voyelles, mais il y comprenait les quatre nasales: par conséquent il
les bornait à neuf. Ce fut déjà une grande hardiesse à lui de les
proposer au corps académique, qui, selon l’habitude des corporations
et la pesanteur des masses, se tenait stationnaire dans le vieil usage
de ne reconnaître que les cinq voyelles figurées par A, E, I, O, U.
L’abbé Dangeau eut le mérite d’établir si clairement ce qui constitue
la _voyelle_, que la majorité des académiciens ne put se refuser à
reconnaître pour telles les prétendues diphthongues _OU_, _EU_, qui
réellement ne sont pas diphthongues, mais _digrammes_, c’est-à-dire
doubles lettres. Du reste, Dangeau ne distingua pas bien les deux _A_,
les deux _O_, ni les deux _EU_.
Après Dangeau (en 1706), l’abbé Regnier Desmarets, chargé par
l’Académie d’établir une grammaire officielle comme le dictionnaire,
n’osa que faiblement suivre la route ouverte par Dangeau: en
établissant d’abord six voyelles, il commit la faute de présenter _y_
et _i_ comme différens, lorsque de fait leur son est le même; et dans
l’exposé confus, embarrassé, qu’il fit de toute sa doctrine, il décela
l’hésitation et le peu de profondeur de la doctrine encore dominante.
A ce sujet je ne puis m’empêcher de remarquer que les innovations ne
sont jamais le fruit des lumières ou de la sagesse des corporations,
mais au contraire celui de la hardiesse des individus, qui, libres
dans leur marche, donnent l’essor à leur imagination, et vont à la
découverte en tirailleurs: leurs rapports au corps de l’armée donnent
matière à délibération: elle serait prompte dans le militaire, elle est
plus longue chez les gens de robe. Toute innovation court risque d’y
causer un schisme, d’y être une hérésie, et ce n’est qu’avec le temps,
qu’entraînée par une minorité croissante, l’inerte majorité, moins par
conviction que par imitation, entre et défile dans le sentier de la
vérité.
Par suite de controverses qui eurent lieu à l’époque dont nous parlons,
quelques grammairiens voulurent compter plus de treize voyelles, en
observant que, pour une oreille exercée à la prosodie française, il y
avait réellement trois _A_, trois _O_, trois _EU_, etc. Cela est vrai,
et l’observation de leurs nuances se fait sentir dans une prononciation
élégante. Mais, parce que le sens des mots n’en est pas matériellement
changé, j’ai cru inutile de les porter en compte, surtout lorsque
les langues étrangères ne m’en ont point fait sentir la nécessité.
La science est déjà par elle-même assez subtile, sans la compliquer
davantage: je n’aurais même pas établi deux _I_ et deux _OU_, si
l’obligation ne m’en eût été imposée par l’alfabet arabe et par ses
analogues, où nous verrons toute l’utilité de cette distinction.
D’ailleurs, au moyen des accens français, auxquels nous sommes
habitués, j’ai pu la faire sans introduire de nouveaux caractères; que
si l’on veut faire entrer en ligne ces deux doublemens, encore qu’ils
ne diffèrent que dans leur mesure longue ou brève, l’on n’aura pas
plus de quinze voyelles, et au total dix-neuf avec les nasales: je ne
crois pas que les langues d’Europe en aient davantage. L’arabe en Asie
nous fournira ses trois gutturales qui feront vingt-deux. Le russe en
ajoutera peut-être encore une: nous aurions alors vingt-trois signes
de voyelles. Supposons vingt-cinq: nous allons voir que toutes les
consonnes connues ne passent guère trente-quatre à trente-cinq; nous
aurons donc un total de cinquante-huit à soixante lettres, formant un
alfabet universel capable de peindre toutes les langues, et de remplir
à lui seul les fonctions de plus de trois mille caractères, soit
simples, soit syllabiques, dont se composent présentement les divers
alfabets. Que de précieux avantages en cette simplicité!
