supprimer totalement l’_S_ devenu _Z_ au milieu de certains mots:
ainsi dans notre ancienne Bourgogne le peuple dit volontiers _mai-on_
pour _maison_, _ré-on_ pour _raison_. A mesure que le langage est
plus pratiqué, il tend à ce qu’on appelle _s’adoucir_, c’est-à-dire
que la bouche supprime, ou amincit les consonnes pour prononcer plus
coulamment et plus vite.
Si la pointe de la langue s’élève et s’appuie légèrement contre la
paroi des dents incisives supérieures, il en résultera deux autres
nouvelles consonnes, toujours l’une _douce_, et l’autre _ferme_,
qui ne sont usitées que par les Anglais en Europe (on pourrait les
nommer demi-sifflantes). Ils peignent l’une et l’autre par _TH_,
ce qui est un double défaut; d’abord, parce qu’elles sont l’une et
l’autre indivisibles; en second lieu, parce que _H_ se trouve ici sans
motif, puisqu’il n’y a pas plus d’aspiration que dans _Sa_ et _Zed_:
enfin parce que dans les mots anglais _this_, _there_, _those_, _th_
est aussi doux que _zed_, tandis que dans les mots _thick_, _think_,
_with_, il est ferme et sec, comme dans _Sa_. Je dis que les Anglais
_seuls_ en Europe ont l’usage entier de ces deux consonnes: cela me
semble vrai en ce que les Grecs qui ont le _Th_ dur dans leur _thita_,
et les Espagnols dans leur _Ç_ et dans _Zed_, n’ont point le _Th_ doux
des mots anglais _this_, _those_, _there_.
Nous verrons que l’alfabet arabe contient ces deux lettres, l’une,
nº 4, nommée _ta_; l’autre, nº 9, nommée _zâl_: comme elles ont des
figures tout-à-fait différentes, il est clair que les auteurs de cet
alfabet ont prononcé l’une et l’autre de ces consonnes: aujourd’hui
elles ne sont réellement prononcées que chez quelques tribus de
Bédouins; et la majeure partie des Arabes leur substitue tantôt le _T_
ou l’_S_, tantôt le _Z_ ou le _D_.
Pourquoi le _TH_ dur ou _thêta_ se trouve-t-il une des consonnes les
plus répétées dans l’idiome _berbère_, c’est-à-dire dans la langue des
indigènes disséminés sur la côte-nord de l’Afrique, depuis l’Égypte
jusqu’à Maroc? Leurs ancêtres en des temps reculés eurent-ils quelque
analogie d’origine avec les indigènes d’Arabie, ou tiendraient-ils
cette consonne du langage phénicien que répandit la domination de
Carthage?
Une neuvième famille est peinte en français par les lettres _ja_, et
par le composite _che_ (_sh_ anglais, _sch_ allemand, etc.), qui donne
lieu à plusieurs remarques.
La formation de ces deux consonnes ne laisse pas d’être compliquée;
les lèvres y concourent assez peu; les deux dentiers sont rapprochés,
la langue ne les touche point par sa pointe, mais bien par ses deux
côtés, en se relevant vers son milieu, pour serrer plus ou moins les
bords du palais. Si ce contact est ferme, il produit la consonne _che_,
comme dans _chercher_: s’il est doux, il produit le faible _ja_,
comme dans _jamais_, _jadis_; l’une et l’autre se trouvent dans le
mot _joncher_. Plusieurs grammairiens français ont proposé pour ces
consonnes l’épithète de _chuchotantes_: elle peut convenir dans notre
langue et dans celle des espagnols qui disent aussi _cuchuchear_ pour
_chuchoter_; mais que signifiera-t-elle pour les Italiens, les Anglais,
les Allemands, qui rendent ce mot par _sousourrar_, to _whisp_,
_pispern_ et _flüstern_? (Les Latins disaient _mussitare_): un alfabet
général ne peut guère s’accommoder de ces dénominations nationales. Le
_ja_ et le _che_ n’ayant point existé chez les Grecs et les Latins,
ce fut pour nos grammairiens du moyen âge un embarras de peindre ces
prononciations: il se fait sentir dans tous les alfabets d’Europe, par
l’incohérence de leurs signes représentatifs. Dans l’Anglais notre _ja_
n’a point de lettre propre, et cependant il est prononcé correctement
dans les mots _pleasure_, _measure_, équivalens à _plejer_, _mejer_;
en outre il y est fréquent sous le composé _dj_, et _gé_, _gi_: par
exemple le mot _juge_ est prononcé _djodje_[25].
