Vient la difficulté de mécanisme ou de construction: or il est certain

qu’aucune langue d’Europe n’a la régularité, ni la simplicité de

l’arabe, encore moins du persan; dans aucune, les phrases ne sont plus

claires, plus méthodiques: c’est notre construction française. Le turk

seul déroge à cette clarté, et il faut avouer qu’avec ses phrases à

pleines pages, avec ses inversions qui portent le nom et le verbe

gouvernans au bout de nombreuses périodes, il a l’inconvénient que

l’on reproche à l’allemand et au latin. Néanmoins toute compensation

faite, ces trois langues asiatiques n’ont essentiellement rien de plus

difficile que les nôtres. D’où vient donc l’idée que l’on en a? En quoi

consiste leur difficulté?

Sur cette seconde question il faut convenir que ce n’est pas sans motif

que le préjugé s’est établi; mais ce qu’il reproche de rebutant et de

barbare à l’arabe et à ses analogues, appartient bien moins au fond du

langage qu’à ses accessoires, qu’à ses signes représentatifs, et pour

le dire en un mot, consiste uniquement dans la figure des lettres, et

dans le système vicieux de l’alfabet.

En effet, c’est une première difficulté, un premier abus que cette

figure bizarre des lettres arabes: si, à l’instar de l’anglais ou du

polonais, l’arabe se fût écrit avec des caractères qui nous fussent

connus, jamais l’on n’eût érigé sa difficulté en proverbe; mais parce

qu’à l’ouverture de ses livres, l’œil est frappé de figures étranges,

la surprise et même l’amour-propre se récrient sur la nouveauté, et

s’exagèrent les obstacles. Cependant ils ne sont qu’apparens, ou pour

mieux dire, que superflus et gratuits; car l’on ne peut éviter ce

dilemme: ou les prononciations arabes sont autres que les nôtres, et

alors il faut pour les peindre des signes qui nous manquent; ou elles

sont les mêmes, et dès-lors il devient inutile de les peindre par des

signes différens des nôtres. Si, comme il est vrai, la majeure partie

des prononciations, voyelles, aspirations, consonnes, est la même de

langue à langue et de peuple à peuple, quelle est la nécessité de leur

donner des signes, c’est-à-dire, des caractères alfabétiques divers?

Pourquoi cette diversité d’alfabets éthiopien, tartare, chinois,

thibétan, arabe, malabare? Pourquoi une même prononciation, par

exemple _a_, _b_, _t_, aura-t-elle vingt figures différentes? Pourquoi

consumer en frais de lecture une attention et un temps si précieux

au fond du sujet? Je le répète: à des sons divers donnez des signes

divers, puisqu’ils les distinguent; mais à des sons identiques donnez

des signes identiques, sans quoi vous les multipliez onéreusement pour

l’esprit.

Je compte pour peu le contraste de la marche de l’écriture arabe,

qui, tandis que nous traçons nos lignes de gauche à droite, trace les

siennes de droite à gauche, et commence un livre où nous le finissons;

mais une troisième difficulté, la plus grave, la plus radicale,

c’est son système alfabétique lui-même; c’est la manière incomplète,

réellement vicieuse, dont l’arabe peint la parole. Dans nos langues

d’Europe, tout élément de cette parole, voyelle, consonne, aspiration,

suspension de sens, interrogation, admiration, tout est peint avec

détail, précision, scrupule, et les images nettes passent à l’esprit

sans fatigue et sans confusion. Nous regardons même une langue comme

d’autant plus parfaite que son écriture peint plus exactement toute

sa prononciation; que cette langue s’écrit comme elle se prononce: et

tel est le mérite que tout étranger aime à reconnaître dans l’italien,

l’espagnol, l’allemand, le polonais; tandis que dans l’anglais et

le français, le vice contraire, c’est-à-dire, écrire comme l’on ne

prononce pas, fait le tourment même des naturels de ces deux idiomes.

