Les Latins ont habituellement traduit le gamma grec par _g_: mais l’on

ne saurait assurer s’ils lui ont donné les valeurs différentes du _g

dur_ ou du _mouillé_, et même du grasseyement doux. Chez les peuples

modernes à qui il manque ces deux consonnes, il est arrivé quelquefois

des substitutions bizarres: par exemple, l’_l_ substitué à _gaïn_:

les Italiens des croisades on écrit _baldachino_, ce que les Arabes

prononçaient _bagdâdino_ (notre _baldaquin_)[32]. Ceci nous avertit que

dans un alfabet général il nous faudra une lettre particulière pour

_gaïn_, et une autre pour _gamma_.

[32] Les Grecs n’ont-ils pas écrit Xaldai, ce que les Phéniciens

et les Juifs prononçaient _Kachdai_, par un _chin_?

Une treizième famille est celle de deux consonnes inconnues et

désagréables aux Français, aux Anglais et aux Italiens: l’une _dure_

est le _jota_ des Espagnols, _ch_ allemand, dans _buch_, et Χ grec,

en certains cas. Pour former cette consonne, la langue et le palais

sont presque dans la même position que pour le grasseyement _dur_, et

que pour se préparer à cracher, ayant d’ailleurs la gorge sèche; car

humectée, on forme _gaïn_. Au reste, cela ne se conçoit bien qu’en

l’entendant l’exécuter.

Cette consonne _jota_ est usitée dans l’idiome fraternellement conservé

par les _Bas-Bretons_ et les _Gallois_, issus des anciens Keltes: elle

a lieu aussi chez les Écossais, les Polonais, les Russes, et encore

plus chez les Arabes (lettre septième).

Sa nuance faible est une autre consonne moins répandue, dont l’exemple

le plus marqué se trouve dans les mots allemands terminés en _ich_,

tels que _ich_ (moi), _iarnovich_, _metternich_: quoique écrite de

la même manière que _ch_, dans _buch_, _nacht_, elle en diffère

sensiblement, en ce qu’elle se forme vers la partie antérieure du

palais, par une position de la langue analogue à celle de la voyelle

_i_: le contact n’est pas clos: il y a seulement un passage d’air sec,

un _sifflement_ semblable à celui des oies, ce qui l’a fait nommer par

le Latins _litera anserina_: ce nom a pu s’appliquer aussi à sa nuance

forte (_ch_, _jota_). Les Grecs modernes, en adoucissant leur X devant

_e_ et _i_, lui donnent souvent la valeur de l’_ich_ allemand.

Les Espagnols n’ont que la nuance dure, qu’ils appellent _jota_, peinte

tantôt par _j_, tantôt par _x_, et quelquefois par _g_, mais seulement

devant _i_, et _e_. Il serait nécessaire de caractériser ces deux

prononciations par deux lettres particulières qui en fissent sentir la

distinction.

Une quatorzième et dernière classe est celle des deux aspirations

proprement dites, qui observent, d’une manière sensible, la règle

générale de _forte_ et de _faible_.

Je ne vois l’aspiration forte usitée en Europe que par les Florentins,

qui prononcent de cette manière le _c_ dur des autres Italiens:

ainsi, tandis que ceux-ci disent _casa_, _core_, _cavallo_, etc., les

Florentins disent _hasa_, _hore_, _havallo_[33], avec une aspiration

ferme, que l’on ne retrouve que chez les Arabes, dans la sixième lettre

de leur alfabet. Il est probable cependant que dans l’ancien allemand

cette prononciation eut son énergie.

[33] N’est-ce pas la même permutation qui se retrouve dans

l’ancien gothique _haus_, une _maison_, et le latin _casa_?

La nuance faible, peinte par _h_, est connue dans toute l’Europe, mais

presque inusitée en Italie: elle décroît sensiblement en France, où de

jour en jour on prononce moins l’_h_, et où l’on est prêt à dire du

fromage _d’Ollande_ au lieu _de Hollande_. Sans doute l’homme, amolli

en se civilisant, trouve pénibles et inutiles ces efforts de poumons

que les passions vives et les besoins violens inspirent à l’homme

sauvage ou rustique.

