te déplantera.
✻ ٥ حِفْظُكَ لِسِرِّكَ أَوْخَبُ بِهِ مِنْ حِفْظِ غَيْرِكَ لَهُ
5 hefʓͦkͣ la serrͥkͣ aωđjɑbͦ bͥhͥ, men hefʓ γɑirͥkͣ
l’ho.
La garde de ton secret par toi est bien plus sûre que
par un autre.
✻ ٦ مَنْ نَقَلَ إِلَيْكَ فَقَدْ نَقَلَ عَنْكَ
6 mɑn nɑqɑlͣ elɑi-kͣ, fɑqɑd nɑqɑlͣ an-kͣ.
Qui t’apporte t’emportera (t’a de ce moment même
emporté.)
٧ أَلْعَالِمُ عَرَفَ ٱلْجَاهِلَ لِأَنَّهُ كَانَ جَاهِلاً
✻ وَٱلْجَاهِلُ لَا يَعْرِفُ ٱلْعَالِمَ لِأَنَّهُ لَا كَانَ عَالِماً
7 al ảâlemͦ ảrɑfͣ al đjâhelͣ, l’annͣhͦ kânͣ đjâhelân:
ωɑ al đjâhelͦ la ïảrêfͦ al ảâlemͣ l’annͣho la-kânͣ ảâlemân.
Le savant connaît l’ignorant, parce qu’il le fut; mais
l’ignorant ne connaît point le savant, parce qu’il ne l’a
pas été.
٨ أَلْجَاهِلُ عَدُنٌّ لِنَفْسِهِ فَكَيْفَ يَكُونُ صَدِيقاً
✻ لِغَيْرِهِ
8 al đjâhelͦ ảdωͦⁿ l’nɑfsͥhͥ; fɑ kɑifͣ ïɑkωnͦ ʆɑdîqan l’γɑirhͥ.
(Si) l’ignorant est l’ennemi de lui-même, comment sera-t-il
l’ami d’autrui?
✻ ٩ مَنْ مَارَسَ ٱلْأُمُورَ رَكِبَ ٱلْبُحُورَ
9 mɑn mârɑsͣ al omωrͣ, rɑkebͣ al bohωrͣ.
Se mêler des affaires, c’est s’embarquer sur la mer.
NOTA. Nous allons lire les suivans à la manière vulgaire, sans
finales grammaticales.
✻ ١٠ طُولُ ٱلْتَّجَارِبِ زِياَدَةٌ فىِ ٱلْعَقْلِ
10 ȶωl el tɑđjâreb, ziâd_à_t fi el ảql.
Longue expérience, étendue de sagesse.
✻١١ مَنْ يُجَرِّبْ يَزِدْ عِلْماً و مَنْ يُؤُمِنْ يَزِدْ غَلَطاً
11 mɑn ïođjɑrreb, ïɑzed ĕlmân: mɑn ïωmen ïɑzed γɑlɑȶân.
Celui qui expérimente, augmente ses lumières; celui
qui croit, accroît ses erreurs.
✻ ١٢ أُطْلُبْ ٱلْجَارَ قَبْلَ ٱلدَّارِ وَ ٱلرَّفيقَ قَبْلَ ٱلطَّرِيقِ
12 oȶlob el đjâr qɑbl el dâr: ωɑ rɑfîq qɑbl el ȶɑriq.
Informe-toi du voisin avant de prendre maison, et du
compagnon avant de faire route.
✻ ١٣ أَحْسنْ إِنْ أَردَتَّ أَنْ يُحْسَنَ إِلَيْكَ
13 aħsen en ɑrɑdt an ioħsɑn elaik.
Fais du bien, si tu veux qu’on t’en fasse.
✻ ١٤ عَدُوٌّ عَاقِلٌ أَخْيَرُ مِنْ صَدِيقٍ جَاهِلٍ
14 ảdω ảâqel aχɑir men ʆɑdîq đjâhel.
Ennemi sage vaut mieux qu’ami sot.
✻ ١٥ أَلْكَفُّ عَنِ ٱلثَّهُوَاتِ غِىً
15 el kɑff ản el ῳɑhωât γenän.
