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L’ALFABET EUROPÉEN
APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES.
SIMPLIFICATION DES LANGUES ORIENTALES.
L’HÉBREU SIMPLIFIÉ
PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE.
PAR C. F. VOLNEY,
COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE,
HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.
[Logo JP]
PARIS,
PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.
M DCCC XXVI.
ŒUVRES
DE C. F. VOLNEY.
DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
TOME VIII.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB No 24.
L’ALFABET
EUROPÉEN
APPLIQUÉ
AUX LANGUES ASIATIQUES.
OUVRAGE ÉLÉMENTAIRE, UTILE A TOUT VOYAGEUR EN ASIE.
Ne quis igitur tanquam parva fastidiat grammatices
elementa;.... quia interiora velut sacri hujus adeuntibus
apparebit multa rerum subtilitas quæ non modo acuere ingenia
puerilia, sed exercere altissimam quoque eruditionem ac
scientiam possit.
QUINTILIANUS, lib. I, c. IV.
Ne dédaignez point comme minutieux les élémens
alfabétiques;...... car si vous scrutez leurs replis
mystérieux, vous en verrez sortir une foule de questions
subtiles, capables non-seulement d’exercer les enfans, mais
d’embarrasser les esprits les plus savans et les plus profonds.
QUINTILIEN, liv. I, c. 4.
ÉPITRE
DÉDICATOIRE
A L’HONORABLE SOCIÉTÉ ASIATIQUE,
SÉANTE A CALCUTA.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT ET MESSIEURS,
Si les dédicaces ont pour motif de manifester les sentimens de
gratitude qui animent un auteur, et de solliciter un suffrage
puissant qui accrédite près du public une production nouvelle, à qui
dédierais-je mon nouveau livre plus légitimement qu’à l’honorable
Société asiatique, qui, depuis des années, me gratifie de faveurs
distinguées, et qui, par la nature de ses travaux, par les
circonstances où elle vit, par les lumières qu’elle rassemble, est le
tribunal éminemment compétent dans la question que j’ai l’honneur de
lui soumettre?
Déjà, messieurs, il y a vingt ans, une première tentative en ce même
genre me valut la flatteuse distinction d’être porté au rang de vos
associés... Comment oublierais-je une faveur où se peignit si bien la
libéralité de vos principes? Une guerre funeste déchirait deux grands
peuples que le ciel n’a point fait ennemis: je cherchai, sur une terre
étrangère, _la paix_, _seul bien_ de l’homme studieux.... Une main
amie vous présenta mon livre, alors récent, _de la Simplification des
Langues orientales_[1]: vous jugeâtes ma méthode fondée en principes,
utile en pratique; et, laissant à part les passions des gouvernemens,
vous affiliâtes à une société de savans _anglais_ l’auteur _français_
du _Voyage en Syrie_ et des _Ruines_, comme pour déclarer qu’entre les
vrais amis de la civilisation il n’existe de barrière ni de nation, ni
de secte.
[1] Ce livre fut publié en 1795: l’auteur partit dans l’année
pour les États-Unis; il fut élu membre honoraire de la Société
asiatique en 1798. Ayant eu le bonheur en 1803 de faire
parvenir à Calcuta le premier exemplaire du bel ouvrage de M.
Denon, la Société asiatique lui adressa en retour la collection
de ses _Recherches_, dès-lors extrêmement rare, et depuis cette
époque elle a pris soin que chaque nouveau volume lui fût
transmis.
Jusque-là, je n’avais porté à _mon systême_ que l’affection de la
paternité; votre suffrage, en l’ennoblissant, me fit y attacher
plus d’estime: je regardai comme un devoir de le rendre plus digne
de vous: à titre d’innovation, il ne pouvait manquer d’être attaqué
par les anciennes habitudes; je veillai l’occasion de le défendre:
cette occasion se présenta en 1803: le gouvernement français venait
de commander le somptueux ouvrage de la _Description de l’Égypte_;
il voulut qu’une carte géographique y fût jointe, et que sur
cette carte la double nomenclature arabe et française fût tracée
littéralement correspondante. Les _arabistes_ de Paris trouvèrent la
chose impraticable, vu la différence des prononciations: mes idées
nouvelles sur cette matière étaient connues, je fus invité à en faire
l’application; mais considérant qu’elles étaient repoussées par nos
_orientalistes_, et ne voulant pas hasarder l’honneur d’un monument
public pour une petite vanité personnelle, je priai que, sous la forme
d’un jury, il fût établi un champ-clos où la querelle scientifique fût
jugée entre mes adverses et moi par la force de la logique. Le choix
des juges était épineux; ils devaient surtout être impartiaux: pour
cet effet, je proposai trois savans éminens par leurs connaissances
mathématiques[2]: n’étant point versés dans l’arabe, ils furent surpris
de leur mission; mais bientôt, ayant reconnu qu’il ne s’agissait que
d’une opération algébrique, ils furent presque étonnés de la voir mise
en litige.
[2] MM. Monge, Berthollet, La Croix.
Dans les formes du jury, j’étais _seul_ une partie égale à mes
adverses, au nombre de _sept_. Le gouvernement crut plus équitable de
nous constituer tous en une commission de douze membres votant par
majorité. Sous cette forme nouvelle, _ma cause_ dut sembler perdue;
mais tel fut le degré d’évidence où la discussion la porta, qu’au moyen
d’un seul amendement _prévu_, mon systême de transcription européenne
fut admis par une majorité des deux tiers. J’ai l’honneur de vous
adresser le procès-verbal qui constate les faits; il est fâcheux que
cet acte trop sommaire n’ait point relaté les objections et leurs
solutions, pour épargner les redites qui peuvent se reproduire en de
nouvelles discussions.