Des grammairiens anciens et modernes ont quelquefois mis en question

de savoir si l’aspiration était une _voyelle_ ou une _consonne_, si

son signe était une _lettre_ digne de tenir place dans l’alfabet. Ces

arguties sont décidées par le fait, puisqu’en Asie, comme nous le

verrons, un usage ancien et général donne aux aspirations toutes les

fonctions de consonnes: au reste il est singulier, tandis que les uns

veulent chasser _h_, de voir les autres l’employer partout sans besoin:

car il n’existe aucune aspiration dans toutes les combinaisons de _ch_,

_gh_, _sh_, _th_, _ph_, usitées dans nos langues modernes. Nous ne

saurions assurer la même chose du _ch_, que les Latins ont écrit pour

l’_χ_ grec: il paraît certain qu’ils ne l’ont point prononcé comme

nous faisons dans _charmant_, _chercher_: mais il est douteux qu’ils

l’aient prononcé comme nous Français dans _charitas_, dans _archontes_

(_caritas_, _arcontes_): il ne serait pas déraisonnable de penser qu’il

y a eu ici une division des deux lettres qui, en rendant sensible

l’aspiration, aurait produit _ark-hontes_, _k-haritas_, pour imiter un

peu l’aspiration dure de l’_χ_ grec[34].

[34] L’ancienne écriture _michi_ pour _mihi_, _nichil_ pour

_nihil_, favorise cette opinion.

De leur côté les Grecs, qui n’ont point eu la véritable aspiration dure

des Florentins et des Arabes, lui ont de tout temps substitué leur

_χ_ (_jota_), qui a l’inconvénient de faire de graves contre-sens en

arabe; car ɦ_ɑrɑq_, par _ɦa_, signifie _il a brûlé_; par _χ_, χ_ɑrɑq_,

_il a percé_; ɦ_ɑbɑr_ signifie _il a embelli_; χ_ɑbɑr_, _il a appris_,

etc.[35].

[35] D’après cette règle, le mot grec χρυσὸς (or) serait synonyme

à _horos_ (par _h_ dur et par _sâd_), qui en phénico-hébreu

signifie or; et à _hors_ (par _h_ dur), qui signifie _soleil_;

mais pourquoi en anglais _horse_ signifie-t-il _cheval_? Ne

serait-ce pas parce que le mot anglais serait d’origine ou

de parenté persane, comme mille autres? Or, chez les anciens

Persans, le cheval fut l’emblème spécial du soleil. Zoroastre

appelle sans cesse le soleil _coursier vigoureux_.

TABLEAU GÉNÉRAL

DES CONSONNES USITÉES EN EUROPE.

+------+---------------------------------------------------------+

| Nos | CLASSES. |

+------+---------------------------------------------------------+

| 1 | { m-a. |

| | { |

| 2 | 1re { b-é. |

| | { |

| 3 | { p-o. |

| | |

| 4 | { w-a belge. |

| | { |

| 5 | 2e { v-é. |

| | { |

| 6 | { f-i. |

| | |

| 7 | { d-a. |

| | 3e { |

| 8 | { t-é. |

| | |

| 9 | { n-a. |

| | { |

| 10 | 4e { ñ-é espagnol; gn français, italien; ing, anglais. |

| | { |

| 11 | { ng-a. (indien.) | |

| | |

| 12 | { l-a. |

| | 5e { |

| 13 | { ll-é. |

| | |

| 14 | { l barré polonais. |

| | { |

| 15 | 6e { ar anglais. |

| | { |

| 16 | { r-o. |

| | |

| 17 | { z-ed. |

| | 7e { |

| 18 | { s-a. |

| | |

| 19 | { th anglais doux (_those_). |

| | 8e { |

| 20 | { th anglais dur (_thick_), _thêta_ grec. |

| | |

| 21 | { j-a. |

| | 9e { |

| 22 | { ch-in. Sh, _angl._; sch, _allem._; sci, _ital._; |

| | { x, _port._; sz, _pol._ |

| | |

| 23 | { gué, g mouillé. |

| | 10e { |

| 24 | { k-é mouillé. |

| | |

| 25 | { ga g dur. |

| | 11e { |

| 26 | { co c dur. |

| | |

| 27 | { grasseyement doux, γαμμα grec. |

| | 12e { |

| 28 | { grasseyement dur. |

| | |

| 29 | { ich allemand. |

| | 13e { |

| 30 | { jota espagnol; ch allemand; χ grec. |

| | |

| 31 | { he aspiration douce. |

| | 14e { |

| 32 | { ha aspiration dure, _ca_ florentin. |

+------+---------------------------------------------------------+

Nº II Face à la page 90.

