D’après ces remarques, il me semblerait convenable de ne pas donner à

l’_E_ muet, lorsqu’il expire, le même signe que lorsqu’il est fortement

exprimé; et comme en ce dernier cas je le trouve d’origine _gothique

ou allemande_, je proposerais de lui affecter la figure que lui donne

cet alfabet, et que nous avons maintenue dans notre écriture de _ronde_

(l’ε). Nous réserverions au véritable _E_ muet expirant son habituelle

figure de _E_ nu.

Je retrouve cet _e_ gothique dans tous les infinitifs allemands

finissant en _en_, comme _haben_ (avoir), _leben_ (vivre), _schlafen_

(dormir), etc.

Je le trouve encore bien caractérisé dans les mots anglais _sir_,

_bird_, _shirt_, et même dans la syllabe _ure_ des mots _pleasure_,

_measure_ (prononcez _pléjer_, _méjer_), et encore dans la syllabe _on_

des mots _bacon_, _fashion_, _faction_, _nation_, (prononcez fachen,

née-chen, etc.)[15].

[15] A la manière dont j’ai ouï les trois Indiens à Paris

prononcer _Bermah_, je ne doute pas que l’_e gothique_

n’existe dans le _Sanscrit_ et dans plusieurs de ses dérivés,

où les Anglais le peignent par _w_.

Dans notre langue française, le bas-peuple, qui conserve souvent les

vieux usages, semble avoir gardé la trace de l’origine romane que j’ai

indiquée: dans le midi, vous entendrez les enfans crier ma _mērò_, mon

_pērò_; vers le nord, ma _mēre_, mon _pēre_, et vers la Bretagne et le

Maine, ma _mēran_, mon _pēran_.

Les anciens grammairiens français, en donnant au véritable _e_ muet

le nom de _e_ féminin, semblent avoir eu pour raison que dans les

adjectifs il sert souvent à marquer le genre féminin: par exemple,

_bon_, _bonne_; _grand_, _grande_; _planté_, _plantée_; _frappé_,

_frappée_; mais cette prétendue règle subit une foule d’exceptions,

comme on le voit dans les adjectifs à deux genres, tels que _fidèle_,

_infidèle_, _parallèle_, _austère_, _sévère_, et surtout dans les

substantifs _père_, _frère_, _arbre_, _trouble_, etc.

Une dixième voyelle est _ê_, appelé ouvert, dans les mots français

_tête_, _fête_, _quête_, _être_, prononcé de la même manière sous la

forme _ai_, dans les mots _maître_, _naître_, _paître_, etc.

Les Anglais le prononcent et l’écrivent comme nous dans les mots

_air_, _pair_, _fair_, _nail_, _sail_, etc., de même que dans les mots

_where_, _there_, _they_, etc. (ouêre, thêre, thê): les Italiens le

prononcent dans _bello_, _ferro_, _vero_.

Les Allemands le figurent par _ä_: ainsi lorsqu’ils écrivent _bäten_

(prier), _läben_ (vivre), _älter_ (plus vieux, de _alt_, vieux), ils le

prononcent comme nous ferions _bêten_, _lêben_, _êlter_.

On sent ici l’utilité de distinguer les divers _E_ par des accens ou

marques quelconques: avant le règne de François Ier, tous nos _E_ se

ressemblaient; en lisant _cœur ferme_, l’on ne savait si ce n’était

pas _cœur fermé_; _esprit informe_, pouvait être _esprit informé_: ce

fut le médecin _Jacques Dubois_ qui, instruit dans la langue grecque,

proposa des accens du genre de ceux dont Aristophane de Byzance fut,

dit-on, le premier inventeur. L’on n’a conservé que l’accent aigu

de Dubois sur _é_; mais on a profité de ses idées pour introduire

d’abord l’accent grave, qui se montre dès avant 1600: puis l’accent

circonflexe, qui ne date guère que de 1720 à 1730, et dut à l’abbé de

Saint-Pierre une grande partie de son crédit.