La tempérance des désirs est richesse.
✻ ١٦ لِسَانُ أَخْرَسٍ أَخْيَرُ مِنْ لِسَانِ نَاطِقٍ فىِ ٱلكِذْبِ
16 lesân aχrɑs aχɑir men lesân nâȶeq fi el keȥb.
Langue de muet est meilleure que langue de menteur.
✻ ١٧ ثَخْصٌ بِلَا أَدَبٍ كَجَسَدٍ بِلَا رُوحٍ
17 ῳɑχʆ bela adɑb kɑđjɑsɑd bela rωħ.
Personnage sans éducation, corps sans ame.
✻ ١٨ أَلْجَاهٍلُ يَرْضَى عَنْ نْفسِهِ
18 el đjâhel ïɑrđă ản nɑfs-eli.
L’ignorant se plaît (tout seul).
✻ ١٩ أَلْقُنُوعُ مِنَ ٱلْقَلِيلِ غِنىً
19 el qonωỏ men el qɑlil, γenän.
Contentement de peu est richesse.
✻٢٠ إِسْمَعْ فَٱعْلَمْ وَ ٱسْكُتْ فَٱسْلَمْ
20 esmả f’âảlɑm; ωɑ askωt, f’aslɑm.
Écouter, c’est apprendre; se taire, c’est se conserver.
✻ ٢١ أَلنَّاسُ ٱثْنَتَانِ بَالِغٌ لَا يُكْتَفِىِ وَ طَلِبٌ لَا يَجِدُ
21 el nâs aθnɑtân; bâleγ la ï_o_ktɑfi, ωɑ ȶâleb la ïɑđjed.
Les hommes se partagent en deux classes: l’avide qui
ne se rassasie pas, et le quêteur qui ne trouve pas.
٢٢ أَلصَّبْرُ مِفْتَاحُ ٱلْفَرَحِ وَ ٱلْعَجَلَةُ مِفْتَاحُ
✻ٱلنَّدَامةِ
22 el ʆɑbr meftâħ el fɑrɑħ: ωɑ el ảđjɑlɑt meftâħ el nɑdâm_à_t.
La patience est la clef de la joie, et la précipitation
celle du repentir.
٢٣ لَيْسَ لِمُلُوكٍ أَخٌ وَ لَا لِحَسْودٍ رَأْحَةٌ وَ لَا لِكَذُوبٍ
✻ مُرُؤَةٌ
23 lɑis l’molωk âχ; ωɑ la l’ħɑsωd râħ_à_t; ωɑ la l’kɑȥωb morω_à_t.
Point d’amis pour les rois; point de repos pour les envieux;
point d’estime pour les menteurs.
✻٢٤ أَلْمُتَدِلُ بِغَيْرِ ذَنْبٍ يُوجِبُ ٱلذَّنْبَ عَلَى نَفْسِهِ
24 el mỏtɑdel b’γɑir ȥɑnb, iωđjeb el ȥɑnb ảlä nɑfs-ho.
Celui qui s’excuse sans être en faute, s’en acquiert une.
✻ ٢٥ أَفْهَمُ ٱلنَّاسِ مَنْ يَنْظُرُ ٱلْعَوَاقِبَ
25 afham el nâs, mɑn ïanʓor el ảωâqeb.
Le plus savant est celui qui voit la fin de chaque chose.
٢٦ ثَلَاثَتٌ لَا يُعْرَفُونَ إِلاَّ فِى ثلَاثَةِ مَوَاضِعَ لَا
يُعْرَفُ ٱلشَّجَاعُ إِلاَّ عِنْد ٱلْحَربِ وَ لَا يُعْرَفُ ٱلْحَكِيمُ
إِلاَّ عِنْدَ ٱلْغَضَبِ وَ لَا يُعْرَفُ ٱلصَّدِيقُ إِلاَّ عِنْدَ
✻ٱلْحاجَةِ إِلَيْهِ
26 tɑlâtɑt la ïỏrɑfωn ella fi tɑlât_à_t maωâdĕ; el
ῳɑđjâả ella ĕnd el ħɑrb; el ħɑkim ella ĕnd
el γɑđɑb: el ʆɑdîq ella ĕnd el ħâđjɑt elɑi-h.