On peut s’étonner que les Anglais, de race teutonique, n’aient point

l’usage du _ch_ allemand; mais Wallis[36] nous avertit que cet usage a

existé, et, pour preuve, il cite un nombre de mots anglais où le _gh_

remplace le _ch_ allemand: par exemple, night, right, light, fight,

daughter, au lieu de _nacht_, _recht_, _licht_, _fecht_, _dochter_,

etc. Il est clair qu’à l’époque où s’introduisit une telle orthographe,

il y eut motif de peindre ainsi un son alors existant, mais perdu

depuis.

[36] _Grammat. linguæ anglic._ Page 82.

Quant à la valeur de _fé_, donnée aujourd’hui à _gh_, dans _enough_

(enof), _cough_ (cof), cette permutation se retrouve presque semblable

dans l’espagnol, où le _fé_ représente quelquefois l’aspiration forte,

et même la faible: on y dit _albufera_, pour l’arabe _albůhaira_ (un

lac); et par inverse, _hierro_, pour le latin _ferro_; c’est-à-dire

qu’en divers lieux, l’on a également tâché d’imiter un sifflement qui

n’était pas bien distinct à l’oreille, par quelque chose d’analogue,

qui lui fût connu: ce qui tous les jours se passe sous nos yeux en

devient une preuve; car lorsque le chat entre en colère, il donne le

change à notre oreille, qui croit entendre _fot, fot_, comme venant

des lèvres, tandis que c’est de la gorge que vient ce bruit, véritable

_jota_. C’est encore par quelque analogie de sifflement à sifflement

qu’il y a eu quelquefois permutation de l’_h_ avec l’_s_; ainsi le mot

Ἅλς de certaines tribus grecques, prononcé avec aspiration, devint le

mot _sal_ (le sel) de quelques autres tribus colonisées en Italie[37]:

les mots _yper_ et _yperbos_ devinrent _super_ et _superbos_, etc.

Notez que _y_ se trouve ici rendu dans le plus ancien latin par _u_ qui

n’est pas _i_, comme le veulent les Grecs modernes. Il est remarquable

encore que dans l’ancien idiome scythique, appelé _sanscrit_, avec

lequel le grec et le latin ont de nombreuses analogies, l’addition

de la lettre sifflante _s_ est d’un usage fréquent au commencement

des mots, comme pour leur donner plus de grace. L’introduction de

l’_r_, qui s’y pratique aussi dans le corps des mots mêmes, est une

autre indication d’énergie et de contraction dans la fibre, qui cadre

très-bien avec l’origine présumée de ce peuple.

[37] Et du mot _sal_, signe d’hospitalité, est venu le mot

_sal-us_, _salutation_ de celui qui la demande ou qui la donne.

Désormais, munis de la connaissance de toutes les voyelles et consonnes

des langues d’Europe, nous allons nous en faire un instrument sûr et

commode pour apprécier et classer les prononciations de l’Asie, et

obtenir par ce moyen l’alfabet le plus général que l’on ait dressé

jusqu’à ce jour.

CHAPITRE IV.

§ Ier.

_Des Alfabets asiatiques, et spécialement de l’Alfabet arabe,

et de ses analogues._

Les révolutions politiques qui ont tourmenté l’Asie ne lui ont pas

procuré, comme à l’Europe, le bienfait d’un alfabet _unique_, ou du

moins _semblable_ en ses figures et en sa construction: les peuples

de l’Asie, séparés les uns des autres par de trop vastes déserts, ou

de trop fortes chaînes de montagnes, ont été moins susceptibles de

s’amalgamer, ont opposé plus de résistance inerte au changement de

leurs habitudes: de là cette diversité persistante d’alfabets chinois,

mantchou, japonais, malais, tibetan, hindou, tamoul, bengali, malabare,

arménien, géorgien, arabe, éthiopien, copte, etc.