L’ensemble de mes vues ayant été sanctionné par un décret officiel,
peut-être on demandera pourquoi je présente aujourd’hui un nouveau
travail: des incidens naturels expliquent ce cas; si vous remarquez,
messieurs, que sur douze membres de la commission onze furent
Français[3], vous sentirez que les habitudes nationales ne purent
entièrement disparaître; des sacrifices furent faits à l’orthographe
française, et le systême perdit de son unité: d’autre part, l’exécution
du travail typographique, confiée à des mains étrangères, fut soumise à
d’autres vues, à d’autres intérêts: les lettres factices, improvisées
au gré variable de douze délibérans, au lieu d’être perfectionnées,
furent portées brutes sur la carte: enfin, pour des raisons politiques,
cette carte étant devenue un prisonnier d’état, le nouvel alfabet est
resté comme enseveli: par tous ces motifs, j’ai dû cesser de regarder
comme mien-propre un ouvrage dont tout m’avait écarté: j’ai dû me
réhabiliter dans mes droits de propriété; et, profitant de ce qu’une
lumineuse controverse avait ajouté à mon instruction, j’ai tendu vers
un but nouveau, plus parfait et plus élevé.
[3] Le seul _Michel Abeid_, Syrien, fut arabe, et servit beaucoup
pour la prononciation.
A l’époque de mon premier essai (1795), je n’avais aucune idée des
alfabets de l’Inde, du Japon, de la Chine: je n’avais ni osé, ni
pu porter mes vues jusqu’à un _Alfabet universel_, quoique déjà je
sentisse toute la puissance de ce grand véhicule de lumières et de
civilisation; mais lorsque mon séjour aux États-Unis[4] m’eut enrichi
de la langue anglaise, et par elle m’eut ouvert les trésors de votre
littérature asiatique, je conçus non-seulement la possibilité, mais
encore la facilité et l’urgence d’établir promptement un _systême
unique_ de lettres, au moyen duquel cette multitude de langues ou de
dialectes pût _se lire_, _s’écrire_, _s’imprimer_, sans l’inutile
redondance de tant de signes divers pour un fond semblable.--Je fus
étonné qu’il pût exister à cet égard des objections, et des préjugés,
et surtout que les grammairiens anglo-asiatiques pussent avoir deux
opinions sur la manière d’y procéder, lorsque l’honorable sir William
Jones avait si lumineusement développé les principes sur lesquels
devait s’établir la représentation des sons élémentaires du langage.
Flatté de l’accord non prémédité de mes opinions avec les siennes, je
m’affligeai de voir marcher en lignes divergentes les savans auteurs
de tant de grammaires et de dictionnaires qui se multiplient de jour
en jour dans l’Inde. Je sentis la nécessité de remonter aux principes
fondamentaux de la science, pour y raccorder comme à un centre tous ces
rameaux détachés. Mes recherches à cet égard ont été le sujet habituel
de mes méditations depuis plusieurs années; et c’est parce que j’ai
cru qu’elles avaient acquis non la perfection, mais une suffisante
maturité, qu’aujourd’hui je prends la liberté de vous en offrir le
résultat sous le titre d’_Alfabet Européen appliqué aux Langues
Asiatiques_.
[4] De 1795 à 1798.
Ce volume se compose de trois parties distinctes: dans la première,
j’établis les définitions et les principes tant du systême général des
_sons parlés_, que du systême des _lettres_, ou signes destinés à les
figurer; malgré tout ce que l’on a écrit sur ce sujet élémentaire, il
me semble y avoir ajouté quelques idées nouvelles et plus claires.
Dans la deuxième partie, je passe en revue toutes les prononciations
usitées dans nos langues d’Europe: je n’y trouve pas plus de dix-neuf
à vingt voyelles, et trente-deux consonnes, y compris les deux
aspirations: pour peindre ces deux sommes d’élémens, l’on n’a donc
besoin que de cinquante-deux à cinquante-quatre signes ou lettres
alfabétiques: l’alfabet romain, qui n’en a que vingt-cinq ou vingt-six,
n’est pas suffisant; mais parce qu’il a le précieux avantage d’être
déjà répandu dans toute l’Europe, dans l’Amérique, et dans toutes vos
possessions et colonies, que par conséquent il règne sur plus de la
moitié du globe, je le prends pour base et souche d’un alfabet que je
rends _universel_, en tirant de son propre fonds le surplus des signes
dont on a besoin pour figurer des sons étrangers.
Enfin dans la troisième partie, voulant donner un exemple pratique
de ma manière d’opérer, je reprends l’alfabet arabe comme l’un des
plus compliqués de l’Asie; et, après l’avoir analysé jusque dans les
procédés de sa formation, je démontre qu’il se résout entièrement
en nos formules européennes, selon les règles et principes que j’ai
démontrés. De cette opération naît un nouvel alfabet _Romain_, que
j’appelle _Européen_, lequel résout immédiatement le turc, le persan,
le syriaque, l’hébreu, l’éthiopien, etc. Il s’agit maintenant d’en
étendre l’application aux langues de l’Inde et de tout le reste de
l’Asie: je n’y conçois aucune difficulté, pas même pour la langue
chinoise; car si la valeur des mêmes mots y est différente selon
les tons ou accens qu’on leur donne, au nombre de _cinq_, on pourra
caractériser chaque valeur en désignant chaque _ton_ par un numéro qui
lui sera approprié, et qui se placera sur la lettre ou sur la syllabe:
sans doute j’eusse aspiré à l’honneur de compléter ces travaux; mais
il est une limite à l’ambition littéraire comme aux forces physiques:
désormais la carrière qui s’ouvre, et dont je pense avoir levé la
barrière, excède trop les moyens d’un individu quelconque: elle exige
un concours d’efforts divers et successifs comme les opérations que le
sujet comporte: il ne suffit pas d’avoir projeté un alfabet universel,
il faut le mettre à exécution. Pour cet effet, il faut qu’une autorité
centrale et publique en constate le mérite par son approbation, et
la pratique par son exemple; il faut que des encouragemens efficaces
soient offerts, soient donnés à tout travail tendant à le propager;
que les meilleurs dictionnaires et grammaires de chaque langue soient
_transcrits_ dans le nouveau type; que des écoles soient instituées,
des études dirigées sur ce plan; que, pour l’usage des élèves, les