Trois choses ne se connaissent qu’en trois occasions: le
courage à la guerre, la sagesse au moment de la colère,
l’amitié dans l’adversité.
٢٧ إِذَا تكَلَّمْتَ كِلْمَتً مَلَكَتْكَ وَ إِذَا لَمْ تَتَكلَّمْ
✻بِهَا مَلَكْتَهَا
27 eȥa tɑkɑllɑmt kelmɑt, mɑlɑkɑt-ka. (_en littéral_)
mɑlɑkɑt-kɑ ωɑ eȥa lɑm tɑtkɑllɑm b’ha, mɑlɑkt-ha.
Le mot qui t’échappe est ton maître; celui que tu retiens
est ton esclave.
✻ ٢٨ أَصْعَبُ عَلَى ٱلْإِنْسَانِ مَعْرِفَةُ نَفْسِهِ
28 aʆảb âlä, el ensân mảref_à_t nafs ho.
Le plus pénible à l’homme, c’est de se connaître.
✻ ٢٩ أَلنّاسُ عَلَى دِينِ مُلُوكِهِمْ
29 el ῳỏωb ảlä din molωk-hom.
La religion du prince fait celle du peuple.
✻ ٣٠ حُبُّ ٱلدُّنْيَا وَ ٱلْمَالِ رَأْسُ كُلِّ خَظِيَّةٍ
30 ħobb el donia ωɑ el mâl, râs koll rɑȥîl_à_t.
Amour du monde et des richesses, principe de toute
bassesse.
✻ ٣١ خَيْرُ ٱلْمُنَادَمَةِ قِلَّةُ ٱلْخِلَافِ
31 χɑir el monâdɑm_à_t, qell_à_t el χelâf.
Le meilleur du repentir est l’exiguïté de la faute.
٣٢ نِسِتَّةِ خِصَالٍ يُعْرَفُ ٱلْأَحْمَقُ بِٱلْغَضَبِ مِنْ غَيْرِ
شَيْءٍ وَ ٱلْكَلَامِ فِى غَيْرِ نَفْعٍ وَ ٱلْثِّقَةِ فِى كُلِّ أَحَدٍ وَ
بَدْلِهِ بِغَيْرِ سَبَبِ ٱلْبَدْلِ وَ سُوأَلِهِ عَنْ مَا يُعْنِيهِ وَ
✻ بِأَنَّهُ لَا يَمِيزُ صَدِيقَه مِنْ عَدُوِّةِ
32 b’sett_à_t χeʆâl ïỏrɑf el aħmɑq; b’el γɑđɑb men
γɑir ῳɑi; ωɑ el kɑlâm fi γɑir n_à_fe; ωɑ el teq_à_t
fi koll aħɑd; ωɑ bɑdl ho b’γɑir sɑbɑb el
bɑdl; ωɑ sωâl-ho ản mâ la ïỏni-h; ωɑ b’an’ho
la ïɑmîz sɑdîq-ho men ảdω-ho.
Le sot se reconnaît à six attributs: il se fâche sans
motif; il parle sans utilité; il se fie sans connaître; il
change sans raison; il interroge sur ce qui lui est étranger;
et il ne sait pas distinguer son ami de son ennemi.
٣٣ يَهْلَكُ ٱلنَّاسُ فِى حَالَتَيْن فُضُولِ ٱلْمَالِ وَ فُضُولِ
✻ٱلْكَلَامِ
33 ïɑhlɑk el nâs fi ħâlɑtɑin; fođωl el mâl, ωɑ fođωl el kɑlâm.
Deux choses perdent les hommes: abondance de richesses
et abondance de paroles.
✻ ٣٤ أَلْوَرَعُ شَجَرَةٌ أَصْلُهَا ٱلْقَنَاعَةُ وَ ثَمَرَتُها ٱلرَّاحةُ
34 el ωɑrả, đjɑđjɑr_à_tͦⁿ; aʆl-ha el qɑnâảt, ωɑ tɑmɑr_à_t-ha
el râh_à_t.