Il est clair que cette diversité est un obstacle matériel à la

communication des esprits, par conséquent à la diffusion des

connaissances, aux progrès de la civilisation: d’ailleurs elle

subsiste sans aucun motif raisonnable; car si, comme il est de fait,

le mécanisme de la parole est le même pour toutes ces nations, quelle

utilité, quelle raison y a-t-il de le figurer par des systèmes si

différens? Si le modèle est _un_, pourquoi ses copies n’auraient-elles

pas la même unité? et quel immense avantage pour l’espèce humaine,

si de peuple à peuple, tous les individus pouvaient se communiquer

par un même langage! Or le premier pas vers ce but élevé est un

seul et même alfabet: la myope ignorance peut traiter de chimère

cette haute perspective; mais l’expérience du passé démontre qu’un

mouvement puissant et presque automatique y pousse graduellement

l’espèce humaine: il n’y a pas deux mille ans que les historiens et

les géographes[38] comptaient dans l’Ibérie, l’Italie et les Gaules

plus de huit cents peuples parlant des idiomes divers: aujourd’hui

trois langues seulement, et trois langues très-analogues entre elles,

divisent les habitans de ces pays, et déjà une seule[39] lie tous les

individus lettrés de notre Europe. Concourons par nos efforts au but de

la nature; le temps fera le reste.

[38] Pline l’ancien, Strabon et Diodore.

[39] Le latin, ou, si l’on veut, le français.

Il faut l’avouer, le premier aspect des alfabets orientaux frappe le

disciple européen d’une sensation pénible et décourageante: la figure

des lettres est étrange pour lui: son amour-propre se sent blessé de

n’y rien comprendre: déjà loin de l’enfance, il va redevenir écolier;

il s’alarme avec raison du travail d’introduire en sa mémoire tant de

signes bizarres, et de plier sa main à une habitude que l’âge adulte

supporte bien plus impatiemment que l’enfance: ce ne sont là que des

préliminaires: l’explication commence; il a coutume d’écrire de gauche

à droite, on lui ordonne d’écrire de droite à gauche: son écriture

européenne trace tout ce qui se prononce: l’écriture asiatique, en

général, n’en trace qu’une partie; il faut deviner le reste: les

professeurs _royaux_, étrangers à ces langues, décrivent plutôt qu’ils

ne font entendre à son oreille des sons inaccoutumés; parmi ceux qu’il

reconnaît, ils lui prescrivent d’appeler _consonne_ ce qui chez nous

est appelé _voyelle_: enfin toute la doctrine grammaticale est exposée

en un langage qui, ne lui étant point encore connu, laisse tout obscur

à sa pensée. La faible enfance se plie à ce joug, mais le disciple

adulte y résiste: il veut se rendre compte de ses idées: après un

premier étonnement, passant à la réflexion, il argumente, et se dit:

«Si l’organisation humaine est la même en Asie qu’en Europe,

le langage dans ce pays-là doit être composé d’élémens

semblables aux nôtres, par conséquent de voyelles, de

consonnes et d’aspirations; dès-lors les alfabets asiatiques

ne doivent être, comme les nôtres, que la liste des signes qui

représentent ces élémens; mais ces signes peuvent avoir deux

manières d’être: ils peuvent être simples, comme les élémens

_A_, _E_, _D_, _P_, etc., ou composés, formant sous un seul

trait des syllabes, et même des mots entiers: dans l’un et

l’autre cas, c’est une pure opération d’algèbre, par laquelle

des signes divers sont appliqués à des types identiques.

Pourquoi cette diversité de tableaux? il faut opter entre deux

partis: si ces lettres que je ne connais pas représentent des

sons que je connais, je n’ai pas besoin d’elles; je puis me

servir de mon alfabet accoutumé: si au contraire ces lettres

représentent des sons inconnus à mon oreille, l’étude va me

les faire apprécier; et même, sans pouvoir les prononcer, je

peux leur donner des signes, leur attribuer des lettres de

convention, déduites de celles que je connais. On me présente

vingt alfabets divers, par conséquent vingt diverses figures

d’une même voyelle que j’appelle _A_, d’une même consonne que

j’appelle _B_: pourquoi chargerais-je ma mémoire de ces vingt

répétitions? une seule figure me suffit; avec un seul alfabet,

je peux peindre toutes les prononciations de ces langues,

comme, avec un seul système d’écriture musicale, je puis

peindre tous les tons, tous les chants des divers peuples de la

terre.»