A l’occasion du grec, j’observe que, selon nos classiques, sa voyelle

_êta_ est identique à notre _ê_ français: les Grecs modernes nient

cela par la raison qu’ils prononcent _i_ sur _êta_, et qu’à titre

de descendans, ils prétendent mieux représenter les anciens: à ce

titre, les paysans d’Italie nous retraceraient les vieux Latins: dans

cette hypothèse _grecque_, ce vers du poète _Kratinos_, contemporain

d’Hérodote:

Comme une brebis qui va criant _bê, bê_;

devra se lire, _qui va criant vi, vi_; car nos Grecs actuels prononcent

_Vé_ sur le _Bé_, et s’ils veulent dire _B_, ils écrivent _MP_, ce qui

est tout-à-fait barbare. Par suite de ceci, les chèvres égyptiennes

du roi Psammetichus n’auront point crié _bêk_, _bêk_, comme le dit

Hérodote[16], mais _vik_, _vik_: leur cri a-t-il changé? J’atteste

qu’il m’a semblé être encore _bê_ ou _mê_, avec quelque chose de plus

à la fin du mot: et du temps de Moïse, les Hébreux l’ont ouï ainsi,

puisque, en leur dialecte arabique, le nom de la chèvre est _meuz_, par

imitation de son cri.

[16] Cet auteur nous dit que, pour découvrir quelle langue

_naturelle_ parlerait l’homme absolument sauvage, les savans

de Psammetichus firent élever deux enfans nouveau-nés par une

chèvre, avec défense expresse au berger de jamais parler. Le

cri unique des enfans grandis se trouva être _bek_ (sans la

finale grecque os); on rechercha le sens de ce mot en diverses

langues: il se trouva signifier _pain_, en langue phrygienne;

et les savans d’Égypte furent assez _enfans_ pour ne pas voir

qu’il était l’imitation du cri de la chèvre. Quant au sens

de ce mot en phrygien, il est curieux de le trouver le même

qu’en anglais, où Bèke (bake) signifie _boulanger_ ou _cuire_

du _pain_. La raison en est que l’ancien anglais dérive du

deutche ou mœso-gothique, qui fut la langue des Daces et des

Thraces dont les historiens nous disent que le phrygien fut un

dialecte. Les Tartares de cette contrée que visita _Busbec_,

vers 1550, parlaient encore ce même langage, puisque, dans le

vocabulaire qu’il cite, plus d’un tiers des mots est anglais.

Quant au _B_, prononcé _V_, comment se fait-il que les anciens Grecs

rendent toujours par cette lettre le _B_ de tous les dialectes

arabiques lesquels n’ont point de _V_: ce serait un utile travail de

comparer l’alfabet grec moderne à l’ancien, à dater seulement du

temps de l’évêque Eusèbe (320). Un autre travail curieux serait de

nous développer cette descendance des Grecs actuels, en déduisant

tout ce que les conquêtes des Barbares, tout ce que leurs invasions,

leurs incorporations à l’état militaire ont introduit et mêlé de sang

étranger, goth, thrace, bulgare, au sang des Hellènes.

Une onzième voyelle est peinte par les composés _ée_, _ez_; dans les

mots _fée_, _née_, _nuée_, _donnée_, _tombez_, _chantez_, _bornez_.

Les Anglais ont évité ce vice d’orthographe en peignant cette voyelle

_ée_ par _A_ seul, dans les mots _make_, faire; _bake_, boulanger;

_snake_, serpent; _shake_, secouer; que nous devons prononcer _mée-ke_,

_bée-ke_, _snée-ke_, _chée-ke_. Mais comme chez eux la lettre _A_ prend

d’autres valeurs, il eût été plus convenable d’établir ici un signe

spécial, par exemple, _æ_, qui précisément en anglais vaut _ée_, comme

dans le français et dans la prononciation latine de presque toute

l’Europe. La voyelle _ée_ existe en allemand, sous la forme _eh_: on

l’entend dans les mots _ehren_, honorer; _dehnen_, tendre; _behner_,

panier.