La tempérance est un arbre qui a pour racine le contentement
de peu, et pour fruit le calme et la paix.
✻٣٥ كِثْرَةُ ٱلْقُرْبِ إِلَى ٱلْنَّاسِ تَجْلِبُ ٱلسُّؤْءَ
35 ketr_à_t el qorb elä el nâs, tɑđjleb el sω.
Trop fréquenter le monde amène repentir (_mot à mot_
malheur).
✻٣٦ زُرْ غِبّاً تَزِدْ حُبّاً
36 zor γennân, t’ɑzed ħobbân.
Visite rare accroît l’amitié (_mot à mot_ visite rarement;
tu accroîtras l’amitié).
✻٣٧ سُلْطَانٌ بِلَا عَدَلٍ كَنَهْرٍ بِلَا مَأ
37 solȶân bela ảdle, kɑ nɑhr bela mâ.
Prince sans justice, fleuve sans eau.
✻٣٨ عَالِمٌ بِلَا عَمَلٍ كَسَحَابٍ بِلَا مَطَرٍ
38 ảâlem bela ảmɑl, kɑ sɑħâb bela mɑȶɑr.
Savant sans œuvres, nuage sans pluie.
✻٣٩ غَنِى بِلَا سَخَاوَةٍ كَشَجَرٍ بِلَا ثَمَرَةٍ
39 γɑni bela sɑχâω_à_t, ka ῳɑđjɑr bela tɑmɑr_à_t.
Riche sans bienfaits, arbre sans fruit.
✻٤٠ فَقِيرٌ بِلَا صَبْرٍ كَقِنْدِيلٍ بِلَا زَيْتٍ
40 fɑqir bela ʆɑbr, kɑ qɑndîl bela zɑit.
Pauvre sans patience, lampe sans huile.
✻٤١ شَبَابٌ بِلَا تَوْبَةٍ كَبَيْتٍ بِلَا سَقْفٍ
41 ῳɑbâb bela tῶb_à_t, kɑ bɑit bela sɑqf.
Jeune homme sans repentirs, maison sans toit.
✻٤٢ إِمْرَأَةٌ بِلَا خَيَآءٍ كَطَعَامٍ بِلَا مِلْح
42 amrât bela ħɑïâ, kɑȶảâm bela meleħ.
Femme sans pudeur, mets sans saveur (_mot à mot_ sans sel).
٤٣ يَوْمٌ وَاحِدٌ لِلْعَالِمِ أَخَيْرُ مِنَ ٱلْحَيَاةِ كُلِّهَا
✻لِلْجَاهِل
43 ïῶm ωâħed l’el ảâlem, aχɑir men ħɑiâɑt l’el đjâhel.
Une seule journée d’un sage vaut mieux que toute la vie
d’un sot.
OBSERVATIONS SUR LE TABLEAU CI-CONTRE.
La lettre ω se trace couramment, mais elle se lie mieux avec les
lettres qui la devancent qu’avec celles qui la suivent.
L’ῶ n’en diffère que par le trait, ou le petit A que l’on trace dessus.
La troisième lettre, qui est l’ảïn, ne diffère de l’a ordinaire, qu’en
ce que son trait courbe est brisé.
La 4e est ce même trait brisé, qui représente l’ε grec.
L’ỏ diffère de l’o ordinaire en ce que la plume doit toujours le
traverser en terminant son jambage de retour.
Le ħâ et le ȶo diffèrent du _té_ et de l’_h_, par la boucle dont leur
jambage supérieur est toujours couronné.
Le đo (nº 8) demande un second pli dans le retour de sa courbe, pour se
lier avec la lettre qui suit.
Le ʆo commence par en bas, et se termine par le ligament à sa tête.
Le ʓo n’est que le z ordinaire, avec un pli de plus.
Le ῳin se forme de deux traits, 1º d’un ω, 2º d’un j dont on traverse
ce ω de haut en bas pour reprendre la lettre suivante avec la ligature
de la queue du j.
Le γamma est presque une r à longue queue.
Le θ prend la forme de ϑ pour bien se joindre aux lettres qui le
précèdent ou le suivent.