meilleurs livres ou fragmens de livres asiatiques soient transcrits
et multipliés par l’impression; et, ce qui est bien plus important,
il faut que nos meilleurs livres d’Europe, traduits par d’habiles
interprètes, soient également transcrits et imprimés en cette forme,
un antique préjugé vante vainement la littérature orientale: le bon
goût et la raison attestent qu’aucun fonds d’instruction solide
ni de science positive n’existe en ses productions: l’histoire n’y
récite que des fables, la poésie que des hyperboles; la philosophie
n’y professe que des sophismes, la médecine que des recettes, la
métaphysique que des absurdités; l’histoire naturelle, la physique,
la chimie, les hautes mathématiques, y ont à peine des noms: l’esprit
d’un Européen ne peut que se rétrécir et se gâter à cette école; c’est
aux Orientaux de venir à celle de l’Occident moderne: le jour où les
hommes d’Europe traduiront facilement leurs idées dans les langues
d’Asie, ils acquerront partout en cette contrée une supériorité
décidée sur les indigènes en tout genre d’affaires: ceux-ci, étonnés
d’entendre leurs langues parlées plus purement, lues plus couramment,
écrites, apprises plus promptement par des étrangers que par eux-mêmes,
voudront connaître l’instrument mécanique de ce singulier phénomène;
ils finiront par discuter, étudier notre nouvel Alfabet Européen; la
génération vieillie le repoussera; la génération naissante l’adoptera:
il se formera un schisme salutaire; et de ce moment commencera pour
l’Asie une grande et heureuse révolution morale, seule capable de la
régénérer. Mais par qui s’exécuteront tant de travaux préparatoires,
à-la-fois scientifiques et dispendieux? J’ose le garantir: par
vous, messieurs! oui, par vous, dont l’association libre, éclairée,
généreuse, placée en avant-garde sur les bords du Gange, y a élevé les
premiers signaux de la civilisation. Fidèles au caractère national,
vous ne repousserez point une _industrie_ nouvelle, sans avoir bien
examiné ce qu’elle a d’utile ou de défectueux: vous calculerez les
résultats frappans de celle-ci, ne fût-ce qu’en économie sur le
matériel littéraire, sur les opérations mécaniques de traduire, de
copier, d’imprimer, de graver, de fondre, appliquées à toutes les
branches administratives, civiles, militaires, commerciales, de votre
gouvernement dans l’Inde; vous verrez dans le projet qui vous est
soumis un de ces _leviers_ simples, d’autant plus puissans qu’ils
saisissent les résistances avant leurs développemens; et alors que vous
aurez acquis la conscience de rendre un important service national et
philanthropique, vous appliquerez vos judicieux et puissans moyens
à le perfectionner et le mettre en activité. C’est la conscience
acquise de cette utilité, messieurs, qui a excité, soutenu mon courage
dans un travail digne, du moins par ses difficultés, d’obtenir votre
indulgence; et c’est aujourd’hui la confiance en cette indulgence, qui
m’enhardit à vous offrir ce tribut respectueux des sentimens de haute
considération, avec lesquels je suis,
Monsieur le Président et Messieurs,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
Comte VOLNEY.
Paris, janvier 1819.
L’ALFABET
EUROPÉEN
APPLIQUÉ
AUX LANGUES ASIATIQUES.
CHAPITRE PREMIER.
_Définitions et Principes._
§ Ier.
On appelle _alphabet_ la liste méthodique des lettres qui, par
convention, servent à figurer _les sons élémentaires_ d’une langue
quelconque.
Chez les _anciens_ Grecs, de qui viennent nos beaux-arts, cette _liste_
commençait par A, B; et comme ces deux lettres, en leur origine
asiatique, étaient appelées _Alpha_, _Bêta_, l’usage s’introduisit de
citer ces deux premiers mots, pour indiquer toute leur suite, et l’on
a fini par dire, «L’enfant étudie l’_Alpha-Bêta_», de la même manière
que le peuple dit chez nous, «L’enfant étudie l’_Abécé_.»
Chez les Latins, le mot _litera_ (lettre), écrit d’abord _litura_,
signifia une _raie_, un _trait_, formés, soit avec une pointe dure
sur un corps poli, soit avec une pointe souple, enduite d’un liquide
gras, coloré, que la main promène sur un corps lisse, de couleur
différente[5]: or comme certaines formes et combinaisons de ces _raies_
ou _traits_ furent affectées à figurer les sons élémentaires du
langage, le nom spécial de _litera_ finit par leur rester approprié.
[5] Les anciens Latins écrivirent souvent avec un stylet d’acier
sur des tablettes de bois poli, tantôt nu, tantôt garni d’une
couche de cire. Chez les _Indous_ modernes on écrit encore
quelquefois avec un tel stylet sur des feuilles de palmier:
l’on en voit des échantillons à la Bibliothèque Royale.
Au lieu de ce _mot_, les Grecs disaient _gramma_, _grammatos_, d’où
est venu celui de _grammaire_, qui, d’abord en un sens direct, a
désigné l’art mécanique de _tracer des lettres_, puis par extension, a
signifié l’art de peindre les idées (que rappellent ces lettres), l’art
d’_écrire_, dans le sens abstrait ou intellectuel.
On a donné le nom de _sons élémentaires_ à ceux qui composent les mots
d’une langue, et qui, formés d’une seule _émission de voix_, ne peuvent
se diviser ni se décomposer, par exemple: A, O, B, D.
Les hommes studieux qui se sont occupés de l’art d’écrire, les
_grammairiens_, semblent s’être accordés de tout temps à diviser
ces _élémens_ de la parole en deux classes principales, qu’ils ont
nommées, l’une les _voyelles_, l’autre les _consonnes_.
Dans la langue française, on ne peut douter que le mot _voyelle_ ne
vienne du latin _vocalis_, signifiant un son _vocal_, un son de la
voix: cette origine serait encore plus évidente, si, comme il y a lieu
de le croire, les Latins du moyen âge ont prononcé _ca_, en mouillant
le _c_, et s’ils ont dit _vokialis_ (_kia_, d’une seule syllabe);
ajoutez que le peuple altère volontiers _a_ en _e_: qu’au lieu de
_panier_, _charbonnier_, _charrue_, il dit _penier_, _cherbonnier_,
_chêrue_; et que probablement il a dit _vokêlis_: nous verrons par
la suite les causes naturelles et les exemples fréquens de ces
altérations. Suivons notre sujet.