Les Français, épris de leur langue, pourront lui faire un mérite de
réunir plus de voyelles qu’aucune autre: les Italiens, les Espagnols
pourront s’applaudir de n’en avoir que sept ou huit: ce sont là de ces
vanités nationales qui, comme celles des individus, ne se fondent que
sur les habitudes et le dédain de ce que l’on ne connaît pas[20]: pour
l’esprit qui connaît ou qui étudie, chaque chose a son inconvénient
et son mérite: mais on ne peut disconvenir que, relativement à
l’alfabet, le nôtre français n’offre aucune compensation pour les
vices de toute espèce dont il abonde, ne fût-ce, par exemple, que pour
avoir trente-sept ou trente-huit manières d’écrire la seule nasale
_AN_, _blanc_, _quand_, _quant_, _ans_, _ants_, _ands_, _am_, _en_,
_ens_, etc. Ce vice n’est guère moindre dans l’alfabet anglais, qui,
selon mon calcul, compte cinquante-huit combinaisons de lettres pour
peindre dix ou onze voyelles que l’idiome prononce. Je n’ignore pas
que quelques grammairiens anglais en veulent compter davantage: la
vérité est que, de l’aveu de tous les étrangers, presque aucune voyelle
anglaise n’a un caractère décidé, et un son parfaitement semblable
aux voyelles du continent. La bouche et le gosier d’un Anglais, comme
je l’ai déjà remarqué, prennent pour l’acte de parler une disposition
particulière à cette nation: il y a quelque chose de creux dans
les sons, et une tendance singulière à les cumuler, c’est-à-dire
à former des diphthongues des voyelles multipliées. Les esprits
observateurs et judicieux, dont cette nation abonde, ont déjà fait de
semblables remarques, et ont proposé des moyens ingénieux de fixer la
prononciation en corrigeant l’alfabet: ce sujet est hors de ma sphère.
Tout ce que je vois clairement, c’est qu’avec l’écriture anglaise,
telle qu’elle est, il est impossible de peindre les langues étrangères
malgré le haut intérêt, je ne dis pas scientifique, mais commercial,
qui en résulterait pour la nation, sur-tout vis-à-vis des langues
asiatiques[21].
[20] Avec cette différence que la vanité de l’_individu_ trouve
à chaque instant des contre-poids qui la ramènent vers
l’équilibre de la raison, tandis que les vanités accumulées
d’une nation s’encouragent électriquement à devenir rebelles et
intraitables.
[21] Aussi dans les vocabulaires des langues sauvages que
dressent leurs voyageurs, un même mot sera lu de diverses
manières par les Anglais même les plus habiles.
CHAPITRE III.
_Détail des Consonnes._
Nous avons déjà vu que la consonne est un _contact_ de certaines
parties de la bouche, lequel étant _non sonore, muet_ par lui même, ne
peut être entendu et proféré qu’autant qu’il est suivi d’une _voyelle_,
ou _son vocal_ qui le manifeste: de là résulte que dans un alfabet bien
construit une première règle à observer, à exiger, est de n’appeler les
consonnes qu’en prononçant la voyelle _après_ chacune d’elles, et _non
avant_. Nous trouvons cette règle observée chez les Grecs anciens, chez
les Arabes modernes, et, par induction, chez leurs maîtres communs, les
Phéniciens et les Chaldéens. Pourquoi les Latins, disciples des Grecs,
y ont-ils dérogé en plusieurs consonnes? Pourquoi, par exemple, ont-ils
voulu qu’au lieu d’épeler les lettres _fi_, _mu_, _nu_, _ro_, _si_,
_lambda_, on dît _ef_, _em_, _en_, _er_, _es_, _el_? ne serait-ce pas
que quelque grammairien subtil aurait remarqué que, dans l’émission
de ces consonnes, il s’échappe un peu d’air, et que, pour ce motif,
il aurait jugé convenable de les distinguer par cette forme, en leur
donnant le nom de semi-voyelles? Je n’insiste point en ce moment sur
cette question liée à l’analyse de l’alfabet latin, dont je compte
traiter ailleurs; mon travail sur cette matière, sans être complet, est
assez avancé pour m’autoriser à dire qu’aucun des grammairiens cités
par Putschius n’a eu d’idées claires sur cette matière; que l’alfabet
latin a été construit sur des principes moins habiles que l’alfabet
grec; et que nos écoles modernes se sont soumises à beaucoup d’erreurs,
en recevant sans discussion la doctrine des Romains. Aujourd’hui les
principes que j’ai développés me mettent dans le cas de n’avoir pas
besoin de ces guides, et je ne nommerai ou n’épellerai aucune consonne
qu’en la faisant suivre d’une voyelle.
