Ce texte veut plus d’un éclaircissement: l’auteur a dit plus haut

que les _grammairiens hébreux_ tenaient le nom de _points-voyelles_

des _premiers grammairiens arabes_: donc ces _Arabes_ avaient écrit

avant ces rabbins _hébreux_: en ce cas, comment dire que les Arabes

ont _admis_ ce système d’écriture, lorsque le mot _admettre_ signifie

_recevoir_ ce qui déjà existe, et ce qui se trouve indiqué préexistant

dans cette phrase première: «_Il est des peuples tels que les Hébreux_

qui n’écrivent que les consonnes.» Cette indication est d’autant plus

formelle, que le nom d’_hébreu_ ne s’entend de ce peuple que dans son

ancienne existence nationale: une fois dissous par les Chaldéens, et

sur-tout par les Romains, il porte plus particulièrement le nom de

_Juifs_: l’auteur eût dû faire cette distinction, et au contraire son

texte est tissu de manière à l’écarter: quand il parle de l’écriture

_hébraïque_, on peut lui demander _laquelle_, puisqu’il y en a deux,

et que la plus véritable est le caractère samaritain qui est sans

points-voyelles: tout le monde sait que l’hébreu actuel est le vrai

_chaldéen_, pris à Babylone, qui ne fut admis, ou du moins consacré que

par Ezdras: à cette époque, et après elle, on cherche vainement les

points-voyelles dans les livres juifs; la plus âpre controverse n’a pu

prouver l’existence de leur système mis en pratique, avant l’assemblée

des docteurs juifs à Tibériade, au commencement du sixième siècle[43]:

et nous verrons ailleurs que M. de Sacy est de cet avis. Continuons son

texte.

[43] D’après l’aveu formel d’Elias Levita; voyez les écrits de

Louis Capel et du P. Simon, oratorien, contre Buxtorf; voyez

aussi les Prolégomènes de la Polyglotte de Walton.

«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont _admis_ ce

dernier système d’écriture: toutes leurs lettres sont des

consonnes; elles sont au nombre de vingt-huit. Outre cela

ils ont pour voyelles trois signes qu’ils appellent d’un nom

générique _motions_.»

Ainsi l’auteur se place au nombre de ceux qui veulent que les

lettres _A_, _i_, _ou_, et _ain_, soient des consonnes: cette thèse

sera difficile à soutenir: l’on conçoit qu’elle l’ait été et le

soit encore par des savans de cabinet, qui n’expliquant les livres

orientaux qu’à la manière algébrique, c’est-à-dire par la seule vue

des signes, ne s’occupent point de la valeur prononcée des lettres

et qui même la dédaignent comme une chose barbare: mais de la part

d’un professeur versé dans la théorie et la pratique, qui a entendu

beaucoup d’individus égyptiens, syriens, barbaresques; qui a présidé la

commission arabique tenue en 1803, et même dressé l’alfabet harmonique,

conforme à mes principes, auxquels alors il adhéra; cette nouvelle

assertion serait inconcevable, s’il n’y joignait immédiatement des

restrictions qui l’atténuent infiniment, je pourrais dire qui la

détruisent. Écoutons-le.

«Il est assez vraisemblable, dit-il, nº 5, page 3, que parmi

les lettres des Arabes, ainsi que parmi celles des Hébreux,

il y en eut autrefois plusieurs qui ont fait _au moins dans

certains cas_ les fonctions de voyelles. Cela _paraît même

certain_ de l’_élif_, du _waw_, et du _ya_ (a, ï, ou), qui,

dans le système actuel de l’écriture arabe, _semblent faire_

encore souvent _la fonction de voyelle_. Le _waw_ et le _ya_

sont même prononcés dans le langage vulgaire, lorsqu’ils se

trouvent au commencement d’un mot, comme nos voyelles _ou_ et

_i_ (françaises).»

Il y a dans ce texte une incertitude remarquable d’expressions:--_Il

est assez vraisemblable.--Cela paraît même certain--au moins dans

certains cas._--Si cela est _certain_, pourquoi l’appeler _apparent_,

surtout quand on l’avoue fréquent dans l’usage actuel[44]? En outre que

veulent dire ces mots: _plusieurs lettres qui ont fait les fonctions

de voyelles_?--En faisant ces fonctions restent-elles consonnes?

peuvent-elles changer de nature à volonté? et si, comme il est de

fait, ces lettres, dans l’usage actuel, représentent habituellement

des voyelles comme les nôtres, avec ou sans les _points postiches_,

dits _motions_, où est la preuve qu’elles n’en représentaient pas avant

l’invention de ces signes interpolés? Ne peut-on pas dire qu’il y a ici

un mélange de deux doctrines? l’une _dogmatique_, résultant d’autorités

anciennes, que l’on ne veut pas enfreindre; l’autre _personnelle_,

résultant de la conviction intime que donne l’examen judicieux des

faits.

