voyelles, soit consonnes, dont je veux lui exposer le tableau, je ne
puis employer ni la méthode de ceux qui croient pouvoir fabriquer
des automates parlans, à l’imitation de l’automate flûteur de
Vaucanson[10], ni la méthode des instituteurs de sourds-muets, qui,
comme le médecin Amman, croient pouvoir décrire les voyelles et les
consonnes par la position anatomique que prennent les organes de la
bouche pour former chacune d’elles. Quiconque étudiera ce sujet avec
attention se convaincra que dans l’acte de la parole, la nature agit
par des nuances trop fines, trop subtiles, pour être traduite par
des moyens si mécaniques. Je n’en connais qu’un seul efficace; c’est
d’entendre les prononciations de la bouche même des personnes qui en
ont l’habitude: et telle est la délicatesse de la chose en elle-même,
que, si cette habitude n’a pas été contractée dès le bas âge, les
organes deviennent avec le temps inhabiles, et comme rebelles à les
proférer: nous en avons l’exemple dans les Espagnols et les Italiens,
pour qui la prononciation de l’_u_ (dans _mur_, _futur_), si facile
aux Français et aux Turcs, est d’une extrême difficulté: les Français,
les Allemands, les Italiens, élèvent la même plainte contre le _th_
anglais, si facile à cette nation, ainsi qu’aux Grecs et aux Espagnols.
Les Anglais de leur côté, comme les Français, se récrient sur la dureté
apparente du _jota_ espagnol ou _ch_ allemand (dans _buch_, _nacht_),
etc. Je supposerai donc que mon lecteur est exempt de ces préjugés,
et qu’il a la connaissance acquise, ou la possibilité de connaître
par consultation auriculaire les voyelles et consonnes que je vais
recenser. Je commence par les voyelles.
[10] Un livre récent et digne d’estime, intitulé _Éducation
physique de l’homme_, un volume in-8º, 1815, chez Treuttel,
m’indique, à son chapitre IX (où il traite de la parole), un
essai de ce genre, fait par _Kempeln_. Je ne puis le juger,
ne sachant pas l’allemand; mais si Kempeln n’a trouvé que
douze voyelles en Europe, et si dans les consonnes il juge
que _p_ n’est pas la forte de _b_, selon les citations de M.
Friedlander on a lieu de croire qu’il n’est pas dans la route
du vrai.
D’après les recherches que j’ai faites sur ce sujet, il me semble que
le nombre total des voyelles diverses usitées dans les langues d’Europe
ne se monte pas à plus de dix-neuf, y compris les quatre _nasales_.
Voyez le tableau des voyelles, à la fin de ce chapitre.
Dans ce tableau, je n’ai point disposé leurs _signes_, c’est-à-dire les
_lettres_, selon l’usage accoutumé, parce que le mélange des voyelles
et des consonnes qui a lieu dans tous nos alfabets est une confusion de
choses essentiellement différentes, qui tend à prouver que l’alfabet
primitif dont ils dérivent n’a point été une invention systématique,
dressée par calcul de principes, et organisée d’un seul et même jet;
mais plutôt le résultat progressif d’un premier aperçu, peut-être
autant fortuit qu’ingénieux, dont l’auteur se serait hâté de faire
l’application pratique, sans prendre le temps, ou sans avoir l’art
de bien connaître les élémens philosophiques de sa chose: ce que les
anciens nous disent d’un premier alfabet qui n’aurait eu que seize à
dix-huit lettres, viendrait à l’appui de mon idée.