[25] Wallis n’a pas bien analysé cette consonne, puisqu’il a cru
que _gé_ se formait de _D_ et de _y_ (faisant dyé), et que _Ké_
se formait de _Ty_ (faisant tyé). L’art n’est pas si facile que
l’on pourrait croire.
Chez les Allemands, notre j ne vaut que _i_: ils disent _iong_, et non
pas _jong_, de manière qu’ils n’ont réellement point cette consonne. Il
en résulte un grand embarras pour leurs voyageurs en Asie, lorsqu’il
leur faut écrire les mots persans et turcs où elle se trouve pure, et
les mots arabes où elle est en composé, comme dans _djebel_ (montagne),
_djamil_ (beau): en ce cas ils emploient les combinaisons _dsj_, _dzj_,
qui ne font qu’embrouiller: aussi en lisant les relations, d’ailleurs
estimables, de Niebuhr et de Seetzen, nous ne comprenons rien à leurs
mots géographiques, si l’original n’est à côté.
Chez les Italiens le _ja_ n’existe point simple mais combiné avec le
_D_; ils prononcent _djusto_, ce qu’ils écrivent _giusto_: ceci donne
lieu à deux remarques: 1º que la lettre _g_, a le tort de représenter,
elle seule, les deux consonnes _d_ et _j_; 2º que l’_i_ n’est ici
qu’une véritable cheville insérée pour empêcher qu’on ne dise _gusto_,
qui signifierait _plaisir_; par conséquent cet _i_ cesse d’être une
lettre, car il ne représente rien: voilà encore un défaut commun dans
nos alfabets. Le français en offre l’exemple dans les mots _changea_,
_mangea_, où l’_e_ ne sert que de plastron entre le _g_ et l’_a_, pour
l’empêcher de faire _ga_. Le même vice se trouvait ci-devant dans les
mots _forcea_, _commencea_, avant que l’on eût introduit le _ç_, qui
aujourd’hui fait _força_, _commença_, etc.[26].
[26] L’idée de cette cédille paraît encore être due au médecin
_Jacques Dubois_, car il avait proposé de mettre sur le c un s,
que l’on a mis dessous (Ç).
Les Espagnols ont bien la lettre _j_, mais ils la prononcent comme le
_ch_ allemand dans _buch_ (livre), ainsi que nous le verrons: ils ne
disent ni _ja_, ni _dja_, à notre manière.
Notre _che_ français éprouve encore plus de variantes: les Anglais le
peignent _sh_, les Allemands _sch_; les Polonais _sz_; les Italiens
_sci_; les Portugais _x_; les Espagnols ne le prononcent point simple,
mais seulement composé de _tch_. C’est aussi la manière défectueuse
dont les Anglais prononcent leur _ch_.
Les Russes et les Asiatiques ont été plus habiles, ou plus heureux: ils
ont tous une lettre appropriée à cette consonne.
Le désordre qui résulte de toutes ces variantes dans nos alfabets
européens devrait être un motif suffisant de convenir d’une lettre
commune, mais l’habitude y opposera de longs obstacles: heureusement
cette habitude n’étant point établie ou affermie relativement aux
langues asiatiques, je m’en prévaudrai pour proposer un signe nouveau
dans mon projet d’alfabet[27].
[27] Les Polonais ont pour _je_ et pour _che_, deux modifications
particulières, qui en sont comme des diminutifs. Ils prononcent
_ja_ et _cha_ en plusieurs cas, avec une sorte de mignardise
qui en fait presque deux lettres nouvelles.