[44] L’auteur, page 4, à la note, cite Antoine Ab Aquilâ pour

quelques exemples de l’_i_; mais tout l’arabe usuel en est

rempli et pour l’_a_, et pour l’_ou_, et pour l’_aïn_.

En procédant d’après cette seconde méthode, je pourrais trancher

la difficulté par la seule application des principes généraux dont

j’ai démontré l’évidence; mais il m’a paru plus instructif et plus

curieux de résoudre le problème par ses propres racines, et de faire

connaître au lecteur comment les constructeurs eux-mêmes de l’alfabet

arabe ont raisonné en le formant, et comment ils ont donné lieu à un

paradoxe qui ne fut point d’abord général, et qui ne l’est devenu que

par une position vicieuse de la question. Mes autorités ne seront pas

équivoques, puisque je vais les emprunter de M. de Sacy lui-même,

qui, dans le volume 50 des Mémoires de l’Académie des Inscriptions,

a publié, d’après les écrivains originaux, un travail du plus grand

intérêt sur l’histoire de cet alfabet: je vais en rassembler les

résultats dans l’ordre que prescrit la clarté de mon sujet.

§ III.

_Précis historique de la formation de l’Alfabet Arabe._

«Les meilleurs historiens arabes[45] s’accordent à dire que

le caractère d’écriture dont se sert maintenant cette nation,

fut inventé seulement vers les premières années du quatrième

siècle de l’hégire (vers l’an 940 de notre ère), par le visir

_Ebn Mokla_: que ce fut moins une invention qu’une réforme

nécessitée par le désordre que la fantaisie et la négligence

des copistes avaient introduit dans le caractère _antérieur_

usité.

[45] Voyez d’abord sa grammaire arabe, page 4, nº 5; puis les

Mémoires de l’Académie, page 386, tome L.

«Ce caractère antérieur avait pour la première fois été

apporté (vers l’an 558 de notre ère) aux pays de la Mekke et de

Médine, où personne avant cette époque ne savait écrire. (Par

conséquent ni _lire_).

«Le premier Mekkois qui l’apprit fut un nommé _Harb_, cousin

issu de germain du père de Mohammed (né, comme l’on sait, en

571).

«Ce _Harb_ le tint d’un habitant de _Hira_, qui, lui-même,

l’avait appris à _Anbar_[46], de deux Arabes[47] de la tribu de

Taï, lesquels étaient venus s’y établir.

[46] Deux petites villes sur l’Euphrate.

[47] Appelés, _Morâmer_ et _Aslàm_.

«D’après les plus anciens monumens arabes, cette écriture

première était de forme quarrée, semblable au caractère syrien,

dit _estranguelo_. Or, comme la tribu de Taï, établie dans

le désert de _Syrie_, a toujours eu des rapports commerciaux

avec le littoral de ce nom, on a droit de conclure que ce

fut réellement l’alfabet syrien, alors usité, qu’apportèrent

les deux arabes dans les villes d’Anbar et de Hira. Cette

conclusion a d’autant plus de force que le nombre actuel

des vingt-huit lettres arabes et leur ordre dans la liste

alfabétique, ne sont pas d’une date aussi ancienne, et qu’avant

Mohammed les lettres étaient classées selon l’ordre des

vingt-deux lettres syriennes.»

Sur ce texte, j’observe d’abord que l’alfabet syrien _estranguelo_

n’étant, selon les antiquaires, qu’une forme, une variété de l’alfabet

phénicien dont les Grecs adoptèrent l’usage environ quinze siècles

avant notre ère, on a droit de conclure que les Grecs et les Arabes,

qui ne se connaissaient ni ne se communiquaient, n’ont pu s’entendre

à recevoir les mêmes lettres pour figurer leurs prononciations

respectives sans qu’il y ait eu identité ou très-grande ressemblance

entre les valeurs de ces lettres: par conséquent _A_, _i_, _ou_, même

_ain_, ont dû être des _sons-voyelles_ identiques, ou très-analogues

chez les Grecs et les Phéniciens qui leur ont donné un même ordre

alfabétique, et chez les Arabes qui n’ont dérangé cet ordre que depuis

Mohammed: en ce cas, l’on ne saurait dire qu’elles soient devenues

consonnes par la raison qu’elles ont changé de pays; et quant à

l’altération qu’y aurait pu apporter le temps, si l’on veut disputer

sur le passé, du moins accordera-t-on ce qui est constaté par le temps

présent.