Dans les pays où on le prononce _t_ ou _s_, il faut se servir
simplement de ces lettres, et il suffira de les marquer d’un point
ou d’un chevron brisé, pour indiquer que dans le dictionnaire elles
appartiennent au θ.
Nécessairement le grand â et l’a bref se confondront dans l’écriture.
C’est à l’usage d’en apprendre la distinction; on peut d’ailleurs, dans
les cas de besoin, les distinguer par le trait circonflexe posé sur
l’_â_ pour l’_alef_, et par le trait grave posé sur _à_ pour le fatha
ou a bref.
L’HÉBREU
SIMPLIFIÉ
PAR
LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE
DE C.-F. VOLNEY,
CONTENANT UN PREMIER ESSAI DE LA GRAMMAIRE ET UN PLAN DU
DICTIONNAIRE ÉCRITS SANS LETTRES HÉBRAÏQUES, ET CEPENDANT
CONFORMES A L’HÉBREU; AVEC DES VUES NOUVELLES SUR
L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES ORIENTALES.
ÉPITRE
A MESSIEURS LES MEMBRES
DE
L’ACADÉMIE FRANÇAISE.
MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES,
Présenter aux épurateurs de la langue française un livre qui traite
de la langue hébraïque, peut vous sembler une idée bizarre: soit;
permettez-moi seulement, en parodiant le guerrier d’Athènes[137], de
dire à tout censeur grave ou plaisant: _Frappe, mais écoute._
[137] Thémistocles.
Qu’est-ce que notre Académie française? n’est-ce pas un corps d’hommes
choisis, constitués officiellement pour veiller à la pureté de la
langue, et pour en établir un dictionnaire?--_Cela est vrai._
Maintenant, qu’est-ce en général qu’un dictionnaire? n’est-ce pas le
recueil de tous les _mots_ d’une langue, expliqués et fixés dans leurs
acceptions, souvent très-diverses?--_Oui, c’est bien cela encore._
Permettez-moi d’approfondir jusqu’aux élémens. Qu’est-ce que les mots
d’une langue? ne sont-ce pas les _mouvemens sonores_ de la bouche[138]
qui, par la convention des hommes, sont devenus signes de leurs idées
et moyens de les communiquer?--_Cela me semble exact et neuf._
[138] _Motus, motiones oris;_ cela est si vrai que nous trouvons
cette définition dès le huitième siècle chez les Arabes
alors occupés des grammaires quand nous n’étions que des
scholastiques barbares. Il est bien probable que nos premiers
grammairiens raisonnables ont puisé à cette source en Espagne.
Mais, mon cher confrère, si les mêmes mots ont des acceptions diverses;
si leur sens n’est fixé que par convention, beaucoup de malentendus,
d’équivoques, de propos discordans n’ont-ils pas dû s’introduire
dans l’usage vulgaire?--_Assurément_, et c’est pour cela que notre
dictionnaire a une importance bien plus grande que ne l’imagine le
vulgaire.
Actuellement, mon cher confrère, n’est-il pas vrai que nous croyons
tous bien savoir notre langue? nous avons été choisis pour cela:
cependant chaque jeudi, quand nous arrivons en séance, et que l’on
nous présente une liste de mots à établir, ne commençons-nous pas
souvent par n’être point d’accord, par avoir beaucoup de débats, et par
remporter toujours quelque chose que nous ne savions pas? d’où viennent
ces difficultés?
