homme de ce caractère, il est

bon d’y regarder à deux fois. Le naïf Hérodote, si long-temps inculpé,

n’est-il pas aujourd’hui triomphant de véracité? Ici, je vois deux

circonstances propres à disculper Strabon.

D’abord, il faut prendre garde que la langue appelée par nous

_arménienne_, et par ceux qui la parlent langue de _haïk_, n’avait

jamais été écrite, n’avait pas même d’alfabet avant la fin du

quatorzième siècle de notre ère: l’historien arménien nommé _Moïse_ de

_Chorène_, qui vécut dans le cinquième, avoue qu’avant cette date sa

nation, concentrée dans les stériles et neigeuses montagnes d’_Ararat_,

aux sources de l’Euphrate et de l’_Araxes_, était une petite horde

grossière, ignorante, sans aucune science ni art. Comment, en un pays

si pauvre, si stérile, vivait cette nation, ce peuple de _Haïk_? Ce

qui se passe encore aujourd’hui nous l’explique. Ces hommes vivaient

comme vivent chez nous les montagnards d’Auvergne et de Savoie, placés

en circonstances à peu près pareilles: chassés par de rudes hivers de

six et huit mois, les Arméniens descendaient dans les riches pays de la

Mésopotamie et de Chaldée: ils y faisaient ce que font encore de nos

jours leurs descendans, que nous voyons répandus dans toute la Turkie,

pratiquant les arts mécaniques et les services de la domesticité, le

colportage, le trafic de boutique, etc. Pour ce genre de vie, ces

individus étaient, comme ils sont encore, obligés d’apprendre la langue

des habitans qui n’ont ni le désir ni le besoin d’apprendre l’arménien.

Au temps de Strabon, les Arméniens étaient donc obligés de parler

syriaque ou chaldéen, comme ils le sont aujourd’hui de parler turk et

arabe. Le géographe a donc pu dire d’eux que leur langage était syrien,

comme nous dirions que les Bretons (bas) parlent français; il n’a pas

tenu compte du jargon barbare inconnu.

Après la conquête du macédonien Alexandre, les rois _haïkiens_ ou

arméniens, qui jusque-là n’avaient été que les pachas des _grands-rois_

ou sultans d’Assyrie ou de Perse, non-seulement devinrent rois

indépendans, mais bientôt agrandirent leurs royaumes; et comme leurs

plus voisines et plus riches frontières n’étaient peuplées que de

races _araméennes_ ou syriennes, le langage syrien se trouva langage

_national_ d’une forte partie des sujets arméniens; alors il fut

d’autant plus facile à Strabon de se méprendre, _qu’au lieu_ du mot

_syros_, usité par les Grecs, les indigènes employaient le mot _aram_,

ou _arman_ d’autant plus facile à confondre avec _arménien_, qu’il

reste encore douteux de savoir si le peuple _arménien_ n’a pas été

primitivement le peuple _araméen_, qu’aurait subjugué une colonie

scythe ou caucasienne, laquelle, sous le nom de peuple de _Haïk_ ou

maison de _Togorma_, s’implanta dans les hautes montagnes, d’où par

la suite elle s’étendit dans le pays. Alors que ses rois, depuis

Alexandre, régnèrent sur des Syriens plus civilisés que le peuple de

_Haïk_, n’est-il pas probable que le syriaque devint la langue de la

cour? Dans cet état de choses, le géographe Strabon n’a-t-il pas pu

dire sans erreur que la langue syrienne, c’est-à-dire araméenne, fut la

langue des arméniens?

§ II.

_Origine probable de la Langue hébraïque._

Chez les peuples anciens, surtout ceux d’Asie, ce fut une manie commune

de regarder chacun son pays comme le centre du monde, et sa langue

comme la primitive et la plus ancienne: encore aujourd’hui, les Arabes,

les Indiens, les Chinois appellent leur métropole _L’ombilic_ du

monde[146]. L’homme ignorant qui ne voit que lui se fait toujours le

centre de tout, et comme l’ignorance est l’état natif et naturel de

l’homme, sa vanité devient son sentiment fondamental: or, une nation

n’étant qu’une addition d’hommes, elle n’est aussi qu’une addition de

vanités. L’on voit pourquoi les anciens Juifs, ou plutôt leurs prêtres

et leurs disciples, ont voulu que la langue hébraïque fût d’origine

première et même divine: quand on sait qu’une langue quelconque n’est

qu’un moyen factice et _conventionnel_ de manifester des idées qui ne

naissent que du développement de nos besoins et de l’état social, on

ne comprend pas facilement comment un pouvoir quelconque jetterait

subitement dans le cerveau d’un homme des idées sans modèle ni cause,

et dans sa bouche des mots sans apprentissage et sans convention; mais

que comprennent à ceci les automates qui ne savent dire que _Je crois_

et _Je veux croire_?