Nous regrettons que le savant auteur n’ait point traité la double

question de savoir en quel temps l’alfabet arabe fut élevé au nombre

de vingt-huit lettres, et en quel temps fut changé l’ordre ancien des

vingt-deux qui furent sa base. Pour suppléer à cette lacune ne peut-on

pas dire que l’arabe étant parlé sur une immense étendue de pays,

par diverses tribus ou peuplades, les unes sédentaires, les autres

errantes, qui se communiquaient peu, il dut naître des prononciations

nouvelles, par des accidens naturels, et même individuels? Ainsi un

individu puissant, un chef de tribu ou de famille, ayant, par quelque

défaut d’organe, émis une consonne singulière, comme il est arrivé chez

nous pour le grasseyement, cela aura suffi chez une tribu isolée, pour

introduire et fixer une nouvelle consonne: d’ailleurs les Arabes, sur

leurs frontières égyptiennes et persanes, ont pu prendre des femmes

qui auront apporté et transmis à leurs enfans des prononciations

étrangères: lorsqu’ensuite de telles peuplades auront voulu écrire,

elles auront été forcées de faire des lettres nouvelles, et le recueil

de ces alfabets partiels a servi à composer finalement un alfabet

général: l’établissement de celui-ci, qui suppose la préexistence de

tous les autres, exige pour son époque et pour son foyer, un pays

et une époque de civilisation et de culture des lettres, avec une

communication facile entre tous les Arabes. On n’aperçoit pas des

traces d’un tel état de choses avant Alexandre le conquérant; et, comme

après lui les Grecs, vainqueurs de l’Asie, donnèrent partout une vive

impulsion aux lettres, il serait naturel de croire que l’opération dont

nous parlons se fit sous l’influence scientifique des Séleucides ou

même des Ptolomées sur les bords du Nil ou ceux de l’Euphrate.

Quelque part qu’elle se soit faite, on doit remarquer qu’elle fut du

genre de celle que je propose, et que l’addition de six lettres à

l’antique alfabet dut être une innovation _hétérodoxe_, d’abord blâmée,

mais qui ensuite, fortifiée par l’utilité et par l’usage, devint

dominante, et par conséquent _orthodoxe_; car _l’orthodoxie_ n’est que

la puissance.

Sans doute l’alfabet de vingt-huit lettres existait déjà depuis du

temps lors de l’apparition de Mohammed; mais l’ordre actuel des

lettres était-il fixé? cela n’est pas si clair: les premiers savans

qui ajoutèrent six lettres nouvelles aux vingt-deux anciennes, durent

ne pas heurter l’usage établi; ils durent faire ce qu’ont fait les

Syriens et les Juifs qui, voulant peindre des sons étrangers, prennent

dans leur alfabet la lettre la plus analogue, et se contentent de la

noter d’un point par-dessus ou par-dessous: ils donnent à cette méthode

le nom de _kerchouni_: en de tels cas, l’idée naturelle est d’accoler

cette lettre neuve à sa semblable pour faire saillir leur différence.

Par cette raison, l’ordre premier des vingt-huit lettres arabes a dû

imiter l’ordre ancien: alors on pourrait supposer que les premiers

musulmans l’ont changé pour effacer une trace de ce qu’ils appellent le

temps d’_ignorance_ et d’_idolâtrie_; cela serait dans leur caractère:

le savant auteur du mémoire que je cite nous en donne une autre raison

fondée en faits plus positifs[48].

[48] Mémoires de l’Académie, tome L, page 348.