Qu’est-ce qu’une voyelle? qu’est-ce qu’une consonne?
Ici se présente un cas singulier, et qui cependant est commun à
d’autres branches de nos connaissances; dès le bas âge on nous a
inculqué l’usage mécanique des mots _voyelle_ et _consonne_; maintenant
si nous voulons nous rendre un compte clair du sens de ces mots et
de l’objet qu’ils représentent, nous sommes étonnés d’y trouver de
la difficulté: par autre cas bizarre, il arrive que nos maîtres ne
sont guère plus habiles; car, en remontant jusqu’aux Latins, je n’ai
pas trouvé de grammairien qui ait donné de définition claire et
complète de la voyelle et de la consonne. Le lecteur peut parcourir
les auteurs compilés par le docte _Putschius_; feuilleter, comme je
l’ai dit, les grammairiens français, depuis Jacobus Sylvius[6], les
Anglais, depuis John Wallis, et les plus connus chez les Allemands,
les Italiens, les Espagnols, il se convaincra que le plus grand nombre
a omis ou éludé la question, et que les autres ne l’ont traitée que
d’une manière incomplète et superficielle: pourquoi cela? parce que,
pour la résoudre, il eût fallu connaître anatomiquement les organes
qui forment la parole, étudier leur jeu mécanique en cette opération;
or, les _scholastiques_, surtout chez les anciens, livrés à leurs
argumentations abstraites, se sont rarement avisés d’étudier de si
près la nature: ce n’a été qu’en ces derniers temps que, toutes les
sciences se prêtant la main, l’on a vu des médecins porter leur
esprit observateur vers cet objet, dans l’intention de soulager les
_sourds-muets_[7]; et telle est la subtilité de ce sujet que l’on ne
peut pas dire qu’ils aient entièrement réussi: néanmoins en ajoutant
quelques traits à leur définition de la voyelle, nous croyons pouvoir
la définir exactement de la manière suivante:
[6] Jacques Dubois, médecin d’Amiens, qui en 1531 publia et
dédia à la reine de France un traité latin intitulé _Isagoge
in linguam gallicam unà cum ejus grammaticâ latino-gallicâ_,
paraît être le plus ancien grammairien français; comme chez les
Anglais, le mathématicien John Wallis, auteur en 1664 d’une
_Grammatica linguæ anglicanæ_, où quelques vues judicieuses
sont mêlées aux paradoxes systématiques du temps.
[7] Le premier auteur connu de ce genre est _Jean Conrad Amman_,
médecin suisse établi à Amsterdam vers 1690. Il fut en relation
avec John Wallis. L’épître où il développe sa théorie a été
traduite en français en 1768, par _Préau de Beauvais_, médecin
à Orléans, sous le titre de _Dissertation sur la parole_.
C’est l’ouvrage d’un homme estimable pour les intentions, mais
dont l’esprit indécis entre l’évidence des faits naturels
et les préjugés d’une éducation visionnaire, est plein de
contradictions, d’incohérences, et de faux aperçus.
§ II.
_De la Voyelle._
«La voyelle est un son simple, indivisible, émis par le gosier
(humain ou autre), lequel son affecte l’ouïe d’une sensation
uniforme, sans égard aux tons musicaux, ni aux mesures de
poésie que l’on peut lui donner.»
Par exemple, quand je profère le son A, il n’importe que je le chante
sur les divers tons de la gamme, ou que je le scande bref ou long
dans les vers d’Homère ou de Virgile; l’oreille n’entendra pas moins
constamment le même son A, la même voyelle A; mais si, par un léger
changement dans le gosier, ou dans l’ouverture de la bouche, je
profère le son E ou le son O, ce n’est plus la même voyelle que l’on
entend; c’est un autre individu de la même espèce qui, à raison de
sa différence, veut être peint par un signe différent, par une autre
lettre que A.
De ce fait il résulte clairement que, si chaque degré d’ouverture de
la bouche, si chaque forme diverse de ses cavités, si chaque état du
gosier, produisent ou peuvent produire des voyelles différentes et
distinctes l’une de l’autre, il pourra en apparaître, en exister un
nombre plus ou moins grand, par exemple, quinze ou vingt: et réellement
nous allons voir que l’analyse de quatre ou cinq alfabets, seulement
de langues vivantes, en fournit presque ce dernier nombre, tellement
distinctes qu’on ne peut les substituer ou les confondre, sans changer
le sens des mots.
Il peut se faire que quelques disciples des vieilles doctrines
prétendent que cette opinion a contre elle les décisions des anciens
_philosophes_, nos maîtres, qui ont déclaré, les uns, qu’il faut
compter sept voyelles, parce qu’il y a sept sons musicaux, par analogie
aux sept sphères célestes: les autres, qu’il n’y a que cinq voyelles,
parce qu’il n’y a dans le monde physique que cinq élémens radicaux:
d’autres enfin, qu’il faut les réduire à trois, parce qu’il n’y a selon
eux que ce nombre dans l’alfabet hébreu, qu’ils disent émané de Dieu
même, ou parce que c’est le nombre de la triade divine de Platon, etc.,
etc. A ceux qui font sérieusement de telles objections nous n’avons
rien à répondre, sinon que les opinions et les réputations sont des
choses de circonstances, par conséquent variables comme elles: que si
Platon, Pythagore, et autres visionnaires, revenaient au monde, leur
philosophie serait aujourd’hui très-différente, ou leur considération
tomberait nulle. Quant aux prêtres égyptiens et chaldéens, dont ils
furent les disciples, il n’est pas étonnant que leur régime monastique
décrit par _Porphyre_[8], en exaltant le genre nerveux à force de
jeûnes, de veilles, de solitude, et de méditation, dans un climat
ardent, en ait fait des rêveurs hypocondriaques, _inspirés_ (selon le
peuple ignorant), et délirans selon la saine médecine; ainsi donc, sans
égard à leurs idées mystiques, nous disons que dans l’ordre physique,
dans le système mécanique du langage, le nombre des voyelles n’est pas
limité; qu’il peut s’étendre selon les habitudes des peuples, selon
la finesse de l’ouïe, dont les insulaires des mers du Sud nous ont
offert en ces derniers temps des exemples singuliers en leurs idiomes
_désossés_ de consonnes.