Une dixième famille succède à celle-ci par droit d’analogie en sa
formation: la langue demeurant dans la position de _ja_ et de _che_,
si au lieu de laisser passer l’air sifflant qui caractérise ces deux
consonnes, on colle la langue au palais, ce _contact_ produit deux
autres consonnes, l’une forte qui doit s’écrire _ké_, et que les
Français prononcent dans _question_, _quelqu’un_; l’autre douce, que
les Français prononcent dans les mots _gué_, _guérison_: c’est ce
qu’ils appellent le _g mouillé_. Nous examinerons cette épithète.
Dans la peinture de ces deux consonnes, tous nos alfabets sont remplis
d’irrégularités qui, pour être consacrées par l’usage, n’en sont pas
moins déraisonnables. Dans tous les syllabaires, on commence par épeler
_ga_, _go_: mais quand _g_ vient en présence de _e_ et de _i_, sa
valeur change; il devient jé, ji; il passe réellement d’un organe à un
autre, puisque _ga_ et _ja_ sont deux diverses positions de la langue:
il change même encore devant _u_; car dans _gu_, le _g_ est _mouillé_:
pour être conséquent, après avoir dit _ga_, _go_, l’on devrait dire
_gué_, _gui_, et pourtant on ne le serait pas encore; car on convient
que dans _ga_, _go_, le _g_ est _dur_, et que dans _gué_, _gui_, il est
_mouillé_: pourquoi cette nouvelle inconséquence? Il faut l’avouer;
elle a sa cause dans la nature même des organes, qui éprouvent de la
difficulté à prononcer sur _e_ et sur _i_ le _g_ comme il l’est sur _a_
et sur _o_: il faudrait presque dire d’un seul temps _gaé_ ou _goé_,
et cela est difficile, parce que les voyelles _é_ et _i_ comportent un
resserrement, un aplatissement de la langue, qui ne s’accommodent point
avec la consonne _ga_, comme nous le verrons.
Ces irrégularités causent beaucoup de peines aux pauvres enfans qui
apprennent à lire: la justesse native de leur esprit n’entend rien
au commandement qu’on leur fait: pour épeler _ga_, on leur dit épèle
_jé_ plus _a_, et dis _ga_; mais, répondent-ils, _jé_ plus _a_, doit
faire _ja_. Ils ont raison: et le maître a d’autant plus tort qu’ici
sa méthode est fausse de toutes manières; car, pour se redresser, s’il
épèle comme quelques-uns _ga_, _gué_, _gui_, _go_, _gu_, _gou_, je lui
objecte que selon ses propres définitions _g_ est ce qu’il appelle
_dur_ dans _ga_, _go_, _gou_; qu’il est mouillé dans _gué_, _gui_,
_gu_; tandis que dans _g-é_, comme on l’épèle, il est le _jé_ d’une
autre famille; ces états sont tout-à-fait divers. Maintenant sachons ce
que signifient les épithètes de _g dur_ et _g mouillé_.
Dans le _mouillé gu_, _gué_, _gui_, la langue portée quarrément en
avant, forme son contact avec la partie antérieure et moyenne du
palais: elle s’y colle à plat.
Au contraire dans le _g_ dur, _ga_, _go_, _gou_, elle se retire
quarrément en arrière, et se relevant vers sa racine, elle forme son
contact avec le palais à la racine du voile. De là deux sensations de
contact, et deux classes de consonnes distinctes à l’oreille; l’une,
_classe de mouillées_, divisée en forte et en faible, savoir _gué_, si
l’on appuie légèrement, et _ké_, si l’on appuie plus ferme: l’autre
classe _dure_ également divisée en consonne faible _ga_, et en consonne
forte _ca_. L’on n’a peut-être jamais bien remarqué ces différences,
mais elles n’en sont pas moins positives: outre celles de la formation,
il y a encore cette circonstance que _gué_ et _ké_ sont déclinables
régulièrement et commodément sur toutes les voyelles, et forment avec
chacune d’elles une syllabe d’un seul temps, comme on peut le voir dans
le tableau suivant:
_guia_, _gué_, _gui_, _guio_, _guiou_, _gu_, _guê_, etc.
kia, ké, ki, kio, kiou, ku, kê.