[146] Cela est positif au Kaire, à la Mekke, à Banarez, à

Nankin, etc.

Néanmoins, dans le cas présent, cette aveugle croyance rencontre un

obstacle puissant; car en cherchant l’autorité positive sur laquelle

elle se fonde, la Bible n’en fournit aucune. Relisez la Genèse, chap.

II, où il est parlé des noms imposés à tous les animaux par un premier

homme: ni là, ni dans aucun discours d’Eve, d’Adam, du serpent, etc.,

il n’est fait mention de la langue hébraïque: _Adam nomma_ les

animaux, mais le texte ne dit point en quelle langue; or, personne n’a

le droit de suppléer ce que le texte ne spécifie pas: les interprètes

n’ont pas le droit d’invoquer ici les probabilités naturelles, attendu

que l’état de choses qui nous est raconté comme régnant à cette époque

de création, est tout-à-fait miraculeux et hors de l’état naturel

aujourd’hui existant. On ne peut pas à son gré expliquer l’un par

l’autre, quand ils sont si différens; si l’on veut qu’Adam ait parlé

hébreu, moi je soutiens, sans blesser le texte, qu’il a pu, qu’il a dû

plutôt parler syriaque; voici mes raisons:

Les Juifs conviennent qu’avant Abraham leur race n’existait pas:

d’Abraham seul est sorti ce peuple: quelle langue parla cet individu?

Dans l’ordre naturel, nous parlons la langue de la famille qui nous

élève: et cette famille parle la langue du pays où elle vit, de la

nation dont elle fait partie. En quel pays, chez quelle nation naquit

Abraham? La Bible nous répond: _Dans le pays de Sennar en Chaldée;_ par

conséquent chez ces peuples riverains de l’Euphrate et du Tigre, que

tous les témoignages de l’histoire nous représentent comme établis de

temps immémorial sur ce sol, comme étant ces mêmes Chaldéens, dont les

Rois, dix ou douze siècles plus tard, emmenèrent les Juifs captifs à

Babylone. La famille d’Abraham a donc nécessairement parlé le dialecte

chaldéen.

Cette famille, de profession pastorale, de condition arabe et

_bédouine_, c’est-à-dire _nomade_, émigre et vient s’établir au pays de

_Harran_, en Mésopotamie (80 ou 100 lieues de distance): elle y trouve

le langage syrien ou syriaque, qui ne diffère de celui qu’elle apporte

que par des nuances légères. On est d’accord sur ce point. Le chef de

cette famille, _Tharé_, père d’Abraham, avait l’intention, nous dit le

texte, de quitter encore ce pays de _Harran_, pour venir en Palestine

ou pays de _Kanaan_. Ce projet eut des motifs d’intérêt domestique que

nous ignorons; mais il nous montre qu’Abraham, qui l’effectua ensuite

pour son seul compte, n’eut pas des motifs aussi nouveaux qu’il les a

supposés ou qu’on lui a supposés.

Il se sépare de sa famille ou tribu, il pousse ses troupeaux par le

désert de Syrie vers la Palestine, à 200 lieues de distance. Ayant

ainsi rompu avec ses parens, il n’a pu emmener avec lui que peu de

monde et qu’une portion des communs troupeaux: son neveu, _Loth_,

l’accompagne avec quelque monde aussi. Cette tribu, nouvelle et

naissante, n’a pu être que faible; aussi Abraham se présente-t-il aux

Kananéens avec les démonstrations de l’humilité. Ces émigrés de Syrie

n’ont pu parler que Syrien; il n’est pas fait mention d’interprète

entre eux et les Phéniciens, parce que l’analogie des deux dialectes

a pu être telle, qu’en peu de temps l’on se soit compris de part et

d’autre.