[8] _De Abstinentiâ animalium._
Une difficulté nous reste à résoudre, savoir en quoi et comment le _son
voyelle_ diffère du son musical, lorsque d’ailleurs l’un et l’autre
procèdent des mêmes organes.
Pour bien entendre cette question, il est nécessaire d’avoir une idée,
du moins approximative, de la formation mécanique de la voix; je n’en
ferai point une description anatomique, les gens de l’art n’en ont pas
besoin, et leur nomenclature grecque serait une obscurité de plus pour
la plupart de mes lecteurs, qui me dispenseront de trop de précision,
pourvu qu’en résultat j’aie été clair.
Dans l’homme comme dans tous les animaux, la voix provient de la gorge,
où elle est formée par un mécanisme compliqué mais très-ingénieux,
comme tout ce que fait la nature: ce mécanisme est du genre des
instrumens à vent et à _anche_, tels que l’orgue, la musette, le
haut-bois, le basson, etc. Le poumon fait office de soufflet, le larynx
contient l’anche résonnante, et les cavités de la bouche et du nez sont
le cornet variable où se modifient les sons: je m’explique.
Le larynx est cette grosseur que chacun, se plaçant devant un miroir,
le cou découvert, peut remarquer à sa gorge. C’est ce que le peuple
appelle _morceau d’Adam_, _pomme d’Adam_. Si l’on tâte avec les
doigts cette grosseur, l’on s’aperçoit qu’elle est composée de lames
cartilagineuses qui en forment une sorte de petite boîte ou petit
tambour, susceptible d’être haussé, baissé, resserré, dilaté, selon le
jeu des muscles destinés à cet effet: de cette petite _boîte creuse_,
descend d’une part vers la poitrine un tuyau également cartilagineux,
appelé _trachée-artère_, qui se termine dans le poumon, et s’y ramifie
en une multitude de petits tuyaux: d’autre part, en haut vers la gorge,
cette boîte a une issue qui ne peut se voir par la bouche, attendu que
cette issue, placée vers la racine de la langue, est encore recouverte
d’une _petite_ soupape mobile qui la clôt au besoin. Cette soupape est
l’_épiglotte_. Ici est le jeu subtil de l’instrument. Cette soupape
charnue faisant partie de la langue, et semblable à une feuille de
pourpier, se couche en arrière quand on veut avaler; en se couchant
elle couvre et bouche une concavité, comme celle d’un petit cuilleron
dans lequel est une _fente_ longue de cinq à six lignes, sur une
largeur variable de demi-ligne à une ligne et demie: cette fente est la
_glotte_ par laquelle l’air descend d’abord dans la boîte du larynx,
puis dans le tuyau de la trachée, et enfin dans les mille tuyaux du
poumon. C’est à cette _glotte_ ou fente que l’air fortement rechassé
par le poumon, se trouvant serré par le jeu des petits muscles tendus,
produit, en s’échappant de force, les vibrations des cartilages et de
leurs fines membranes, dont il apporte à notre oreille la perception
que nous appelons _le son_; ce _son_, à l’instant où il est produit,
est immédiatement musical, parce que, soit haut ou bas, soit grave ou
aigu, il correspond déjà nécessairement à un ton de la gamme; l’on peut
bien dire aussi que déjà il est _voyelle_, c’est-à-dire qu’il a une des
formes de _son_ parlé; mais il ne l’a point nécessairement. Pourquoi
cela? parce que si vous supprimez toute la cavité de la bouche et celle
du nez, le _son_ ne continuerait pas moins d’être entendu et d’être
correspondant à un ton de la gamme, par conséquent d’être _musical_;
mais il ne serait plus un _son_ descriptible par aucune _voyelle_, ni
applicable à aucune d’elles. Il ne serait pas encore une _voyelle_:
pour devenir ce nouvel être, il faut qu’il se soit déployé dans les
cavités de la bouche et du nez, qu’il y ait revêtu une des formes
distinctes, sous lesquelles il arrive à l’ouïe, en lui causant des
sensations diverses: ce sont ces cavités de la bouche et du nez qui,
prenant des dimensions diverses de capacité, des rapports divers de
situation, concourent avec les divers degrés d’ouverture de la bouche
et d’écartement des deux lèvres à mouler des ondulations de l’air
sonore, et à le faire retentir de diverses manières selon les lois des
cavités acoustiques.
La question résumée se trouve réduite aux deux termes simples qui
suivent:
Le _son musical_ est formé dans et par l’anche de la glotte;
Le _son voyelle_ se forme dans et par les cavités de la bouche et du
nez.
Examinez ce qui se passe dans la formation, de _o_ et de _i_; pour
_o_, votre bouche forme une cavité considérable entre la langue et le
palais; c’est une sorte de voûte où le son s’arrondit et s’approfondit:
pour _i_ au contraire, votre langue touche presque le palais, il ne
reste qu’un mince espace où le son _s’amaigrit et glapit_; ouvrez un
peu plus le passage, vous aurez une autre voyelle, par exemple, _e_,
ainsi du reste. Passons à la _consonne_, qui jusqu’ici a opposé plus
d’obstacle, et n’a pas été complètement éclaircie.
§ III.
_De la Consonne._
Le mot _consonne_ en son origine latine signifie _sonner avec_: on
comprend bien que c’est avec la voyelle; mais quel est cet _être_
qui sonne avec la voyelle et qui n’est pas elle? Si cet être sonne, y
a-t-il deux sons, deux voyelles? non pas, disent les grammairiens, la
consonne n’est pas sonore.--En ce cas, réponds-je, voilà un être qui
_sonne_, et qui pourtant n’est pas sonore: expliquez-moi ce mystère.