Dans l’arabe au contraire et dans ses analogues, éthiopien, persan,

turk, non-seulement l’on n’écrit pas comme l’on parle, mais l’on

n’écrit réellement que la moitié des mots: dans la plupart il n’y a

de tracé que les consonnes, qui en sont la base principale, et les

quatre voyelles longues, peintes dans l’alfabet: les trois voyelles

brèves qui jouent le plus grand rôle dans la prononciation, et qui

en sont la partie intégrante, sont supprimées et sous-entendues; il

faut les suppléer d’imagination et en impromptu: quelquefois l’une

des consonnes veut en être privée, l’autre non; quelquefois il faut

redoubler l’une des consonnes, changer la valeur naturelle de l’une

des grandes voyelles: et si l’on manque une seule de ces conditions,

si l’on introduit une voyelle brève pour une autre, tout est confondu;

je cite un exemple. Les trois consonnes _k t b_, forment un mot arabe:

pour être prononcé il a besoin de voyelles; or, selon celles qu’on lui

donne, il change de signification: si l’on prononce _kͣ tͣ b_, c’est,

_il a écrit_; _kͦ tͤ b_, il a été écrit; _kͦ tͦ b_, _des livres_;

_kͣ ttͣ b_, _il a fait écrire_; et même _kͣ t b_, _l’action d’écrire_,

tous sens très-divers et néanmoins enveloppés sous une même forme

_k t b_; car, ainsi que je l’ai dit, les voyelles brèves ne s’écrivent

pas dans l’usage ordinaire; ce n’est que dans des cas très-particuliers,

pour des livres sacrés: et alors la manière dont je les ai ajoutées

représente assez bien l’état de l’arabe; car lorsqu’on les écrit, par

exemple, dans le _Qôran_, on les rapporte ainsi en seconde ligne, et

elles y figurent comme une broderie sur le canevas. (Voyez planche Ire.)

Ce n’est pas tout; l’alfabet arabe, quoi qu’en aient dit les

grammairiens d’Europe, porte des voyelles, et ces voyelles, longues par

leur nature, ont une valeur propre, déterminée: néanmoins il arrive

sans cesse que ces valeurs sont changées par l’influence, toujours

secrète, des voyelles brèves supprimées; et que, par exemple, _ï_

devient _a_; que _a_ devient _é_, ou _ô_, etc. Ainsi l’on écrit _rmi_,

il a jeté, et l’on dit _rͣmɑ_: l’on écrit _ɑli_, _sur_, _dessus_: et

l’on lit _ɑlɑ_, même _ɑlɑi_; _ɑlɑikom_, _sur vous_. L’on écrit _ɑnbiɑ_,

les _prophètes_, et l’on prononce _onbiɑ_; _ɑmɑm_, les _nations_,

et l’on lit _omɑm_; sans compter que le bon goût est de n’avoir ni

virgules, ni point-virgules, ni alinéa, etc.: de manière que la lecture

est une divination perpétuelle, au point qu’il n’est aucun érudit

arabe, persan ou turk, capable de lire couramment un livre s’il n’en a

fait une préparation préalable.

Tel est le nœud radical des difficultés de la langue arabe et de ses

analogues; voilà l’obstacle qu’il s’agit de faire disparaître, et

le moyen s’en indique par la chose elle-même. Puisque la difficulté

ne réside point dans le fond du langage, mais dans sa forme, dans

la manière de le peindre, et dans un système vicieux d’alfabet, il

faut abroger ce système, et lui en substituer un plus simple et plus

parfait: or, comme le système alfabétique d’Europe réunit une partie

de ces conditions, comme il nous est déjà connu, familier, et que l’on

peut l’étendre et le perfectionner, c’est faire tout d’un coup un pas

considérable dans la connaissance des langues asiatiques, que de le

leur appliquer, et de peindre leurs prononciations par nos caractères;

c’est, pour ainsi dire, une transposition comme l’on en pratique

en musique, et comme les Arabes eux-mêmes l’usitent quelquefois en

écrivant de l’arabe en lettres syriaques, ou de l’arménien en arabe,

ce qu’ils appellent écriture _kerchouni_: dès-lors la lecture de

l’arabe, du persan, du turk, maintenant si rebutante, devient tout

acquise: l’espèce de voile hiéroglyphique qui la couvrait, disparaît;

et ces langues ramenées à la condition de l’espagnol, de l’allemand, du

polonais, ne demandent plus qu’un degré d’attention et de travail dont

tout le monde est capable.