Je ne la connais pas dans l’italien ni dans l’espagnol.

N’est-il pas singulier que chez les Français, où elle est d’un usage

fréquent, pas un grammairien, depuis Jacques Dubois (1531), ne l’ait ni

comptée ni remarquée? Tous se bornent à reconnaître trois _E_, savoir:

_E_ muet final; _É_ masculin ou fermé; _È_ ouvert, qu’ils frappent de

l’accent grave jusque vers 1720, où le circonflexe (_Ê_) commence à

paraître. L’abbé Regnier, organe de l’Académie française en 1706, n’a

pas d’autre doctrine. L’abbé Dangeau qui, en 1695, publia des vues

neuves et judicieuses sur les voyelles, pense de même, et cite les mots

_fermeté_, _netteté_, comme contenant les trois _E_, savoir, _È_ ouvert

dans _fer_, _E_ muet dans _me_, _É_ masculin dans _té_: la même chose

en _nètteté_, qu’aujourd’hui nous ne prononçons plus de même, mais

_netteté_. Enfin, si Beauzée, qui en 1767 eut le bon esprit de profiter

de celui de ses devanciers, nous compte quatre _E_, c’est parce qu’il

veut que l’on distingue _È_ de _Ê_; ce qui ne peut guère s’admettre vu

l’infiniment petite différence de leur prononciation, et vu l’origine

des deux accens, dont l’un (ê) n’est réellement que l’_è_ grave mieux

marqué, auquel il a succédé. Jacques Dubois est réellement le seul qui

compte quatre voyelles distinctes sous la figure _E_, savoir:

1º é qu’il appelle _son plein_ dans _amé_;

2º è, _son faible_ dans bonne grace (on voit que c’est E muet);

3º _âi_ ou _êi_ dans maître (c’est notre Ê);

4º Enfin ē, _son moyen_ dans _vous aim_-ēs (pour aimez).

Voilà notre voyelle _E_ qui n’a point reçu de nom propre, et à laquelle

il est embarrassant d’en donner. On ne peut l’appeler _E_ long,

puisqu’elle peut se prononcer brève: nous proposons de l’appeler _ÉE_

double, et de la figurer ē dans un alfabet régulier.

Une douzième voyelle est peinte par _É_ que l’on nomme É masculin ou

fermé, qui se prononce dans les mots _armé_, _clarté_, _bonté_, etc.

Il existe dans les mots anglais _red_, rouge; _bell_, cloche; _head_,

tête; _death_, mort (prononcez héd; déth);

Dans les mots allemands _besser_, meilleur; _etwas_, quelque chose, etc.

Il est le plus habituel dans les langues espagnole et italienne.

Pourquoi les Français l’appellent-ils _E_ masculin? Ce doit être parce

qu’ils auront remarqué qu’il caractérise ce genre dans une foule de

participes: _armé_, _honoré_, _frappé_, _brisé_, etc. Mais si d’autre

part il se montre dans une foule de substantifs féminins, tels que

_santé_, _bonté_, _clarté_, etc., que devient son nom? L’épithète de

_E_ fermé ne lui convient guère mieux: en quoi l’est-il plus qu’aucune

autre prononciation _E_? Je ne vois de réponse qu’en ce que les

participes masculins _armé_, _honoré_, _frappé_, etc., sont clos ou

fermés par cet _É_, sans qu’ils soient suivis de E muet final, qui les

rouvrirait pour les rendre féminins. Si l’on trouvait cela une mauvaise

raison, je dirais que dans les anciens grammairiens elles sont presque

toutes de ce genre.