_Mais, Monsieur_... il me semble qu’elles ont deux sources: la première
est que notre langue française est un habit d’arlequin composé de
pièces et de morceaux disparates, venus de langues antérieures, et dont
nos ancêtres ont souvent altéré le tissu et la couleur originelle: la
seconde source serait la complication et la multiplicité des idées,
que, pour la commodité du langage, il plaît aux hommes de concentrer
sous un même mot. Tout est clair, quand les mots peignent des objets
physiques et palpables: par exemple, _La flèche a frappé l’oiseau_ n’a
d’équivoque en aucune langue, bien qu’il reste à exprimer beaucoup
de circonstances de grandeur, de couleur, de temps, de lieu, etc.;
mais si nous disons: _Le bonheur consiste dans la pratique de la
vertu_; ces mots _bonheur_ et _vertu_, en recevant des acceptions
diverses selon les préjugés et les habitudes, jettent dans un dédale
de controverse. Ils ressemblent à ces étiquettes posées sur des boîtes
closes où on lit _opiat_, _élixir_; de quoi se composent cet opiat,
cet élixir? voilà ce qu’il faut analyser, et ce qui souvent est
très-difficile.--Fort bien, mon cher confrère. Mais alors, n’a-t-on pas
la ressource de recourir aux langues de qui nous viennent ces mots,
d’examiner quels furent les motifs, les procédés de la dénomination
première: par exemple, le mot latin _virtus_ a été formé du mot _vir_,
un _homme_, parce que, dans le principe, il signifia toute action mâle
et courageuse caractérisant l’homme, surtout dans l’état sauvage.
--Oui, Monsieur; mais vous voyez qu’en d’autres temps, en d’autres
états de la société, l’on a donné le nom de _vertu_, même à la
bassesse, à la couardise.
--Sans doute: mais alors ne devient-il pas très-utile, très-instructif,
d’examiner, dans le dictionnaire de chaque peuple, surtout quand les
langues n’ont aucune analogie, comment ces mots abstraits sont définis,
et ce qu’ils représentent? Par exemple, dans l’arabe, ce mot _vertu_
se dit _fadilé_ qui signifie _utile_, _utilité_; or, d’après nos
meilleures analyses, c’est là réellement l’essence de la vertu.--Nous
ne savons quelle origine, quel sens donner aux mots latins _mores_,
_habitudo_, l’habitude, les mœurs; eh bien, en arabe l’habitude se dit
_ăâdè_ qui signifie _répétition d’action;_ n’est-ce pas là parfaitement
la chose? Alors, je le répète, ne devient-il pas très-utile,
très-nécessaire, de consulter les dictionnaires d’une telle langue et
d’autres semblables?
--Sans doute, Monsieur; mais comment y parvenir, quand toutes ces
langues d’Asie sont écrites en lettres de grimoire inintelligibles?
--Précisément, mon cher confrère, voilà le problème dont je vous
apporte la solution. Je prétends vous faire lire même de l’hébreu, avec
autant de clarté, de facilité, que vous lisez l’espagnol ou l’allemand:
je vous présente une grammaire hébraïque, avec la prétention que
vous la comprendrez aussi bien que la nôtre. Par ma méthode, on
vous dressera tous les dictionnaires possibles, et vous les lirez
parfaitement: si j’échoue en mon projet, c’est sur ma prétention que
devra tomber le ridicule.
--Mais, Monsieur, on nous dit que les orientalistes, vos confrères,
n’approuvent point votre méthode, qu’ils la trouvent impraticable, etc.
--Les orientalistes, mes confrères, sont comme tous les hommes: ayant
été élevés dans des habitudes, ils ont d’abord trouvé étrange qu’on
vînt les y troubler; si j’eusse été éduqué à leur manière, il est bien
probable que je ne me serais pas avisé de l’expédient nouveau que les
circonstances m’ont suggéré.
Ma méthode fut d’abord nettement repoussée, il y a vingt-cinq ans;
ensuite on l’a regardée comme fondée en principe; on l’a mise en
pratique[139]. Les _anciens_ tiennent bon et n’en veulent point;
les jeunes gens l’examinent et la discutent: avec le temps, vous
verrez qu’elle fera secte; et, comme elle ne prétend ni exclure ni
détrôner le vieil usage, on finira par la regarder comme un moyen
commode d’entrer, par un escalier dérobé, dans le donjon des langues
orientales, où ces messieurs ont trouvé le secret de se soustraire au
droit commun.
[139] Sur la carte d’Égypte.
--Vous me convertissez, Monsieur; et je veux lire votre livre hébreu;
mais vous sentez bien que le _corps_ de l’Académie ne peut pas en
recevoir une dédicace _officielle_.--Aussi je ne le présente pas au
_corps_; Dieu me garde des corporations! c’est à chaque individu,
à chacun de mes confrères que je l’offre: un à un, les hommes sont
indulgens: réunis en masse, c’est un tourbillon d’intérêts, de
passions, de vanités sous l’influence des plus entêtés.