Ce n’est pas ma faute si les syllabes _guia_, _guio_, _guiou_, sont
composées de plusieurs lettres: c’est la faute de l’alfabet qui n’a
point établi le _g_ particulier, qu’ensuite il a fallu spécifier par
le nom de _mouillé_. La syllabe _gu_, qui pour nous a cette qualité,
s’étant trouvée régulière, c’est-à-dire formée d’une seule consonne et
voyelle, on lui a emprunté son _u_, sans lequel les autres lettres
dérogeraient et feraient _gia_, _gié_, _gi_: on voit que _u_ n’est
ici qu’une cheville: cette observation s’applique au _kia_, _kiou_,
relativement à l’_i_.
Dans la classe _dure ga_ et _ca_ il y a cette différence que ces deux
consonnes ne se déclinent pas commodément sur toutes les voyelles. L’on
dit bien _ga_, _go_, _gou_, _ca_, _co_, _cou_, et même encore _gue_ et
_que_ par _e_ muet (di_gue_, bri_que_); mais l’on ne trouve plus la
même facilité, comme je l’ai déjà dit, à prononcer _ga_ et _ca_ sur
_i_ et sur _u_: on retombe comme malgré soi dans le mouillé _gué_,
_ké_, _gui_, _ki_: il aurait fallu que dans cet état _dur_, les lettres
_ga_ et _ca_ eussent un signe particulier pour les distinguer de _gué_
et de _ké_, et encore plus de _gé_. C’est à quoi j’ai eu égard dans
mon alfabet européen asiatique, et par la suite les étymologistes en
sentiront toute l’utilité.
Mais d’où viennent ces épithètes bizarres de _mouillé_, de _dur_?
je crois en apercevoir la raison: les grammairiens français ayant
voulu rendre sensible, aux étrangers sur-tout, la différence de _L_
ordinaire (notre _La_) et de _ill_ ou _lle_ (_brille_, _fille_), ils
ont trouvé que le meilleur moyen était de citer en exemple un mot où
cette dernière se prononçât: ils auraient pu citer _famille_, _failli_,
_taillé_, ils ont préféré le mot _mouillé_, sans doute parce qu’il
leur a semblé que dans _llé_, la langue, en se détachant du palais,
se faisait réellement sentir comme _mouillée_ de salive. Ce terme une
fois imaginé, l’on s’en est servi pour d’autres états, avec moins de
justesse peut-être, mais avec l’utilité d’établir une distinction
désirable: et remarquez que dans tous ces états _llé_, _gué_, _ké_, la
langue serre le palais, et ne s’en détache qu’en formant nécessairement
la voyelle _i_, qui leur donne un caractère commun; tandis que dans
_ga_, _go_, _ca_, _co_, le contact a quelque chose de rond[28], qui
amène comme nécessairement les voyelles ouvertes _a_, _o_, et ne
revient que par effort sur l’_e_ fermé et sur _i_; ce mécanisme est si
vrai, que je le retrouve dans toutes les langues.
[28] «Quintilien indique positivement cet effet, lorsqu’il dit,
page 64, _et_ Q _cujus similis effectu specieque, nisi quod
paullum a nostris obliquatur, Kappa apud Græcos_, etc.»--Et le
Q qui ressemble au K grec de valeur et d’espèce, si ce n’est
qu’il est plus _courbé_ (ou _arrondi_) par nos Latins.
J’appelle donc ma dixième classe _les deux mouillées gué, ké_; et ma
classe onzième, les deux _dures ga, co_, en me proposant de ne jamais
confondre leurs signes dans un alfabet général.
J’ai dit que l’alfabet italien, irrégulier comme le nôtre en déclinant
_ga_, _gé_, _gi_, prononçait _ga_, _dje_, _dji_, ce qui est vicieux:
pour dire _gué_ et _gui_ il a imaginé d’insérer _h_ après _g_ et
d’écrire _ghé_, _ghi_: mais que fait ici cet _h_ quand il n’y a aucune
aspiration, dont il soit le signe?