Une treizième voyelle est peinte par _I_; et se prononce de la même

manière chez tous les Européens, avec la seule différence d’être

tantôt brève, tantôt longue. Les grammairiens anglais sont les seuls

qui aient caractérisé ce double état par deux signes différens. Selon

leur orthographe, _I_ bref se trace d’une seule lettre dans les mots

_spirit_, _habit_, _fit_, _envy_, _sorry_, _merry_: I long se trace au

contraire par deux _EE_ dans _need_, _knee_, _to see_, ou par _EA_ dans

_the sea_, _to fear_, _to beat_, qu’un Français doit prononcer _nîd_,

_knî_, _to sî_, _the sî_, _to fîr_, _to bît_: je le répète; ces signes

multiples, pour un objet simple, sont un vice d’alfabet, comme, par

inverse, c’en est un autre de prononcer les deux voyelles _AI_ sur la

seule lettre _I_, ainsi que le pratique l’alfabet anglais.

Quant à une différence réelle entre _i_ bref et _î_ long, on ne peut

se dispenser de la reconnaître, puisqu’il en résulte des différences

matérielles dans le sens des mots: car si je prononce _sick_, ce mot

pour un Anglais signifiera malade; _sîk_ (seek) signifiera chercher:

_bit_ signifiera morceau; _bît_ (beat) signifiera battre: _rich_

signifiera riche; _rîch_ (reach) signifiera portée, capacité: _fit_

signifiera accès; _fît_ (feat) signifiera fête, etc. Comme nous

trouverons cette distinction de _I_ bref ou _I_ petit et de I long

ou grand I, établie organiquement dans l’arabe et dans ses analogues

asiatiques[17], nous croyons devoir en tenir compte dès à présent,

affectant _i_ pointé à _i_ bref, et î romain circonflexe à _i_ long.

[17] Elle existe dans le latin.

L’I bref ou long est la voyelle qui laisse le moins de cavité dans la

bouche, le moins d’espace entre la langue et le palais; de manière

que, en resserrant encore un peu, l’on produit le sifflement des

oies, qui est _ich_ allemand, réputé consonne[18]; et si l’on touche

tout-à-fait, l’on forme le _gué_ et le _ké_, consonnes positives,

dont l’affinité avec _yé_ et _ïé_ a causé des permutations de mots

capables d’embarrasser l’étymologiste qui n’a pas cette clef. C’est par

cette affinité que le _ianus_ des Latins est identique au _ganes-a_

indien prononcé _guianesa_; que le _gelas_ grec est devenu le _yellow_

anglais, _guiallo_ et _djallo_ italien, et _jaulne_ français; que

le latin _ego_, prononcé _eguio_, a fait _eyo_, et _io_, je ou moi;

qu’en anglais, le mot _indian_ est prononcé _indjén_, etc. Enfin,

qu’en français le mot _trier_, dans le peuple, est devenu _triquer_;

_triquer_ le bon du mauvais.

[18] Litera _anserina_ des Latins.

C’est encore à raison de cette affinité que dans l’ancien _latin_,

comme dans le _sanscrit_, la voyelle i, suivie d’une autre voyelle,

usurpe quelquefois le rôle de consonne, sans pourtant le devenir, comme

le croient quelques-uns. Écoutons Quintilien: «Il est du devoir du

grammairien d’examiner si l’usage n’a pas _admis_ quelques voyelles en

fonction de consonnes; car on écrit _iam_ comme _tam_, _quos_ comme

_cos_[19].»

[19] In vocalibus videre est an aliquas pro consonantibus usus

acceperit: quia _iam_ sicut _tam_ scribitur, et _quos_ sicut

_cos_.

Remarquez bien que Quintilien ne dit pas que dans _iam_, _i_ fût

consonne, mais seulement que l’usage lui en donnait la fonction, en

prononçant _iam_ d’une seule syllabe comme _tam_. Certainement _I_ ne

saurait changer de nature: étant un _son_, il ne peut en même temps

être _un contact_; mais dans l’état de rapprochement où le palais

et la langue se placent pour former _i_, la voyelle _a_ s’échappe

comme s’il y avait _contact_ vrai, sans changement de position; ce

qui n’arriverait pas s’il leur fallait former _EA_. Ceci peut sembler

subtil, parce qu’en ce genre d’explication l’on ne peut rendre par

écrit les nuances de la prononciation, mais les faits n’en sont pas

moins vrais.