S’il était vrai que les grammairiens latins, et même leurs
prédécesseurs, eussent fait une étude judicieuse et approfondie de la
nature des consonnes, ils auraient dû s’apercevoir d’une circonstance
remarquable dans la formation et dans la série de ces élémens; savoir:
«que les consonnes marchent classées par la nature des organes qui
servent à les produire, de manière que chaque _contact_ de deux organes
forme deux consonnes, et quelquefois trois, qui ne diffèrent que par
le degré d’intensité de ce contact, et qui, sous le nom de _fortes_,
ou de _faibles_, d’_aînées_ ou de _cadettes_, sont absolument de la
même famille.» Par exemple, les consonnes _Ma_, _Bé_, _Po_, proviennent
également du contact des deux lèvres, avec la seule différence que
ce contact est plus serré sur _pé_ que sur _bé_, et plus sur _bé_
que sur _mé_: la même chose a lieu pour _Té_, _Dé_, qui sont formés
par le contact du bout de la langue avec le dentier supérieur; pour
_Fé_ et _Vé_ qui le sont par le contact de la lèvre inférieure avec
le tranchant des incisives supérieures; ainsi des autres, comme nous
le verrons en détail. Pourquoi, n’aperçoit-on aucune trace de cette
observation dans les grammairiens latins, échos et disciples des Grecs,
disciples eux-mêmes des Phéniciens? Pourquoi, dans l’alfabet de tous
ces peuples, les consommes se trouvent-elles jetées pêle-mêle, sans
égard à leurs analogies ou à leurs différences, et, qui plus est,
mêlées aux voyelles, dont elles diffèrent si essentiellement? Après
_A_ on voit _B_, qui est une labiale; puis _Gamma_[22], qui vient
du milieu de la langue collée au palais; puis _Delta_, qui est une
labio-dentale, puis la voyelle _epsilon_, etc. Si les inventeurs de ce
système eussent connu l’ordre méthodique et naturel que je viens de
citer, est-il probable qu’ils l’eussent négligé? je ne le puis croire,
et j’y trouve un motif de m’affermir dans l’opinion _qu’ils n’ont point
été aussi profonds_ dans l’art grammatical qu’on l’a voulu penser;
bientôt l’analyse de l’alfabet arabe fournira de nouvelles preuves à
cette opinion: laissant à part les idées de routine, je vais offrir un
système plus régulier, plus étendu, et en même temps plus facile.
[22] Si dans le latin on trouve _Ca_ à la place de _Ga_, c’est
par une confusion née de l’analogie de valeur, et aussi de la
ressemblance approximative des deux anciennes lettres.
Je range d’abord les signes des consonnes par _familles_, ou _natures_
d’organes, et, commençant par les lèvres, je procède de proche en
proche jusqu’aux consonnes du fond de la bouche; ensuite, pour dénommer
ou _épeler_ chacune d’elles, je ne leur attache point une même et
commune voyelle, ainsi qu’il est d’usage en notre Europe, où l’on épèle
généralement Bé, Cé, Dé, Gé, Pé, etc. Cette manière a l’inconvénient de
ne point assez marquer à l’oreille du disciple, surtout étranger, la
différence entre une consonne qui lui est connue et sa pareille qui ne
le lui est pas: je prends, par exemple, un Arabe, qui, dans sa langue,
n’a que le _Bé_, et point le _Pé_: si je lui dis que _Bé_ n’est point
_Pé_, il ne me comprend point, il répète _Bé_; mais si je lui dis que
_Bé_ n’est point _Po_, son oreille est avertie de la différence, et
son esprit commence à la chercher. D’après ce plan, j’ai dressé le
tableau des consonnes que je joins ci à côté, et dont je vais donner
l’explication détaillée. (Voyez le tableau, nº II.)
La première classe ou famille provient des deux lèvres qui par
trois degrés de contact font entendre _Ma_, _Bé_, _Po_. Ces trois
prononciations et leurs signes sont les mêmes pour toute l’Europe.
Dans _Ma_, le contact est faible: une portion du son s’échappe par le
nez, et donne à cette consonne un caractère nasal.
Dans _Bé_, le contact est plus ferme. Il s’échappe moins d’air par le
nez, ainsi qu’on le peut voir en y présentant une fine bougie allumée,
dont la flamme varie moins que pour _Ma_. (La main doit séparer la
bouche du nez.)
Dans _Po_, le contact est complet: aucun air ne s’échappe par le nez:
ces trois nuances, ou degrés de contact, ont pour cause la souplesse
des lèvres, laquelle ne se trouve point dans les autres organes de la
bouche. _Ma_ peut s’appeler _labiale douce_ ou _faible_; _Po_, labiale
_dure_ ou _forte_; _Bé_, labiale _moyenne_[23].