J’ai conservé l’A en tête des voyelles, non à raison du droit divin
que lui attribuent d’anciens rêveurs scholastiques, qui, ne comprenant
rien à l’origine naturelle des choses, ont partout supposé des causes
fantastiques, et ont voulu que l’alfabet fût une invention du dieu
_Thaut_ ou du dieu _Mênou_; ni parce que de prétendus physiciens
l’ont regardé comme le premier _son naturel_ proféré par l’homme en
naissant, comme si les accoucheurs n’attestaient pas que sur vingt
enfans nouveau-nés, dix crient en Ê quand dix crient en A; et comme
s’il était probable que l’observateur subtil qui le premier s’avisa de
peindre les sons, n’eût pas eu des motifs d’intérêt personnel autrement
stimulans que la fade curiosité de guetter les enfans à naître, pour
savoir comment ils crient. De si puériles raisons prouvent seulement
l’enfance du raisonnement dans leurs auteurs; et comme il vaut mieux
avouer franchement ce qu’on ignore, que de fausser son jugement par de
sottes croyances, nous dirons que personne n’a encore deviné pourquoi
la lettre A se trouve en tête de tous les alfabets: et cependant nous
lui conservons cette place, ne fût-ce que parce qu’étant le signe d’une
voyelle _ouverte_, elle nous offre le moyen de passer de proche en
proche des plus _ouvertes_ aux plus _serrées_.
Nos grammairiens français sont d’accord que la lettre A, quoique
seule de son espèce en notre alfabet, peint réellement deux voyelles
bien distinctes l’une de l’autre dans la prononciation: l’une de ces
voyelles se trouve dans les mots _Paris_ (ville), _ami_, _attaqua_,
_frappa_, _patte_ (d’oiseau), _tache_ (d’huile); on appelle bref cet
_a_, et l’on a tort; car il peut se solfier aussi bien sur une note
blanche que sur une double croche. Le nom d’_a_ ouvert ne le qualifie
guère mieux, car on peut le faire entendre en ouvrant très-peu la
bouche, comme l’avouent les observateurs.
C’est une véritable difficulté que de donner des épithètes aux
voyelles, de vouloir les caractériser par la sensation qu’elles
causent, ou par leurs moyens de formation. D’autre part, les classer
géométriquement, comme a fait le mathématicien anglais _John Wallis_,
qui compte trois _labiales_, trois _dentales_, trois _palatales_, est
une erreur aussi manifeste en son prétexte qu’inutile en sa pratique.
Ce classement est vrai pour les consonnes, comme nous le verrons,
et sans doute c’est ce fait qui a suscité l’idée de _Wallis_; mais
son application aux voyelles est d’autant plus fausse, que plusieurs
d’entre elles peuvent se faire entendre _les mêmes_, quoique l’on
ait changé l’ouverture des lèvres et de la bouche, ainsi que l’avoue
le médecin Amman[11]. On ne peut donc désigner que par des épithètes
de pure convention les diverses voyelles que peint une même lettre,
et comme la chose importante est de bien s’entendre, nous proposons
d’appeler petit _a_, ou _a_ clair, l’_a_ prononcé dans les mots
_Paris_, _ami_, _frappa_, etc. Nous verrons par la suite le motif et
l’utilité de ces noms.
[11] Page 218.
Cet _a_ clair est le plus habituel de la langue italienne et du haut
dialecte allemand qui domine en Saxe; il est aussi très-fréquent dans
la prononciation anglaise, et cependant il n’a aucun représentant dans
l’alfabet de cette langue; car sur la lettre _a_ les Anglais épellent
notre _e_: sur _e_ français ils prononcent _i_, sur _i_ ils prononcent
la diphtongue _ai_, ce qui est un contre-sens; aussi n’est-il point
d’Anglais instruit qui n’avoue que l’alfabet de sa langue est un chaos
d’irrégularités: par esprit de justice, j’en dirai autant de l’alfabet
français et de son système orthographique; en sorte qu’ici nous avons
le phénomène bizarre des deux peuples de l’Europe qui, ayant le plus et
le mieux cultivé l’art du langage, ont le système le plus absurde de le
peindre. Quels progrès eût donc fait leur littérature, quelle extension
eût pris leur langage, si leur système d’orthographe eût eu seulement
la demi-perfection de l’orthographe italienne et castillane?
TABLEAU GÉNÉRAL
DES VOYELLES USITÉES EN EUROPE.