La famine pousse vers l’Égypte ce petit camp volant: n’est-il pas

naturel qu’elle ait privé Abraham de plusieurs serviteurs syriens, soit

par mort, soit par désertion? Quelle langue trouva-t-il en Égypte?

On ne fait pas mention d’interprète: néanmoins il a pu en louer.

Aurait-il trouvé là ces _rois pasteurs_ que l’on croit de race arabe?

alors il eût pu se faire entendre.--Pour sauver sa vie, il délaisse

sa femme: par un cas bizarre, cet abandon lui tourne à bonne fortune;

le roi lui donne en indemnités une quantité de gros et menu bétail,

des serviteurs et servantes, ou _esclaves_ de l’un et de l’autre

sexe, même de l’argent qui améliore sa situation au point d’en faire

une petite puissance, comme l’observe le texte.--Mais ces nouveaux

serviteurs donnés par Pharaon n’ont pas dû parler syrien: Abraham, pour

la conduite de ses troupeaux, devenus plus nombreux, et pour sa sûreté

personnelle, a dû recruter d’autres serviteurs chez les Kananéens: on

lui compte trois cents hommes armés quand il combat pour _Loth_; il ne

les avait sûrement pas quand il vint de Syrie; il est vrai qu’au nombre

de ces trois cents, l’on compte les gens de ses alliés kananéens:

supposons-lui deux cents hommes; ils ont dû en grande majorité être

Phéniciens: leur idiome a donc dominé dans cette tribu naissante,

surtout quand Abraham ne cesse de vivre et de converser avec les

Phéniciens.

Cet état continue sous son fils: on amène à celui-ci une femme

syrienne; mais elle vient seule: elle a dû prendre l’idiome de la

tribu, lequel déjà n’est plus le syrien; la preuve en est que, sous

son fils _Jacob_, lorsque celui-ci dresse un monument de paix avec son

oncle le syrien _Laban_, chacun d’eux donne au _monceau_ de pierres qui

en est le _témoin_, un nom différent, quoique le sens soit le même.

L’un le nomme _gil-ăd_, l’autre _ïegar_ ou _iadjer šahdouta_; ces deux

noms signifient également, _monceau-témoin_[147].

[147] _Iedjar_ ne diffère que peu de _ïetchar_; et si dans le

mot latin _acervus_, vous prononcez le _ç_ en _tch_, vous avez

_atchervus_, qui, privé de sa finale _us_, n’est pas loin de

_ïetchar_. Le mot _aġger_ est encore plus analogue.

Jacob et ses enfans, n’ayant cessé de vivre parmi les Kananéens et

jusque dans leurs villes, ont dû de plus en plus parler kananéen: cette

peuplade passe en Égypte au nombre de _soixante et dix_ personnes, nous

dit-on; mais ici l’on ne compte, selon la méthode arabe, que la portion

noble de la tribu, que le sang des maîtres, et nullement les serviteurs

ou esclaves mâles et femelles nécessaires à la conduite des troupeaux.

Pendant trois ou quatre siècles de séjour en Égypte, peut-on supposer

qu’il ne se soit pas introduit quelque altération dans ce langage? Au

sortir de l’Égypte, les Hébreux s’établissent chez les Phéniciens, dont

ils détruisent la majeure partie; mais le texte remarque que, malgré

l’ordre de Moïse de tout tuer, ils en conservèrent les restes comme

tributaires, avec qui ils vécurent mêlés jusqu’au temps de David et

de son fils. Par cet exposé, l’on voit que les Hébreux n’ont cessé

d’avoir des motifs de parler phénicien, et que, par conséquent, leur

langage ne peut en être qu’un dialecte: plusieurs savans respectables

l’ont déjà soupçonné[148]. Si maintenant, dans l’analyse de ce

dialecte, nous trouvons une simplicité et presque une grossièreté

du genre populaire, nous aurons acquis une nouvelle preuve de cette

opinion et de l’irréflexion avec laquelle, sous prétexte de piété, tant

de personnages ignorans, quoique respectés, sont parvenus à consacrer

des préjugés contraires: nous verrons encore par la suite une nouvelle

preuve de ce caractère ou génie phénicien dans l’application faite à

cette langue du propre alfabet des peuples essentiellement phéniciens.