[23] On voit ici pourquoi de tout temps, en toute langue,
il s’est fait des permutations habituelles de ces trois
lettres, et pourquoi le _p_ se trouve altéré en _b_, le _b_
en _m_, selon que l’oreille trouve plus ou moins de grace
à ces échanges: l’art des étymologies repose sur ce genre
d’observations: l’alfabet arménien distingue deux _p_: l’un
plus _dur_, appelé _piur_; l’autre plus _doux_, appelé _pien_.
En transcrivant cette langue il faudrait également les
distinguer.
La seconde classe des consonnes provient du contact de la lèvre
inférieure avec le tranchant des dents incisives supérieures. Si ce
contact est doux, l’on entend _Vé_, s’il est plus serré, l’on entend le
_Fi_ grec, qui est notre _Fé_ européen.
La lettre _Vé_ n’a point une même valeur dans toute l’Europe: les
Allemands la prononcent _Fé_, par confusion du fort au faible. Ils
disent _Fater_, au lieu de _Vater_, etc. S’ils veulent dire notre _Vé_
(du moins ceux du haut dialecte), ils écrivent le signe _W_, qui a
l’inconvénient d’être usité dans l’écriture anglaise avec une valeur
très-différente, puisqu’il y figure notre _ou_ français, de manière
qu’entre nos trois nations il y a confusion habituelle sur cette lettre
_w_: ce qu’un Anglais écrit _water_, _well_, _where_, un Français le
prononce _ouater_, _ouell_, _ouhere_; un Allemand _presque vater_,
_vel_, _vhere_. Je dis _presque_, parce qu’il y a une nuance dont je
vais bientôt tenir compte.
L’étroite affinité qui existe entre _V_ et _F_ explique pourquoi, en
toute langue, il y a un échange habituel de l’un en l’autre. Dans notre
français nous voyons _sauf_ devenir _sauve_; _veuf_, devenir _veuve_;
_fugitif_, _fugitive_: ici l’échange est du fort au faible; en d’autres
cas, c’est du faible au fort, et cela par une disposition particulière
à chaque nation: on a remarqué qu’elle domine chez les Allemands, et
qu’ils la portent sur toutes les consonnes; s’ils parlent français
nous les entendrons dire _pon_, pour _bon_; _poire_, pour _boire_;
_tiner_, pour _dîner_; _choli_, pour _joli_, _foir_, pour _voir_, etc.
Les Italiens et les Anglais attestent la même chose à leur égard. D’où
vient cette disposition singulière, lorsque l’idiome allemand possède
toutes les nuances des consonnes? Serait-ce un défaut d’attention dans
l’éducation, lorsque l’éducation et l’attention ne manquent point chez
cette nation judicieuse? Serait-ce une roideur naturelle de fibres
qui viendrait d’un tempérament robuste? Cette question est digne des
physiologistes. Quand je considère que la langue chinoise, formée par
un peuple d’abord sauvage, dans le rigoureux climat des provinces du
nord, a plutôt les consonnes fortes que les faibles, je suis porté à
croire que c’est par l’effet de la seconde raison que j’indique.
L’on a dès long-temps remarqué que certains peuples confondent
habituellement le _B_ avec le _V_. Ce cas a lieu de préférence chez les
peuples _Vasques_ ou _Basques_ ou _Gascons_, de qui un poète latin a
dit:
«_O fortunatas gentes quibus vivere est bibere._»
Cet abus s’est propagé chez les Espagnols, et il y cause souvent
des équivoques. L’on ne sait si de leur bouche le mot _rebelado_ ou
_revelado_, signifie _révolté_ ou _révélé_. Quant au changement de _V_
en _g_, qui se remarque dans les deux mots _Vasquons_ et _Gascons_
(car ils y sont synonymes), nous l’expliquerons à l’article du _g_, et
nous ferons voir comment le même mécanisme a produit chez les Russes
l’échange de _moiégo_ en _moiévo_.
Ici vient se placer une prononciation particulière aux Belges, aux
Hollandais, et à plusieurs autres tribus des anciens _Deutches_. Cette
prononciation peinte par _w_, n’est ni notre _v_ français, ni le _w_
anglais: c’est un terme moyen qui tient plutôt de l’_U_ (français):
les lèvres sont disposées comme pour souffler dans le fifre; elles
sont prêtes à se toucher, mais il n’y a pas contact entier, et le
souffle léger, semblable à une aspiration, est la seule circonstance
qui puisse lui donner le caractère de consonne plutôt que de voyelle.