Les grammairiens me disent, la consonne est une _lettre muette_, une
lettre qui de soi ne peut faire un son.
Je réponds, la consonne n’est point d’abord _la lettre_ quelconque,
parce que la lettre n’est que le signe fictif d’un objet donné: la
consonne est cet objet lui-même; quel est-il? voilà ce que je demande.
Ils finissent par dire _la consonne est une articulation_, _une
modification_, etc.
J’analyse ces mots, et je dis qu’_articulation_, en son sens radical,
signifie un _nœud_ (ἄρθρον) qui joint deux choses: ici la voyelle
est une de ces choses; définissez-moi l’autre. Le mot _modification_
signifie manière d’être: il ne s’agit pas ici de la manière; il s’agit
de l’_être_ même qui se lie au son; montrez-moi cet _être_.
Le lecteur, qui trouve ici la substance de presque toutes les
grammaires anciennes et modernes, s’aperçoit que rien n’est défini, et
que les auteurs ne se sont pas compris eux-mêmes, faute de comprendre
le fond de la chose: pourquoi cela? parce que les Latins, dont nous
sommes les échos, comme ils furent les échos des Grecs, ont trouvé
plus commode d’imiter la garrulité de leurs maîtres, que d’étudier
l’opération de la nature en son propre instrument. Voyons si, en
employant cette dernière méthode, nous n’acquerrons pas plus de
véritables lumières.
Je me demande qu’est-ce qu’une _consonne_? que dois-je entendre par
ce mot? je m’en propose un exemple, et prenant à la main un miroir
pour étudier les mouvements de ma bouche, je prononce la syllabe _Ma_:
mon oreille, qui a reçu le son _a_, s’aperçoit qu’il est précédé de
_quelque chose_, qu’il s’agit de définir, parce que ce _quelque chose_
est la consonne elle-même.
Je répète mon expérience plus attentivement: j’en étudie le détail;
je remarque 1º que pour proférer _Ma_, mes lèvres, d’abord séparées,
se sont rapprochées et jointes; qu’elles se sont mises en _contact_,
et ont clos ma bouche; 2º que l’air sonore voulant en sortir a fait
un léger effort, lequel, séparant mes lèvres, a porté à mon oreille
la sensation du petit bruit _non sonnant_, causé par la rupture du
_contact_: j’en conclus que c’est ce bruit, ou plutôt le contact même
dont il dérive qui est ce qu’on appelle la _consonne_. Je prends pour
autre exemple la syllabe _Ba_; j’y trouve le même mécanisme, excepté
que le contact de mes lèvres a été plus serré, et que mon oreille a
reçu la sensation d’un effort plus sec pour les séparer. J’examine
encore la syllabe _Pa_; j’y trouve toujours la même chose, excepté
que mon oreille a senti un degré de contact et de rupture plus ferme
et plus fort: je m’affermis dans ma première conclusion, et je dis que
la _consonne_ n’est pas autre chose que le _contact_ de deux ou de
plusieurs parties de la bouche, rendu sensible à l’ouïe, par le bruit
sourd de sa rupture.
J’étends mes recherches à d’autres exemples; j’analyse la syllabe _Fa_;
j’observe que le contact se fait de la lèvre inférieure au dentier
supérieur, et parce que les interstices des dents laissent filtrer de
l’air pendant le contact, je dis qu’ici le contact n’est pas _clos_
et entier, comme celui des deux lèvres; mais il n’en est pas moins un
contact, dont je trouve les analogues dans les syllabes _va_, _ja_,
_cha_, _za_, _la_, _ra_, etc.
Nous posons pour conclusion qu’il y a deux classes de consonnes; l’une
celle des consonnes où le contact est parfaitement clos; l’autre
celle des consonnes où le contact laisse échapper de l’air: les
anciens qui, comme nous, remarquèrent ces deux états, ont cru les
bien définir en appelant _muettes_ les consonnes parfaitement closes,
et _semi-voyelles_ les consonnes imparfaitement closes: mais on ne
doit point admettre cette définition; car si, comme il est vrai, la
voyelle est essentiellement l’_être sonore_, on ne peut donner son
nom à un bruit qui ne _sonne_ pas. Or ce bruit qui a lieu dans les
consonnes _ja_, _cha_, _la_, _va_, etc., n’est autre chose que celui du
_souffle_, ou _air non sonnant_, qui s’échappe par les interstices qui
lui sont laissés: il est contraire au bon sens d’appeler demi-voyelles
ce que l’on reconnaît pour être des _consonnes_; mais il a été
naturel, quand on n’a pas eu l’idée juste de l’un de ces _êtres_, d’en
donner une définition fausse ou imparfaite.
Ce sont de semblables théories scholastiques qui ont causé de tels
embarras pour définir et classer l’aspiration: beaucoup de grammairiens
ont refusé de reconnaître son signe, la lettre _h_, pour une lettre
digne de tenir place dans l’alfabet: d’autres ont voulu nier que son
type fût un élément de prononciation; heureusement la question se
trouve résolue par la pratique même de plusieurs nations civilisées
et lettrées, dans les langues et l’écriture desquelles l’aspiration,
c’est-à-dire son signe, fait constamment office de consonne: et cela à
juste titre, puisque l’aspiration se compose d’un _souffle sec_, que
l’oreille sait distinguer, alors même que s’y joint un son plus ou
moins marqué: pour nous, en notre théorie, par cela même que ce souffle
n’est pas sonnant, nous le considérons comme un corps solide en contact
avec un autre (lequel est la membrane de la glotte plus ou moins
tendue); et par conséquent comme formant consonne, quand une voyelle se
joint à lui pour le rendre plus perceptible.
Nous pensons donc pouvoir définir d’une manière correcte et générale
l’élément de la parole appelé consonne, en disant:
«La consonne est le contact plus ou moins complet de certaines
parties de la bouche, telles que les lèvres, les dents, la
langue, le palais, le voile du palais, lequel contact affecte
l’ouïe d’une sensation indivisible et distincte de ce qui
la suit ou la précède, soit voyelle, soit autre contact ou
consonne.»