[148] _Voyez_, à la fin de ce volume, une note[F2] relative

à ce sujet; elle commence par ces mots: «Eusèbe nous cite un

ancien poète,» etc.

§ III.

_Structure de l’Hébreu dans sa Prononciation et son Écriture._

Dans l’hébreu, comme dans l’arabe et autres langues de ce système, ce

n’est pas la prononciation qui constitue la différence principale avec

nos langues d’Europe: actuellement que nous avons acquis une notion

suffisante de toutes les langues parlées sur notre petit globe[149],

nous savons que partout la parole se réduit à trois élémens distincts,

savoir: la voyelle, la consonne et l’aspiration, qui elle-même n’est

qu’une sorte de consonne.

[149] L’on peut, à ce sujet, consulter mon discours sur l’étude

philosophique des langues, lu à l’Académie française.--Chez

Bossange frères, libraires, rue de Seine, nº 12.

Sous ce rapport, l’idiome hébraïque et ses analogues ne diffèrent de

nos langues que comme l’allemand, l’espagnol, le français diffèrent

entre eux, c’est-à-dire qu’en ce que certaines voyelles et consonnes

usitées dans une langue ne le sont pas dans une autre. Par exemple, la

consonne gutturale peinte en allemand par _ch_, en espagnol par _jo_,

_xe_, _gi_, n’existe ni dans le français ni dans l’anglais; de même le

sifflement peint en anglais par _th_, par _z_ en espagnol, par θ en

grec, n’existe point dans le français ni l’allemand, etc., et notre

_lle_ dans _fille_ n’existe point dans l’allemand.

L’arabe, dans ses vingt-huit lettres, compte jusqu’à dix et onze

prononciations qui nous manquent, et c’est une des raisons qui nous le

rendent si pénible. L’hébreu, qui n’a que vingt-deux lettres, n’offre

réellement que quatre prononciations étrangères aux nôtres. En quoi

donc gît sa grande difficulté?--En sa manière de peindre la parole, en

son système d’écriture et d’alfabet qui diffère totalement du nôtre.

Une première difficulté est la figure de ses lettres, bizarres à nos

yeux: déjà cet article exige une habitude et un temps inutiles au

fond, et onéreux dans la forme.

Une seconde difficulté est l’usage d’écrire à contre-sens de nous,

c’est-à-dire en procédant de droite à gauche: celle-ci est moindre; nos

imprimeurs lisent très-bien ainsi.

Mais la grande, la radicale difficulté, c’est de n’écrire qu’une

portion des mots, et de laisser _cachés_, _inconnus_ une certaine

quantité de _sons_ qu’il faut pourtant prononcer; de là résulte que

l’écriture ne présente qu’un squelette, un canevas privé de ses

accessoires, et que la lecture est une divination perpétuelle, qui

laisse l’esprit exposé à une foule d’équivoques et d’erreurs.

En voulez-vous une idée palpable? Supposez que l’on vous présente un

livre français, anglais, espagnol, où tous les mots soient écrits par

abréviation, à-peu-près de cette manière: _chrte_, _rgrt_, _lmne_,

_vrte_; assurément cette écriture vous jettera dans l’embarras; car

vous ne saurez s’il faut dire _cherté_ ou _charte_, _charité_ ou

_charretée_, _regret_ ou _regrat_, _lumineux_ ou _limoneux_, _vérité_

ou _variété_; on prétend que le sens qui précède vous guidera; mais

combien d’équivoques possibles! et dans l’hébreu et l’arabe combien

plus encore à raison de leur construction de mots par _familles_, ainsi

que nous le verrons!

Ainsi le vice du système oriental est palpable; appliquez notre méthode

européenne à cet hébreu, à cet arabe, crus si difficiles, et de ce

moment vous les verrez devenir plus simples que ce latin et

ce grec, dont vous imposez la tâche à vos enfans.

ALFABET HÉBREU.