Il observe que dans l’ancienne écriture quarrée la ressemblance de

certaines lettres n’avait pas lieu au point de les faire confondre

l’une avec l’autre; mais dans les transplantations d’écriture qui

eurent lieu d’école en école, d’abord d’Anbar à la Mekke, puis de la

Mekke à Médine, à Basra, enfin à Koufa, les copistes qui, pour leur

commodité, arrondirent de plus en plus les lettres, parvinrent à en

altérer plusieurs de manière à ne plus les différencier: il en résulta

des méprises, _graves_ en certains cas: l’un de ces cas étant arrivé

dans le camp des Musulmans au temps d’_Othman_, troisième kalife (élu

l’an 643), ce chef des fidèles imagina pour premier remède de retirer

de la circulation, encore très-bornée à cette époque, toutes les

feuilles du _Qôran_, composées de fragmens de papyrus, de parchemin,

de feuilles de palmier, et même d’omoplate de mouton, dont on cite un

exemple formel[49]: le scribe _Zeïd_, fils de _Tabet_, chargé de ce

travail, parvint à composer un exemplaire régulier, qui a été le type

de tous les Qôrans écrits depuis. Il est reconnu que cet exemplaire

d’Othman fut écrit sans aucun des points soit _diacritiques_, soit

_voyelles_, inventés depuis pour différencier les lettres: à mesure

que l’on en tira des copies successives, la figure propre des lettres

subissant des altérations, il s’ensuivit confusion de quelques-unes:

par exemple, _i_ fut pris pour _n_, _Sad_ pour _Dad_, etc. Ces méprises

devinrent de jour en jour plus fréquentes, plus fâcheuses; l’on ne fut

pas d’accord immédiatement sur le remède: les uns voulurent appliquer

des signes; les autres, plus scrupuleux, s’opposèrent à l’introduction

de tout corps qui fût étranger à la pure _parole divine_.

[49] Mémoire cité, page 307 à 311.

§ IV.

_Définition des points-voyelles ou_ motions, _et des points_

diacritiques _ou_ différentiels.

Deux causes principales de méprise et de confusion existaient: l’une

était la ressemblance des lettres elles-mêmes; l’autre, était l’absence

d’une partie considérable des voyelles prononcées: cette deuxième cause

était inhérente à l’ancien alfabet; en outre, les voyelles mêmes qui

étaient écrites changeaient quelquefois de valeur. Divers expédiens

sans doute furent proposés: on préféra celui _de ne pas toucher au

corps de l’écriture sacrée_, venue de Dieu par le prophète; et l’on

imagina d’apposer hors de cette écriture, _dessus_ et _dessous_ la

ligne, des signes factices pour remplir l’objet désiré: les premiers de

ces signes furent des _points_ et des barres, divisés en deux classes

distinctes; l’une, celle des points _diacritiques_; l’autre, celle des

points-voyelles, ou _motions_: les points _diacritiques_ sont ceux

qui, selon la valeur de ce mot grec, _distinguent_ une lettre de sa

semblable; placés sur elle ou sous elle, ils font partie intégrante et

constitutive de cette lettre: ainsi la figure du grand H, si l’on met

un point _par-dessus_, vaut _jota_, χ grec: _djim_ ou ɠ, si le point

est _par-dessous_. (V. le tableau, nº V).

+-----------------------------------------------------+

| Note de transcription. |

| |

| Ce tableau nº V ne figure pas dans le document |

| original de la Bibliothèque de France. Cependant le |

| tableau nº 2 à la page 219, intitulé ALFABET ARABE, |

| TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS contient |

| sensiblement les mêmes informations. |

+-----------------------------------------------------+

Les _points-voyelles_, ou plutôt les _motions_, selon le terme arabe,

sont ceux qui suppléent aux voyelles absentes, ou modifient les

voyelles écrites.

Ces deux espèces de points ont-elles été inventées ensemble, ou l’une

après l’autre? en quel temps précis leur usage fut-il introduit?

L’auteur des mémoires produit à cet égard les opinions de beaucoup

d’écrivains musulmans qui ne sont pas d’accord entre eux: les uns,

sans preuves, et même contre toutes preuves, raisonnant à la manière

de l’école rabbinique, veulent que les deux espèces de points soient

_aussi antiques_ que le livre sacré; qu’ils soient _partie intégrante_

de l’ancien système d’écriture qui, sans eux, disent-ils, n’eût pu

avoir de clarté, etc. Les autres réfutent cette opinion par des

monumens authentiques, qui démontrent la non-existence des points dans

les temps anciens, et leur première apparition seulement après le

kalife Othman: quant au défaut de clarté, nous ajoutons qu’il a pu,

qu’il a dû exister par deux raisons puissantes, l’une fondée sur le

génie mystérieux de l’antiquité, l’autre sur la nature de la chose même.