Quand on lit les auteurs latins dans les livres imprimés, on pourrait

croire qu’ils eurent nos lettres _j_ et _v_, parce que maintenant elles

se trouvent dans leurs ouvrages; mais la vérité est qu’elles n’existent

dans aucun manuscrit ancien, pas même dans les imprimés antérieurs à

la fin du seizième siècle: jamais on n’y voit que les lettres _i_ et

_u_. Ce fut vers cette époque que les grammairiens français surtout

commencèrent à se plaindre de la confusion de _u_ et _i_, pris tantôt

pour voyelles, tantôt pour consonnes; et ce ne fut que vers et depuis

1600 que s’introduisit l’usage d’allonger l’_i_ en _j_, d’arrondir

l’_u_ en _v_, pour faire _ja_ et _va_; ce qui a produit deux lettres

nouvelles dans l’alfabet français. Le poëte Corneille a beaucoup

contribué à cette innovation, dont le mérite originel remonte à Loys

Meygret, qui, profitant des idées de Jacques Dubois, en fit le premier

la proposition dans son livre sur l’orthographe, imprimé en 1545.

Une quinzième voyelle est l’_u_ français dans les mots _sur_, _pur_,

_mur_ etc. Cette voyelle existe aussi dans les langues turque,

flamande, hollandaise et dans le haut allemand, où elle est peinte par

_ü_. Elle a même lieu dans le nord de l’Italie, mais elle ne se trouve

point chez les Autrichiens, chez les Bavarois et autres riverains du

Rhin, qui, au lieu de prononcer _pureté_, _sureté_, _nud_, _crud_,

disent _pirté_, _sirté_, _neid_, _creid_. Cette substitution d’_i_ à

_u_, qui fait rire le vulgaire, a le mérite de révéler au grammairien

pourquoi les anciens latins disent indifféremment _optimus_ ou

_optumus_; _maximus_ et _maxumus_. Pour peu que l’on se rende compte

de l’état de la bouche en ces deux voyelles, on s’aperçoit que le

passage est également resserré pour l’une et pour l’autre, et qu’il

y a entre elles un terme moyen analogue, que Quintilien a bien senti

en citant les exemples que nous venons de rapporter, et en insistant

sur la différence de _I_ long dans _opimus_, qui n’a pas permis cette

confusion.

L’exemple d’_optumus_ et _maxumus_ n’est pas le seul qui autorise

à croire que les Latins aient connu notre _U_ français, quoique en

général ils le prononçassent _OU_. D’abord ils purent le tirer des

anciens Grecs, leurs aïeux, chez lesquels le υ semble avoir été

ordinairement _ou_ bref, et quelquefois notre _u_ français même.

Ensuite les Latins Cisalpins et d’autres étrangers incorporés durent

propager cet _u_, qui leur était familier: à la manière dont les

mots _uel_, _uelle_, _uir_, _uirtus_, _uoluit_, _uoluere_, sont

encore aujourd’hui prononcés chez les Allemands, les Slavons,

les Transylvains, etc. Il y a lieu de croire que les Romains ne

prononçaient pas _ouel_, _ouelle_, _ouir_, _ouirtous_, _ouolouit_,

_ouolouere_; mais que par euphonie ils employaient soit notre

_U_ véritable, soit son analogue le _w_ belge, qui, formé par le

rapprochement des deux lèvres, comme pour jouer du fifre, est une

prononciation moyenne entre notre U français et notre consonne _v_.