Telle est l’opération simple en principes et féconde en conséquences,

que j’exécute en cet ouvrage. Depuis plusieurs années j’en recueille

par ma propre expérience et pour mon usage des avantages qui m’en ont

constaté la justesse, la solidité, et qui me font regarder comme un

service rendu au commerce de publier aujourd’hui ma méthode.

Une seule objection se présente: l’on ne manquera pas de dire qu’en

écrivant les langues orientales avec nos caractères européens

déjà existans, secondés de quelques caractères de convention, l’on

n’apprendra point à lire ni à écrire ces langues en leurs propres

lettres, et qu’alors on restera privé de leurs livres, privé des moyens

de correspondance; en un mot, que l’on ne pourra les apprendre.

Je ne dénie point cette objection; mais en l’admettant dans toute sa

force, je soutiens qu’ayant à choisir entre divers inconvéniens, ceux

que l’on évite sont infiniment plus grands que ceux auxquels on se

soumet, qui d’ailleurs, susceptibles d’être atténués, emportent avec

eux des avantages immenses et incalculables. Faisons-en la balance

respective.

1º Il découle immédiatement de mon plan, de faire des dictionnaires

arabe, persan et turk en lettres européennes; et ce travail ne serait

pas long: car il s’agit simplement de transposer la partie orientale,

et de traduire la partie latine des dictionnaires déjà existans, en les

réduisant à ce qui est d’utilité pratique; et cette opération est si

simple, que les principes de transposition étant une fois établis, il

n’est point de copiste qui ne soit capable de l’exécuter: dès-lors ces

dictionnaires, ramenés à la condition des nôtres, présentent tous les

moyens et toutes les bases d’étude et d’instruction.

2º Il est de fait que presque tous les livres arabes, persans et turks,

vraiment utiles ou curieux, sont traduits en nos langues d’Europe;

qu’il en reste peu qui méritent la peine d’apprendre leurs langues;

que malgré l’enthousiasme de quelques amateurs de la littérature

orientale, elle est infiniment au-dessous de l’opinion que l’on s’en

fait; et que tout bien pesé, il nous reste peu, pour ne pas dire rien,

d’un grand intérêt à recevoir d’elle;

3º Que si l’on en excepte quelques livres de dévotion chrétienne,

imprimés par les Maronites, et quelques livres de géographie et

d’histoire, imprimés en turk à Constantinople, tous les autres livres

existant en Turkie, Arabie et Perse, sont des livres écrits à la main,

par cela même, rares, coûteux, hors des moyens et de la portée des

voyageurs et marchands, et, par-là encore, ne pouvant être regardés

comme un vrai secours pour l’étude de ces langues.

D’où il résulte que renonçant même entièrement à ces prétendus trésors

littéraires nous ne ferions aucune perte grave; et cependant je ne

veux renoncer à rien: car dans mon plan, tout livre sera transposé à

volonté, sans l’altération d’une syllabe; et, lu selon ma méthode, il

sera aussi parfaitement entendu d’un naturel que dans le caractère

arabe, encore que le lecteur le lût sans y rien comprendre.

Le seul inconvénient qui subsiste est pour la correspondance par écrit;

car dans ma méthode, elle ne se trouve pas établie entre ceux qui ne

connaîtraient que le système européen, ou que le système arabe. Mais

j’observe à cet égard qu’en Asie la correspondance pour le commerce est

très-faible, peu de naturels sachant ou voulant écrire; et que pour la

diplomatique, et en général pour tout genre d’affaires, on traite bien

plus par entretien que par écrit. Or si, comme il est vrai, l’entretien

a une utilité bien plus habituelle, bien plus puissante, bien plus

vaste, mon système qui s’y applique immédiatement compense d’abord le

défaut qu’on lui reproche; défaut d’ailleurs volontaire et momentané,

rien n’empêchant les naturels eux-mêmes d’adopter ou de connaître notre

alfabet, dont ils trouveraient l’écriture bien plus courante et bien

plus commode, ainsi que je l’ai constaté avec des religieux Maronites à

qui j’en ai communiqué les premiers essais.

Au reste, à cet inconvénient unique, j’oppose une foule d’avantages

importans.