Dans l’alfabet espagnol, _ge_, _gi_, ne fait point _gué_ ou _djé_, mais
il devient la gutturale _ch_ des Allemands et des Écossais, qui est l’Χ
grec en certains cas.
Chez les Anglais il y a moins d’irrégularités, puisqu’ils mouillent
volontiers le _g_ et le _k_ devant toutes les voyelles: ils disent
plutôt _guiap_ que _gap_, _kiâlm_ que _câlm_, et ils prononcent
_guillespie_, quoiqu’ils écrivent _gillespie_.
Les Allemands ont aussi leurs irrégularités, puisqu’à la fin des mots
le _g_ devient habituellement gutturale _ch_, forte ou faible, et
que cela même lui arrive en certains dialectes au milieu des mots:
par exemple _ego_ est prononcé _echo_ (ejo espagnol). En d’autres
dialectes on le prononce à la hollandaise, en lui donnant la valeur du
_gamma_ grec, ou grassèyement doux dont nous parlerons. Par exemple
_geogra_phia: chronolo_gia_.
Les irrégularités du _g_ mouillé se retrouvent naturellement dans le
_ké_ qui est sa nuance forte. Les Français ne peuvent écrire _kia kio_
qu’en introduisant _i_; long-temps même ils ont repoussé ce _k_ grec et
n’ont voulu le rendre que par _qué_, sujet à bien des équivoques, car
on ne sait quelquefois si _quia_ doit se prononcer _cuya_ ou _kia_.
Les Italiens emploient ici la même cheville que pour _g_, et écrivent
_che_, _chi_, pour ne pas dire _tche_, _tchi_ sur les syllabes _cé_,
_ci_: mieux valait adopter le _k_, écrire _ké_, _ki_. Les Allemands
qui ont retenu du grec le _kappa_ sont moins embarrassés, mais ils
sont encore irréguliers dans leur manière de le syllaber, _ca_, _tsé_,
_tsi_, _co_, etc.
Les Anglais, en mouillant, tantôt _c_ devant _a_ comme dans _calm_,
et même devant _e_ comme dans _cape_, tantôt en ne le mouillant pas
comme dans _cook_, ou en le prononçant _s_ comme dans _sity_ (_city_),
prennent leur part de toutes ces anomalies.
On peut dire que cette lettre _c_ est une pierre de scandale dans tous
les alfabets d’Europe: aucun ne la décline régulièrement, excepté le
Polonais qui dit _tsa_, _tse_, _tsi_, _tso_, _tsu_, etc. Encore ici se
trouve le vice de représenter deux consonnes par une seule lettre.
Chez les Italiens devant _e_, _i_, le _c_ devient _tché_, _tchi_: chez
les Français il se dit _sé_, _si_, avec la bizarrerie de redevenir _k_
s’il est suivi d’une consonne, comme dans _perfection_, etc.