D’une part on ne saurait douter que l’homme ingénieux qui le premier

imagina les lettres, et qu’après lui ceux qui fixèrent l’alfabet,

n’aient remarqué que la consonne en général ne peut se prononcer sans

être suivie d’une voyelle: cette remarque faite, ils ont pu conclure

qu’il suffirait de peindre cette consonne pour que nécessairement

la voyelle fût _appelée_: et si, comme on a lieu de le croire, les

premiers auteurs de l’alfabet furent des _marchands_, des navigateurs

_phéniciens_, c’est-à-dire des hommes qui parlaient l’un des nombreux

dialectes du vaste idiome arabe, ces hommes qui auront remarqué ce fait

encore existant, savoir «que les petites voyelles diffèrent de tribu à

tribu, quoique leurs consonnes affixes soient les mêmes;» ces hommes

auront jugé convenable de ne tracer que ces dernières, en laissant

à chacun le soin de suppléer les voyelles selon son dialecte et son

habitude: ainsi, trouvant que le mot prononcé _Kͣ Tͣ Bͣ_, en Chaldée,

se prononçait _Kͦ Tͦ Bͦ_, dans le nord de la Syrie, _K{é} T{é} B{é}_ en

Palestine, sans que le sens fût changé, ils auront jugé superflu, et

même embarrassant de tracer les voyelles _variables_, et ils se seront

contenté d’écrire le canevas élémentaire _K T B_.

D’autre part, une seconde cause d’obscurité, et celle-là préméditée, a

dû être l’esprit mystérieux des anciens savans qui, surtout chez les

peuples d’Asie, s’étant organisés en castes héréditaires, n’acquirent

leur immense pouvoir politique et sacerdotal que par le monopole de

toute science: le système hiéroglyphique servit bien leur jalousie par

son vague et par ses équivoques; ils durent s’opposer à l’introduction

du système alfabétique; mais, lorsqu’une fois ils l’eurent admis,

ils durent conserver les difficultés nécessaires à en repousser

le vulgaire: il convint au génie des prêtres de rendre les livres

difficiles et mystérieux; et lorsqu’ensuite des novateurs posèrent en

dogme le besoin de lire correctement la parole de Dieu, cela devint le

germe, le signal d’une révolution dans tout le système théocratique.

Aussi une partie même des dévots musulmans blâma-t-elle les moyens de

rendre la lecture trop facile et trop populaire: tant il est vrai que

le monopole de la science et du pouvoir est le virus moral de l’espèce.

Revenons à notre narration.

Le savant auteur du mémoire observe[50] que selon d’autres narrateurs,

Othman fut le premier qui fit apposer non les _motions_, mais seulement

les points _diacritiques_; on objecte à ceux-ci que ni le manuscrit

original de ce kalife, ni ses premières copies, jusqu’à la mort des

compagnons du prophète, ne furent marqués de ces points; et l’on ajoute

qu’à leurs premières apparitions, il ne fut permis de les peindre qu’en

couleur rouge ou bleue, pour les distinguer du texte sacré: il paraît

que dans le principe, les points quelconques ne furent apposés qu’en

certains passages, susceptibles de controverse ou de méprise.

[50] Mémoire cité, page 318.

Selon une troisième opinion, la première opposition régulière et

systématique aurait été faite quarante années après Othman, par

_Abou’l Asouad-el-Douli_, sur l’ordre du kalife _Abd-el-Melek_, fils

de _Mérouan_; mais d’après les circonstances que l’on récite, le

système ne fut pas encore complet, et le plus grand nombre des auteurs

qui se montrent les mieux informés s’accorde à reconnaître que ce fut

le grammairien _K’alil_, qui enfin, vers l’an 770, organisa de toutes

pièces l’édifice orthographique aujourd’hui subsistant.

L’un des narrateurs arabes (_el Mobarred_), s’exprime à cet égard d’une

manière très-remarquable; il dit[51]:

«Les figures des voyelles qui se voient aujourd’hui dans les

alcorans sont de l’invention de _Khalil_: ces figures sont

prises de celles des lettres: le _domma_ n’est autre chose

qu’un petit _ou_, que _Khalil_ plaça au-dessus de la lettre:

le _kesrah_ est un petit _ï_, posé au-dessous de la lettre, et

le _fat’ha_ est un elif placé horizontalement au-dessus de la

lettre.»

[51] Mémoire cité, page 369.