Quintilien dit expressément que dans les mots _seruus_, _vulgus_, le

premier _U_ est le _digamma_ éolien, lequel ne saurait être que notre

_v_ français ou le double _W_ belge. Sans insister sur cette question

d’érudition, il me suffit de remarquer que dans tout le midi, en

Italie, en Espagne, chez les Arabes d’Afrique et d’Asie, notre _U_

français n’a point lieu; tandis que dans le nord il existe chez les

Belges, chez les Hollandais, chez les Allemands du haut dialecte,

chez les Turcs, c’est-à-dire chez tous les peuples d’origine gothique

et tartare. Néanmoins il faut en excepter les Anglais, qui ne le

prononcent point, mais qui, sur son signe _U_, prononcent rapidement

une diphtongue que John _Wallis_ a bien désignée en disant qu’elle

ressemble à _iu_ (iou) bref dans le mot espagnol _ciudad_.

Il est inutile de remarquer que, de toutes nos voyelles, celle-ci

fatigue le plus les étrangers qui n’en ont pas l’habitude; elle les

jette dans des contre-sens très-incommodes pour eux et pour nous: un

Espagnol, un Italien ne disent point _mettre son chapeau_ dessus _sa

tête_, mais _dessous sa tête_. Cela fait rire le vulgaire; mais cela

fait méditer le philosophe sur la puissance physique des habitudes de

l’enfance, et sur les difficultés que l’art du langage, maintenant si

facile, a dû opposer aux premiers humains qui l’ont inventé.

Après les diverses voyelles que je viens de décrire, je ne vois plus

que les quatre nasales _an_, _on_, _in_, _un_, qui passent mal à propos

pour n’exister que dans le français, et qui néanmoins se trouvent

dans plusieurs langues de l’Asie et même de l’Europe. Par exemple,

les Polonais prononcent _on_ et _in_ comme nous, et les peignent

judicieusement par un signe simple _ą_ pour _on_, et _ę_ pour _in_. Si

les Anglais et les Allemands, n’en ont pas fait une telle distinction,

ils ne profèrent pas moins le son, surtout lorsque _an_, _on_, _in_,

sont suivis d’une consonne. Par exemple, _anker_ (ancre), _ingber_

(gingembre).

Les grammairiens français ont assez long-temps hésité s’ils

admettraient pour voyelles ces quatre prononciations, sans doute par

la raison qu’ils les voyaient toujours figurées par plusieurs lettres:

mais si, comme il est de fait, les nasales _an_, _on_, _in_, _un_, sont

aussi indivisibles que _A_, _E_, _O_, elles sont aussi réellement des

voyelles. Il y a seulement cette circonstance particulière que dans

leur peinture, comme dans leur prononciation, la consonne nasale _n_

est toujours prête à se montrer lorsqu’elle est suivie d’une voyelle;

tandis qu’elle reste cachée, si elle est suivie d’une consonne. Par

exemple, dans les mots _un œuf_; _un animal_, la nasale _un_ semble se

décomposer en _U_, qui reste seul, et _n_, qui se joint à _animal_,

u-nanimal; tandis que dans les mots _un bœuf_, _un cheval_, cette même

nasale _un_ reste indivisible. La même chose se remarque dans les mots

_bon ami_, etc., _l’an passé_, etc.

Cette nature mixte vient de ce que le son partagé entre la cavité

_du nez_ et celle de la bouche porte à l’oreille une sensation d’un

genre que les autres voyelles n’ont pas. Ceci nous mène à faire une

remarque qui n’a pas encore été citée, ou du moins développée; savoir,

qu’il existe une voyelle purement _nasale_, ou _son_ émis par le seul

canal du nez, la bouche restant parfaitement close: chacun peut s’en

convaincre; et dans l’essai que l’on en fait, l’on s’aperçoit qu’il

s’y joint une sorte de consonne qui porte à l’oreille une sensation à

peu près comme _kn_. Cette espèce de _k_ est formée par l’application

du voile du palais contre l’arrière-bouche; et si cette application

est plus faible, il en résulte un g-n. Ces prononciations ne sont

représentées par aucune lettre dans les alfabets, et cependant mon

oreille croit bien les entendre dans les mots allemands qui finissent

en _ken_, comme _saken_ (ensacher), _brocken_ (émiéter), même un peu

dans les mots anglais _broken_, _spoken_, etc.