D’où viennent tant de variantes, quand cette lettre _c_ nous vient
d’une source commune, le latin? n’a-t-elle pas dû y avoir une valeur
fixe, et cette valeur n’a-t-elle pas été celle du _kappa_ grec, selon
l’aveu positif des auteurs, et selon la traduction constante des noms
latins tels que _Cicero_, _Cæsar_, _Cincinnatus_, _Corbulo_, qui sont
rendus en grec _Kikero_, _Kaisar_, _Kinkinnatus_, _Korbulo_? enfin
selon l’origine de la lettre même; car la série des monumens prouve que
jadis le C fut le K lui-même dont les deux traits saillans, attachés
d’abord carrément au trait vertical, se sont ensuite arrondis avec lui
pour la commodité de l’écriture. Si les Latins, comme il est vrai,
le prononcèrent _ka_, _ké_, comment les Italiens l’ont-ils altéré en
_tcha_, _tché_; les Polonais, en _tsa_, _tsé_; les Français et les
Anglais, en _sa_, _se_? Voilà de ces choses que les grammairiens qui se
bornent à une ou deux langues ne devinent pas aisément: les voyageurs
ont ici un avantage marqué, résultant de comparaisons nombreuses et
diversifiées. C’est à ce titre qu’arrivant en Égypte, je fus bientôt
frappé d’entendre les Arabes du pays prononcer _guemel_, _guizeh_,
_guebel_, tandis que les Arabes nés en Syrie prononçaient _djemel_,
_djizeh_, _djebel_: à la vérité les uns et les autres prononçaient
_kelb_, _kerim_, _kebir_; mais lorsque je fus chez les Bédouins,
ces mots en _k_ devinrent _tchelb_, _tcherim_, _tchebir_ (_Tshelb_,
_tsherim_, _tshebir_), et partout _tche_ pour _ke_. J’analysai ces
consonnes _gué_, _ké_, et je trouvai que réellement elles avaient de
l’analogie dans leur formation; que leur différence ne venait que d’un
peu plus ou un peu moins d’aplatissement de la langue et de serrement
des dentiers: cette cause naturelle me fut confirmée, lorsque de retour
en France, je trouvai que dans la Brie le peuple disait habituellement
_tchetchun_ m’a _tchestchionné_ pour _quelqu’un_ m’a _questionné_:
j’ai conçu que ce mécanisme devait être général par la raison qu’il
était naturel; enfin la Chine même m’en a offert un exemple dans la
controverse récente des deux auteurs d’un dictionnaire anglo-chinois et
d’un dictionnaire franco-chinois: l’un soutient que le nom du défunt
empereur fut _Kia-Kinn_; l’autre veut que ce soit _Tsia-Tsinn, en
faisant l’S gras_; ils ont tous deux raison, attendu que dans la vaste
Chine, telle province prononce sans doute _kia_ ce que telle autre
prononce _tcha_, qui est le _tsia gras_ mentionné. L’on voit que ces
permutations ont leur importance dans les étymologies[29].
[29] En Picardie, le chi devient Ki: on dit le _kien_ pour le
_chien_.
Par exemple, nous écrivons _Daces_, et nous prononçons _Dasses_, ce que
les Grecs et les Romains disaient _Dakae_ ou _Dakiae_, _Dakioi_. L’on
ne sent point l’analogie; mais prononcez le _ké_ en _tché_, vous avez
_Datches_, qui devient clairement le _Deutches_ allemand (Deutsch).
Nous prononçons _Sites_ (_Scythes_) ce que les Grecs et les Latins
prononçaient _Skout_, analogue à _Skout-um_, un bouclier fait de _cuir_
ou de _peau_, en latin _cut-is_: or les tentes de ces peuples étaient
faites de _cuir_; leur nom signifiait donc les _hommes aux maisons de
cuir_ (en hébreu _sokout_ signifie tente).
La confusion du _gué_ avec _djé_ a les mêmes causes et les mêmes
conséquences[30].
[30] L’échange des fortes avec les _faibles_ a pour les étrangers
l’inconvénient de dénaturer les mots mêmes: on le voit dans les
mots _égorger_ et _écorcher_.
Que la _forte_ et la _faible_, c’est-à-dire _gué_ et _ké_, aient pu se
confondre, c’est ce dont nous avons un exemple remarquable dans les
deux verbes _facere_ et _agere_: si vous les prononcez à la française,
_fassere_, _agere_, _fassio_, _ago_, _fessi_, _egi_, ils n’offrent
point de ressemblance; mais si vous les prononcez selon mes principes,
leur identité de son et de sens devient frappante:
Fakere, fakio, feki, fakiam, factum, fakiendo.
Aguére, aguio, egui, aguiam, aktum, aguiendo.
L’unique différence consiste en ce qu’étant originairement un même
mot grec, il sera arrivé qu’une tribu rude et sauvage l’aura prononcé
avec la consonne ferme _k_, et l’aspiration figurée par F, qui fut le
digamma éolien; tandis qu’une tribu policée, _amollie_, le prononça par
la consonne faible _gué_ avec l’_aspiration douce_, conservée dans le
mot grec _aguê_ (αγὴ), et dans le verbe _agô_.