+-------+-----------+-------------------------------------------------+
| | | EXEMPLES. |
|Nos |DÉSIGNATION| /------------------------------------------\ |
| FIGURE| | EN FRANÇAIS. | EN ANGLAIS. | EN ALLEMAND. |
+-------+-----------+-----------------+--------------+----------------+
| 1 a |clair, |Paris, patte |habit, rabbit,|alabaster, |
| | ou bref, | (d’oiseau), mal.| sad, mad. | abend. |
| | petit _à_ | | | |
| | | | | |
| 2 a |profond, |âme, âge, pâte |fall, call, |aal (anguille), |
| | ou long, | (de farine), | law, | ahl (alêne): |
| | grand _â_ | mâle (sexe). | bec_au_se. | surtout dans le|
| | | | | bas-allemand. |
| | | | | |
| 3 o |clair, |odorat, hotte |rod, gut, nut,|och, oft. |
| | ou bref, | (d’osier), molle| cut, lull. | |
| | petit _o_ | (cire), sol. | | |
| | | | | |
| 4 o |profond, |hôte, haute, |road, goat, |han_o_ver, |
| | ou long, | môle, saule, | note, coat, | er_o_berer, |
| | grand _ô_ | pôle. | foe, whole. | pohle. |
| | | | | |
| 5 où|bref, |chou, sou, trou. |good, wood. |gut; en général |
| | petit _ou_| | | _u_ dans le |
| | | | | haut-allemand. |
| | | | | |
| 6 oû|profond, |voûte, croûte, |rule, book, |uh, buhle, |
| | grand _oû_| roue, boue. | shoe, move. | buhlen. |
| | | | | |
| 7 eù|clair, |cœur, peur, |très-rare (se |_ö_ t_ö_dten, |
| | guttural | bonheur. | trouve dans | g_ö_the, |
| | | | Burr.) | st_ö_cke. |
| | | | | |
| 8 eux|profond, |eux, deux, ceux. |_manque._ |_öh_, h_ö_he. |
| | creux | | | |
| | | | | |
| { e |muet, |born_e_, |rul-e, mov-e, |binde, blatte. |
| 9 { | féminin | grond_e_, | prov-e | |
| { | | rond_e_. | | |
| {...|e gothique |que je me |sir, bird, |wass-_er_, |
| | | repente. | wat-er, | ab-_er_, |
| | | | mill-er. | hab-en. |
| | | | | |
|10 e |ouvert |fête, faîte |nail, where, |_ä_, _ä_lter, |
| | | (de toit), mer, | fair, bear. | l_ä_ben, |
| | | fer. | | b_ä_ten. |
| | | | | |
|11 ée|s |née, nez. |t_a_ke, |eh, stehlen, |
| | (sans nom)| | m_a_ke, | s_e_hen, see. |
| | æ, ē | | sc_a_le, | |
| | | | g_a_te. | |
| | | | | |
|12 é |masculin |né, répété. |red, bed, |_e_twas, |
| | | | h_ea_d. | b_e_sser. |
| | | | | |
|13 i |bref, |midi, imité, ici.|spirit, hill, |b_i_tte, gift. |
| | petit _i_ | | still, mill, | |
| | | | it. | |
| | | | | |
|14 î |long, |île (en mer), |heat, kneel, |ihnen, ihrer. |
| | grand _î_ | la bîle. | steal, meal, | |
| | | | eat. | |
| | | | | |
|15 u |français |hutte, chutte, |_manque._ |ü, über, üben, |
| | et turc | nud. | | füchs. |
| | | | | |
|NASALES| | | | |
|16 an| |pan (de mur). | |_an_ker. |
| | | | | |
|17 on| |son (de voix). | |_on_kel. |
| | | | | |
|18 in| |brin (d’herbe), | | |
| | | pain, pin, | | |
| | | peint. | | |
| | | | | |
|19 un| |un, chacun. | | |
+-------+-----------+-----------------+--------------+----------------+
Face à la page 28. Nº Ier.