J’ai déjà indiqué qu’elle me semble avoir existé chez les Latins, et
je suis porté à croire, aussi chez les Grecs, surtout de Macédoine et
d’Épire, voisins des _Deutches_ (Daces), où elle fut commune. L’emploi
de l’_upsilon_ en plusieurs cas conduit à cette idée. Quant à la
différence de ce _w_ belge à notre _vé_ français, elle est telle que si
l’on écrit _werven_, on voudra dire _enrôler_, tandis que _verven_ ou
_verwen_, signifiera _teindre_.
La troisième classe ou famille des consonnes provient de la pointe
de la langue en contact avec la paroi intérieure des dents incisives
supérieures: il en résulte deux nuances, l’une forte, peinte par la
lettre _T_, l’autre faible, peinte par la lettre _D_. Maintenant je
n’ai pas besoin de dire au lecteur pourquoi dans notre langue _verd_ se
change en _verte_; _grand homme_, se prononce _grant homme_: la voyelle
force, pour ainsi dire, d’appuyer sur la consonne pour la faire sentir.
Une quatrième famille dérive de celle-ci d’une manière assez
singulière: ayant disposé la langue pour proférer _Da_, si l’on fait
passer par le nez une forte partie du son, avant de détacher la langue,
on profère la consonne _Na_. Dangeau a le premier fait cette remarque,
et il la prouve en observant que si le nez est obstrué, comme dans les
rhumes de cerveau, l’on ne peut plus proférer _Na_, mais seulement
_Da_.
Maintenant dans la syllabe _Na_, si l’on introduit _I_, faisant _Nia_,
prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue contre le palais,
on forme une autre consonne que les Français peignent par _gn_, comme
dans _signe_, _digne_, _indignation_, _ignorance_: les Italiens de la
même manière prononcent _degno_; les Anglais, par l’inverse _ing_,
comme dans _ring_, anneau; _thing_, chose; _king_, roi; enfin les
Espagnols par _ñ_, qu’ils appellent _n_ avec _tildé_, c’est-à-dire
avec un trait: l’alfabet espagnol a le mérite ici de s’être préservé
du défaut des précédens, qui emploient deux ou trois lettres à peindre
une seule consonne aussi simple que D et B. Car _gn_ en _digne_, en
_degno_, en _king_, etc., est un contact aussi indivisible que les
autres consonnes: la lettre espagnole _ñ_ étant commode et connue, il
faut la conserver dans l’alfabet général.
Enfin si l’on appuie le milieu de la langue contre le voile du palais,
et que l’on fasse passer plus de son par le nez que par la bouche avant
de rompre le contact, on formera encore une consonne nasale, inconnue
en Europe, mais très-usitée dans l’Inde, et qui, dans les recueils
d’alfabets indiens, est désignée sous le nom de _nga_ (voyez Alfabet de
l’Encyclopédie, pl. XIX, article Consonnes, figure 5). Pour bien saisir
cette consonne, il faut l’entendre, comme j’en eus l’occasion au Kaire,
de la part de trois Malabares qui revenaient de Constantinople: elle
me frappa dans les mots _nganngani-nganan_ (formule de bonjour). Ces
trois consonnes paraissent mériter le nom spécial de _nasales_.
Une cinquième famille se forme en repliant la pointe de la langue
contre le palais, à l’origine de la gencive des dents incisives: de
ce contact résulte la consonne _La_, dont la valeur et le signe sont
les mêmes pour toute l’Europe. Cette consonne se change ou se confond
quelquefois avec la consonne _Na_; notre peuple dit _Écolomie_, pour
_Économie_; _canneçon_, pour _caleçon_; ceci indique une analogie de
formation entre _La_ et _Na_, mais il y a cette différence que pour
_Na_, la pointe de la langue serre les dents elles-mêmes, et que pour
_La_, elle se replie, s’élève et s’appuie plus doucement contre les
gencives et le palais.
Si dans la syllabe _La_, on introduit _i_, faisant _Lia_, prononcé d’un
seul temps, et si l’on serre la langue _aplatie_ contre le palais, on
obtient une autre consonne, que les Français peignent par _ill_, dans
les mots _fille_, _famille_; les Espagnols par _ll_, dans les mots
_llanos_, _llorar_; les Italiens par _gli_, dans _figlia_, _famiglia_;
etc. Cette consonne n’a point lieu chez les Anglais et les Allemands
qui y substituent notre syllabe ordinaire _li_.