Importante ou non, cette remarque doit tenir sa place dans l’analyse

générale des prononciations.

Quant aux nasales _on_, _an_, _in_, _un_, mon oreille les entend dans

les langues turque, persane, même dans l’arabe et dans les échantillons

d’indien, malabare et de Bengali, qui ont été à ma portée: elles se

trouvent surtout à la fin des mots, comme une sorte de repos à la

respiration nonchalante et fatiguée par la chaleur; sous ce rapport

elles ont de l’analogie avec l’E muet, qui est le _son_ de _repos_

des hommes du nord: ainsi la nature a fait les premiers frais de

ces habitudes, et l’imitation les a implantées. Il est probable que

primitivement ces finales _on_, _en_, _in_, _un_, ne furent point

partie intégrante des mots, et qu’elles n’y ont été ajoutées que par

la suite; que, par exemple, dans l’ancien allemand, les infinitifs ne

se terminaient point par _en_, comme dans _haben_, _läben_, _glauben_

(croire), _fragen_ (s’informer), mais qu’ils se disaient nûment _hab_,

_läb_, _glaub_, _frag_, comme il arrive encore chez les Autrichiens,

les Bavarois, etc.

Il appartient aux savans de cette langue de nous donner la solution de

cette question dont les rameaux s’étendent jusqu’au _sanscrit_, qui,

de jour en jour, se décèle davantage pour être la souche de tous les

idiomes gothiques.

Maintenant si nous résumons toutes les voyelles décrites, nous en

trouvons dix-sept, y compris les quatre _nasales_, par conséquent

treize seulement dans l’acception vulgaire: ce nombre treize est celui

du grammairien _Beauzée_, qui, parmi nos modernes, passe pour avoir

le mieux étudié cette question (il a écrit en 1767). Néanmoins entre

son tableau et le mien, il y a des différences essentielles: Beauzée

compte quatre _E_; mais il veut que dans _fer_, _mer_, _amer_, _è_

soit différent de _Ê_ dans _faire_, _maire_, _tête_, _fête_, etc. Cela

peut se dire strictement parlant, mais la différence consiste plutôt

en ce que dans les mots _fer_, _mer_, _Ê_ est plus bref que dans les

mots _faire_, _maire_: aussi les grammairiens antérieurs, tels que

Regnier, Dangeau, etc., n’ont-ils point fait cette distinction en

citant les mêmes mots pour exemples; et lors même qu’on la ferait,

l’on ne pourrait se dispenser d’admettre à plus forte raison le _ée_

que j’ai établi, lequel a une différence bien autrement caractérisée,

encore qu’aucun de ces savans n’en ait tenu compte. Je diffère encore

de Beauzée, en ce que, comptant comme moi deux _eu_, il veut les

trouver dans les mots _jeûneur_ et _jeunesse_, qui, selon moi, se

ressemblent trop. _EU_ dans _jeûneur_ est bien mon _EUX_ profond;

mais dans _jeunesse_, _EU_ n’est point assez ouvert; il ressemble à

_peu_, _feu_, etc., et non à _EU_ dans _peur_, _cœur_, _sœur_, qui est

très-différent. Du reste, nous admettons deux _a_, deux _o_, un _ou_,

un _i_, un _u_; mais je blâme et rejette comme inutiles et embrouillés

ses _classemens_ de voyelles en _constantes_ ou _variables_,

_retentissantes_ ou _graves_, _labiales_, _orales_, _aiguës_, etc.

Tout cela n’est bon qu’à embarrasser l’esprit. J’en dis autant des

_dentales_ et _palatales_ de Wallis, comme s’il y avait des voyelles où

les dents et le palais fussent plus particulièrement utiles.

L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques OEuvres de C.-F. Volney, tome VIII · 第 3 / 28 段