1º La facilité soudainement acquise d’une lecture ci-devant

énigmatique, difficile et lente; facilité telle que je suis certain,

par mon expérience, d’avancer plus en six mois un élève interprète,

qu’il ne le serait en deux ans par la méthode actuelle; car

non-seulement il n’aura plus à vaincre les obstacles nombreux de la

lecture arabe, mais encore il se trouvera affranchi d’une foule de

règles de grammaire que ma méthode rend nulles: règles de _mutation_

d’une voyelle en une autre; règles d’_élision_, dites de _hamza_ et

de _djazm_; règles de _doublement_ ou _cheddi_; règles de _jonction_,

_madda_ et _ouesla_; enfin règles des terminaisons grammaticales qui

forment la science du _Nahou_; de manière que, après avoir analysé les

grammaires, soit de l’école d’Ađjroum, soit celle d’Erpenius, j’ai vu

que plus de la moitié en devenait complètement inutile.

2º L’avantage d’écrire avec un caractère bien plus expéditif, puisque

le meilleur scribe arabe, avec son roseau au lieu de plume, avec son

encre grasse comme pour imprimer, et avec les délinéamens entortillés

de la plupart des lettres, écrit plus lentement que le scribe européen;

et que sitôt qu’il se hâte, il ne forme plus qu’un griffonnage

illisible, comme celui des scribes coptes ou des marchands syriens.

3º Mais le plus grand et le plus important avantage, c’est la facilité

et l’économie pour l’impression. Dans le système arabe, les frais

d’impression sont tellement énormes, que, pour réimprimer le Golius

et le Meninski, il n’en coûterait pas moins de 1,500,000 livres; et

il faudra les réimprimer, car ces ouvrages fondamentaux manquent

entièrement. Dans mon plan, au contraire, les frais se réduisent au

prix le plus modique: d’abord j’économise tous ceux de fonte, de

gravure, d’emploi des caractères infiniment compliqués; je n’ai besoin

que de caractères européens déjà gravés et fondus, et d’un très-petit

nombre de caractères additionnels. J’économise les protes et les

correcteurs orientalistes devenus très-rares, très-dispendieux; je n’ai

besoin que de protes ordinaires; en sorte que ce qui, dans le système

arabe, coûterait 1,500,000 livres, n’en coûtera pas la dixième partie:

or, que l’on étende cette économie à tout ce qui s’imprimerait par la

suite, que l’on calcule la facilité de mettre en circulation des livres

dont aujourd’hui chaque copie manuscrite coûte 5 et 600 livres le seul

in-4º, qui, imprimé et transporté, ne coûterait pas 20 livres, et que

l’on juge de quel côté est l’avantage.

4º Enfin la facilité de former, à moins de frais, des interprètes qui

chaque jour deviennent plus rares et plus dispendieux. Dans l’état

actuel, on élève des jeunes gens, dès l’âge le plus tendre, sans

connaître leurs dispositions; pendant vingt ans, l’on fait pour eux

les frais d’une éducation recherchée: au bout de ce terme, sur vingt

sujets, à peine deux ont-ils réussi parfaitement; en sorte qu’un

bon interprète coûte réellement à la nation plus de 100,000 livres.

Au contraire, par ma méthode, l’on n’a plus besoin de préparer des

sujets expressément et de longue main: il se formera naturellement des

interprètes, par le besoin des affaires, et par des goûts personnels.

Nos négociateurs et nos négocians apprendront ces langues comme ils

apprennent l’espagnol, l’italien, l’anglais; et leur intérêt personnel,

combiné avec leur aptitude, deviendra la mesure de leurs succès et

de leurs fortunes. Il est possible, il est même naturel que cette

nouveauté éprouve des obstacles, ne fût-ce que ceux de l’habitude;

c’est au plan lui-même à se défendre par ses propres moyens. S’il est

défectueux, il tombera, et je n’aurai d’autre regret que de n’avoir

pu atteindre le but d’utilité que je me propose; s’il est solide, il

résistera, et la critique même, en l’épurant, le fortifiera. Alors,

après ce premier essai de dépense, mesuré avec sagesse, le gouvernement

pourra faire exécuter les dictionnaires qui en dépendent, et dix ans ne

s’écouleront pas sans qu’il s’opère dans l’étude des langues orientales

une révolution complète.