L’HÉBREU
SIMPLIFIÉ
PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE.
NOTIONS PRÉLIMINAIRES.
§ Ier
_Qu’est-ce que l’Hébreu ou l’Idiome hébraïque?_
Voilà sans doute la première question sur laquelle je dois des
éclaircissemens au lecteur.
Tant que nous autres Européens n’avons connu, en matière de langues,
que nos livres classiques grecs et latins, nous n’avons su que répéter
les assertions de nos docteurs, calquées sur les hypothèses, pour ne
pas dire les rêveries du _Talmud_ et de la _Masore_; aujourd’hui que
nous commençons à connaître les langues de tout notre globe (au nombre
d’environ six cents), nos nouveaux maîtres, plus modestes et non moins
savans, s’accordent à répondre à notre question:
Que «l’hébreu ou idiome hébraïque est l’un des _dialectes_ d’un vaste
_système de langage_ qui, de temps immémorial, paraît avoir régné
dans les trois Arabies, dans la Syrie, la Mésopotamie, la Chaldée,
c’est-à-dire dans tout cet espace de pays que bornent au nord les
montagnes de l’Arménie, à l’est celles de la Perse, et du reste, les
mers Persique, Arabique et Méditerranée: ainsi ce système, désigné par
les Allemands sous le nom de langage _sémitique_ ou _araméen_, a occupé
une espace égal aux deux tiers de l’Europe (environ 170,000 lieues
carrées de terrain).»
Le témoignage des anciens est formel à cet égard; l’érudit et judicieux
géographe _Strabon_, né dans l’Asie Mineure, presque en pays syrien,
nourri de la lecture des nombreux historiens d’Alexandre et des savans
de l’école d’Alexandrie, disait, il y a dix-huit siècles[140]:
[140] Page 70, livre 1er, édition de Casaubon.
«Selon _Possidonius_, qui me paraît le plus versé en ces matières, les
_Arméniens_[141], les _Syriens_, les _Arabes_ ont entre eux beaucoup de
ressemblance pour le langage, la manière de vivre et la forme du corps
(page 71); et les _Assyriens_, les _Ariens_ ressemblent entièrement aux
Arabes et aux Syriens.
[141] _Voyez_ note[F1], page 334.
«Le nom des Syriens paraît s’étendre depuis la Babylonie jusqu’au
golfe d’Issus (près Alexandrette), et s’être étendu (jadis) jusqu’à
la mer Euxine (Mer-Noire): lorsque les historiens racontent que les
Perses détruisirent l’empire des Mèdes, comme ceux-ci avaient détruit
l’empire des Syriens, ils n’entendent pas d’autres Syriens que ceux qui
régnèrent à Ninive et à Babylone, parmi lesquels on compte Ninus, qui
fonda Ninive dans l’Atourie, et Sémiramis, sa femme et son successeur,
qui fonda Babylone (dans la Chaldée).»
De ce témoignage il résulte que les langues _mortes_ appelées
aujourd’hui hébreu, syriaque, chaldaïque, phénicien[142], sont
entièrement identiques à l’arabe _vivant_ qui frappe nos oreilles; et
par conséquent cet arabe devient pour nous un moyen sûr et authentique
de les apprécier, particulièrement sous le rapport de la prononciation
et de la manière de la représenter, double point de difficulté pour
nous, en ces langues anciennes qui ne sont plus connues que par des
livres: il est vrai que l’apparente diversité de leurs alfabets et
les fausses valeurs données à leurs lettres par les érudits modernes
de notre Europe, soit juifs, soit chrétiens, ont d’abord masqué ces
identités ou analogies; mais depuis que la communauté de leurs mots
radicaux a commencé d’être démontrée par Albert Schultens[143];
depuis que la parité de leur structure respective est devenue évidente
par l’analyse de leurs grammaires et de leurs alfabets, l’assertion
de Strabon, ou plutôt des nombreux auteurs auxquels il la doit, est
devenue une vérité positive, et l’on peut établir comme certains les
faits suivans:
1º Que l’hébreu n’est point un idiome original, une _langue mère_,
ainsi que l’ont prétendu les docteurs juifs et ceux qui épousent leurs
préjugés;
2º Qu’il est seulement l’un des _dialectes_ de l’ancien et vaste
système de langage que j’ai indiqué; et par _dialecte_, il faut
entendre ce qu’en style botanique on appelle une _variété_, à raison de
quelques formes et nuances d’accident dans une _espèce caractérisée_
par une structure commune, constante;
3º Que si l’on regarde l’arabe, le syriaque et même l’éthiopien comme
trois de ces variétés, l’hébreu pourra être considéré comme une
quatrième, qui cependant n’aura pas même le mérite de l’originalité,
puisque dès long-temps des érudits très-respectés lui ont trouvé tant
d’analogie avec l’idiome phénicien ou kananéen, qu’ils n’en ont pas
fait de différence. Je reviendrai bientôt sur ce point.