Dans un alfabet régulier, on pourrait sans choquer les yeux, introduire
un L ayant le tildé par-dessous.
Il existe encore une autre consonne appartenant à cette famille,
mais dont je ne connais d’exemple que chez les Polonais; c’est ce
qu’ils appellent _L_ barré. Pour former cet _L_, la langue se replie
fortement vers le fond du palais, et par ce moyen elle opère une cavité
singulière dans la gorge: l’on n’a d’idée de cette prononciation qu’en
l’écoutant attentivement, et elle reste difficile à imiter; mais il est
facile de classer la lettre[24].
[24] Dans les chansons anglaises, lorsque la voix se repose sur
une finale de vers terminée en _le_, comme dans _little_,
_bubble_, il m’a semblé que cette prononciation _ble_ et _tle_
avait quelque chose d’analogue à l’_l_ barré.
Cette classe a mérité le nom de _linguale_.
La langue, à raison de sa souplesse, pouvant se mettre en contact avec
les diverses parties de la bouche, parvient aussi à former presque
seule une et même deux consonnes que l’on peint par la lettre _R_, et
que je place en sixième classe.
Je dis _deux_ consonnes, parce qu’après avoir écouté avec attention les
Anglais prononcer leur _R_ en certains mots, je reste convaincu qu’ils
ont deux _R_ bien distincts; l’un celui que prononce toute l’Europe
(_Ro_), dans lequel la pointe de la langue légèrement appuyée contre
les gencives supérieures, ne laisse sortir le son qu’en subissant trois
ou quatre vibrations très-marquées à l’oreille: on les entend dans les
mots _je frapperai_, _je porterai_; _to trust_ (confier), _the frost_
(la gelée): dans l’autre _R_, la langue ne subit point de vibration
sensible; mais elle laisse passer avec gêne un son froissé, qui porte
à l’oreille la sensation d’un son bègue; par exemple, dans les mots
_sir_ (monsieur), _fur_ (fourrure), _warm_ (chaud); quiconque écoutera
bien ces mots, s’apercevra que l’_R_ n’y est point vibré à notre
manière, et qu’il est réellement un _R_ distinct, un _R faible_ ou
_doux_, dont l’alfabet arménien semble offrir un autre exemple; car les
Arméniens comptent deux _R_ aussi, l’un rude, nº 28 de leur alfabet,
l’autre _R_ doux, nº 32.
Cet _R_ faible est une des prononciations auxquelles les Anglais
reconnaissent le mieux un étranger: le mot _sir_, lui seul, est une
pierre de touche d’autant plus fine, que l’_i_ n’est pas ce qu’il
semble, mais bien cet _E_ gothique tenant de l’_o_ et de l’_eu_, dont
j’ai parlé.
Pour ne pas confondre ces deux lettres, donnons à l’_R_ vulgaire son
nom grec _Ro_, et à l’_R_ anglais son nom national _aR_.
Entre _Ro_ et _La_ il y a une analogie de mécanisme qui explique
pourquoi l’une de ces lettres se change quelquefois en l’autre; par
exemple, pourquoi le mot latin prononcé _lousciniola_, est devenu notre
français _rossignol_: ici entre _R_ et _L_, il n’y a de différence que
les vibrations du bout de la langue: cette classe ou famille est notre
sixième.
La septième est celle des deux consonnes dites _sifflantes_, dans la
plupart des langues: elles se forment en rapprochant les deux dentiers,
et en appuyant le bout de la langue contre la jointure des incisives
hautes et basses: de ce contact et du bruit de l’air sifflant il
résulte une consonne douce ou faible, peinte par _zed_, et une consonne
plus ferme, peinte par _Sa_.
De leur analogie ces deux prononciations sont fréquemment confondues
chez les Français et les Allemands, mais en ce sens que la forte _S_
dégénère en la faible _Z_: on écrit _rose_, on prononce _roze_. Il a
plu aux imprimeurs d’user de cette licence au point d’écrire _hasard_,
au lieu de _hazard_, selon l’ancienne et véritable orthographe; de
cette manière rien n’est fixé, et les difficultés de lecture se
multiplient pour l’étranger. Chez les Allemands, _Z_ n’est pas simple,
c’est un composé de _DS_, d’autant plus vicieux que _D_, consonne
faible, se lie mal à _Sa_, consonne forte, et que malgré soi on
prononce _DZ_, ou _ts_; les Italiens sont dans le même cas.