Appliquée au commerce, cette révolution est d’un véritable intérêt;

car du sort de ces langues parmi nous dépend en partie celui de notre

commerce en Levant; et ce commerce prend une importance qui croît

de jour en jour. C’est lui qui par les blés de la côte barbaresque

alimente et doit alimenter le midi trop sec de la France; c’est par lui

que l’Égypte nous envoie des riz, des safranons, des cafés, et elle

pourrait y joindre toutes les productions des Tropiques; c’est enfin

lui dont la masse, dans toute la Turkie, nous procure un mouvement

de soixante-trois millions d’échanges, plus réellement riche que la

possession de terres vastes et lointaines.... Et si l’on soulève

un instant le voile de l’avenir, si l’on calcule que la secousse

actuelle de l’Europe entraînera la subversion générale du système

colonial, et l’affranchissement de toute l’Amérique; que de nouveaux

états formés rivaliseront bientôt les anciens sur l’Océan atlantique;

que, concentrée dans ses propres limites, l’Europe sera contrainte

d’y restreindre son théâtre d’industrie et d’activité; l’on concevra

qu’il nous importe de nous assurer de bonne heure du bassin de la

Méditerranée, qui, portant nos communications dans le Nord par la

mer Noire, dans le Midi par la mer Rouge, et liant à-la-fois l’Asie,

l’Europe et l’Afrique, peut devenir à notre porte et dans nos foyers,

le théâtre du commerce de tout l’univers.

Que si je considérais cette révolution sous des rapports moraux et

philosophiques, il me serait facile de lui développer des effets

immenses; car à dater du jour où s’établiront de l’Europe à l’Asie de

faciles communications d’arts et de connaissances, à dater du jour où

nos bons livres traduits pourront circuler chez les orientaux, il se

formera dans l’Orient un ordre de choses tout nouveau, un changement

marqué dans les mœurs, les lois, les gouvernemens. Et quand on observe

l’heureuse organisation de ces peuples, comparée à leur arrièrement

en civilisation et en connaissance, l’on est tenté de croire que la

cause première de cet arrièrement n’a résidé que dans le vice de leur

système d’écriture, qui, comme chez les Chinois, rendant l’instruction

difficile, a, par une série de conséquences, rendu plus rare

l’instruction, empêché la création des livres, leur publication, leur

impression, et consolidé le despotisme des gouvernemens par l’ignorance

des gouvernés.

Je termine par quelques observations sur la langue arabe. Elle passe

avec raison pour l’une des plus répandues sur la terre: en effet on

la parle depuis Maroc jusqu’en Perse, et depuis la Syrie jusque vers

Madagascar. L’idiome abyssin n’en est qu’un dialecte, et ceux d’une

foule de peuplades d’Afrique en sont composés. On l’entend dans la

plupart des ports de l’Inde; elle y fait la base d’un langage vulgaire;

et si l’on remonte dans les siècles passés, on trouve que l’hébreu, le

syriaque, le chaldéen, le copte et d’autres langues d’Asie ont avec

elle une analogie marquée, en sorte qu’on la peut regarder comme la

clef de l’Orient ancien et moderne.

Cependant il ne faut pas croire que l’arabe soit identique comme le

français: au contraire, il subit des différences assez sensibles d’un

canton à l’autre. Un Arabe d’Alger a de la peine à se faire entendre au

Kaire; un Arabe de Syrie comprend difficilement un Arabe d’Yemen: la

raison en est simple: les peuples arabes vivant généralement isolés et

indépendans, chacun d’eux s’est fait des mots particuliers et locaux

sur nombre d’objets, d’où il est résulté une distinction d’arabe

vulgaire et d’arabe littéral, par laquelle chaque canton appelle

_vulgaire_ ce qu’il usite, et _littéral_ ce qui lui est étranger, parce

que cet arabe étranger se trouve consigné dans des livres qui néanmoins

ont cours dans toute l’Arabie; et ils ont cours, parce qu’il y a un

fond de mots universels et communs, et une syntaxe la même pour tous.

Que s’il se formait parmi les Arabes un peuple dominateur et poli, il

ferait dans la totalité de ces mots un choix suffisant à peindre toutes

ses idées, et il laisserait à l’écart cette inutile multitude de

redondances et de synonymes, faussement appelée richesse de langage, et

qui n’en est véritablement que le chaos.

GRAMMAIRE

DE LA

LANGUE ARABE.

CHAPITRE PREMIER.