[142] On pourrait ajouter le _maltais_ s’il eût été recueilli
avant de s’imprégner d’arabe.
[143] Voyez ses _Origines Hebrææ_ in-4º--1761, _Leyde_.
En ce moment, je me borne à faire remarquer la singularité de ce grand
fait historique et géographique, qui, dans un espace circonscrit par
une ligne continue de mers et de montagnes, nous montre un système de
langage identique ou analogue en toutes ses branches, tandis qu’autour
de lui, de tous côtés du continent, par les frontières de Perse,
d’Arménie et d’Asie Mineure, règne un système totalement différent,
non-seulement en ses mots et prononciation, mais en sa construction
grammaticale et syntaxe, c’est-à-dire dans l’ordre d’exposition des
idées et dans la marche des phrases. Ce système connu depuis quarante
ans seulement, sous le nom de _Sanskrit_ (indiqué par les Hébreux mêmes
sous le nom de race de _Japhet_), porte avec lui divers caractères
d’une telle antiquité, qu’il pourrait bien arriver que nous nous
fussions trop pressés de limiter avant ce jour les temps de l’Histoire.
Revenant à l’hébreu, je dis qu’il a été l’idiome d’un petit peuple
qui, semblable aux _Druzes_ de nos jours, vécut cantonné dans un
pays montueux, isolé de ses voisins par son culte et ses préjugés,
occupant environ 1,180 lieues carrées de terrain, dont plus de 180
incultivables, comme les rochers de la Mer-Morte et les plaines du
désert voisin; par conséquent à environ 1,000 lieues carrées de
surface, et cela, au temps de sa plus grande puissance, sous une
même royauté. Or, comme la science statistique nous a fait connaître
qu’une lieue carrée, dans les meilleurs terrains, ne nourrit pas
habituellement plus de douze à quatorze cents ames, il s’ensuit que
la population totale des Hébreux n’a jamais dû s’élever à plus d’un
million d’ames, même au temps de David et de Salomon.
Maintenant si l’on considère que, par la nature des choses humaines,
il n’y a identité de langage que là où il y a communauté habituelle
d’idées, unité sociale; si l’on considère que, de nos jours, dans les
pays d’idiome arabe, dans la Syrie, par exemple, chaque territoire de
ville, chaque contrée de montagnes, a des particularités de mots et
de prononciation qui les différencient de leurs voisins, l’on a droit
de dire que, dans la Syrie ancienne, dans la Phénicie et la Judée,
il y eut de semblables particularités, d’abord de royaume à royaume,
puis dans un même état de tribu: qu’ainsi il dut exister des nuances
non-seulement du phénicien à l’hébreu; mais dans l’hébreu, des nuances
entre les habitans de Jérusalem et de Samarie, entre les enfans de
Juda et les enfans d’Israël, surtout ceux vivant au-delà du Jourdain:
nous en avons la preuve dans l’anecdote du mot _schiboulet_, dont
l’altération en _siboulet_ coûta la vie à un nombre de paysans du
canton d’Ephraïm, interrogés par ceux de Galaad[144].
[144] Juges, chap. 12, v. 6.