La deuxième voyelle figurée par _a_ se prononce dans les mots français
_âme_, _plâtre_, _gâte_, _pâte_. C’est à tort qu’on l’appelle _a_
long, car il peut se solfier aussi bref que l’autre: l’épithète de _a_
profond ou creux lui convient mieux, parce que réellement il porte
cette sensation à l’oreille, et que pour le prononcer la bouche forme
une plus grande cavité, surtout vers son fond.
La différence que nous signalons entre _à_ clair et _â_ profond est
tellement réelle, que si l’on prononce l’un au lieu de l’autre, le
sens des mots en certains cas sera changé: par exemple, lorsqu’on fait
entendre à mon oreille (sans que je voie l’écriture) ces deux mots
_màl faible_, je conçois _douleur faible_: si l’on me fait entendre
_mâl faible_, je conçois un être masculin faible: si l’on dit _patte_,
j’entends _patte d’oiseau_: si l’on dit _pâte_, j’entends _pâte de
farine_: si l’on dit _tàche_, j’entends _tache d’huile_: si l’on dit
_tâche_, j’entends _tâche de travail_: _bal_, j’entends la danse;
_bâl_, j’entends la ville de _Basle_, etc.
De semblables différences ont lieu en anglais, par exemple, _fat_
signifie gras; _fought_, qui se prononce _fât_, signifie combattu:
l’orthographe ne fait rien à la chose.
Les grammairiens français qui, dès le temps de François Ier,
remarquèrent l’inconvénient de n’avoir qu’un signe pour deux sons,
conçurent le dessein d’y remédier: _Jacobus Sylvius_ proposa des
accents, et après lui peu à peu s’est introduit l’usage de distinguer
_a_ clair par les accens _à_ _á_, et _a_ profond par l’accent
circonflexe (_â_), ce qui en fait deux lettres réellement différentes.
L’écriture anglaise, qui n’a point admis l’utile expédient des
accens[12], laisse sur la lettre _a_ la triple équivoque d’être ou _a_
clair, comme dans _rábit_ (lapin); ou _â_ profond comme dans _hâll_
(salle); ou _ée_, _ez_, comme dans _make_, _take_ (qu’un Français doit
dire _mée-ke_, _tée-ke_); ou même comme _é_ masculin dans _surface_,
_stomach_ (prononcez _sorféce_, _stomék_). Par un autre vice d’alfabet,
cette écriture donne deux signes ou lettres à l’indivisible son _â_
dans les mots, _law_, _thaw_, _raw_. _L’habitude apprend tout_, dit-on,
_à Londres_, _comme à Pékin_: cela est vrai, mais le travail inutile
use les forces et dévore le temps.
[12] Et cependant Wallis dans sa grammaire nous en produit trois,
savoir, â, á, ò. Ce sont sans doute les imprimeurs qui, pour la
prétendue beauté des planches, les auront fait disparaître.
L’_â_ profond est d’un rare usage chez les Italiens et chez les
Allemands du _haut dialecte_; il est au contraire habituel dans le
_bas dialecte_, qui se parle en Bavière, le long du Rhin, dans le pays
de Hambourg, les provinces prussiennes, etc. En France, l’_â_ profond
domine dans nos provinces du nord, tandis que _à_ clair domine dans le
midi: ce qu’un Normand prononce _bâteau_, _bâron_: un Languedocien le
prononce _báteau_, _báron_; l’observation d’une juste mesure constitue
le bon accent, la diction élégante, dont la capitale passe pour
être le tribunal et le foyer, encore que le peuple n’y prononce pas
correctement.
Deux autres voyelles également distinctes sont représentées par la
seule lettre _ó_. L’une (troisième de mon tableau), est _ó_, que
j’appelle _ó_ clair, petit _ó_, prononcé dans les mots français _dóré_,
_bródé_, _frótté_, et dans les mots anglais _nót_, _clock_, _top_,
_but_, _cut_, _shut_, _rod_. L’analogie de cet _ó_ avec _à_ clair
est assez marquée pour que les instituteurs de la langue anglaise
conseillent aux Français de prononcer de la gorge un _à_ au lieu d’un
_ó_, dans les mots _offer_, _often_, _office_: il est certain que
l’on peut émettre un son qui laisse l’oreille indécise de savoir s’il
est _à_ ou bien _ó_; mais pour sentir cela, et pour l’imiter, il faut
l’entendre et le bien écouter.