Telles furent mes impressions, et tels furent mes raisonnemens,

lorsque, me préparant à voyager en Syrie, je voulus acquérir

les premiers élémens de la langue arabe: j’ouvris la grammaire

d’_Erpénius_: ne comprenant rien à ce genre nouveau de doctrine, j’eus

recours au professeur royal alors en fonction[40]: sa patiente

complaisance écouta toutes les questions et les objections dont j’avais

rédigé la liste: elles lui parurent raisonnables; mais le résultat fut

«que les usages étant établis, l’on ne pouvait les changer; que le but

de l’institution des professeurs royaux n’était pas tant d’enseigner

l’arabe _parlé_, que l’arabe _écrit_, en tant qu’il contribue à

expliquer les anciens livres des Juifs; que sans doute l’arabe

vulgaire avait une grande utilité commerciale et diplomatique; mais

que quoiqu’il y eût à Paris une école destinée à ce but, le meilleur

parti était d’apprendre la langue dans le pays même et de la bouche des

naturels.» A cette occasion, le savant professeur prenant un volume

du voyageur _Niebuhr_, me lut l’anecdote du jeune Suédois _Forskâl_,

qui, arrivé en Égypte sans savoir un mot d’arabe, parvint à le parler

couramment en douze ou quinze mois, tandis que l’érudit professeur

danois _Von Haven_, qu’il accompagnait, ne put jamais ni se faire

entendre, ni même entendre ce qu’on lui disait.

[40] En 1780, M. Leroux des Hautesrayes, professeur d’arabe au

collége royal de France.

Je sentis le mérite de la leçon et de l’exemple; mais je l’appréciai

bien mieux encore lorsque, visitant l’Égypte et la Syrie, je reconnus

que plusieurs prononciations éprouvaient des différences de canton

à canton; et que, malgré la prétention de chaque ville d’avoir le

meilleur systême, il y avait, dans l’opinion de tous les Arabes un

peu lettrés, une grande différence entre la prononciation du Kaire et

celle de Damas ou d’Alep: entre l’école de la mosquée d’_el Az’hâr_,

toujours subsistante au Kaire, et les écoles variables des autres

petites villes d’Égypte et de Syrie.

Muni de ces moyens de comparaison, je pus dès-lors étudier à fond les

problèmes que je m’étais proposés, et je le pus avec d’autant plus de

latitude, que, dans le cours de mon voyage, j’eus l’occasion d’entendre

parler dix ou douze langues diverses, dont les sons devenus familiers

à mon oreille, furent appréciables à mon esprit, en même temps que

ma bouche sut les imiter[41]. Je n’ai donc pas besoin de m’appuyer

d’autorités étrangères ou médiates dans la question que je vais

traiter; et vis-à-vis des auteurs qui, comme moi, auraient puisé aux

sources, l’on ne me refusera pas de prétendre à un crédit équivalent:

redressé d’ailleurs, là où j’aurais pu errer, par une instructive

controverse, je vais analyser l’alfabet arabe, et comme les principes

de cette langue se trouvent développés dans la grammaire de M. de

Sacy[42], avec l’habileté qui caractérise ce profond orientaliste,

je prends son livre pour base de mon opération, avec d’autant plus

d’utilité pour le lecteur, qu’il va devenir juge entre deux auteurs qui

ne sont pas d’accord sur divers chefs.

[41] Au Kaire, j’entendais l’arabe de la bouche du peuple, et le

turc de la bouche des militaires et des effendis. Mon maître

d’écriture était Turc de Constantinople: j’eus l’occasion

d’entendre les _Gellâb_, ou marchands d’esclaves noirs, parler

éthiopien, et trois Malabares parler leur dialecte indou; dans

Alep, outre l’arabe et le turc, j’entendais journellement

l’arménien, le grec, plusieurs fois le kurde et le persan,

sans compter l’allemand, l’anglais, le hollandais, le slavon,

l’espagnol et l’italien, dans les maisons des Francs. En cette

ville, il n’est pas rare de voir une seule maison se composer

d’individus parlant cinq ou six langues, et les enfans les

entendre sans les confondre. Ce fut dès lors que, me rendant

compte de toutes ces prononciations, et n’en trouvant guère

plus de cinquante, je conçus la possibilité d’un seul alfabet

dont je fis sur l’arabe un premier essai qui est devenu

l’instrument du reste. Lorsque j’ai dit que _j’entendais

parler_ tant de langues, je n’ai pas eu l’idée d’insinuer que

je les _comprenais_: je sais qu’avec quelque adresse en ce

genre, et sachant seulement écrire des alfabets et lire des

mots, on peut agrandir sa taille naturelle; mais en toute chose

je préfère de posséder moins, pour cultiver et défendre mieux.

[42] Grammaire arabe à l’usage des élèves de l’école spéciale des

langues orientales vivantes. Paris, 1810, 2 vol. in-8º.