Maintenant il peut se faire que quelque lecteur, guidé par ses
habitudes, présente comme une objection le raisonnement suivant: S’il
est vrai que chaque contact qui frappe l’ouïe d’une sensation simple
et distincte soit un individu consonne, tenant sa place particulière
dans l’alfabet, l’on devra donc admettre et compter autant de consonnes
qu’il pourra se former de tels contacts.
Oui sans doute, cela nous semble incontestable, mais nous ajoutons
que pour les consonnes comme pour les voyelles, le possible idéal est
tout-à-fait oiseux à chercher; il suffit au besoin de la science de
connaître ce que la pratique la plus répandue des nations rend utile
et démontrable. Or, si nous trouvons que les alfabets comparés de
dix ou douze langues principales, vivantes, ne donnent guère plus de
vingt voyelles, ni plus de trente-deux à trente-quatre consonnes, il
nous sera permis d’appeler _Alfabet général_ le tableau que nous en
aurons dressé, et cela, jusqu’à ce que des recherches plus étendues
aient découvert de nouveaux élémens, soit dans ces idiomes, soit dans
d’autres moins connus.
§ IV.
_Résumé du Chapitre._
Avant de procéder à ce tableau, résumons ce que les antécédents
viennent de nous donner d’idées claires, propres à nous servir de règle
et de principes.
1º L’alfabet en général est une liste méthodique de lettres que
l’on est convenu d’employer pour figurer les sons ou prononciations
élémentaires d’une langue quelconque.
2º Les lettres sont des traits de forme déterminée, établis par
convention pour rappeler aux yeux les sons fugitifs de la parole.
3º Ces sons n’étant eux-mêmes que d’autres signes établis par
convention pour rappeler à l’entendement les sensations et les idées
qui l’ont affecté, il s’ensuit que par un artifice ingénieux, les
lettres sont devenues les signes des idées, les instrumens de la pensée.
4º Tous les élémens de la parole paraissent se réduire à deux branches
distinctes: l’une, le son indivisible de la voix, ce que l’on appelle
_voyelle_; l’autre, le contact également indivisible de quelques
parties solides de la bouche, ce que l’on appelle _consonne_.
5º Lorsque ces deux élémens sont unis l’un à l’autre, ils forment ce
que l’on appelle une _syllabe_, mot qui, dans son origine grecque,
signifie _union de deux choses dont l’une enveloppe l’autre_, de
manière que les deux ensemble forment une chose complète[9].
[9] Συν-λαβὴ, simul comprehensa (res), vient de συν-λαβέω,
_simul unàque capio_. On dirait que les inventeurs de cette
expression ont eu l’idée d’un fruit, tel que _la noix_, et
surtout _la moitié_ de la noix, dont l’écorce creuse, et sans
vie par elle-même, enveloppe le fruit qui lui donne sa valeur.
Séparez le fruit de l’écorce, elle reste un corps sans action,
sans _vie_: n’est-ce pas une image de la consonne, qui, privée
de la voyelle, est _muette_ ou _morte_, selon l’expression
des grammairiens occidentaux, et _quiescente_, ou _privée de
mouvement_, selon les grammairiens orientaux, ainsi que nous le
verrons?
6º La syllabe a plusieurs manières d’être ou de se présenter: si elle
se compose d’une consonne suivie d’une voyelle, c’est une syllabe
directe, par exemple: bé, po, da.
7º Si la voyelle vient la première, suivie d’une consonne, c’est une
syllabe inverse, par exemple: ab, id, od.
8º Enfin, la syllabe peut se composer d’une voyelle entre deux
consonnes, par exemple, rat, bac, mol: cet état se désigne assez bien
par l’épithète de syllabe _close_ ou _fermée_; de syllabe _parenthèse_,
vu la ressemblance de cette figure (=), où les deux crochets
représentent les deux consonnes. Les Orientaux, chez qui ce genre de
syllabe donne lieu à d’importantes règles de grammaire, s’en sont
beaucoup occupés, comme nous le verrons.
9º Dans le sens strict du mot _syllabe_, la consonne _seule_ n’en
peut former une, puisque sans voyelle c’est un être _muet_; mais les
grammairiens ont dit, et semblent avoir droit de dire, que la voyelle
_seule_ peut former _syllabe_, parce que, quoique seule, elle forme une
_portée de voix_ complète, une prononciation entière, telle qu’est la
_syllabe_.
10º Maintenant, quant aux lettres, alors que les _voyelles_ et les
_consonnes_ sont des êtres simples non divisibles à l’ouïe, il
s’ensuit que leurs signes représentatifs, dans un système alfabétique
bien organisé, doivent participer à leur nature: par conséquent, il
doit être de principe général et constant que chaque voyelle, chaque
consonne ait pour signe représentatif une _seule_ et _même_ lettre
appropriée, invariable, et qu’une lettre ainsi appropriée ne puisse
jamais servir à figurer un autre modèle.
11º Il s’ensuit encore qu’une seule voyelle, une seule consonne ne
puisse jamais être figurée par deux ou par trois lettres: comme, par
inverse, une lettre seule ne doit jamais représenter deux voyelles, ni
deux consonnes, ni même une syllabe, puisque la syllabe est composée de
deux élémens.
12º En un mot, la perfection de l’alfabet consistera à ne donner à
tous et chacun des élémens prononcés qu’autant de signes qu’il y aura
de modèles; et l’écriture sera un tableau représentatif si exact, si
scrupuleux de la prononciation, que tous les détails de celle-ci se
trouveront retracés strictement et complètement dans celui-là.