Je prie le lecteur de bien noter ces phrases: _les figures des motions

sont prises de celles des lettres_ (_a_, _i_, _ou_); c’est-à-dire de

ces grandes voyelles, de ces voyelles constitutives de l’alfabet dès

son origine phénicienne: ce fait seul résout toute la question.

Nous voyons que _K’alil_ fut l’organisateur définitif de l’alfabet

arabe; mais ce que l’on cite du travail antérieur d’_Abou’l

Asouad-el-Douli_ indique que celui-ci avait eu l’idée première des

motions; l’un des narrateurs nous dit que ce grammairien, sollicité

par _Ziad_, d’orthographier le _Qôran_, pour l’usage des Persans

convertis, exigea qu’il lui fût fourni un copiste auquel il prescrivit

l’ordre suivant[52]:

[52] Mémoire cité, page 325.

«Quand _j’ouvrirai_ la bouche, mets un point sur la lettre;

«Quand _je serrerai_ la bouche, mets un point devant la lettre;

«Quand _je briserai_ la bouche, mets un point sous la lettre.»

Or voilà exactement le nom et la définition des trois _motions_ arabes

subsistantes, _fat’ha_ (ouverture), _domma_ (serrement), _kesra_

(brisement): et si _K’alil_ ne leur a point conservé la forme de

points, mais bien la figure diminutive des grandes voyelles, on devine

qu’il a eu pour motif d’éviter la confusion que l’on en aurait faite

avec les points _diacritiques_.

Maintenant, si nous considérons d’une part, que les musulmans, à

l’époque de 680, voulant peindre les voyelles _occultes_, employèrent

d’abord de simples points, et d’autre part, que vers l’an 510,

c’est-à-dire un siècle et demi auparavant, les rabbins juifs[53], dans

leur concile de Tibériade, avaient discuté et fixé définitivement le

système de leurs points-voyelles, n’avons-nous pas lieu de croire

qu’ici les grammairiens arabes empruntèrent quelque chose des Juifs?

surtout quand nous savons que plusieurs de ceux-ci devinrent partisans

de l’islamisme. Bien des questions curieuses pourraient se présenter

ici: par exemple, jusqu’où s’étend l’analogie entre l’un et l’autre

système orthographique arabe et juif? ce dernier, réellement antérieur

à l’autre, fut-il improvisé à Tibériade, ou fut-il seulement le résumé

de beaucoup de tentatives partielles et successives, faites depuis

long-temps, ainsi que l’indique avec candeur le rabbin _Elias Levita_?

Les Juifs d’Asie qui connurent la langue grecque depuis les Ptolémées,

ne durent-ils pas puiser, dans l’examen de son alfabet, des idées

de comparaison qui leur auront fait sentir les imperfections et les

besoins du leur? L’analogie entre leurs cinq voyelles principales

et les voyelles grecques ou latines n’est-elle pas marquée? D’autre

part, quand nous voyons la langue grecque régner en Syrie depuis

le Macédonien Alexandre; quand nous calculons la nécessité où se

trouvèrent les premiers chrétiens parlant syriaque, de comprendre et

de traduire avec précision les livres saints, écrits dans les deux

langues; enfin quand ces chrétiens syriens nous présentent aussi un

système de points-voyelles à eux particulier, n’est-ce pas un autre

problème de savoir comment ce système s’est formé; pourquoi l’on y

trouve une branche de points-voyelles véritables, et une autre branche

de _trois lettres_ diminutives, évidemment tirées du grec, et formant

_motion_, comme les arabes; enfin quels rapports de construction et

d’origine peuvent avoir le système des Juifs et celui des Arabes? Ces

recherches, en ce moment, me conduiraient trop loin; je dois me hâter

de revenir à mon sujet.

[53] Connus sous le nom spécial de _masorètes_, c’est-à-dire,

_traditionnaires_, dépositaires des _traditions_, chose si

casuelle par elle-même, que, pour lui donner crédit, il

a toujours fallu commencer par en faire un dogme hors de

discussion.

Après le premier essai d’_Abou’l Asouad-el-Douli_, de nombreux incidens

ayant fait sentir l’insuffisance de sa méthode, et le besoin d’un

système plus étendu, le mérite et l’art du grammairien _K’alil_ furent

de profiter de l’état des choses et de la préparation des esprits pour

construire l’édifice qu’adoptèrent ses compatriotes, et que je vais

analyser.

§ V.

_Système du grammairien K’alîl._

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 7 / 28 段