§ II.

Grammaire Arabe de M. de SACY, Chap. Ier. _Des sons et des

articulations de l’alfabet arabe._

«1º Les élémens de la parole sont de deux sortes: les _sons_,

nommés aussi _voix_ par quelques grammairiens, et les

_articulations_. (Page 1re.)

(J’observe que le mot _articulation_ est bien vague; voyez ce que j’en

ai dit, page 12.)

«Les sons consistent en une simple émission de l’air

modifiée diversement: ces diverses modifications dépendent

principalement de la forme du passage que la bouche prête à

l’émission de l’air, mais sans aucun jeu des organes; les sons

peuvent avoir une durée plus ou moins prolongée.»

(Voyez ma définition des _voyelles_, page 5.)

«Les articulations sont formées par la disposition et le

mouvement subit et instantané des différentes parties mobiles

de l’organe de la parole, telles que les lèvres, la langue, les

dents, etc. Ces parties, diversement disposées, opposent un

obstacle à la sortie de l’air; et lorsque l’air vient à vaincre

cet obstacle, il donne lieu à une explosion plus ou moins

forte, et diversement modifiée, suivant le genre de résistance

que les parties mobiles opposaient, par leur disposition, à sa

sortie.»

(Voyez ma définition des _consonnes_, page 11.)

«La conséquence de ceci est qu’une articulation n’a par

elle-même aucune durée, et ne peut être entendue que

conjointement avec un son: ainsi quand nous prononçons _ba_,

on entend en même temps l’articulation produite par le jeu des

lèvres qui opposaient une résistance à la sortie de l’air, et

le son _a_.

«L’aspiration plus ou moins forte est comprise avec raison

parmi les articulations.

«La réunion d’une articulation et d’un son, forme un _son

articulé_. (C’est la syllabe.)

«2º Les élémens de l’écriture, destinés à représenter ceux de

la parole, sont, comme ceux-ci, divisés en deux classes: les

uns peignent les sons, les autres les articulations.

«3º On donne aux sons et aux signes dont on se sert pour

les représenter, le nom de _voyelles_. Les articulations,

et les signes par lesquels on les représente, sont nommés

_consonnes_.» (Ceci peut introduire des équivoques et des

confusions.)

«4º Chez le plus grand nombre des peuples, les signes qui

représentent les sons, et ceux qui peignent les articulations,

sont de la même espèce; ils sont compris les uns et les autres

sous la dénomination commune de _lettres_.» (Jusqu’ici, à cela

près des expressions, je suis d’accord avec M. de Sacy, sur les

principes; maintenant viennent les divergences.)

«Il est néanmoins des peuples, tels que les Hébreux, qui

n’écrivent que les consonnes.

(Je demande au savant professeur de nous prouver cette assertion:

l’école savante des Buxtorf y a complètement échoué.)

«Lorsque les Hébreux veulent peindre les voyelles, ils

emploient pour cela des _figures_ qui ne se placent point dans

la série des consonnes, mais au-dessus ou au-dessous de ces

lettres.»

(Il faut prouver depuis quand cela? Il faut montrer des manuscrits, des

monumens quelconques _antérieurs au sixième siècle_, qui autorisent une

telle assertion. L’auteur lui-même nous apprend ailleurs «_Qu’encore

aujourd’hui le livre_ officiel qui sert à la lecture publique dans les

synagogues, ne porte aucune _de ces figures_, et cela par imitation et

par respect de l’ancien usage.»)

«Dans ce système d’écriture on ne donne le nom de lettres

qu’aux signes représentatifs des _articulations_: ceux des

sons se nomment _points-voyelles_ ou _motions_. Le premier

de ces noms est dû, parmi nous, aux grammairiens hébreux,

qui vraisemblablement _le tenaient des premiers grammairiens

arabes_, et vient originairement de ce que les sons, _ou du

moins une grande partie_ des sons ne sont représentés que par

des points dans l’_écriture hébraïque_: le second est commun

aux grammairiens orientaux en général; et ils ont ainsi nommé

les signes des voyelles, parce que l’explosion de la voix

ne pourrait avoir lieu malgré les dispositions des parties

de l’organe nécessaire pour former les articulations, sans

l’émission d’air qui forme le son, et qui _meut_ ou met en jeu

les parties de l’organe.

«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier

système d’écriture.»

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 6 / 28 段