+--------+-------+---------+-------+--------------------------------+

|NUMÉROS |NOMS EN|NOMS EN |FIGURE.| VALEUR. |

|D’ORDRE.|HÉBREU.|FRANÇAIS.| | |

+--------+-------+---------+-------+--------------------------------+

| 1 | א-לף | A-L_e_F | א | A a (grand). |

| | | | | |

| 2 | ב-יח | ‎B-ɑIT | ב | B b jamais _Vé_. |

| | | | | |

| 3 | ג-ימל | G-IM_e_L| ג | G g mouillé, guimel ou djimel. |

| | | | |

| 4 | ד-לח | D-ɑL_e_T| ד | D d. |

| | | | | |

| 5 | ה-א | H-a | ה | H h { Que penser } aspiration |

| | | | | { de ceux qui } douce. |

| | | | | { disent _h_ } |

| | | | | { sans } |

| | | | | { aspiration? } |

| | | | | |

| 6 | ו-ו | ω-ɑω | ו | ω _ou_ français, _u_ italien. |

| | | | | |

| 7 | ז-ין | Z-IN | ז | Z z. |

| | | | | |

| 8 | ח-יח | H-_e_IT | ח | Ҥ ɦ rude, _ca_ florentin. |

| | | | | aspiration rude. |

| | | | | |

| 9 | ט-יח | Ԏ-_e_IT | ט | Ԏ _th_ anglais rude, θ grec. |

| | | | | |

| 10 | י-וד | I-ωD | י | Î î. |

| | | | | |

| 11 | כ-ך | K-ɑF | כ | K k _kiaf_ mouillé, |

| | | | | _kialb_ chien. |

| | | | | |

| 12 | ל-מד | L-ɑM_e_D| ל | L l. |

| | | | | |

| 13 | מ-ם | M-_e_m | מ | M m. |

| | | | | |

| 14 | נ-ון | N-ωN | נ | N n. |

| | | | | |

| 15 | ס-מך | S-ɑMɑK | ס | S s. |

| | | | | |

| 16 | ע-ין | ă-ïN | ע | ă ă _ă_ guttural. |

| | | | | |

| 17 | פ-א | F-A | פ | F f jamais _pé_. |

| | | | | |

| 18 | צ-די | Ṣ-_o_DI | צ | Ṣ ṣ _so_ dur. |

| | | | | |

| 19 | ק-וף | Q-ωF | ק | Q q glottal, qɑlb cœur. |

| | | | | |

| 20 | ר-יש | R-_e_Iš | ר | R r |

| | | | | |

| 21 | ש-ין | Š-ÎN | ש | Š š {_ch_ français, |

| | | | | {_sh_ anglais, |

| | | | | {_sch_ allemand. |

| | | | | |

| 22 | ת-ו | T-aω | ת | T t. |

+--------+-------+---------+-------+--------------------------------+

Nº Ier. Face à la page 345.

Maintenant quels sont les élémens prononciables que l’on supprime ainsi

dans l’écriture? J’ai démontré sur l’arabe vivant[150] que ce sont

uniquement des _voyelles_, et des voyelles de la même nature que celles

inscrites dans l’alfabet, avec cette seule différence que celles-ci

sont de mesure _longue_, et celles-là de mesure _brève_. Tout ce que

j’ai dit de l’arabe sur ce point doit s’appliquer à l’hébreu.

[150] _Voyez_ l’Alfabet européen, partie 2.

Il a plu aux auteurs de l’alfabet hébreu ou phénicien (car c’est

une même chose) de n’établir que vingt-deux lettres ou signes de

prononciation, dont quatre voyelles et dix-huit consonnes: eh bien,

c’est en cela qu’ils ont péché; car aujourd’hui nous démontrons par

l’analyse qu’au lieu de quatre voyelles seulement, dont ils ont tenu

compte, la langue parlée en a employé dix ou onze; de manière que

six ou sept ont été supprimées, et qu’il faut les restituer. Que

doit-on faire, qu’a-t-on déjà fait à cet égard? c’est ce que nous

verrons bientôt. Mais, pour la clarté du sujet, ne cumulons pas les

difficultés: bornons-nous à examiner l’alfabet, à établir la valeur de

ses lettres relativement à notre système européen.

L’alfabet hébreu se compose de vingt-deux lettres, dont la planche nº I

offre au lecteur le tableau ci-à côté.

Sur ces lettres, il faut considérer; 1º l’ordre; 2º le nom; 3º la

figure; 4º la valeur.

Relativement à nous Européens, la valeur des lettres hébraïques est

assez bien établie par la généalogie des alfabets arabe et syriaque

d’une part, et des anciens alfabets grec et latin de l’autre.