Ó clair, ou petit _ó_, est le plus usité, et, pour ainsi dire, le
seul de la langue italienne, qui d’ailleurs le prononce long ou bref
à volonté. Comme les Français et les Anglais ont l’habitude de le
prononcer plus profond, il en résulte dans leur prosodie italienne un
vice d’accent, qui décèle toujours leur qualité d’étrangers.
A cette occasion je remarquerai, qu’entre les Anglais d’une part et
les Italiens de l’autre, il y a cette différence notable dans la
prononciation de toutes les voyelles, qu’elles ont un son plus clair
chez les Italiens, parce que leur bouche plus ouverte laisse passer
plus librement le son, qui, de la gorge vient droit frapper l’oreille
avec éclat; tandis que chez les Anglais, les lèvres moins écartées,
surtout des deux côtés, retiennent une partie du son entre la langue
et l’arrière-palais, où il retentit comme en une concavité, ce qui lui
fait porter à l’oreille une sensation de _creux_ et de _profond_. La
cause de cette différence nationale ne serait-elle pas que l’habitant
de l’Italie, vivant sous un ciel tempéré, même chaud, a pris l’habitude
de respirer largement un air frais et pur; tandis que la race
anglo-saxonne, ayant toujours vécu sous un ciel humide et froid, a dû
craindre de humer un air désagréable, nuisible surtout aux dents, et
prendre par conséquent l’habitude de prononcer du fond de la bouche en
serrant les lèvres. C’est à de telles causes physiques que sont dues
bien des habitudes nationales: dans le cas présent, les Français, qui
tiennent le milieu de toute manière entre les deux peuples dont je
parle, en sont une autre preuve.
Le second _ô_ (quatrième voyelle du tableau), est le son que j’appelle
_ô_ profond, grand _ô_, prononcé dans les mots français _pôle_, _môle_,
_fantôme_, _saule_, _baume_; et dans les mots anglais _bold_ (hardi),
_cold_ (froid), _coat_ (habit), _goat_ (chèvre), _road_ (route).
La plupart des grammairiens l’ont appelé _ô_ long, mal à propos, ce
me semble, puisqu’il peut se solfier bref: l’épithète de _profond_ le
caractérise mieux, en ce que réellement la bouche, pour le prononcer,
forme vers l’arrière-palais une cavité qui lui donne un son creux.
Cet _ô_ profond qui a de l’analogie avec l’_â_ profond, diffère comme
lui du son clair, dont il partage le signe (_ó_): la preuve en est que
si vous dites _côte_, on entendra _côte_ d’animal, ou colline; si vous
dites _cóte_, on entendra une _cotte d’armes_, une cotte de mailles: si
vous dites _sóte_, c’est une épithète; si vous dites _sôte_ (_saute_),
c’est l’action de sauter: de même _hóte_ (pour _panier_), ou _haute_
(pour l’élévation), ou _hôte_ (pour la personne qui loge), etc.[13].
[13] C’est pour cette raison que l’oreille dans la poésie n’aime
pas que l’on rime ó bref avec ô _long_, comme dans ces vers:
Le bonheur n’est pas sur le trône,
La médiocrité nous le donne.
(DORAT, fable de la Linotte.)
De semblables différences existent chez les Anglais: si vous leur
faites entendre _ród_, c’est une _baguette_; si vous prononcez _rôd_
(road), c’est une _route_; si vous dites _cót_ (cut), c’est _coupé_;
_côt_ (coat), c’est _vêtement_; _bót_ (but), c’est la particule _mais_;
_bôt_ (boat), c’est un _bateau_; _gót_ (gut), c’est _intestin_; _gôt_
(goat), c’est _chèvre_, etc.