Chez les Polonais le _C_ n’est devenu _tsé_ qu’en perdant l’intensité
qu’il avait en _tché_; et chez nous Français qui n’aimons pas
l’accumulation des consonnes, il s’est encore adouci en perdant _t_ et
restant _s_: enfin par un dernier abus, cet _s_ dégénère en _z_: avec
de telles altérations comment reconnaître les étymologies?
Il nous reste à décrire plusieurs consonnes assez difficiles pour qui
n’en a pas l’usage ou l’audition.
D’abord se présentent les deux grasseyemens, l’un ferme et _rude_ assez
commun à Paris, très-répandu chez les Provençaux, et constitué consonne
réelle chez les Arabes, dans le _gaïn_, dix-neuvième lettre de leur
alfabet; c’est une des prononciations dominantes des Berbères: l’autre
grasseyement, _doux_ et _faible_, est le _gamma_ des Grecs, que la
prononciation des Hollandais et de plusieurs Allemands a rappelé à mon
oreille dans les mots _geographia_, _geometria_. Ces deux consonnes
forment notre douzième famille.
Dans le grasseyement _dur_, le contact se fait entre le voile du palais
et le dos de la langue vers sa racine: les deux organes sont disposés
comme pour l’acte que nous appelons _se gargariser_: étant souples
l’un et l’autre, leur contact a quelque chose de gras à l’oreille;
on peut même dire qu’il n’est pas clos et complet: s’il l’était il
formerait la consonne _ga_.
Dans le grasseyement _doux_ la langue se retire un peu en arrière,
et ne forme qu’un demi-contact de son milieu avec le palais près de
l’attache du _voile_: c’est moins un contact qu’un froissement qui a
de l’analogie avec le _jota_ espagnol: la différence est que, dans ce
dernier, le froissement est plus sec, et pour ainsi dire aspiré: comme
la langue se trouve ici presque dans la même position que pour former
_i_, il est arrivé quelquefois que cette voyelle a été changée en
gamma et _vice versâ_: l’ancien grec a dit γέλας (éclat, splendeur),
le moderne dit _yelas_; le Dorien disait γα pour _oui_, l’Allemand dit
_ia_: et sans beaucoup de peine _ego_ par gamma a pu faire _eio_.
Le grasseyement _dur_ est considéré, en France, comme un vice de
prononciation, parce qu’il est la substitution d’une consonne _non
avouée_ à une autre consonne _constituée_ (notre _Ro_); nos grasseyeurs
ne peuvent prononcer cette dernière: chez les Arabes et les Berbères il
est indispensable de prononcer l’une et l’autre; car elles se trouvent
souvent dans un même mot: l’on ne saurait les confondre sans tout
brouiller[31].
[31] Dans le tome XIX des Sciences Médicales, on trouve un
article complet sur le grasseyement. L’auteur, médecin savant,
n’a pu manquer de bien décrire le mécanisme de cette consonne,
ainsi que de l’_R_, qu’il lui adjoint; mais quant à sa
nomenclature, je ne puis être de son avis, lorsqu’il appelle
grasseyement cinq manières d’altérer l’_R_: la première, en
lui substituant le vrai grasseyement, _gaïn_, des Arabes; la
deuxième, en disant _vé_ pour _Ré_, _opeva_ pour _opera_;
la troisième, en substituant le _G dur_ ou _mouillé_, et en
disant _gaison_ pour _raison_, et _Figago_ pour _Figaro_;
la quatrième, en prononçant _zraison_ ou _zaison_, pour
_raison_; enfin la cinquième, en supprimant totalement _R_,
et en disant _mou’ir_ pour _mourir_, et _Pa’is_ pour _Paris_.
Ce ne sont point là des grasseyemens; ce sont de ces vices
de prononciation, dont certains grammairiens arabes comptent
jusqu’à douze (y compris le haquetonnement et le bégayement),
et dont ils disent que la réunion se trouve dans le langage du
peuple de _Bairout_: c’est beaucoup dire; mais on ne peut nier
que les villes maritimes de cette côte, à raison du mélange des
étrangers, n’aient une portion de ces défauts.