Après l’exposition de ces principes, que nous croyons d’une évidence
et d’une simplicité incontestables, ce serait un travail curieux et
instructif que de passer en revue les divers alfabets de l’Europe,
pour leur en faire l’application, et montrer jusqu’à quel point ils
s’en écartent ou s’y conforment: le lecteur ne verrait pas sans
surprise que des peuples, fiers de leurs progrès dans les sciences et
les arts, soient restés si fort en arrière dans la science la plus
élémentaire de toutes, dans celle même qui sert de base à l’édifice
si vaste, si compliqué de la civilisation; car sans l’alfabet, sans
ces _petits pieds de mouche_ (les lettres), que l’on est tenté de
mépriser, où seraient nos bibliothèques, nos précieux recueils de
lois, nos livres de morale, de mathématiques, de physique, de poésie,
nos dictionnaires, nos grammaires, nos imprimeries, nos manuscrits?
que serait le langage lui-même, quand nos grammairiens ont démontré
qu’il n’a dû son développement qu’à l’heureuse invention des signes
fixes par qui la mémoire vacillante et fugace s’est fait un solide et
permanent appui? N’est-il pas clair que sans l’alfabet l’espèce humaine
serait encore, sinon tout-à-fait barbare, du moins très-peu développée
en civilisation? et si, par la suite de nos recherches, nous venions
à prouver que l’alfabet cru primitif, celui des Phéniciens, est bien
plus grossier, plus imparfait qu’on n’a voulu le croire, ne sera-ce
pas une autre preuve de cet état général de l’esprit humain à l’époque
où il fut inventé? L’homme, fatigué de son ignorance, mécontent des
équivoques, des confusions du genre de peinture mal à propos nommée
écriture hiéroglyphique, se saisit avidement d’un instrument qu’avec
raison il jugea plus efficace, plus heureux; il l’employa sitôt qu’il
le trouva capable de service, sans se donner le temps de le porter
à plus de perfection: les habitudes s’établirent, et il a fallu que
des secousses accidentelles vinssent ensuite les rompre, pour que les
inconvéniens sentis par expérience fissent soumettre l’art à un nouvel
examen.
On peut dire que depuis l’adoption, et en même temps la modification
de l’alfabet phénicien par les Grecs, aucune amélioration, aucun
progrès n’a été fait dans la chose. Les Romains, vainqueurs des Grecs,
ne furent à cet égard, comme à bien d’autres, que leurs imitateurs.
Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés bruts sur
la scène, trouvant l’alfabet tout organisé, l’ont endossé comme une
dépouille de vaincu, sans examiner s’il allait à leur taille: aussi les
méthodes alfabétiques de notre Europe sont-elles de vraies caricatures:
une foule d’irrégularités, d’incohérences, d’équivoques, de doubles
emplois, se montrent dans l’alfabet même italien ou espagnol, dans
l’allemand, le polonais, le hollandais. Quant au français et à
l’anglais, c’est le comble du désordre: pour l’apprécier, il faut
apprendre ces deux langues par principes grammaticaux; il faut étudier
leur orthographe par la dissection de leurs mots. L’inconvénient de
cet état de choses est d’autant plus grave, que, outre la difficulté
d’apprendre l’idiome lui-même, il y a danger et presque impossibilité
d’y porter remède: car si l’on veut plier l’orthographe vieillie à
la prononciation nouvelle et variable, on efface la trace précieuse
des origines étymologiques. Je laisse donc aux grammairiens de chaque
langue d’Europe l’honorable mais épineux travail d’en réformer
l’alfabet, et me bornant à la tâche que je me suis créée dans une
direction nouvelle, je vais retirer de ces diverses langues toutes
les prononciations, voyelles et consonnes, qu’elles contiennent; en
dresser un tableau régulier et complet dans l’ordre que dicte la nature
des choses; ensuite, par la confrontation de ce tableau à celles des
langues orientales que je connais, et par l’addition des prononciations
différentes et nouvelles qu’elles me fournissent, dresser sinon un
alfabet général, du moins un premier essai, qui déjà sera un instrument
d’une extrême commodité, et d’une application aussi facile qu’utile à
l’universalité des langues.
CHAPITRE II.
_Recensement de toutes les Voyelles usitées en Europe._
§ Ier.
_Origine commune des Alfabets de l’Europe moderne._
On sait que les alfabets de l’Europe moderne ne sont que l’alfabet
latin adapté aux idiomes nouveaux qui, après le démembrement de
l’empire romain, se formèrent du mélange de la langue du peuple vaincu
avec les dialectes _scytho-gothiques_ que parlaient les sauvages
vainqueurs venus du Nord. Il fallut du temps pour former ces jargons:
lorsqu’enfin ils eurent pris quelque consistance par plus de fixité
dans les gouvernemens, les gens d’église et d’administration ne
tardèrent pas de vouloir écrire ce qui était parlé. Ces écrivains
se trouvèrent embarrassés par des prononciations que le grec et le
latin nomment _barbares_, c’est-à-dire hors de leurs habitudes. Ils
remarquèrent des voyelles et des consonnes nouvelles, inconnues à
la langue savante: on sentit la nécessité de les peindre par des
signes particuliers; mais parce que, dans l’état d’ignorance générale
qu’avaient amenée des guerres continues, personne ne possédait les
principes d’une science aussi subtile, aussi délicate que celle de la
grammaire en ses élémens, les écrivains de chaque nation, la plupart
_moines_, firent sans beaucoup de discernement des comparaisons de
sons, des combinaisons de lettres, qui, aujourd’hui soumises à un
examen judicieux, ne présentent qu’incohérence et désordre. En outre,
comme les peuples furent isolés par un état permanent d’hostilité,
la formation de leur alfabet se fit d’après des idées diverses: une
même prononciation fut peinte par des lettres différentes, et une
même lettre servit à peindre des sons différens. Aujourd’hui que les
communications, devenues faciles, ont rendu ces discordances plus
saillantes, et, qu’en lisant les mêmes mots, on s’est aperçu que l’on
ne s’entendait pas, l’on a commencé de sentir le besoin d’un type
uniforme, d’un modèle régulier et commun, auquel on pût rapporter tous
les points individuels qui en divergent. C’est en cette intention, et
pour arriver à ce premier but, que j’ai dressé le tableau suivant de
toutes les prononciations qui me sont connues en Europe, rangées en un
ordre méthodique nouveau, fondé sur une étude réfléchie des analogies
ou des dissemblances.
§ II.
_Détail des Voyelles européennes._