Dans l’écriture de ces deux langues, c’est un vice commun de peindre ce
son simple par des combinaisons de lettres, comme en français _eaux_,
_hauts_; en anglais _oa_, _foe_; _toe_, qui ne représentent que _ô_.
Ainsi que son analogue _â_, l’_ô_ profond est assez peu fréquent dans
la prononciation italienne et dans le haut-allemand: il domine au
contraire dans le bas-allemand. Chez les Français, les habitans du
nord le prononcent très-souvent là où ceux du midi prononcent _ó_
clair. Un Normand, un Flamand disent _vôtre_, _nôtre_; un Languedocien,
un Gascon disent _nóttre_, _vóttre_.
Une cinquième voyelle est _ou_ dans les mots français _cou_, _clou_,
_genou_, _chou_ (légume). Les Allemands, les Italiens l’écrivent par
_u_ seul, et quelquefois aussi les Anglais; par exemple, dans le mot
_rule_, (règle): d’autres fois par _oo_; dans _tool_ (outil), _cook_
(cuisinier). Chez eux comme chez nous, c’est un vice d’orthographe de
donner plusieurs lettres à cette voyelle qui est un son aussi simple
que _o_ et que _a_; car on ne saurait diviser _ou_ en deux.
D’autre part, je dois remarquer que dans les mots français _cou_,
_clou_, _genou_, _chou_, le son n’est pas réellement le même que dans
les mots _roux_, _doux_, _roue_, _boue_: on pourra dire qu’en ces
derniers, _oû_ semble plus long que dans les premiers; cependant si
l’on y fait attention, l’on peut prononcer l’un aussi bref ou aussi
long que l’autre: le fait est que pour prononcer _oû_ dans les mots
_roux_, _doux_, _boue_, etc., les lèvres s’avancent davantage en se
resserrant comme pour faire la _moue_, tandis que cela n’a pas lieu
dans les mots _cou_, _clou_, _chou_. Par la suite nous trouverons
la différence de ces deux _ou_ très-marquée, et pour ainsi dire
_constituée_ dans les langues orientales; et par cette raison, dès ce
moment nous en ferons la distinction, en appelant, _óu_ clair et petit
_óu_, la voyelle des mots _cou_, _clou_, etc.; _oû_ profond, grand
_oû_, la voyelle des mots _doux_, _roux_, qui me semble identique à
celle des mots anglais _rule_, _tool_, _cook_.
Une septième voyelle est _eù_ dans les mots français _peur_, _cœur_,
_bonheur_: cette voyelle manque aux Italiens et aux Anglais, et
cependant mon oreille croit l’entendre chez ceux-ci dans les mots
_burr_ et _furr_. Elle a lieu chez les Allemands, qui la peignent _ö_,
et qui écriraient notre mot _cœur_ de cette manière (_kör_): cette
voyelle, quoique figurée en français par deux, et quelquefois trois
lettres (comme dans les mots _cœur_, _sœur_), n’en est pas moins un
son aussi simple que _a_, que _o_, etc.: je l’appelle _eù_ clair, _eù_
ouvert, pour le distinguer du suivant:
Huitième voyelle. _Eu_ dans _eux_, _ceux_, _Dieux_, _mieux_. On se
trompe lorsqu’on croit cette voyelle plus longue que la précédente:
elle peut se solfier aussi brève: sa vraie différence est d’être plus
_profonde_, plus _creuse_. Il suffit, pour s’en convaincre, de bien
s’écouter en prononçant: _le cœur_, et _je veux_; _j’ai peur_ et _je
peux_: les Allemands prononcent cette voyelle dans _stöbern_, chasser;
_tödten_, tuer; _stöcke_, bâton, etc.; ils la peignent à volonté, en
ajoutant une _h_ après _ö_: par exemple, ils écriraient _föh_, pour
_feux_. Les Anglais et les Italiens n’ont pas cette prononciation.
Entre cet _eù clair_ dans _cœur_, et _eû profond_ dans _feux_, toute
oreille exercée distingue encore un autre son _eu_, qui n’est ni l’un
ni l’autre: par exemple, dans le mot _peu_, _eu_ n’est ni comme dans
_peux_, ni comme dans _peur_. On pourrait à la rigueur dire que cet
_eu_ est une autre voyelle, mais je n’insiste pas sur une nouveauté qui
serait peu utile. Voyons une huitième voyelle.