_De la Langue Arabe, de ses Prononciations,

et de ses Lettres alfabétiques._

La langue arabe, ainsi que nos langues d’Europe, est composée de trois

élémens de prononciation, qui sont:

1º Les voyelles,

2º Les consonnes,

3º Les aspirations.

L’on appelle voyelle[113] tout _son_ simple, indivisible, proféré

par le gosier, sans le mélange d’aucun autre _son_ qui en change la

modification à l’oreille.

[113] Le mot _voyelle_ vient du latin _vocalis_, _son vocal_.

Ainsi _â_ dans _âtre_ est un son voyelle qui continue d’être le même,

encore qu’on puisse le proférer sur tous les tons de la gamme musicale;

mais qui change et devient une autre voyelle sitôt que le gosier et la

bouche prennent une autre ouverture, une autre disposition[114].

[114] Voici le mécanisme du _son_ dans la gorge, soit de l’homme,

soit des animaux. Le poumon contracté chasse l’air par le canal

du larynx: cet air parvenu au tambour appelé _pomme d’Adam_,

y rencontre deux membranes tendues sur ce tambour, comme on

le voit dans les gosiers d’oie dont s’amusent les enfans. En

passant entre elles, il les fait frémir, et ce frissonnement

occasionne un son plus ou moins grave, plus ou moins aigu,

selon qu’elles sont plus ou moins tendues, comme cordes, et

plus ou moins ouvertes, comme instrumens à vent; en sorte que

le tambour vocal est un instrument partie à vent et partie à

cordes.

D’où il résulte 1º qu’il y a autant de voyelles que le gosier et la

bouche prennent d’ouvertures différentes; par conséquent, que c’est une

erreur d’avoir établi et de répéter, comme on le fait tous les jours,

qu’il n’y a que sept voyelles: notre seule langue française en possède

dix-sept très-distinctes.

2º L’on appelle _consonnes_ les _contacts_ de certaines parties de

la bouche, telles que les lèvres, la langue, les dents; contacts qui

par eux-mêmes sont _sourds_, _non sonores_, et ne se manifestent que

par l’intermède nécessaire des sons voyelles qui les suivent, les

précèdent ou les accompagnent. Ainsi _b_, _p_ seuls et par eux-mêmes ne

se peuvent prononcer, puisqu’ils sont un contact des deux lèvres, une

véritable clôture de la bouche; et dans cet état on doit les appeler

_consonnes fermées_: pour les prononcer, il faut nécessairement

qu’elles soient précédées ou suivies d’une voyelle, comme _pé_, _bé_,

_ef_, _er_, et dans ce second état je les appelle _consonnes ouvertes_.

3º On nomme _aspiration_ une expulsion sèche de l’air par la gorge,

sans accompagnement de _son_; c’est un souffle plus ou moins fort, mais

sourd par lui-même, tel que la prononciation peinte par _h_, surtout

chez les Allemands: c’est une espèce de consonne.

Il résulte de ces définitions, que la consonne, pour être proférée,

ayant besoin de l’accompagnement d’un son voyelle, elle doit être

considérée comme une vraie syllabe, c’est-à-dire comme un composé de

deux élémens, ainsi que l’exprime son nom, _consonans_, _sonnant avec

un autre_; tandis que le son vocal pur, ou voyelle, est un élément

unique et indécomposable de la parole: et cette observation aura le

mérite de nous donner la solution de plusieurs difficultés de l’alfabet

arabe.

Non-seulement les Arabes parlent comme nous avec des voyelles, des

consonnes et des aspirations, ils ont encore avec nous cela de commun,

d’avoir représenté chacun de ces élémens de la parole par des signes

attachés à chacun d’eux, et appelés vulgairement _lettres alfabétiques_.

Mais là commencent plusieurs différences. Nos lettres européennes

venues des Romains se ressemblent toutes à peu près de nation à nation;

celles des Arabes au contraire sont originales dans leur genre: nous

écrivons de gauche à droite; les Arabes écrivent de droite à gauche:

nous ne comptons que vingt-cinq lettres; les Arabes en comptent

vingt-huit: nous écrivons tous les sons que nous prononçons; les Arabes

n’en écrivent presque réellement que la moitié. Voilà les différences

qu’il s’agit de faire disparaître, et pour cet effet il faut les bien

connaître et les bien analyser.

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 12 / 28 段