L’on est d’accord que l’alfabet arabe actuel n’est autre chose en son

origine que l’alfabet _syriaque_, introduit à la Mekke et à Médine vers

l’an 530 de notre ère; l’on convient encore que le _syriaque_ d’alors

n’était qu’une altération ou une variété du _babylonien_ ou _chaldéen_,

qui est notre _hébreu présent_; et que, plus anciennement, les uns et

les autres ne furent que l’altération du _phénicien_, représenté par le

caractère dit _samaritain_[151], lequel a été l’hébreu primitif dont

s’est servi Moïse, et dont l’usage a subsisté _national_ jusqu’à la

captivité de Babylone.

[151] Par la raison qu’une portion de Juifs, attachés aux

anciens usages, n’ayant point voulu admettre la réforme

d’Esdras, les novateurs, partisans de celui-ci, les

_excommunièrent_, et les placèrent au rang des _Samaritains_,

qu’ils avaient sans raison constitués leurs ennemis. Ces

excommuniés ont conservé le _pentateuque samaritain_, qui

laisse encore à résoudre différens problèmes.

La langue syriaque d’une part, n’ayant cessé de fleurir et d’être

parlée que du treize au quinzième siècle de notre ère, les Arabes

musulmans ont eu, pendant six ou sept siècles, toute facilité de sentir

l’analogie de leurs prononciations, et d’établir la correspondance de

leurs lettres avec celles des Syriens.

D’autre part, dès le premier siècle de notre ère, les Syriens, devenus

chrétiens, ayant traduit les livres des Juifs, et les individus des

deux nations ayant vécu ensemble dans un laps de temps qui remonte

au-delà de la captivité, nous avons tout lieu de regarder comme exactes

les correspondances dont je viens de parler: j’en présente le tableau à

la fin de ce volume dans la planche nº II, afin que le lecteur ait sous

les yeux les moyens positifs d’établir son opinion.

A l’égard des anciens alfabets grec et latin, nous sommes assurés

par plusieurs inscriptions et monumens de haute date[152], et par le

témoignage unanime de nombre d’auteurs, que leurs lettres originales

ne sont autres que celles des phéniciens, mal à propos attribuées à

un prétendu _Kadmus_, que j’ai démontré n’être que le mythologique

_Hermès_ ou _Mercure_[153]; lesquelles lettres, à raison d’un commerce

très-actif, ou peut-être de migrations de peuplades entières des pays

phéniciens, furent adoptées quinze ou seize siècles avant notre ère

par les habitans de la Grèce et de l’Italie.

[152] _Voyez_ Barthelemy, Réflex. sur l’alfabet de Palmyre,

1 vol. in-4º, 1754.--Le même, dans les Mém. de l’Académ. des

inscript., tom. 26, Mém. sur Palmyre.--Ibid., tom. 30, p. 405,

et tom. 32.--Fourmont, ibid., tom. 23, p. 394. Mém. sur Apollon

Amycléen, et sur un monument de ses prêtresses.--Enfin l’abbé

Lanzi, italien, Essai sur la langue étrusque, et sur les tables

Eugubines.

[153] _Voyez_ la Revue Encyclopédique, année 1819, mois de

juin, p. 505.

L’on est d’accord que le plus ancien ordre _alfabétique_ de ces

vingt-deux lettres a été le même; et parce que les anciens auteurs

grecs et latins ont cité beaucoup de noms soit géographiques, soit

patronymiques phéniciens, syriens et arabes, l’on trouve en ces

citations un moyen additionnel d’apprécier la valeur des prononciations.

C’est d’après de nombreux calculs de ces données, que j’ai admis, et

que je propose d’admettre, pour les lettres hébraïques, les valeurs

portées au tableau coté planche Ire.

§ IV.

_Remarques sur la Figure, la Valeur, le Nom et la Série des

Lettres hébraïques._

Le lecteur doit observer d’abord que les petits chiffres, arabes,

acculés aux lettres européennes dans la colonne de _valeur_, sont des

renvois aux deux tableaux de voyelles et consonnes, placés dans mon

_Alfabet européen_, savoir le tableau des voyelles, pag. 28, coté nº I;

et celui des consonnes, pag. 92 coté nº II. Là se trouvent des détails

de précision trop longs pour être répétés ici.

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 18 / 28 段