La lettre _E_, commune à toute l’Europe, sert chez les Français à
peindre jusqu’à quatre voyelles parfaitement distinctes; savoir: 1º _e_
muet; 2º _ê_ ouvert; 3º _é_ fermé ou masculin; 4º _ée_ ou _ez_, qui n’a
point de nom; nous allons les décrire.
Je classe pour neuvième voyelle l’_e_, qu’en français on appelle _e
muet_, sans doute parce que, toujours placé à la fin des mots, il peint
un son expirant qu’à peine on doit entendre: le mot étant terminé par
une consonne, si on la prononçait _close_, c’est-à-dire sans qu’elle
fût suivie d’une voyelle, la bouche resterait fermée, et, dans beaucoup
de cas, la consonne ne serait point entendue: par exemple, si des mots
_frappe_, _jappe_, on ôte l’_e_ final, les lèvres resteront closes sur
_p_: or, parce qu’un mécanisme naturel engage toujours le parleur à
faire sentir ce _p_, en laissant sortir un _son_ léger après lui, les
premiers grammairiens ont avec raison trouvé convenable de peindre ce
_son_ mourant par un signe qu’aujourd’hui nous appelons _e_ muet. C’est
à raison de ce mécanisme naturel que cet _e_ a lieu également chez
les Anglais, dans tous les mots terminés en _e_, par exemple _pile_,
_rime_, _style_, etc. Il n’existe pas chez les Italiens, ni chez les
Espagnols; mais je le trouve chez les Allemands, jouant comme chez
nous un autre rôle où il cesse d’être muet, sans changer de figure, et
sans que les grammairiens aient noté sa métamorphose[14].
[14] Je dois excepter _Anthoine Oudin_, secrétaire-interprète
du roi, qui, dans sa grammaire dédiée au comte de Waldeck
(1645), outre l’_e muet féminin_, remarque qu’il y a un autre
_e_, ressemblant à _eu_, lequel se fait sentir dans les mots
_me_, _que_, _je_, _ne_; Oudin aura dû cette observation à la
connaissance qu’il avait de la langue allemande.
En effet, écoutons au théâtre un poëte ou un acteur déclamer avec
l’accent convenable ces mots:
Que je me repente.....
Le grammairien aura beau nous dire que l’_e_ final de chaque mot est
un _e_ muet, notre oreille protestera qu’elle entend distinctement
une voyelle sonore, qui tient de _eu_ et de _ó_, sans être ni l’un ni
l’autre; qu’ensuite nous écoutions avec attention les mots allemands
_wasser_ (eau), _zimmer_ (fleur), _elter_ (plus âgé), et les mots
anglais _water_ (eau), _matter_ (matière), _sylver_ (argent), nous
sentirons que tous ces _e_ portent à notre oreille la même sensation
que celle des mots français cités, et beaucoup plus forte que celle de
l’_e_ muet proprement dit, dans _frappe_, _trompe_, etc.
Je viens de dire que dans la prononciation poétique des mots _que je
me repente_, le son _e_ tient de _eu_ et de _ó_ clair; réellement,
en remontant à son origine, je crois en trouver la preuve dans une
altération que les mots de la langue _romane_ ont subi en passant
dans la bouche des _Franco-Germains_: ce que cette langue _romane_
prononçait _bono_, _rondo_, _grando_, comme on le dit encore en
Provence, les _Francs_ le prononcèrent _boneͦ_, _rondeͦ_, _grandeͦ_, en
appuyant sur E final, et le prononçant comme dans _wasseͦr_, _elteͦr_,
_zimmeͦr_; et si l’on y fait attention, le mot _wasser_, allemand,
prononcé _wassre_, à la française, en faisant bien sonner l’_E_ final,
n’a de différence que dans la position de cet _e_ avant ou après _R_.